Créé le: 13.02.2022
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A toute faim utile

Fantastique, Notre société, Roman

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© 2022-2023 Eloïz

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Chapitre 25

25

La vieille dame voyait bien que son fils allait mal. Il avait la mine défaite et les yeux cernés. Ses mains tremblaient en permanence et des tics nerveux parcouraient son corps devenu rigide, du moins plus rigide que d’habitude. Elle craignait que son cœur ne lâche finalement, confirmant que son travail aurait raison de sa vie. Elle se désespérait de ne pas pouvoir l’aider.

Martin se noyait dans un flot de misère dont l’entretien du lundi avec le Maire n’avait été que le grondement annonciateur de l’orage. Les ventes ne cessaient de plonger car les citoyens, effrayés par la multiplication des créatures, se calfeutraient chez eux. Sa belle Katie, sentant les ennuis s’installer pour de bon, avait démissionné et mis les voiles pour un autre continent, sans même tenter de cacher sa fuite. Les étudiants de l’accueil passaient désormais leur temps à recevoir plaintes et critiques des quelques clients qui venaient encore au Grand Magasin et se fatiguaient de défendre un employeur qu’ils tenaient eux aussi pour responsable. Ils avaient même envoyé Jacques, qui leur servait apparemment de délégué syndical, pour demander une augmentation de salaire face à la dégradation de leur travail. La mutinerie grondait jusque dans le cœur du Grand Magasin et Martin Bartan, habitué à régner sans partage et sans contestation depuis des dizaines d’années ne savait plus que faire. « Il faut que je trouve un moyen de nous débarrasser de ces créatures », ne cessait-il de marmonner à longueur de journée, comme un disque rayé.

– Martin, arrête de jouer avec ton café et bois-le avant qu’il soit complètement froid, lui rappela gentiment Magda.

Martin, faisant un effort, fixa sa mère des yeux, puis sa tasse, qu’il porta finalement à ses lèvres.

– Ça ne sert à rien de te tourmenter comme ça, continua-t-elle. Il faut agir ou cesser d’y penser. Tu t’uses le cœur et la tête à t’inquiéter sans cesse.

– Facile à dire ! s’emporta alors Martin, retrouvant un peu de vie dans sa colère. Je voudrais t’y voir ! Je n’ai aucun moyen de faire partir ces créatures. Elles coulent mon business, perturbent mes employés et font fuir mes clients ! Et cette maudite Katie qui m’a laissé en plan avec sa catastrophe sur les bras ! Elle aurait pu les emporter avec elle de l’autre côté du monde, la garce !

– Peut-être que c’est ça la solution ? suggéra alors doucement Magda.

– Quoi « ça » ? bougonna sèchement Martin qui n’écoutait qu’à moitié, noyé dans ses plaintes.

La vieille dame se demanda si cela valait la peine d’essayer d’aider son fils. Après tout, c’est lui qui n’avait été que trop content de l’apparition des créatures. A lui de s’en charger maintenant. Ça lui servirait de leçon. Peut-être comprendrait-il que tout n’était pas à la disposition de son Grand Magasin, utilitaire, consommable puis jetable quand devenu encombrant. Pourtant, devant la vision de son fils unique s’effondrant sur lui-même, les épaules avachies et le teint gris, la vieille dame eut pitié.

Elle revit Martin lui annonçant fièrement, comme un défi, qu’il ne reprendrait pas l’exploitation familiale. Ça lui avait fait mal à l’époque, elle n’avait jamais compris, et encore moins partagé, son amour de la ville. Tout comme son fils n’avait jamais compris l’intérêt de ses parents pour la terre et les navets. La vieille dame se souvenait aussi de la déception de son mari qui voyait sa descendance renier son héritage. Il n’avait rien dit, l’homme n’avait jamais été bavard, mais il avait vieilli d’un coup après le départ de Martin. Son pas avait perdu de son assurance, ses belles épaules épaisses et carrées s’étaient un peu affaissées. Il n’avait jamais réussi à embaucher une relève efficace, tous les employés étaient des saisonniers intéressés par la paye de la fin de saison et nullement par la pérennisation de l’exploitation. Magda repensait à tout cela en voyant son fils aux cheveux grisonnants devant elle. Elle ne pensa plus à le sermonner. Préférant le soutien d’une mère aimante plutôt que les reproches d’une femme aigrie. Elle lui expliqua donc son idée :

– Peut-être qu’il suffirait de déplacer ces créatures dans un endroit où elles ne gêneraient personne. Un parc ou un terrain ouvert. Une place qui serait pour elles seules. Ce n’est pas comme si elles réclamaient quoi que ce soit. Elles se contentent d’être. Il suffirait qu’elles le fassent ailleurs.

Martin posa sur sa mère un regard fixe. Il ne dit rien, mais dans sa tête, l’idée fit rapidement son chemin. C’est vrai que seule la présence des créatures gênait. Si elles disparaissaient, tout rentrerait dans l’ordre. Pas de revendication. Pas d’obligation. Juste les déplacer et les laisser entre elles là où elles ne dérangeraient plus personne. C’était presque trop simple, mais cela ne coûtait rien d’essayer. Il serait le héros de la ville, regagnerait la confiance de ses clients, du Maire et de ses employés.

Un sourire, le premier depuis de nombreux jours, naquit sur ses lèvres.

– Laisse-moi t’offrir un deuxième café maman ! déclara-t-il tout ragaillardi.

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Commentaires (3)

Starben CASE
27.07.2022

J'ai beaucoup aimé cette histoire et l'originalité de la fin. Ton portrait m'a fait redécouvrir tes textes que j'apprécie encore plus. Merci Eloiz

Webstory
08.07.2022

Un suspens étrange puisqu'il n'y a pas de danger apparent... Chère Eloïse, nous restons sur notre faim :-)

Eloïz
12.07.2022

Je viens de publier les derniers chapitres de cette histoire, j'espère que la résolution vous plaira! Merci pour votre lecture :-)

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