Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Thomas
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Jour 19
Jeudi 17 juillet, Honningsvåg
Thomas ne regrettait pas d’avoir laissé ses parents découvrir seuls le Cap Nord. Ils avaient pourtant tenté de le convaincre : Nordkapp, sa vue magnifique sur l’horizon, sa falaise de plus de trois cents mètres dominant l’océan, le Globe de fer, symbole géographique et haut lieu touristique, l’un des endroits les plus photographiés de Norvège ; le monument « Enfants du monde », avec ses sept disques de bronze réalisés par des enfants du monde entier ; le Centre, ensuite, avec son cinéma panoramique, son café, sa boutique… Tous ces arguments avaient plutôt dissuadé Thomas. Trop commercial, trop de touristes pour lui.
Comme au Svalbard, Thomas voulait fuir la ville, le monde, et marcher seul dans la nature. Certes, sa mère s’inquiétait, mais elle avait compris son besoin de liberté. Il ne lui racontait pas tout. Elle s’inquiéterait bien davantage… Souvent, il n’était pas aussi prudent qu’il le devrait peut-être. Mais il n’avait aucun mal à se repérer et possédait une bonne endurance. Contrairement à plusieurs de ses amis et à ses parents, Thomas appréciait les longues randonnées sur des sentiers difficiles ou enneigés. François, son cousin suisse de vingt-trois ans, l’avait initié dès son plus jeune âge aux joies de la montagne. Il avait effectué son service militaire en tant que spécialiste de montagne, et travaillé plusieurs mois dans la plus haute cabane de montagne des Alpes, la Mönchsjochhütte, perchée à 3 650 mètres d’altitude. Grâce à lui, Thomas avait acquis de solides réflexes et une vraie aisance en terrain alpin, malgré son jeune âge.
Au Spitzberg, Thomas avait marché sur un glacier, tandis que ses parents avaient choisi une sortie en catamaran pour découvrir la côte et espérer photographier des phoques, des morses, ou même des ours polaires. Ils n’en avaient vu aucun. Son père avait néanmoins réussi à photographier, au téléobjectif, des renards arctiques : l’un arborait encore son pelage d’hiver, épais et d’un blanc éclatant sur la terre sombre, tandis que les deux autres avaient mué au printemps. Leur pelage était donc plus fin, plus léger, et d’un brun-roux presque invisible dans la végétation. Devant cette belle photographie, Thomas avait presque regretté de ne pas avoir accompagné ses parents. Mais sa promenade sur le glacier avait été magique. De loin, il avait suivi un groupe, au cas où les avertissements concernant les dangers liés aux ours s’avéreraient exacts, mais il avait profité seul de cet instant. Le crissement de ses pas sur la glace, le vent froid qui l’avait obligé à refermer sa veste, le monde figé autour de lui comme une mer de silence, la blancheur de la lumière… Il avait vu des crevasses ouvertes comme des cicatrices, des gouttes d’eau glisser le long des pentes, témoins de l’été qui rongeait l’hiver. Au sommet, il s’était arrêté. La vue sur Longyearbyen lui avait coupé le souffle : la ville lui semblait minuscule dans l’immensité, patchwork de maisons colorées nichées dans la vallée entre les montagnes grises. Au loin, le fjord, ses eaux bleues reflétant le ciel pâle. Il n’entendait que le vent souffler et la glace craquer. Un souvenir précieux qu’il garderait longtemps dans son cœur de citadin.
Souvent, Thomas partait seul en randonnée. Mais pas ce matin. Il avait proposé à Louise de l’accompagner. À sa grande surprise, elle avait accepté. Elle aurait pu rester avec Jérémy, Mati et les jumelles, qui voulaient flâner dans la ville et faire les boutiques. Mais peut-être qu’elle aimait, comme lui, la nature et le sport… à moins qu’elle n’appréciait simplement sa compagnie ? Il espérait que ce soit le cas.
Cette jeune fille lui plaisait. Elle était jolie, vive, souriante, amusante. À la voir sauter d’une pierre à l’autre, si agile, il devait même forcer le pas pour la suivre, ce qui lui arrivait rarement. Louise était très à l’aise sur ce sentier, qui n’en était plus vraiment un depuis quelques kilomètres.
Depuis l’arrière de la ville, comme d’autres randonneurs, ils avaient décidé d’emprunter un sentier facile qui serpentait jusqu’au sommet du Prestvatnet. Des cairns imposants en gardaient l’entrée, tels des sentinelles. Ils s’étaient arrêtés un moment pour profiter de la vue : en contrebas, le port de Honningsvåg – leur navire de croisière leur avait semblé, pour une fois, minuscule – et les fjords, ces bras d’eau qui s’étendaient comme des doigts glacés entre les montagnes. Comme le ciel était dégagé, ils avaient même pu apercevoir, en face, le plateau du Cap Nord ! Le lac Prestvatnet, en contrebas, leur était apparu comme une tache sombre et paisible, encadrée par les collines douces. Mais ils avaient choisi de ne pas suivre les touristes et de s’éloigner des sentiers balisés, pour s’enfoncer peut-être au cœur des terres samies. Ils avaient poursuivi jusqu’au sommet de Storfjellet, puis avaient suivi les crêtes en direction du nord-ouest. Le terrain y était plus vaste et dégagé.
Contrairement à Longyearbyen, qui n’était que cailloux, sentiers vierges et neige, Nuuk et Honningsvåg étaient plus vertes. C’étaient des paysages de toundra, avec des roches couvertes de végétation rase. De petites fleurs poussaient entre les rochers et apportaient des touches de couleur dans un univers tout de même très minéral. Du jaune vif pour les primevères auricules, du rouge pour la joubarbe aranéeuse. Thomas comparait ces paysages à sa Haute-Savoie natale. Longyearbyen, à une latitude de 78,22° N, lui rappelait les Alpes au-dessus de 3 000 mètres, là où il n’y avait plus d’arbres et où seules les plantes les plus résistantes survivaient, comme aux Aiguilles du Midi, par exemple, à 3 842 mètres ! Nuuk, plus au sud avec sa latitude de 64,18° N, était pourtant bien plus froide que Honningsvåg, située à 70,98° N. La capitale du Groenland était exposée à des courants marins plus froids. Thomas la comparait donc à une zone alpine-nivale, vers 2 800 mètres d’altitude : le col du Mont-Cenis ! Honningsvåg, grâce à son climat océanique adouci par le Gulf Stream, pourrait trouver son équivalent à 1 800 mètres en Savoie, dans la zone subalpine : le lac de Tignes ! Évidemment, en Savoie, il n’y avait ni cette lumière particulière, ni d’élans ou de rennes comme ici, s’amusa-t-il.
― Alors Thomas, tu rêves ? Tu traînes ! le provoqua Louise.
― Je profite plutôt de cette belle nature ! se défendit-il. En plus, on est enfin seuls. Je commence à saturer… Il y a trop de monde sur le bateau.
― Moi, j’aime bien. Mais j’apprécie surtout les étapes où l’on peut découvrir, même si elles sont parfois un peu trop courtes, des lieux où on ne reviendra peut-être jamais.
― Allez, Paris–Honningsvåg, c’est moins de 3 000 km à vol d’oiseau, plaisanta-t-il.
― Peut-être, mais Saint-Denis –Honningsvåg, c’est plus de 11 000 km, renchérit-elle.
Thomas siffla d’admiration et répondit, surpris :
― T’es de La Réunion ! Je comprends pourquoi maintenant tu marches si bien ! la complimenta le jeune homme.
― C’est vrai, confirma Louise, sans fausse modestie. Avec ma mère, on escalade souvent le Piton des Neiges ou le Piton de la Fournaise. Et il y a un bon dénivelé !
― Le Piton des Neiges… c’est le plus haut sommet de l’océan Indien, non ?
― Exactement. 3 070 mètres. On part souvent de Cilaos, c’est raide mais la vue au lever du soleil est incroyable.
― Et le Piton de la Fournaise, c’est le volcan actif ?
― Oui, on marche sur des coulées de lave, c’est comme un paysage lunaire. Rien à voir avec les Alpes, mais tout aussi impressionnant. Mais dis-voir, tu t’y connais bien en géographie, la complimenta à son tour Louise.
Thomas sourit, un peu gêné par son propre compliment, puis haussa les épaules :
― Tu sais, j’aimerais bien devenir géographe. Ou peut-être guide de montagne.
Il marqua une pause, regarda Louise marcher devant lui, vive et concentrée, puis ajouta :
― Mais j’aime aussi les animaux. Les observer, les comprendre… Alors je me dis que si on continue un peu plus loin, on pourrait peut-être apercevoir des rennes.
Louise se retourna :
― Des rennes ? Tu crois qu’il y en a par ici ?
― Oui, j’ai lu qu’ils paissent souvent sur les plateaux dégagés, loin des sentiers touristiques. Et là, on est pile dans ce genre de zone.
― Du coup, allons-y, géographe-animalier ! lança-t-elle en riant.
Ils reprirent leur marche d’un bon pas. Leur effort fut bientôt récompensé : un groupe de rennes broutait paisiblement la mousse et les lichens, à l’orée d’un plateau silencieux. Thomas et Louise s’arrêtèrent net pour ne pas les effrayer. Ils les observèrent un bon moment : le troupeau avançait lentement sur le tapis d’herbes rases. Leur pelage, moucheté de brun, de gris et de blanc, se fondait dans le paysage minéral. Certains arboraient encore les restes de leur fourrure hivernale, tandis que d’autres exhibaient une robe plus fine, adaptée à la saison. Leurs bois, veloutés et ramifiés, oscillaient doucement à chaque mouvement. Ils étaient si concentrés que Thomas et Louise eurent même l’impression d’entendre le souffle régulier des bêtes, le froissement des plantes sous leurs pas, et parfois le claquement sec d’un sabot sur une pierre plate. Les plus jeunes rennes trottinaient près de leur mère, curieux mais prudents. Une femelle leva le cou et grogna. Les avait-elle entendus ou peut-être sentis ? C’est pourquoi les deux jeunes gens décidèrent de laisser le troupeau et de rebrousser chemin.
Soudain, Louise s’accroupit : des bois reposaient sur le sol. Elle les ramassa. Enthousiaste, elle les montra à Thomas.
― Grandiose ! s’exclama-t-il. Quelle trouvaille ! Ces grands bois de chute sont énormes : si larges et ramifiés !
Louise compta huit andouilles bien formées. Leur surface était rugueuse, marquée par des stries et des zones polies par le frottement contre les arbres.
― Tu sais, Louise, que les rennes sont les seuls cervidés dont les femelles portent aussi des bois.
― Pourquoi ?
― Les mâles repoussent leurs concurrents pendant la saison des amours, et les femelles peuvent défendre leur territoire. En hiver, les bois aident aussi à creuser la neige pour atteindre le lichen.
Louise siffla :
― Bon, tu pourrais aussi être zoologiste ou naturaliste.
― T’emballe pas, sourit-il. J’ai glané les informations sur le Net, avoua-t-il. Je suis surtout curieux quand il s’agit d’animaux que je ne connais pas.
― Belle qualité. Et là, tu penses que c’est une femelle ou un mâle qui a perdu ses bois ?
― Sûrement un mâle. Ils sont lourds et larges. Après la saison des amours, en novembre, il perd sa ramure. C’est toi qui as trouvé les bois, tu peux les prendre.
― Oh non, ils sont trop lourds. Mon grand-père ne sera pas d’accord. Mais prends-les, t’as l’air super intéressé. Même si je pense qu’on ne te laissera pas les embarquer.
― On essaye ! Je les vois déjà accrochés au-dessus de mon lit.
Thomas enroula son précieux trésor dans sa veste de pluie et réussit à placer les bois dans son grand sac à dos, après en avoir extrait le pique-nique qu’il avait pris soin d’emporter pour leur virée. Ils s’assirent sur un rocher pour manger et discutèrent, avant que Louise ne s’inquiète :
― Le temps a filé si vite, il est déjà 17 h 30 ! À quelle heure part le bateau ?
― 19 h. Tous à bord à 18 h 30.
― On n’y arrivera jamais, on a marché si longtemps…
― T’en fais pas, on va courir, ça ira. Et j’ai repéré un raccourci, la rassura Thomas.
― Alors on y va !
Thomas donna la main à Louise avant de montrer le chemin à son amie, en adoptant un bon rythme de course. Cette fois-ci, il était devant. Louise ralentissait de temps en temps : le terrain était accidenté. Ils réalisèrent qu’ils avaient parcouru une plus grande distance qu’ils ne le pensaient. Malgré le raccourci emprunté, il restait encore plusieurs kilomètres. Ils forcèrent donc encore l’allure. Après plus d’une heure de course, essoufflés, ils arrivèrent enfin au sommet du Prestvatnet. Ils virent au loin le navire de croisière. Les derniers passagers avaient dû monter à bord.
― Allez, il nous reste deux à trois kilomètres. Le navire part dans vingt minutes. On y arrivera ! lança Thomas.
Louise ne répondit pas. Elle dévala la pente, Thomas sur ses talons. Ce n’était pas le moment de flancher. Le son grave de la corne retentit quand ils foulèrent le bitume de la rue qui serpentait entre les maisons colorées jusqu’au port.
― Ils nous appellent ! paniqua cette fois-ci Louise, s’imaginant Pépé Jeff et Martine affolés sur le pont à l’attendre.
― Allez ! l’encouragea encore Thomas. Il n’est pas encore parti.
Il lui donna la main et ils filèrent. Ils débouchèrent enfin sur le port, sortirent leur carte de passager devant le garde, qui les laissa passer en leur criant :
― Kom igjen, skynd dere !
Ils coururent jusqu’à la dernière passerelle que les responsables de la sécurité commençaient à remonter. Sur les ponts, les passagers les observaient. Plusieurs les accueillirent en les applaudissant. Ils étaient arrivés cinq minutes avant le départ !
Thomas et Louise furent reçus par des reproches. Une employée de la sécurité scanna leur carte tout en leur lançant un regard noir, tandis qu’un autre parlait dans son talkie-walkie, annonçant sûrement leur arrivée. La passerelle rentrée, les portes se fermèrent.
On leur demanda de déposer rapidement leur sac sur le tapis et de passer, comme d’habitude, dans le portique de sécurité. L’employé fronça les sourcils au passage du sac de Thomas dans le scanner, mais il ne dit rien. Le jeune homme le mit sur son dos, donna la main à Louise. Ils gravirent les escaliers jusqu’au pont 1, avant de se jeter dans les bras l’un de l’autre.
― On a réussi ! crièrent-ils en chœur, en riant.
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