Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Lorenzo
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Jour 4
Mercredi 2 juillet, à l’aube, Seyðisfjörður
Dès l’aube, Lorenzo était monté sur le pont pour profiter de la vue. Leur bateau longeait un fjord de dix-sept kilomètres, menant à Seyðisfjörður, le petit port de pêche qu’ils découvriraient une fois accostés. Il comprenait désormais pourquoi ce fjord, étroit mais parmi les plus longs de l’est de l’Islande, était considéré comme l’un des plus beaux : le cadre était spectaculaire. À bâbord comme à tribord, des montagnes s’élevaient, leurs sommets enneigés culminant à plus de 1 000 mètres. Elles semblaient plonger droit dans la mer. On apercevait des cascades, des maisons colorées accrochées aux flancs des collines, et une étroite route serpentant vers le village de pêcheurs. Sous un ciel éclatant, le blanc étincelant des sommets contrastait avec la roche grise et l’herbe vert tendre. Lorenzo savourait ce paysage lumineux et sa chance de découvrir l’Islande sous un soleil inattendu. Giulia avait tempêté lorsqu’il lui avait annoncé son départ avec Francesco vers le nord : elle prédisait pluie, brouillard, et clamait que leur fils de huit ans serait mieux en Méditerranée. Fraîchement divorcé, Lorenzo n’avait plus à se justifier. Et Francesco s’amusait pleinement : il s’était fait des amis au Dolphin Kids Club. Certes, les enfants ne pouvaient pas profiter des piscines extérieures – trop froides – mais ils bricolaient, chassaient des trésors, et ce soir, ils danseraient. Son fils n’arrêtait pas de lui parler de Sofia, une fillette vive qui filait partout. Il craignait presque que Francesco soit épuisé avant la fin de la croisière !
Lorenzo referma son blouson : il faisait à peine dix degrés. Au loin, il distinguait Seyðisfjörður, niché entre les montagnes. Un navire de plaisance était déjà amarré ; il n’y aurait pas de place pour leur bateau. C’est pourquoi ils devraient emprunter les chaloupes pour rejoindre le quai, sans doute d’ici une demi-heure. La vitesse avait été réduite. Il devait retourner réveiller Francesco : l’exploration du village les attendait. Il n’avait prévu aucune excursion. Seyðisfjörður suffisait à éveiller leur curiosité. Les petites maisons scandinaves colorées, la charmante église en bois bleu clair d’inspiration norvégienne, les sentiers en hauteur pour admirer le panorama. Lorenzo comptait bien envoyer une photo à Giulia pour lui prouver que le ciel islandais pouvait rivaliser avec celui d’Italie.
Il avait lu qu’au sommet d’une des montagnes surplombant le village, une marche d’une vingtaine de minutes menait à Tvísöngur, une sculpture sonore composée de cinq dômes interconnectés de deux à quatre mètres de haut. Chacun renvoyait une résonance propre, en harmonie avec les cinq tons de la musique traditionnelle islandaise. Francesco allait adorer : il ne manquerait pas de chanter à tue-tête dans chaque dôme pour tester leur acoustique.
Un peu plus tard, Seyðisfjörður
Après son fils, Lorenzo tendit sa carte à l’employé, qui la scanna. Ils pouvaient désormais débarquer pour la journée. Il leur faudrait impérativement être de retour à bord à 17 h 30, car le navire appareillerait trente minutes plus tard pour Akureyri.
À peine sortis de la chaloupe, ils aperçurent un photographe et un animateur déguisé en viking, qui attendaient les passagers pour immortaliser leur premier pas sur le sol islandais. Lorenzo et Francesco se laissèrent photographier. Lorenzo devina que ce rituel se répéterait à chaque escale, sans doute avec une insistance excessive – comme à bord. Payer 25 € pour un cliché lui semblait exagéré. Il savait néanmoins qu’il céderait pour celui de Francesco en “petit capitaine”. Son fils lui avait parlé avec excitation de la soirée où il rencontrerait le “Vrai” Capitaine, vêtu de blanc, et où chaque enfant serait déguisé en capitaine ou en princesse. Lorenzo imaginait déjà devoir acheter aussi la photo de Francesco en prince – non, en capitaine, rectifia-t-il – et celle de Sofia en robe à froufrous roses. Ah, les enfants ! ils avaient une imagination bien plus romantique que celle de leurs parents.
Il remercia le photographe et accéléra le pas pour rejoindre son fils, qui franchissait déjà le portique. Des douaniers islandais, à la carrure imposante – bien trois têtes de plus que lui – contrôlaient les voyageurs avec calme et efficacité.
― Papà ! Une cascade ! s’exclama Francesco en s’élançant dans sa direction.
― Cesco, attends-moi !
Lorenzo s’amusa de l’enthousiasme de son fils. Quelle première image saisissante leur offrait Seyðisfjörður : une cascade à quelques mètres du port ! Elle semblait immense, une chute d’au moins cinquante mètres. Elle était sûrement alimentée par les eaux de fonte d’une montagne qui la bordait comme un écrin, entre des rochers gris et une végétation étonnamment bleue. Oui, bleue, s’étonna Lorenzo, pas verte !
Tandis que Francesco empruntait déjà le sentier longeant la cascade, Lorenzo observa que le flanc de la montagne était couvert de fleurs couleur lavande, avec des touches de blanc, de rose et de mauve, dressées en épis. Elles lui rappelaient certaines vues dans les jardins florentins. Mais ces fleurs étaient plus petites, avec des grappes pyramidales et touffues. Des touristes les photographiaient, curieux eux aussi devant tant de floraison à flanc de montagne. Il sourit en voyant une femme presque couchée au sol pour capturer les fleurs en premier plan, la cascade en arrière. Il la reconnut : une passagère de la croisière, très grande, deux têtes de plus que lui. Malgré sa stature, elle avait des cheveux foncés, longs et bouclés, comme toutes les femmes de sa famille. Il osa l’interpeller en italien :
― Mi scusi, Signora, conosce il nome di questi fiori ?
― Mi scusi, non parlo italiano, répondit-elle avec un accent français.
― Oh, et moi je ne parle pas le français, dit-il en anglais.
Elle lui sourit, alors il répéta sa question. Elle répondit dans un anglais hésitant mais précis :
― Ce sont des lupins arctiques. Une Islandaise m’a expliqué qu’ils ont été introduits vers 1945 pour enrichir les sols et freiner l’érosion. Chaque famille recevait même une graine à planter !
― Une plante miracle alors ?
― Oui ! Elle aide à végétaliser les terres et à faire pousser les arbres. Et c’est plus écologique et moins cher que les engrais chimiques.
― Vous êtes botaniste ? Ou horticultrice ?
― Non, rit-elle. Juste curieuse. Et j’aime les fleurs… Je suis enseignante.
― Ah, je comprends mieux : vous aimez transmettre.
― Oui, c’est vrai… Pardon, je parle trop.
― Pas du tout ! C’était passionnant. Mais je dois filer, mon fils m’attend !
Après un dernier sourire, Lorenzo s’engagea sur le sentier qui grimpait le long de la cascade.
― Cesco, attends-moi !
Plus haut, Francesco se retourna, surexcité.
― Papà, dépêche-toi ! Sofia est déjà tout en haut ; nous, on traîne !
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