Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Martine

22

Jour 21

 

Samedi 19 juillet, en mer

 

Les derniers convives s’installaient confortablement sur les canapés et fauteuils en velours colorés beige et rouge. Plusieurs avaient déjà un cocktail ou une bière à la main. Quelques enfants couraient encore sur la piste de danse. Ils furent bientôt chassés par José, le professeur de danse brésilien, visiblement agacé et nerveux, incapable de dissimuler son stress. Martine et Jean-François choisirent deux places face à la piste. Jean-François ne disait rien, mais ses yeux balayaient la salle avec une attention soutenue.

― Elle participe, non ?

― Oui, murmura Martine. Mais je ne sais pas avec qui.

― Ce sera Jérémy, sûrement.

― Peut-être… Martine hésita, puis ajouta :

― Tu te souviens, au Cap Nord ?

Jean-François s’agaça :

― Comment oublier !

Sa voix était plus grave et il rajouta :

― Elle est revenue en courant, avec ce garçon. Ils étaient tellement en retard. On les voyait depuis le pont, tu te rappelles ? Je croyais qu’on l’avait perdue…

Il baissa les yeux un instant.

― Le bateau allait partir. Et Louise, elle… elle riait. Comme si de rien n’était.

Martine posa une main légère sur son bras.

― Allez, plus de peur que de mal. Elle est là, ce soir. Et je pense que ce sera avec le garçon du Cap Nord. Elle ne parle plus du tout de Jérémy. Et tant mieux. Regarde, il est en face de nous, dans le public, et il donne la main à chacune des jumelles.

― Il ne sait pas laquelle choisir, peut-être, s’amusa Jean-François. Avant que Martine ne puisse répondre, la lumière s’éteignit et José glissa d’un pas léger au centre de la piste. Lorsqu’enfin le régisseur lui fit signe, il leva les bras, le micro grésilla :

Bienvenidos, willkommen, benvenuti, welcome, bienvenuuue !

Sous les applaudissements nourris du public, il rajusta sa chemise de soie rouge dans son pantalon noir à pinces et, à son habitude, se tint droit et sérieux, comme pour faire oublier son mètre cinquante-huit, que ses gestes élégants et légèrement théâtraux faisaient vite oublier. Puis, dans le mélange de langues qui le caractérisait, en esquintant le français, l’allemand et l’anglais, mais en faisant chanter l’espagnol et l’italien – puisque ces deux langues se rapprochaient le plus de sa langue maternelle – il reprit :

― Je suis José, le professeur de danse. Ce soir, six couples de voyageurs ont bien voulu participer à notre concours. Certains ont suivi les cours de danse latino que je donne chaque jour ici, sur la piste du salon Rumba. Chacun a choisi sa propre chorégraphie. Le jury, composé de quatre danseurs professionnels – que vous avez sûrement admirés lors des spectacles au théâtre Rosa – va désigner le couple le plus remarquable. Ils évalueront la technique, mais aussi l’élégance et la complicité. Veuillez les encourager chaleureusement… et que le spectacle commence !

Sous un tonnerre d’applaudissements, le premier couple s’élança après que José les eut présentés. Martine se laissa porter par la musique. Elle reconnut d’emblée Le Beau Danube bleu de Johann Strauss fils, avec sa majestueuse, lente et rêveuse introduction. Sur la piste, un couple qu’elle ne connaissait pas tourbillonnait avec une élégance saisissante. Paul et Ana, de jeunes Allemands en lune de miel, avait annoncé José. Ils dansaient cette typique valse viennoise, rapide mais fluide, avec une précision presque irréelle. Ils étaient jeunes, certes, mais leur silhouette ronde aurait pu surprendre. Pourtant, rien dans leur danse ne semblait alourdi. Ils étaient souples, légers, aériens, parfaitement accordés. Ils semblaient flotter. Tout dans leurs gestes et leurs sourires prouvait qu’ils étaient heureux, amoureux. Martine les regardait, émue.

― Ce sont eux qui vont gagner, souffla-t-elle à Jean-François.

Il acquiesça, sans oublier de scruter encore la foule à la recherche de sa petite-fille et de son cavalier.

― On ne voit plus que leur joie et leur amour de danser, ajouta-t-elle, sous le charme.

Puis, rapidement, la grâce et le faste de la valse viennoise furent bousculés par les rythmes endiablés du rock-and-roll. Martine, surprise, reconnut d’emblée Caroline et André. Elle les connaissait de mieux en mieux : Caroline, toujours prête à engager la conversation, à poser les questions qui comptent, à consoler sans jamais s’imposer. André, si curieux, celui qui interroge les guides avec une attention sincère et qui se lance dans des débats sans fin. Ils étaient plutôt de ceux qu’on imagine volontiers autour d’une table, à parler du monde, à rire doucement. Mais là… là, ils dansaient le rock-and-roll ! Et pas timidement : avec entrain, avec fougue. Martine cligna des yeux :

― Je les aurais plutôt imaginés danser une valse romantique, murmura-t-elle à Jean-François.

― Comme le dirait Caroline : « Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort ! »

Martine sourit et observa leurs nouveaux amis suisses. Malgré le rythme soutenu, Caroline dansait avec assurance, soignant ses pas, jamais sans se départir de son sourire éclatant. André la suivait, concentré, un peu raide, mais appliqué. Martine observa, amusée :

― Regarde bien. C’est elle qui mène.

Jean-François pencha la tête.

― Tu crois ?

― Elle ne tire pas, elle ne pousse pas. Elle suggère. Et lui, il suit sans même s’en rendre compte.

Caroline tournait, pivotait, lançait de petits clins d’œil au public. André, lui, gardait le rythme, les yeux rivés sur ses pieds, puis sur elle, comme s’il cherchait la prochaine consigne dans son regard. À la fin, Caroline fit un petit saut sur place, les bras levés. André, surpris, leva les siens une seconde trop tard. Le public applaudit.

Caroline et André restèrent sur la piste jusqu’à ce que le prochain couple entre. Ils les saluèrent et les encouragèrent.

― Mais c’est le couple de Nice, devina Martine. Laurence et Willy, ceux qu’ils ont rencontrés lors d’une expédition en Islande.

― Et c’est quand le tour de Louise ? s’impatienta Jean-François.

― Patience, chéri.

Martine admira la robe de Laurence, bleu nuit, élégante, presque trop sophistiquée pour l’occasion, estima-t-elle. Willy, lui, n’avait pas fait d’effort : jeans, chemise froissée, baskets. Ils s’élancèrent sur La Cumparsita, lentement, en soignant leurs pas glissés. Les figures et les crochets de jambes du tango argentin étaient étudiés, mais si difficiles que le couple semblait toujours à contretemps. Cependant, Laurence et Willy jouaient le jeu : leur étreinte était proche, le regard intense. À la dernière sacada, Willy ne réussit pas à « « chasser » la jambe de Laurence, qui, déséquilibrée, bascula légèrement en arrière. Willy, surpris, la rattrapa d’un bras ferme, presque réflexe. Laurence éclata de rire, accrochée à lui comme à une rambarde de métro. Le public applaudit, amusé. Martine sourit :

― Ils trébuchent… mais ils tiennent debout ensemble.

Jean-François hocha la tête.

― Et ça, c’est déjà une belle chorégraphie.

Laurence et Willy quittèrent la piste, bras l’un dessus l’autre, en saluant le public.

― Bon, maintenant j’espère que c’est Louise !

― À entendre la musique, cela m’étonnerait, chuchota Martine.

José, qui annonça Guzal et Dilshad et leur danse traditionnelle de l’Ouzbékistan, lui donna raison.

Martine perçut la timidité de Guzal, sa retenue, dès les premiers accords du luth, du tambour et de la flûte. Mais elle s’élança, portée par l’assurance tranquille de son mari. Ses bras s’ouvrirent, ses mains dessinèrent des gestes rapides et gracieux. Elle souriait.

― Elle est courageuse, murmura Martine à Jean-François. Moi, je n’aurais jamais osé. À part le slow, je ne sais rien danser…

Jean-François lui adressa un sourire complice.

― Et lui, on dirait qu’il est né sur cette piste.

Martine acquiesça, admirative.

Dilshad s’était accroupi au centre de la piste, les bras tendus, le regard fier. Puis, avec une souplesse étonnante, il lança ses jambes en avant, en alternance, dans une série de mouvements rythmés et puissants. Le public, surpris puis conquis, applaudit.

― C’est impressionnant…, souffla Martine, admirative. Et en plus, il n’est plus tout jeune…

Jean-François hocha la tête.

― Il est magnifique. On sent en lui une force tranquille, une fierté presque sacrée.

Guzal, à quelques pas, poursuivait sa Lazgi avec grâce, ses mains dessinant dans l’air des arabesques invisibles. Le contraste entre leurs deux styles était saisissant : elle, aérienne et vibrante ; lui, terrien et fulgurant. Et pourtant, ils dansaient ensemble, chacun dans son langage, chacun dans sa lumière.

― Mon cœur balance, pour la première place, entre les Allemands et leur valse viennoise, si romantique et si parfaite, et les Ouzbeks, avec leur agilité, leur fougue et leur exotisme.

― Ce seront les jeunes Allemands, tu verras. Impossible, je parie, pour les juges – si classiques – de donner le premier prix à une danse venue d’un Orient qu’ils ne connaissent pas.

― À moins que ce ne soit Louise et son cavalier qui raflent la mise ! Regarde Jeff, la voilà enfin.

Sous les applaudissements enthousiastes du public, le couple ouzbek quitta la piste, et José annonça un très jeune couple français : Louise et Thomas. Eux aussi allaient proposer une danse folklorique typique. Cette fois-ci, les croisiéristes allaient découvrir le séga pétillant et chaloupé de l’île de La Réunion ! Martine esquissa un sourire. Elle avait eu raison : ce n’était pas Jérémy que Louise avait choisi, mais bien ce jeune homme qu’elle ne connaissait pas encore, Thomas – celui qu’elle avait rencontré lors de son échappée au Cap Nord. Il était grand, mince, élégant. Dès les premiers roulements du tambour, il se montra très concentré, les yeux rivés sur Louise, comme si elle était la seule lumière dans la pièce.

― Eh bien, murmura-t-elle à Jean-François, quelle belle surprise !

Il plissa les yeux, observant le couple.

― Ils sont bien assortis, admit-il.

― Et comme ta petite-fille est belle. Elle porte même sa jupe traditionnelle, virevoltante et colorée.

Louise, très à l’aise, balançait ses hanches en suivant le rythme vif et entraînant de l’accordéon et de la guitare. Son jeu de jambes était élégant et aérien. Le couple tournait ensemble, se retrouvant souvent en face-à-face. C’était Louise qui menait, joyeuse, spontanée, presque sensuelle. Thomas la suivait avec aisance, sans jamais perdre le rythme.

― Ils se débrouillent bien, apprécia Jean-François, qui connaissait bien cette danse – lorsqu’il rendait visite à sa fille et à sa petite-fille à Saint-Denis, ils dansaient souvent ensemble, pour le plaisir. Il reprit, songeur :

― Louise a dû apprendre les pas à Thomas en cachette. Voilà pourquoi je ne l’ai pas vue ces deux derniers jours. Martine hocha la tête, attendrie.

― Elle a bien fait. Il est doué, et son regard sur elle est celui de quelqu’un qui découvre un trésor.

Jean-François haussa les épaules, mi-fier, mi-agacé.

― Tant qu’il ne la fait pas tomber…

Mais déjà, la danse se terminait. Tandis que Louise et Thomas quittaient la piste, Jean-François lança :

― Louise, t’es la meilleure !

À ce cri, Louise chercha son grand-père dans le public, le vit, lui adressa un sourire radieux, et lui envoya même un baiser. Martine observa son compagnon, rassurée de le voir si détendu. Ce n’était pas un nouvel ami qui allait briser leur belle complicité. Jean-François fit mine de se lever, comme si la danse de sa petite-fille était la dernière.

― Jeff, il y a encore un couple. Tu féliciteras Louise après. Regarde, ce sont les Espagnols, Isabel et Pablo – ceux qui ont manqué le bateau au Groenland.

― Ah oui, les pauvres… Ils sont devenus célèbres malgré eux.

― Mais non. Regarde : ils ont fait asseoir leurs deux petits devant, sur le bord de la piste. Ils ont l’air tellement joyeux. Et écoute… regarde… j’adore ! C’est du flamenco ou une sevillana, je ne sais pas les reconnaître.

La musique s’élevait, vive, rythmée. Le couple dansait avec fougue, mais aussi avec une élégance maîtrisée, presque théâtrale. Isabel tournait avec grâce, ses bras dessinant des arabesques dans l’air. Pablo, lui, frappait le sol du talon avec une précision presque militaire, le regard fier, le sourire en coin.

― On dirait qu’ils dansent depuis toujours, murmura Martine.

Jean-François acquiesça.

― Et leurs enfants… regarde-les. Ils sont éblouis.

Un éclat de tendresse passa dans le regard de Martine.

― C’est beau, cette fierté. On devrait tous danser devant nos enfants, parfois.

― Moi, c’est le contraire. C’est ma petite-fille qui a dansé devant moi.

Elle lui tendit la main, les yeux pétillants. Tandis qu’Isabel et Pablo, virevoltant, s’apprêtaient à quitter la piste, leurs enfants sur leurs talons, sautant à leur cou, tout excités, José les invita à y rester. Il demanda aussi à tous les participants de le rejoindre pour un cha-cha-cha, en attendant les délibérations du jury.

La musique s’éleva, légère comme des bulles de champagne. Les lumières s’étaient adoucies, les visages s’étaient détendus. La pression du concours s’était évaporée, ne restait que la joie de danser. Martine regardait, amusée, les six couples évoluer. Paul et Ana, toujours impeccables. Même dans ce rythme plus joueur, ils restaient gracieux et précis. Caroline, elle, montrait les pas à André avec une patience de professeure. Il hochait la tête, appliqué, concentré. Laurence et Willy s’étaient placés juste à côté, mimant les mouvements, un peu hésitants, mais volontaires. Martine sourit : une mini-classe improvisée ! Isabel et Pablo virevoltaient avec leur élégance théâtrale. Leurs enfants, eux, avaient invité deux autres petits : Sofia et Francesco, avait-elle entendu. Ils formaient une ronde au centre, tournant comme des étoiles filantes. Guzal et Dilshad ne semblaient pas connaître le cha-cha-cha, mais ils suivaient le rythme et inventaient des pas. Louise et Thomas, au lieu de danser, discutaient et riaient. Puis Martine les vit inviter leurs amis du Club Ado sur la piste. Jérémy arriva, donnant la main à Mathilde. Les jumelles suivirent, inséparables comme toujours. Martine se dit que c’était ça, le vrai prix du concours : cette piste pleine de vie, de rires, de gestes maladroits et de regards complices. Un moment suspendu, où tout le monde dansait, chacun à sa manière.

Puis le cha-cha-cha laissa sa place à une musique douce – le jury n’avait visiblement pas encore réussi à choisir le couple qui méritait la première place. Martine pensa que chaque participant, à sa manière, avait gagné.

― Viens, Martine, toi qui ne danses que le slow, c’est le moment !

Martine laissa échapper un petit rire. Elle se leva, un peu hésitante, mais touchée par l’invitation. Le slow, oui, c’était son domaine. Pas besoin de technique, juste de se laisser porter.

Martine glissa sur la piste, entre les enfants en ronde, les ados qui riaient, les couples qui s’enlaçaient. La musique douce les enveloppait comme une caresse légère. Ils dansaient lentement, simplement. Martine ferma les yeux un instant. Elle sentit le parquet sous ses pieds, les rires autour, la chaleur des corps en mouvement. Elle se dit que ce concours avait été une fête. Une fête d’au revoir – la croisière touchait hélas à sa fin – mais une fête qui avait permis de partager des gestes, des regards. Dans ce slow, elle dansait pour tous ceux qui n’avaient jamais osé, qui pensaient ne pas savoir danser. Mais aussi pour elle. Elle se blottit encore davantage dans les bras de Jeff. Là était sa place.

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