Créé le: 13.02.2022
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A toute faim utile

Fantastique, Notre société, Roman

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© 2022-2023 Eloïz

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Chapitre 18

18

La ville s’était elle aussi réveillée avec la gueule de bois. Un malaise diffus se répandait dans ses artères, envahissant les rues, les maisons et leurs habitants. Les enfants, plus que d’ordinaire, refusaient de se lever et de se préparer pour l’école. Les travailleurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, rechignaient à sortir de chez eux, à abandonner l’abri sûr de leur intérieur. Martin Bartan lui-même avait connu une seconde d’hésitation au moment de se mettre en marche vers son bureau.

Quelque chose dans l’air vif du matin piquait plus que d’ordinaire, faisant baisser les yeux et rentrer le cou dans les épaules. Le vent portait une odeur d’agrume et de sous-bois, désagréable car incongrue entre les murs de béton. Les bruits étaient comme étouffés, les voitures klaxonnaient avec parcimonie, les femmes assouplissaient leur pas pour que les talons ne claquent pas trop fort sur le trottoir. Le murmure incessant de la ville était troublé, elle retenait son souffle.

Martin Bartan avait pénétré dans son antre en empruntant la grosse porte métallisée à l’arrière du bâtiment. Il n’avait donc rien vu.

Mike, voguant entre euphorie et nausée, avait fixé le bout de ses chaussures durant tout le trajet qui l’avait mené à la rédaction. Il n’avait donc rien vu.

La vieille dame, prolongeant un instant les rêves étranges de sa nuit, n’était pas encore levée. Elle n’avait donc rien vu.

 

Au carrefour de la rue Gisère, une voiture freina, des pneus crissèrent sur l’asphalte froid. Le conducteur, un gros homme entre deux âges, les yeux exorbités, voyait tout.

Les créatures qui se balançaient au vent sur le trottoir, leurs yeux immobiles et fixes, leur crasse et leur maigreur. Surtout, il vit qu’il n’y avait plus de vitre entre lui et elles. Plus de barrière. Lui dans sa belle voiture tout terrain inutile. Elles, dehors, sans rien d’autre que leur présence pour marquer leur territoire.

D’autres conducteurs s’arrêtèrent derrière le gros monsieur. D’abord klaxonnant parce qu’ils ne pouvaient pas passer. Puis s’immobilisant en contemplant le tableau. En un instant, l’artère principale de Tribom fut plus bouchée qu’elle ne l’avait jamais été, menaçant une rupture d’anévrisme. Mais pas un son ne sortait de l’alignement de véhicules, figés dans une attente improbable.

Les feux continuaient de passer régulièrement du vert au rouge, puis du rouge au vert, mais plus personne ne suivait le rythme. Les passants, contaminés, se mirent à s’aligner en silence sur le trottoir d’en face. Aucun n’osa s’approcher des créatures, préférant garder une dérisoire barrière de véhicules et de feux entre elles et eux.

Ce sont des enfants qui, les premiers, brisèrent le charme. Deux petites filles, elles devaient avoir entre 5 et 10 ans, s’échappèrent des mains de leur papa pour traverser la rue. Le malheureux inattentif lança un timide « Les filles ! » qui resta en suspens. Comme paralysé, il observa ses enfants, chair de sa chair, s’approcher d’une petite créature de leur taille. La plus petite des filles, un ange aux longs cheveux bruns et lisses, se planta droit en face de la créature et se mit à lui parler :

– Salut ! c’est quoi ton nom ?.

Riant de la naïveté de sa cadette, la seconde, toute de boucles flambantes, l’admonesta :

– T’es bête, Charlotte, c’est pas une personne, elle va pas te répondre.

Elle se mit à tourner autour de la petite créature, puis à slalomer entre les dizaines d’individus immobiles. Ses mouvements brusques bousculaient les créatures qui ne semblaient pas se rendre compte de sa présence. Elles se balançaient un peu plus fortement à son passage, c’était tout.

Rassemblant son courage de père, l’homme au jean délavé traversa la rue à son tour et saisit tant bien que mal par le bras ses deux fugueuses.

– Allez les filles, on y va ! insista-t-il devant leur réticence à le suivre.

– Mais papa, pourquoi il bouge pas le petit garçon, demandait la plus jeune. Pourquoi il est triste ?

L’homme tourna un regard craintif vers les créatures qui se trouvaient maintenant si proches de lui. Leur parfum de terre retournée lui rappela les raviolis aux truffes qu’il avait mangés lors de son premier rendez-vous avec celle qui n’avait désormais plus que le droit à l’amère appellation d’ex-femme. Il la revit dix ans plus tôt, serrée dans la robe moulante qu’elle s’était imaginé devoir porter pour lui plaire. Il ne lui avait jamais avoué qu’il ne l’avait jamais trouvée aussi moche qu’à cet instant. Il avait aussi regretté que le repas lui ait coûté presque une semaine de salaire complet. Pourtant le rendez-vous avait été un succès, puisqu’il en restait ces deux petites boules d’énergie qu’il tentait bravement d’amener à l’heure à l’école une semaine sur deux.

– Allez les filles, répéta-t-il, on va être en retard !

Il se mit en route, poussant l’une et tirant la seconde, s’éloignant bien vite des créatures qui, elles, ne semblaient pas pressées d’aller où que ce soit. Voyant que l’incident n’avait réveillé aucune force maléfique, engendré aucun cataclysme, et que les êtres étaient apparemment tout aussi passifs dans la rue qu’ils l’avaient été dans la vitrine, la foule commença à se disperser, prenant néanmoins soin de contourner largement la zone contaminée.

Le conducteur grassouillet sortit de sa transe et remit en marche le moteur qui avait calé sans qu’il s’en rende compte. Derrière lui, le livreur et sa fourgonnette jaune lui emboîtèrent le pas.

Les feux retrouvèrent leur utilité et l’artère, survivant à sa surcharge momentanée, se remit à pulser.

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Commentaires (3)

Starben CASE
27.07.2022

J'ai beaucoup aimé cette histoire et l'originalité de la fin. Ton portrait m'a fait redécouvrir tes textes que j'apprécie encore plus. Merci Eloiz

Webstory
08.07.2022

Un suspens étrange puisqu'il n'y a pas de danger apparent... Chère Eloïse, nous restons sur notre faim :-)

Eloïz
12.07.2022

Je viens de publier les derniers chapitres de cette histoire, j'espère que la résolution vous plaira! Merci pour votre lecture :-)

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