Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Evelyn
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Jour 2
Lundi 30 juin, en mer
― Vous êtes encore toute nouée, Madame. Un autre massage vous ferait le plus grand bien, affirma Evelyn. Je vous proposerai quelque chose d’adapté tout à l’heure, ajouta-t-elle, comme si elle s’apprêtait à lui accorder une faveur exceptionnelle.
Après la séance, elle devrait encore convaincre sa cliente d’acheter quelques produits. Elle pensait à l’huile active pour les muscles (69 €) et au gel rafraîchissant instantané (64 €), bien entendu soldés : c’était toujours ce qu’elle annonçait. Plus elle vendait, plus sa commission augmentait. Il lui fallait également remplir chaque créneau de son agenda. Pour aujourd’hui et demain, aucun problème : les soins s’enchaînaient, car le navire était en mer. Un couple d’Allemands, fraîchement mariés, avait même réservé leur massage bien avant le début de la croisière. Avec sa collègue Angelica, elles comptaient leur offrir leur fameux duo de soins. Evelyn s’en réjouissait à l’avance. Pour les journées à terre, elle restait sereine. Avec autant de passagers à bord, il y avait rarement des difficultés. Mais elle devait tout de même fidéliser sa clientèle, quitte à offrir des réductions de 50 % sur les horaires creux.
En sept ans, Evelyn avait vu défiler des centaines de dos sous ses mains expertes, venus de tous les coins du monde. Les Allemands étaient souvent les plus nombreux – près de 1 800 cette fois-ci, sur les 3 000 croisiéristes – suivis des Italiens, logique puisque la compagnie était italienne. Mais ce matin, elle avait massé des Japonais et des Américains. Heureusement, elle avait nettement progressé en anglais, sa seule langue étrangère en dehors du cebuano, sa langue maternelle. Elle était née à Bohol, aux Philippines. Sa première patronne, au centre de bien-être de Panglao, trouvait qu’elle manquait de fluidité en anglais, mais l’avait quand même gardée pendant cinq ans. Evelyn compensait largement par son talent pour le hilot, le massage traditionnel que sa mère lui avait transmis. Nanay, comme elle appelait sa mère affectueusement, était une vraie experte de cet art ancestral, conçu pour harmoniser corps et esprit, et favoriser les guérisons. Elle lui avait enseigné les gestes : pression, friction, étirement…
Hélas, Evelyn avait perdu sa mère trop tôt. Le 15 octobre 2013, un terrible séisme avait frappé leur île. Sa Nanay était morte, écrasée par l’effondrement du marché aux poissons. Le reste de la famille avait été miraculeusement épargné. Elle avait tout juste eu le temps de rencontrer Gemma, sa deuxième petite-fille, née dix jours auparavant. Aujourd’hui, c’était sa belle-mère qui veillait sur Rosalie et Gemma. Elle leur donnait tout l’amour nécessaire pendant ses longs mois d’absence. Evelyn partait ainsi travailler en croisière plus sereine, sachant ses filles en sécurité chez leur Lola.
Mais une inquiétude persistait en elle : les tremblements de terre semblaient plus fréquents. Les Philippines tremblent chaque jour – c’est le lot de la ceinture de feu du Pacifique – mais la plupart passent inaperçus. Pourtant, Evelyn avait le sentiment que les secousses les plus puissantes devenaient plus nombreuses. Elle ne s’y habituait pas.
Elle avait été terrifiée en août 2020, quand la terre avait violemment grondé dans l’archipel des Visayas. Des morts, des blessés, des immeubles effondrés, la panique… En juillet 2022, le nord du pays avait subi un séisme de magnitude 7 ; en décembre 2023, le sud était à son tour secoué par une secousse de 7,6.
Un gémissement discret de sa patiente la ramena au moment présent.
― Oh, Madame, ça va ? Je n’ai pas appuyé trop fort ?
― Pas du tout. Continuez. Après tout ce stress, ça fait du bien qu’on s’occupe de moi.
Rassurée, Evelyn étala l’huile sur les longues jambes de la cliente et les massa avec énergie. Vu son état de tension, une séance aux pierres chaudes pourrait lui être bénéfique, pensa-t-elle. La chaleur de ces pierres volcaniques avait souvent un effet apaisant. En plus du hilot, Evelyn maîtrisait plusieurs techniques : le massage japonais aux pierres, le massage africain avec des hochets en bois, le Lomi Lomi hawaïen aux mouvements doux, fluides et enveloppants, semblables à une danse. Cette diversité lui permettait d’adapter chaque soin, de varier les approches, et de fidéliser les clients, qui revenaient souvent pour une nouvelle séance.
Donner du bien-être aux autres lui permettait, à elle aussi, de rééquilibrer son corps et son âme.
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