Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Mike

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Jour 23

 

Lundi 21 juillet, en  mer

 

Happy Birthday to You, Happy Birthday to You, Happy Birthday to You dear Mike, Happy Birthday to You !

Sous les applaudissements et les hourras des convives réunis aux cinq tables dont il s’occupait au centre du grand restaurant, Mike souriait, saluait, remerciait ses clients. Quelle belle surprise pour ses vingt-huit ans ! La veille, il avait pu téléphoner à ses parents, qui lui avaient souhaité un bon anniversaire. Aujourd’hui, ses collègues et les voyageurs l’acclamaient. Il était touché. Certains lui avaient posé des questions, s’étaient intéressés à ses conditions de travail, le remerciaient en filipino ou en espagnol, qui était en réalité sa langue maternelle. Il habitait au sud des Philippines, sur la péninsule de Zamboanga, sur l’île de Mindanao. Là-bas, la majorité parlait le chavacano, un créole espagnol influencé par plusieurs langues philippines. Plusieurs vacanciers lui avaient même glissé un beau pourboire, bien que la compagnie – il le savait – informait les clients que le service était inclus dans le forfait. Mais à la fin des croisières, en pourboires, il récoltait souvent l’équivalent d’un mois de salaire local.

Plus jeune, il avait été steward chez Philippine Airlines. Il gagnait un peu plus de 30 000 pesos, soit moins de 500 euros : un salaire raisonnable, supérieur à la moyenne. Désormais, il gagnait six fois plus, sans compter les primes et pourboires. Il pouvait ainsi aider sa famille, et économiser. Il savait qu’il ne pourrait pas enchaîner les années de service : les conditions de travail, et surtout d’embauche, étaient exigeantes. Il travaillait neuf mois, sept jours sur sept, souvent dix à onze heures par jour. Ses vacances n’étaient pas payées, et son contrat devait être renouvelé par périodes. Mais il ne s’inquiétait pas. Il avait de l’expérience. Il parlait plusieurs langues : le filipino et le chavacano, ses langues maternelles ; le malais, grâce à son père malaisien ; l’espagnol, l’anglais, et désormais quelques phrases en allemand et en français, apprises grâce aux passagers. Surtout, il avait encore la santé : la plus précieuse des qualités, selon lui.

Ce soir, l’ambiance était très festive. C’était son anniversaire, oui, mais aussi la dernière soirée à bord. Il y avait un peu de nostalgie dans l’air. La majorité des passagers avait bien profité de la croisière. Mais demain, il faudrait débarquer, puis souvent, il y aurait un long voyage vers chez eux. Rares étaient ceux qui remontaient à bord le soir-même pour entamer une nouvelle croisière.

Les convives, dessert terminé, se levaient les uns après les autres en le saluant. Peut-être n’avaient-ils pas terminé leurs bagages : il fallait les déposer devant leur porte avant minuit pour que les bagagistes les acheminent au terminal.

Auf Wiedersehen, Mike !

Adiós, gracias por todo.

― Mike, on se revoit peut-être demain ! Nous, on continue !

A big thank you for your work. And please tell the chef the food was delicious ! Goodbye !

Mike salua les uns après les autres : les trois Allemands de la table 167, la famille espagnole qui avait manqué le bateau à Nuuk, table 171, les deux couples de Français qui enchaînaient croisière sur croisière, table 165, la famille anglaise avec deux enfants déjà adultes, table 173. Il fit même la bise à la plus âgée des Françaises, qui le prit spontanément dans ses bras en lui souhaitant un joyeux anniversaire. La jeune Anglaise l’imita. Cela le troubla un peu – elle semblait avoir son âge. Si le règlement l’avait permis, il aurait volontiers partagé plus qu’une bise avec cette fille si blonde, si pâle, si appétissante. Elle l’avait troublé chaque soir avec ses regards et ses sourires. Ses parents lui avaient même dit de le laisser tranquille : il travaillait, il n’était pas en vacances, lui. Elle avait haussé les épaules, avant de lui adresser un clin d’œil discret.

Salamat, Mike. Magandang gabi.

Filip, le Néerlandais assis à la table des Suisses, lui glissa discrètement un billet dans la main, en lui adressant ces quelques mots en filipino. Mike ne fut pas surpris de son aisance. Il avait appris que Filip avait voyagé dans presque tous les pays du monde, souvent en Asie, plutôt sac au dos qu’en croisière. Peut-être préférait-il désormais le confort aux nuits sous tente ? Filip le saluait toujours en filipino, commandait en anglais, et parlait en allemand avec les Suisses, puisqu’il ne connaissait que quelques mots de français. Cela ne devait pas être simple pour Caroline et André de converser chaque soir en allemand. Ce n’était pas leur langue maternelle. Mais Mike trouvait qu’ils se débrouillaient bien. Chaque soir, ils parlaient beaucoup. Quand il en avait le temps, il répondait volontiers à leurs questions sur les Philippines ou sur son travail. Il avait aussi osé en poser quelques-unes. Il connaissait donc leurs prénoms et en savait un peu plus sur les Pays-Bas et la Suisse.

André et Caroline furent les derniers à se lever.

― Alors Mike, vous repartez quand chez vous ? demanda André.

― Dans deux semaines. Je me réjouis ! Trois mois de vacances, et ensuite je réembarquerai sûrement, si je suis en bonne santé. Bon, je ne serai pas tout de suite en vacances. Je vais commencer par trois semaines de bénévolat dans une association pour les jeunes des rues.

― Oh, c’est généreux, s’exclama Caroline.

― Vous savez, j’étais moi-même un jeune des rues. J’ai été aidé. J’ai pu faire quelques études, devenir steward, puis serveur ici. Je veux donc redonner à d’autres ce que j’ai reçu.

― Bravo, Mike ! le félicita-t-elle. Et vous pensez travailler encore longtemps sur des navires de croisière ?

― Je ne sais pas. Les journées sont longues, et on ne dort pas beaucoup. Il faut être en forme. Peut-être, plus tard, j’irai vivre avec mon père en Malaisie, à Kuala Lumpur. Avec mon expérience, je pourrais y trouver facilement un poste.

― Alors… comment dit-on “bonne chance” en malais ?

Semoga berjaya.

Caroline répéta, sans faute. Il la félicita. Et cette fois, c’est lui qui lui demanda s’il pouvait lui faire la bise. Caroline devait avoir l’âge de sa mère. Et elle avait son sourire.

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