Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Laurence

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Jour 15

 

Dimanche 13 juillet, en mer

 

Au salon Verdi, une jeune Allemande jouait sur le piano à queue. Ses doigts légers effleuraient les touches et la douce mélodie apaisait les craintes de Laurence : demain, ils débarqueraient dans l’une des villes habitées les plus septentrionales du monde.

Les informations qu’elle avait reçues lors de la conférence et la lecture des directives communautaires de Longyearbyen, au lieu d’éveiller sa curiosité, l’avaient préoccupée. Les ours polaires étaient plus nombreux que les habitants dans l’archipel du Svalbard ! 3 000 pour environ 2 900. Il fallait donc obligatoirement porter un fusil lorsqu’on s’éloignait des maisons. Les nombreux panneaux de signalisation avertissaient d’ailleurs de leur présence. Le conférencier leur avait demandé :

― Pourquoi les portes ne sont-elles jamais fermées au Svalbard ?

Elle avait innocemment pensé que c’était parce que les habitants se connaissaient tous et étaient honnêtes, comme du temps où ses parents ne fermaient jamais leur Renault 4, leur petite 4L, et qu’ils la retrouvaient toujours intacte, à la même place. Eh bien non. Avec un sourire qui lui avait semblé carnassier, le conférencier avait répondu à sa propre question :

― Pour que nous puissions nous réfugier dans les maisons si nous croisons un ours ! Il avait encore rajouté :

― En allemand, ne dit-on pas : Einen Bärenhunger haben ?, c’est-à-dire : « Avoir une faim d’ours » ?

Laurence supposait que de plus en plus d’ours affamés devaient tenter leur chance en ville, puisqu’à cause du dérèglement climatique qui entraînait la fonte de la banquise, ils ne devaient plus pouvoir aisément chasser et donc se nourrir. Ils seraient donc sûrement accompagnés par un guide armé lors de leur visite organisée.

Longyearbyen lui semblait être une ville inhospitalière. En plus d’ours qui n’étaient jamais loin, le climat était rude et imprévisible, l’eau des ruisseaux imbuvable car elle pouvait contenir le parasite du ténia, les attaques des sternes arctiques fréquentes si on dérangeait leurs oisillons, les chiens agressifs. Il n’y avait pas de chats – elle les adorait ; ils en avaient trois à la maison – car ils pouvaient diffuser la rage des renards polaires mais aussi dévorer les œufs des oiseaux migrateurs. Il était interdit de cueillir les fleurs, de photographier les habitantes, de marchander avec les vendeurs, de construire des cairns. Il ne fallait pas naître, être malade ou mourir au Svalbard, car le premier hôpital digne de ce nom était bien loin. Il n’y avait pas d’habitants de plus de soixante ans ; la vie était trop rude. Donc pas de retraités, pas de chômage, pas de drogués : ils étaient expulsés manu militari de l’archipel ; pas comme les saoulons, présuma-t-elle, ils devaient être trop nombreux… Comment autrement se changer les idées lors de la nuit polaire ?

Mais pourquoi Willy lui avait-il offert une croisière dans le Grand Nord pour ses soixante ans ? Elle qui avait froid quand la température descendait à moins de 20 °C ? Elle regrettait le soleil niçois… Mais elle se résolut à ne pas bouder le plaisir de son mari, qui avait toujours rêvé de connaître le soleil de minuit, de franchir le 78ᵉ parallèle nord et si possible de voir des ours polaires – bon, le plus loin possible – elle voulait encore profiter de son chouchou quelques années…

Demain après-midi, à 13 h – ils avaient finalement retrouvé l’heure française après plusieurs changements qui avaient quelque peu déréglé son horloge interne – ils débarqueraient au Spitzberg, l’île principale de l’archipel. Willy aurait souhaité visiter une cité minière soviétique abandonnée. Avant l’effondrement de l’URSS, il y avait plus de Russes que de Norvégiens au Spitzberg !

― Maintenant, la langue la plus parlée est le norvégien, avait affirmé le conférencier. Et la seconde ?

Devant leur mutisme, il avait répondu, à la surprise de tout l’auditoire :

― Le thaïlandais ! Puisqu’une communauté d’environ septante Thaïlandais s’est établie au Svalbard. Bel effort d’acclimatation !

Laurence avait compris que si elle voulait changer de vie – ou fuir la France – elle pouvait “facilement” s’installer au Spitzberg : pas besoin de visa, ni de permis de travail. Elle sourit devant l’absurdité de l’idée. Elle n’était vraiment pas une “dure à cuire”, qualité nécessaire pour s’établir dans un lieu où, en hiver, la nuit polaire dure quatre mois, où les températures descendent jusqu’à –40 °C et où les avalanches sont meurtrières.

Demain, ils ne visiteraient heureusement pas la ville fantôme de Pyramiden, fermée en 1998, même s’il restait quelques Russes qui s’occupaient des touristes. Elle n’était pas enthousiaste à l’idée d’admirer la statue de Lénine la plus au nord du monde ! Ils se rendraient dans un lieu plus utile, mais pas forcément plus optimiste, puisqu’il avait été créé en prévision d’une période postapocalyptique. La réserve mondiale des semences du Svalbard n’était-elle donc pas un peu l’arche de Noé végétale des temps modernes ? En effet, dans le froid, y étaient conservées la grande majorité des variétés de graines du monde entier, près d’un million d’échantillons ! Donc, en cas de catastrophe, il resterait de quoi revégétaliser le monde…

Mardi, le programme était plus tranquille : ils découvriraient seuls la capitale. Le Svalbard Museum et le North Pole Expedition Museum semblaient intéressants. Elle pourrait ainsi en savoir davantage sur l’archipel qui avait été le point de départ de nombreuses expéditions en route pour le Pôle Nord, puisqu’il était géographiquement bien positionné. Presque voisin du Pôle Nord, il flirtait avec l’océan Arctique. Laurence avait aussi lu que Longyearbyen était exemptée de TVA. Elle pourrait faire les boutiques – tant pis si Willy râlait – et trouver une jolie peluche d’ourson blanc à ramener à sa petite nièce.

― Choupette, tu es avec moi ?

La question de son mari la tira de sa torpeur. Elle n’avait même pas entendu que la pianiste allemande avait achevé son morceau et qu’elle était maintenant applaudie à sa juste valeur. Laurence lui sourit en frissonnant.

― Un petit jacuzzi pour te réchauffer ? lui proposa Willy.

― Oh, oui, me glisser dans 35 °C d’eau chaude, c’est une bonne préparation avant d’affronter les côtes froides du Svalbard !

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