Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Malik
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Jour 12
Jeudi 10 juillet, Nuuk
Malik vérifia que les passagers étaient bien assis avant d’indiquer au capitaine qu’ils pouvaient démarrer et quitter tranquillement le port. Un couple d’Italiens s’était installé à la proue. Bien équipés, ils n’auraient pas trop froid. Le capitaine prit la parole en anglais – les touristes ne parlaient ni le groenlandais ni le danois – et les présenta. Malik s’amusa. À bord, pour son père, il était toujours son assistant. De son côté, il devait l’appeler capitaine : cela faisait plus sérieux. Certains voyageurs, plus attentifs, pouvaient tout de même deviner leurs traits similaires, typiques du peuple inuit.
Comme la majorité des Kalaallit, leur morphologie était adaptée aux conditions extrêmes du Grand Nord : peau brune, visage large aux pommettes saillantes, cheveux raides et noirs – enfin, pour son Ataata, son père, qu’il appelait ainsi avec affection en groenlandais, ils étaient désormais gris – et yeux foncés, munis d’un pli de peau sur le coin interne, utile pour se protéger contre la forte réverbération du soleil sur la neige et la glace. Malik, à l’image de son père, était robuste et assez grand. Son prénom, qui signifie « vague » en groenlandais, lui allait bien : il avançait avec souplesse, mais portait en lui une force tranquille. Comme la plupart des Groenlandais, ils possédaient aussi une couche de graisse sous-cutanée plus épaisse, qui leur permettait de conserver leur chaleur corporelle plus longtemps. Ils étaient clairement plus armés contre le froid que ces pauvres touristes italiens que Malik voyait maintenant greloter à l’avant du bateau.
Son père accéléra, à la surprise des passagers qui s’attendaient peut-être à une paisible promenade sur les eaux glacées. Mais ils n’avaient qu’une heure trente – même avec un speed boat – pour découvrir le long fjord. Il fallait aussi être ponctuel pour accueillir le groupe suivant à 10 h 30. Malik fut interrompu dans ses pensées par un touriste assis à côté de lui, de l’autre côté de l’étroit couloir.
― Excusez-moi, vous êtes de Nuuk ?
― Non, nous habitons bien plus au nord. Nous sommes venus hier soir en avion pour préparer le bateau ce matin. Et vous, d’où venez-vous ?
― De Suisse. Je m’appelle André.
― Oh ! répondit Malik, sans trop savoir où se situait ce pays.
Avant qu’il puisse demander à André, son père désigna la surface de l’eau.
― Deux baleines à bosse, là ! Elles ont plongé. Elles vont bientôt remonter. Observez leur souffle !
Les Italiens à la proue n’avaient rien vu. Ils furent rejoints par les huit autres passagers, tous sortant leur téléphone pour immortaliser le moment. Bientôt, les deux cétacés émergèrent des eaux sombres, à la plus grande joie des touristes, certains n’ayant sans doute jamais assisté à une scène pareille. Des cris enthousiastes fusèrent lorsqu’ils virent la queue du plus grand replonger. Mais déjà, le capitaine faisait cap vers la cascade de Sermitsiaq. Elle dévalait les rochers gris depuis le versant nord de la montagne, haute de plus de 1 200 mètres. Malik la préférait en hiver. Comme son nom l’indiquait, « le lieu de la glace », elle gelait alors entièrement, formant des stalactites spectaculaires. Cette année, le dégel était plus tardif, mais la chute d’eau restait impressionnante. Les touristes l’admirèrent jusqu’à ce que son père s’éloigne pour permettre aux autres vedettes de s’approcher à leur tour.
En été, les montagnes se reflétaient dans l’eau, presque entièrement débarrassées de leur manteau neigeux. Partout, la fonte créait de nouvelles cascades. Malik distinguait à nouveau la toundra. Entre les mousses et les lichens surgissaient de petites plantes et quelques arbustes. Mais les toundras étaient aussi parsemées de fleurs : blanches, comme la dryade à huit pétales ; roses, comme la saxifrage ; ou violettes, comme le silène acaule. Des battantes. Elles survivaient dans des conditions extrêmes et rendaient les paysages estivaux aussi saisissants que les immensités blanches de l’hiver. Sa fleur préférée restait le pavot arctique, blanc, jaune ou orange, qui poussait là où il le pouvait : le long des murs colorés des maisons, ou dans les fissures des rochers, cherchant abri contre les vents cinglants.
Les oiseaux étaient revenus à Nuuk pour la belle saison : des mergules nains, des bernaches nonnettes et des bécasseaux violets. Malik espérait apercevoir des macareux moines, reconnaissables à leur bec large et vivement coloré. Sur une base bleu foncé, cerclée de jaune, flamboyait une pointe rouge éclatante – une véritable parade nuptiale destinée à séduire les femelles. Ces oiseaux étaient arrivés au printemps, prêts à pondre leurs œufs sur les falaises battues par le vent. Malik scrutait les hauteurs rocheuses où les colonies d’oiseaux marins avaient établi leurs nids. Les poussins devaient déjà être nés, mais aucun mouvement ne trahissait leur présence. Rien.
Au loin, pourtant, un majestueux iceberg se détachait sur l’horizon. Malik le désigna au capitaine, suggérant de s’en approcher pour que les touristes puissent le toucher. Bientôt, le bateau glissa si près que certains purent détacher un fragment de glace et le garder dans leur main gantée – tel un diamant brut, étincelant sous le ciel polaire.
Malik ne se lassait pas de la beauté de son pays. Pourtant, il n’avait aucun point de comparaison : il n’avait jamais quitté le Groenland, et cela l’attristait parfois. Il rêvait de contrées plus chaudes, moins battues par les vents, de grandes villes où capter le réseau ne serait pas un exploit. Mais son métier, c’était de révéler les trésors de sa terre. Il tenait à sensibiliser les touristes à la fragilité de leur écosystème. Comme son père, il voyait la calotte glaciaire reculer et s’amincir. Et cela posait un double problème : elle constituait à la fois une précieuse réserve d’eau douce et, si elle venait à fondre entièrement, le niveau des océans grimperait d’au moins deux mètres. Peut-être que certains visiteurs, une fois rentrés chez eux, deviendraient à leur tour des ambassadeurs de l’environnement.
Malik savait pourtant que son pays était menacé non seulement par le climat, mais aussi par les ambitions des grandes puissances. Il repensait avec colère au jour où Donald Trump avait évoqué l’idée d’acheter le Groenland, comme s’il s’agissait d’un territoire à vendre.
― Vous avez entendu parler de ça ? demanda-t-il à André.
― Oui, malheureusement. C’est choquant.
― Aucun pays n’a le droit de traiter les terres d’un autre peuple comme un bien immobilier. Nous ne sommes pas à vendre ! Ce n’est pas un glacier qu’on achète, ni une culture.
― Je suis tout à fait d’accord. Pour moi, le respect du territoire commence par le respect des habitants.
Malik sourit, soulagé de tomber sur quelqu’un qui comprenait.
― Merci. C’est rare d’avoir ce genre de conversation sur l’eau.
― Et pourtant, elle est nécessaire. Surtout quand on voit la beauté de ce que vous nous montrez.
Ils se turent un moment, contemplant l’horizon. Malik aurait volontiers poursuivi la conversation, mais son père amarrait déjà leur speed boat aux côtés des bateaux-taxis, jaunes vifs comme ceux de New York. Eux aussi proposaient des excursions aux touristes, pour observer les baleines ou les aurores boréales. Même s’ils représentaient une certaine concurrence – les visiteurs devenaient de plus en plus nombreux – toute la communauté locale devait en bénéficier.
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