Créé le: 29.04.2026
6 0 1
Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

a a a

© 2026 a VERO

Ana et Paul

2

Jour 1

 

Dimanche 29 juin, Hambourg

 

Tendrement enlacés sur le Pont 10, Ana et Paul regardaient Hambourg s’éloigner. L’air était encore doux, bien qu’il soit déjà plus de 20 h. La journée avait été ensoleillée sur l’Allemagne, la première depuis des semaines. Ils admiraient la Philharmonie, dressée au loin sur les rives de l’Elbe, semblable à un vaisseau de verre qui semblait lui aussi avoir pris le large. Férue d’architecture, Ana s’était documentée sur ce chef-d’œuvre conçu entre 2007 et 2016 par les architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron, lauréats du prestigieux prix Pritzker, le « Nobel de l’architecture ». L’Elbphilharmonie de Hambourg reposait sur un ancien entrepôt à fèves de cacao en brique rouge, typique du quartier portuaire. Ana adorait ce contraste entre matériaux et époques : un socle robuste aux tons chauds, évoquant les coques de bois des voiliers du XVIIIᵉ siècle, surmonté d’une structure de verre lumineuse et aérienne, pareille aux voiles légères des caravelles. Le passé et la modernité s’y mêlaient avec élégance, et le public pouvait y déambuler à l’extérieur sur une plateforme panoramique donnant sur les eaux et les docks. Si Ana et Paul avaient déjà pu parcourir cette promenade suspendue, ils n’avaient encore jamais pénétré dans l’Elphie, la grande salle symphonique. Avec plus de deux mille sièges répartis sur trois étages autour de l’orchestre, elle offrait, disait-on, une acoustique parfaite. Dans trois semaines, ils en auraient le cœur net : Paul conservait précieusement dans son portefeuille leurs billets pour le Concerto pour violoncelle de Dvořák et la Symphonie inachevée de Schubert.

Paul proposa à Ana de se déplacer vers l’autre côté du pont, pour observer les chantiers navals et les raffineries. Le port demeurait animé. Sur les quais, des dockers s’affairaient autour des conteneurs, chargeant et déchargeant les cargos avec agilité. Mais Ana et Paul ne s’attardèrent que brièvement sur cette scène industrielle. Encore grisés par les émotions de la veille, ils flottaient sur leur petit nuage rose.

Ils s’étaient mariés la veille à la Johanneskirche am Feuersee, l’un des joyaux de leur ville, surnommée “Notre-Dame de Stuttgart”. Paul affectionnait cette église pour son imperfection. Sa flèche, détruite lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, n’avait jamais été reconstruite. Ce défaut visible la rendait unique, comme Ana, pensa-t-il. Le visage de son épouse, encadré de cheveux châtains courts, captivait. Quand elle souriait, le regard était attiré par son diastème, cet espace entre ses deux incisives supérieures, que les Français appellent joliment “les dents du bonheur”. Si elle ne souriait pas, ses yeux émeraude prenaient le relais. Paul savait que seuls 2 % de la population mondiale avaient les yeux verts. Cela la rendait encore plus singulière et plus énigmatique.

Tous deux se sentaient survoltés, sans doute parce qu’ils n’avaient pas fermé l’œil depuis plus de trente-six heures. Après la cérémonie, ils avaient dansé toute la nuit avec leurs proches, puis bouclé leurs valises à l’aube pour rejoindre Hambourg en train. Le voyage s’était déroulé sans encombre. Une chance, avec la Deutsche Bahn, dont la réputation de ponctualité s’était érodée ces dernières années ! Paul repensait à son père qui disait jadis :

― Je peux régler ma montre sur l’arrivée des trains.

Mais aujourd’hui : retards, correspondances ratées, tronçons dégradés limitaient souvent la vitesse à 100 km/h. Il se rappelait encore l’été 2022 et l’abonnement à 9 euros qui avait semé le chaos dans tout le pays. Ce matin, leur train était parti de Stuttgart à 6 h 50 et était arrivé à Hambourg à 12 h 36. De là, un bus les avait conduits à la gare maritime. Après les formalités d’embarquement, ils étaient montés à bord du paquebot à 14 h.

Cette croisière était leur lune de miel, une surprise offerte par leurs amis : une cagnotte de 10 000 kilomètres de voyage, avec bonnets et gants en prime : cap sur le Groenland et le Svalbard ! Jamais ils n’avaient eu l’occasion de partir si loin ni si longtemps. Une parenthèse de rêve, plus de trois semaines hors du tumulte de Zuffenhausen. À trente ans, après cinq années chez Porsche – lui comme instructeur à la remise des voitures, elle à l’accueil du musée – ils savouraient ce répit bien mérité.

Ana et Paul lancèrent un dernier regard à Hambourg, devenu un simple point à l’horizon, avant de ne plus voir que les eaux bleu foncé de la mer du Nord. Ils descendirent au Pont 9, puis traversèrent les huit étages qui les séparaient de leur petite cabine. Le personnel y avait accroché de grands ballons rouges en forme de cœur sur la porte. Leur chambre, sans hublot mais bien agencée, offrait un lit spacieux et confortable : l’essentiel.

Dans la salle de bain, Ana enfila sa nouvelle nuisette affriolante, cadeau de ses amies pour sa Polterabend, son enterrement de vie de jeune fille. Paul déboucha le champagne et en versa dans deux flûtes. Leur nuit de noces promettait d’être la plus belle de toute la croisière.

Lire le chapitre suivant

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire