Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Camille
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Jour 6
Vendredi 4 juillet, Ísafjörður
― Oui, c’est le bus 26, l’excursion Ísafjörður et Ósvör, un village de pêcheurs. Vous pouvez monter, répondit Camille à un couple français qui semblait perdu.
― Sí, el tour también es en español, ajouta Annamaria à une vieille femme, fragile sur ses jambes.
Elle lui désigna les premières places réservées aux personnes à mobilité réduite. L’excursion, classée comme modérée, était en réalité facile. Le seul problème venait du temps : le vent et la pluie rendaient les sentiers glissants. Camille compta les passagers : quarante-six. Ils étaient au complet. Elle informa Magnus qu’ils pouvaient partir, puis prit la parole au micro. Annamaria traduisait ses explications, en espagnol et en italien, au fur et à mesure.
Camille avait l’habitude de ce tour de trois heures, proposé à toutes les compagnies qui accostaient au port de Ísafjörður. Elle le guidait en anglais ou en français, selon la demande. Parfois, un ou une employée de l’équipe l’accompagnait, comme cet après-midi, pour assurer la traduction. Son succès tenait en partie au fait que peu de guides islandais parlaient le français. Et elle avait conservé son accent canadien, ce qui semblait particulièrement séduire les visiteurs francophones. Pour éviter les questions récurrentes, elle se présentait désormais dès le départ : venue du Québec il y a trois ans pour étudier à Ísafjörður, elle avait choisi d’y rester, charmée par les fjords. Elle avait terminé en juin ses études en gestion des zones côtières et marines, spécialisées dans l’utilisation durable des ressources littorales et océaniques. Ses connaissances lui servaient souvent pour répondre aux questions sur l’écologie, l’économie et l’océanographie de la région.
Le bus quittait maintenant Ísafjörður. Camille la présenta comme la ville la plus peuplée des fjords occidentaux, avec ses 2 800 habitants, et la capitale de cette région. Elle annonça alors le programme de l’après-midi. D’abord, les participants assisteraient à un concert de clarinette et de piano à l’église de Bolungarvík, l’un des plus anciens villages de pêcheurs, niché au cœur des montagnes abruptes. La petite église en bois rouge, située à l’extérieur du bourg, offrait une magnifique vue sur la mer. Ensuite, ils visiteraient le musée maritime en plein air de Ósvör, qui reconstituait un poste de pêche du XIXᵉ siècle : des cabanes servant à la fois d’abri pour l’équipage et de lieu de stockage pour le sel et les poissons à sécher, ainsi qu’un bateau à rames typique. Enfin, au retour, ils découvriraient le Musée de la mer, installé dans l’une des plus anciennes bâtisses de Ísafjörður. Là, ils pourraient goûter du requin fermenté à la mode islandaise et déguster l’eau-de-vie locale.
― Oh non, du requin ! se plaignit une Française assise au deuxième rang.
― Magnifique, pour l’eau-de-vie, se réjouit son mari. Ce sera sûrement du Brennivín, dit-il en connaisseur.
― En effet, confirma Annamaria, qui avait déjà goûté ce breuvage considéré comme la boisson nationale.
― Une eau-de-vie traditionnelle, souvent appelée « la mort noire », à base de pommes de terre fermentées et aromatisée au carvi, le « cumin des prés », précisa Camille.
― La mort noire ! Eh bien, je n’y toucherai pas, répondit la femme à son mari, ni au requin non plus !
Pendant qu’Annamaria présentait le programme en espagnol, puis en italien, Camille échangea quelques mots avec la Française pour la rassurer. Puis elle reprit le micro pour indiquer que le bus roulait actuellement sur la route 61, une voie pittoresque longue de près de 200 kilomètres, traversant les fjords de l’Ouest, les montagnes et plusieurs villages de pêcheurs. Peu après, ils entrèrent dans le tunnel qui reliait Ísafjörður à Bolungarvík depuis 2010. Camille précisa qu’il mesurait environ 5,4 kilomètres et avait permis d’améliorer nettement la sécurité et la rapidité des trajets. Bolungarvík n’était plus isolée. L’ancienne route côtière était dangereuse : chutes de pierres, avalanches, blocages fréquents. Camille laissa Annamaria traduire, avant de poursuivre :
― Bolungarvík tenait à son indépendance face à Ísafjörður, avec laquelle une fusion municipale semblait inévitable, comme souvent pour les localités de moins de 1 000 habitants. Depuis 2000, sa population ne cessait de diminuer. En 2022, elle ne comptait plus que 934 résidents. Il fallait trouver une solution !
Elle se tut un instant, pour apporter une touche de suspense à ses propos, avant de reprendre d’une voix théâtrale :
― Le maire a eu une idée plutôt originale : organiser une fête de l’amour pour attirer des visiteurs susceptibles de tomber sous le charme… d’un habitant, de la région, ou des deux !
Après les éclats de rire des voyageurs et la traduction en espagnol puis en italien, Annamaria demanda :
― Et… ça a fonctionné ?
― Eh oui ! aujourd’hui, on compte 1 001 habitants !
Les rires fusèrent à nouveau. Même Magnus, concentré sur la route, esquissa un sourire : il savait que Camille était la millième. Pas une rencontre à la fête, non. Leur histoire avait commencé sur les routes du nord-ouest de l’Islande. Depuis, ils formaient un duo discret mais efficace : lui au volant, elle au micro. Sa chérie, sa elskan, reprit ses explications tout en lui adressant un sourire.
Camille aimait raconter aux visiteurs ce que les guides ou les sites ne mentionnaient jamais. Grâce à Magnus, né et élevé à Bolungarvík, elle connaissait désormais de nombreuses anecdotes.
― D’ailleurs, au début de la construction du tunnel, tout allait mal : retards, surcoûts… jusqu’au jour où un ouvrier du coin a demandé au chef de chantier s’il avait demandé la permission aux trolls et elfes de traverser leur montagne. Il n’y avait pas pensé ! Alors, pour éviter les ennuis, le chef lui a confié cette mission. L’ouvrier a organisé une cérémonie pour solliciter le Huldufólk, le « peuple caché » des montagnes. Et depuis, tout s’est débloqué : les travaux se sont achevés, sans incident… et nous, on en profite depuis quatorze ans !
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