Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Paul

18

Jour 17

 

 Mardi 15 juillet, Longyearbyen

 

Paul grimpa dans le bus 76 et réserva la place à côté de lui pour Ana, qui, fidèle à son habitude, s’attardait. Elle discutait avec Olivia, contrariée par l’annulation de son expédition en bateau rapide dans le fjord. Le vent s’était levé et les vagues étaient trop hautes pour envisager une sortie. Ana la convainquait plutôt de visiter la jolie église en bois rouge perchée en haut de la ville. Ils s’y étaient rendus le matin même. Elle était si chaleureuse, malgré – ou plutôt grâce à – son statut d’église la plus septentrionale au monde.

Paul se rappela : les chaussures à laisser à l’entrée, comme chez eux, les chaussettes glissant sur le parquet en bois clair, le salon ouvert aux canapés bleu pâle et aux tables basses recouvertes de peaux de phoque, la grande cheminée, les tableaux colorés, le café et le thé offerts. Repos. Partage. Dans cette grande salle commune avaient lieu des événements culturels. Paul avait entendu qu’en période de nuit polaire, pour lutter contre la solitude et la dépression, elle devenait un lieu de rassemblement précieux pour la communauté.

Il avait fallu plusieurs années pour reconstruire la Svalbard Kirke après la destruction de la première église par les forces d’occupation allemandes en 1943. Le fait que l’archipel était une zone démilitarisée autonome sous la souveraineté norvégienne depuis le traité du Svalbard, signé en 1920, n’avait pas empêché les Allemands d’exploiter le charbon local pour soutenir leur effort de guerre. Ils avaient aussi construit, comme les Alliés d’ailleurs, des stations météo pour anticiper leurs opérations. Toujours bien actives aujourd’hui, elles servaient à des fins pacifiques, devenues essentielles. Nichées dans l’un des environnements les plus sensibles au changement climatique, elles scrutaient le ciel et le sol. Elles permettaient d’observer les signes du réchauffement, alimentaient les modèles scientifiques pour comprendre les évolutions climatiques, et amélioraient la sécurité des habitants de l’archipel ainsi que des aventuriers grâce à des prévisions météorologiques précises. Paul réalisa que cet archipel, autrefois disputé pour sa valeur militaire et stratégique, était désormais au cœur des efforts mondiaux pour préserver la planète. Un beau renversement.

― Schatzi, tu souris tout seul ?

Ana s’assit à côté de son mari et soupira :

― J’ai réussi à convaincre Olivia. Elle va visiter le centre-ville et l’église avec son frère et ses parents.

― Heureusement ! Peut-être ne reviendront-ils jamais ici, en tout cas pas à bord d’un navire de croisière aussi imposant que le nôtre.

― Ah bon… Pourquoi ?

― On ne va plus débarquer. Je ne sais pas pourquoi. Trop compliqué ? Trop loin ? Pas écologique du tout ?

― Tu te rends compte, Schatzi ? Au moins trois mille passagers visitent actuellement l’île du Spitzberg. Nous sommes plus nombreux que les habitants !

― C’est vrai, constata Paul. Je suis toujours gêné quand nous accostons dans un petit port, comme ceux de nos escales islandaises. J’ai l’impression que nous envahissons, que nous polluons, que nous troublons la quiétude des lieux.

― Bon, nous faisons aussi tourner l’économie locale, tempéra Ana.

Leur conversation fut interrompue par leur guide, qui se présenta. Elle s’appelait Lena, était allemande comme eux, et étudiait depuis trois ans à l’Université de Longyearbyen. Elle venait de commencer son Master en météorologie. Elle leur annonça que le camp Barentz se trouvait à environ seize kilomètres de la capitale. Là-bas, un guide armé les attendrait, car le camp devait être protégé des ours blancs. Ils y seraient également accueillis par la responsable du camp, qui leur fournirait toutes les informations utiles sur les chiens de traîneau et les expéditions menées en hiver.

Pendant le trajet, Ana, fatiguée, s’endormit contre l’épaule de son mari. Paul sourit, attendri. Leur lune de miel l’épuisait visiblement… Il faudrait peut-être qu’il lui laisse un peu de répit, mais il était fou d’elle : de ses formes généreuses, de son sourire si particulier, de ses yeux émeraude. Le souffle régulier d’Ana effleurait sa peau. Il frissonna. Il sentait aussi, contre sa joue, la légèreté de ses cheveux châtains, courts et soyeux. Il glissa lentement la main dans sa chevelure, la caressa avec tendresse, comme s’il cherchait à imprimer cet instant dans sa mémoire, ce moment suspendu dans le silence du paysage arctique.

Les dernières maisons colorées défilaient, leurs façades vives flanquées de nombreuses motoneiges, inutiles en ces mois d’été. Paul ne regardait plus vraiment dehors. Il apercevait à peine les longs tuyaux posés sur pilotis, courant entre les crevasses du pergélisol. Ils formaient une balafre technique, grise et anguleuse, née de la résistance du sol gelé. Destinés à transporter les eaux usées, ils enlaidissaient le paysage. Mais Paul n’y prêtait plus attention. Il ne voyait qu’Ana, endormie contre lui. Il profitait de ce moment de douceur.

Le bus passa devant des camps de quads et de chiens de traîneau. Sur les hauteurs, telles des sentinelles, les stations météorologiques veillaient, installées sur des promontoires rocheux. Lena leur désigna la dernière mine norvégienne. Elle avait été récemment fermée, mais tout le matériel restait en place : wagons suspendus, échafaudages de bois noirci, vestiges d’un passé industriel désormais figé, protégé depuis 1946. Le bus filait sur la piste poussiéreuse, mais ralentissait dès qu’il croisait des attelages de huskies tirant des chariots. Lena répondait avec calme aux nombreuses questions des touristes, et cette agitation finit par réveiller Ana. Elle ouvrit les yeux, encore engourdie par le trajet. Le paysage avait changé. Les collines dénudées s’étendaient sous un ciel étrangement bleu. Les installations abandonnées de la mine semblaient figées dans le temps. Elle se redressa légèrement et prêta attention aux échanges entre les voyageurs et la jeune guide, qui semblait captiver son auditoire par ses réponses. L’homme assis devant eux demanda à Lena :

― Que préférez-vous comme saison, l’hiver ou l’été ?

Lena sourit et répondit sans hésiter :

― L’hiver, bien sûr.

Elle n’eut pas besoin de réfléchir. Février était son mois préféré ! À cette période, le paysage se métamorphosait : la neige recouvrait tout. Elle effaçait les traces humaines et les imperfections. Le blanc purifiait le décor, le rendait silencieux, presque sacré. La lumière, douce et rasante, baignait les montagnes d’un éclat doré. Les chiens de traîneau s’élançaient sur des pistes immaculées. Les aurores boréales dansaient parfois au-dessus du fjord, comme une récompense offerte à ceux qui osaient braver le froid. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était l’hiver vu à travers le prisme de la météorologie, sa discipline de prédilection. Les phénomènes lui semblaient plus nets, plus lisibles : les contrastes de température, les mouvements d’air, les jeux de pression. Lena passait des heures à observer les données, à comparer les modèles, à guetter les signes avant-coureurs d’une tempête ou d’un front polaire. L’hiver était une saison exigeante, mais aussi la plus sincère. Elle révélait les forces invisibles qui façonnaient le ciel.

La magie de ce moment se brisa. Ils étaient arrivés. Le bus se gara. Le groupe avait une heure pour visiter le camp Barentz, puis prendre une collation dans la maison commune.

Après avoir écouté les recommandations du garde du camp, ils furent accueillis par la responsable, Manon, qui leur présenta tout d’abord ses chiens de traîneau, des croisés de huskies et de chiens du Groenland. Ils étaient grands et trapus, avec une fourrure très épaisse, et certains avaient gardé les yeux bleu glacier des huskies. Leurs prénoms étaient originaux et amusèrent Paul : Smaug, Glacier, Opale, Pablo, Arya, ou même R2-D2. Ensuite, Manon leur expliqua les spécificités des traîneaux du Svalbard et de la conduite de l’attelage, avant de leur permettre de caresser les chiens, qui étaient sociables et affectueux. Pendant qu’Ana s’approchait prudemment des chiens, impressionnée par le fait qu’ils étaient attachés à des chaînes de fer et qu’ils reniflaient les touristes qui osaient les caresser, Paul resta près de Manon pour lui poser quelques questions.

― Combien de chiens harnachez-vous pour tirer un traîneau ?

― Six, des femelles et des mâles, d’âges différents, les plus âgés instruisant les plus jeunes.

― Le chien alpha est-il le leader ?

― Souvent non, répondit Manon en souriant, remarquant que Paul semblait s’y connaître en chiens. L’alpha est le chef de la bande, le chien dominant de la meute. Mais il faut un chien plus doux, calme, réservé, intelligent pour faire un bon leader. C’est un mâle ou une femelle qui doit avoir un lien particulier avec le musher, pour bien lui obéir et le comprendre.

― Parce qu’il le guide à la voix ?

― Oui. Il n’a pas de rênes. Le musher se tient debout à l’arrière. Il crie pour guider le leader, à l’avant de la meute : « Haw » pour tourner à gauche et « Gee » pour la droite, par exemple. Les autres chiens le suivent par instinct de meute.

― Oh oui, des ordres courts pour qu’ils puissent être entendus dans le bruit du vent, se rappela Paul. Mais pourquoi…

Un cri coupa sa question. Ana, agenouillée devant Opale, avait reçu un coup de langue un peu brusque. Manon sourit :

― Il est encore un peu foufou ; c’est le plus jeune de la meute.

― Alors je vais rassurer ma femme ; elle n’a pas l’habitude des chiens. Merci pour toutes ces explications.

― Mais de rien, et au plaisir de vous revoir en hiver pour une expédition en traîneau !

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