Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Guzal
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Jour 3
Mardi 1er juillet, en mer
Guzal se sentait un peu perdue, assise à cette grande table de huit convives au centre du vaste restaurant du Pont 3. Un peu déboussolée aussi. Il était 13 h, mais en réalité 14 h à Hambourg – on avait reculé d’une heure cette nuit, ce qui lui avait permis de dormir un peu plus – et déjà 17 h à Tachkent. Deux autres ajustements horaires étaient encore prévus dans les nuits à venir.
À sa gauche, Dilshad conversait en russe avec une femme très maquillée, sans doute polonaise : blonde platine, environ la quarantaine. Il semblait ravi d’échanger. Guzal supposa qu’elle avait appris le russe à l’école, comme eux. La femme tenait la main de son voisin, un homme qui gardait sa casquette tricolore bleu-blanc-rouge à table. Guzal le trouva un peu mal élevé. Elle imagina qu’ils ne se connaissaient pas depuis longtemps. Une rencontre de croisière, peut-être ? Soudain, la Polonaise s’excusa et se leva : elle devait récupérer son petit garçon au club des enfants. Son ami resta seul, l’air un peu perdu. Guzal se reconnut en lui. Elle se pencha vers son mari et lui murmura :
― Tu sais d’où viennent les autres passagers ?
Elle n’osait poser la question directement. Trop réservée… et son anglais limité ne l’aidait pas. Dilshad, en revanche, le parlait bien. En qualité de vice-président de l’Université de Tachkent, il échangeait régulièrement avec des collègues étrangers.
― Le monsieur à casquette vient de Paris. La mère et la fille en face de nous sont allemandes, répondit-il.
Le couple à leur droite restait un mystère. Ils avaient déjà parlé français, anglais et maintenant allemand. Guzal devina : étaient-ils en fait plutôt espagnols ? italiens ? La femme avait de longs cheveux bruns bouclés, mais des yeux bleus. L’homme paraissait plus slave. Elle hésitait à leur parler, mais c’est la femme qui s’adressa à elle en anglais :
― Where are you from ?
― Ouzbékistan, répondit-elle avec fierté.
― And you ?
― From Switzerland. Do you know it ?
― Berne, Zurich ! dit Guzal, heureuse de connaître quelques villes.
Ne pouvant poursuivre, elle fit signe à son mari. Dilshad montra aussitôt une photo de son épouse devant la Tour de l’Horloge, à Berne. Il expliqua qu’ils n’avaient jamais visité Genève, où le couple suisse vivait. Ils échangèrent quelques mots en anglais, que Dilshad traduisait doucement en ouzbek pour sa femme. Ils trouvèrent des points communs inattendus : tous deux avaient cinq pays frontaliers, et des montagnes propices au ski. Puis, comme toujours, Dilshad se lança dans l’éloge de son pays : Samarcande et sa splendeur, Boukhara et ses madrasas, Khiva et ses ruelles, Tachkent, entre bazars et avenues soviétiques… Il parla aussi du plov que Guzal cuisinait mieux que personne, et des shashliks qu’il grillait lentement au jardin. Caroline et André leur promirent une visite à Genève – fondue et raclette en hiver, filets de perche en été…
― Vous avez des enfants ? demanda Caroline.
― Quatre.
― Nous aussi !
Guzal sourit :
― Je suis grand-mère. Deux fois.
― Moi aussi !
Elles rirent. Guzal montra une photo de sa belle-fille avec leurs deux petits-enfants. Caroline lui en montra à son tour une, de ses petites-filles : une fillette de trois ans à peine tenant dans ses bras sa sœur d’un an.
Guzal sentit son cœur se réchauffer. Être mère et grand-mère rapprochait les femmes, même quand cinq mille kilomètres les séparaient.
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