Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Willy

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Jour 20

 

Vendredi 18 juillet, Tromsø

 

Willy tenait la main de son épouse tandis qu’ils profitaient d’un soleil généreux et de températures exceptionnellement élevées : 21 °C à Tromsø, considérée comme la plus grande ville au nord du cercle polaire arctique, c’était pour le moins inhabituel. Ils flânaient dans la rue piétonne de Kirkegata, après avoir visité l’aquarium Polaria et la grande église en bois.

Ils avaient beaucoup apprécié le centre d’expérience arctique. D’abord l’architecture du bâtiment, qui évoquait des icebergs échoués, puis l’aquarium, qui présentait des espèces marines de l’Arctique. Évidemment, Laurence avait adoré les phoques dans leur grand bassin vitré, qui permettait aux visiteurs de les observer depuis le haut, puis le bas. Quant à lui, il avait été peiné de les voir tourner inlassablement. Étaient-ils heureux, loin de leur environnement naturel ? Combien de temps faudrait-il encore attendre avant qu’on interdise les parcs animaliers, les aquariums et les zoos ? Bon, se consola-t-il, l’objectif du centre restait noble : sensibiliser le public à la vie marine et à la protection de l’environnement.

Ils avaient ensuite marché moins de dix minutes à travers le centre-ville pour atteindre la cathédrale protestante de Tromsø, Tromsø domkirke, construite en 1861. Selon les guides, elle était incontournable, car entièrement bâtie en bois. Lorsqu’ils étaient entrés, au lieu de sentir les encens puissants et solennels auxquels Willy était habitué, c’était plutôt le parfum du bois clair, du thé et des gâteaux offerts aux paroissiens qui baignait l’atmosphère. En bon catholique, habitué aux vieilles pierres, aux dorures baroques, Willy avait été surpris par la sobriété et la luminosité de cette cathédrale nordique. La lumière y était naturelle, les murs peints dans des tons clairs. Du bois partout. Ici, tout respirait la simplicité, peut-être même la pureté. Bien plus que le marbre froid et les fresques chargées des églises qu’il fréquentait habituellement dans le sud de la France. Les vitraux étaient modestes, mais tout de même colorés ; le retable, simple, sans excès. Pas de statues à profusion, pas de chapelles latérales, pas de crucifix au-dessus de l’autel. Laurence, en revanche, semblait moins séduite. Elle préférait les églises catholiques, celles aux voûtes majestueuses, aux fresques foisonnantes, aux retables dorés et aux orgues imposants. Ce dépouillement nordique la laissait un peu perplexe. Elle observait les murs clairs, les bancs simples, le plafond en bois sans ornements, et ne retrouvait pas l’émotion qu’elle ressentait habituellement dans les grandes cathédrales françaises.

― C’est une cathédrale, vraiment ? avait-elle murmuré à Willy, presque incrédule.

Il avait souri, comprenant son étonnement. Le mot « cathédrale » évoquait pour elle Reims, Chartres, Strasbourg… des géants de pierre qui s’élèvent vers le ciel, chargés d’histoire et de symboles. Ici, à Tromsø, tout semblait à l’échelle humaine, presque intime. Ils s’étaient assis sur un banc, en silence. Willy s’était senti serein. Il avait levé les yeux et avait admiré la voûte en bois, si haute, si élancée, soutenue par des poutres apparentes. Il avait eu l’impression d’observer la coque d’un navire renversé. Était-ce un clin d’œil discret à la culture maritime de cette ville ?

Tromsø avait longtemps été considérée comme la « porte de l’Arctique », ayant servi de base pour les expéditions polaires. Aujourd’hui encore, Willy avait lu que la ville était l’un des plus grands ports de pêche de Norvège, notamment pour le crabe royal, le saumon et la morue arctique. Bien entendu, Tromsø était aussi une escale pour les croisières et un centre important pour les recherches sur le climat et l’environnement arctique.

Laurence préférait à la cathédrale le charme de la rue piétonne de Kirkegata, bordée de maisons en bois colorées. Malgré les touristes, l’endroit restait calme, à l’inverse de la principale rue commerçante, Storgata, qui regorgeait de cafés, de boutiques et de galeries. En sortant de l’église, Willy avait cédé à la demande de Laurence d’acheter au moins un souvenir. Ne se rappelait-elle pas qu’elle avait déjà craqué pour un ours polaire en peluche pour sa nièce ? Ils étaient donc entrés dans le Sami Gift Shop. On y trouvait des objets artisanaux samis, mais aussi des produits alimentaires locaux. Finalement, ils étaient ressortis avec un saucisson artisanal de viande de renne et un ouvre-bouteille dont le manche, en corne de renne, était gravé de motifs traditionnels samis.

Willy observait sa femme. Elle n’était pas toujours stable sur ses jambes. Sur terre, elle semblait encore ressentir le roulis et le tangage du bateau – tout comme lui, d’ailleurs. Mais son souci d’oreille interne altérait aussi son équilibre. Il voyait bien que sa fibromyalgie la faisait aussi souffrir, mais elle se plaignait peu. Cette croisière l’apaisait et lui faisait plaisir. Elle, qui aimait le « bling-bling », profitait des spectacles en soirée, du plaisir de bien s’habiller, des cocktails raffinés. Quant à lui, il restait sur sa faim. En plus d’être mal à l’aise à chaque escale – il avait l’impression d’appartenir à un troupeau de touristes, pollueurs et consommateurs – il ne parvenait pas à apprécier pleinement les villages ou les villes qu’il découvrait. À peine débarqué le matin, il fallait déjà remonter à bord en fin d’après-midi. Il goûtait à peine une part de gâteau, et celle-ci lui était aussitôt retirée ! Les journées en mer lui semblaient interminables. Il ne pouvait tout de même pas rester avec Laurence dans le jacuzzi toute la journée… Faire du fitness ? Non merci. Le casino était bruyant ; les jeux organisés, infantilisants. Choupette engloutissait roman après roman, tandis que lui, désœuvré, traînait sur le net ou regardait des films dans sa cabine. En bon technicien en télécommunication, il avait installé –  sans rien demander, évidemment – un petit boîtier entre son iPhone et le téléviseur, ce qui lui permettait de visionner tous les films qu’il désirait. Évidemment, il avait dû acheter un pack de données via la réception : une vraie fortune.

Malgré les 3 500 passagers, Willy se sentait à l’écart. À table, il était assis en face de Laurence, au lieu d’être placé comme d’autres autour d’une grande table de six à huit convives. Les voisins des tables parallèles, collées à la leur, parlaient allemand – impossible d’échanger. Heureusement, ils avaient sympathisé lors d’une expédition avec un couple suisse, de Genève, de leur âge, avec qui ils déjeuneraient demain à 14 h. Son épouse, qui lui reprochait souvent son manque de sociabilité, était ravie. En plus, Caroline et André – qui suivaient assidûment les cours de danse chaque fois qu’ils étaient en mer – les avaient encouragés à participer au concours de danse prévu demain soir. Il avait accepté en voyant la mine réjouie de Laurence. Il faudrait qu’ils s’entraînent un peu ce soir pour ne pas être trop ridicules sur la piste de danse…

Laurence lui serra la main et lui désigna une famille qui entrait à son tour dans la boutique Sami Gift Shop.

― Willy, regarde, ce sont bien les Espagnols qui ont raté le bateau à Nuuk la semaine passée ?

― Oui, j’crois bien que ce sont eux. Ils ont finalement réussi à trouver un billet d’avion et à nous rejoindre sur la croisière !

― On va les voir pour leur rappeler l’heure de retour ?

― Mais non, Choupette. Ils se débrouillent. Je suis sûr qu’ils font attention maintenant… Et mon désir de socialisation a des limites…

― J’ai bien compris, mon Willy. Les prochaines vacances, ce sera en amoureux, comme d’habitude. Mais merci de m’avoir offert cette croisière. Et en plus, je le remarque bien, tu veux me faire plaisir : accepter de danser demain soir le tango, devant un public, c’est quelque chose. Mais cette croisière, c’est quand même un avant-goût de ma retraite, non ?

Et avec son rire cristallin et ses yeux pétillants, elle ajouta :

― Pour la fêter dans quelques années, je te proposerai une deuxième croisière : le tour du monde !

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