Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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André

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Jour 16

 

Lundi 14 juillet, Longyearbyen

 

Comme à son habitude, André s’était plongé, avant son voyage, dans les mystères du Spitzberg. Rien que ce nom lui plaisait : « la montagne pointue ». Il était séduit par l’idée que l’archipel du Svalbard offrait une échappée vers les profondeurs du temps, jusqu’à 500 millions d’années ! Jadis, ce territoire avait reposé sous les cieux équatoriaux, baigné de chaleur et de lumière, avant que les plaques tectoniques ne l’entraînent, lentement mais inexorablement, vers les hautes latitudes du nord. À cette époque reculée, une végétation dense et foisonnante recouvrait les terres. C’est ainsi que, bien plus tard, à Longyearbyen, on découvrit des veines de charbon, témoins silencieux de cette luxuriance disparue, et des fossiles de plantes, figés dans la roche comme les échos d’un monde oublié.

Cet après-midi, il partait à la recherche de fossiles en compagnie de deux guides. Andreas, un Norvégien de Tromsø d’une vingtaine d’années, était arrivé sur l’archipel en février, à la fin de la nuit polaire et au début de la saison touristique d’hiver. Après son service militaire, et dans l’attente de ses études, il travaillait comme guide pour Hurtigruten, la compagnie postale norvégienne, davantage connue pour ses croisières à travers les fjords et les paysages arctiques. Stina, quant à elle, étudiait depuis deux ans à l’université de Longyearbyen. Pour son Bachelor, elle souhaitait se spécialiser en avalanches. Pendant ses vacances universitaires, elle partageait ses connaissances avec les touristes avides d’aventures et de découvertes. André mesurait sa chance de pouvoir explorer ces terres en leur compagnie, porté par leur enthousiasme et leur expertise.

André marchait en tête du groupe, aux côtés d’Andreas, tandis que Caroline, fidèle à son regard curieux, s’arrêtait pour capturer des fragments de ce monde arctique. Son objectif saisissait les glaciers aux reflets bleutés, les coquelicots arctiques, ces petites fleurs jaunes qui s’accrochaient vaillamment aux interstices des rochers, et les oies bernaches, désormais accompagnées de leurs oisillons qui trottinaient maladroitement entre les touffes de mousse. Malgré ses pauses fréquentes, Caroline veillait à ne jamais trop s’éloigner du groupe : la beauté du Spitzberg n’efface jamais tout à fait l’ombre de ses dangers. Andreas leur avait bien expliqué que, même si les ours polaires étaient rares sur leur chemin – ils n’étaient qu’une centaine d’individus recensés autour de Longyearbyen – le risque zéro n’existait pas. C’est pourquoi, avec Stina, ils étaient armés d’un pistolet et d’une carabine. Le pistolet permettait d’envoyer une cartouche en direction de l’ours, qui explosait à ses pieds. S’il n’était pas effrayé, ils utilisaient en dernier recours la carabine. Ils devaient viser l’épaule du plantigrade pour le blesser, sans le tuer, sauf en cas de nécessité absolue. L’animal était protégé.

― Avez-vous déjà vu un ours ? demanda André. Andreas secoua la tête.

― Non… enfin, moi non. Mais Stina, oui. En hiver, elle est partie avec des touristes pendant trente jours, et elle en a aperçus.

― Oh. Comment se protégeaient-ils la nuit ?

― Du froid, en dormant habillés dans des tentes. Et des ours… grâce à une installation autour du camp qui déclenchait des fusées éclairantes. Lorsqu’elles explosaient, elles les réveillaient et effrayaient les ours… du moins, temporairement.

André fronça les sourcils.

― Les ours polaires sont-ils aussi dangereux qu’on le prétend ?

Andreas hésita, puis répondit avec gravité :

― Oui, extrêmement. L’ours polaire est le plus grand carnivore terrestre et l’un des prédateurs les plus puissants au monde. Imaginez : sa morsure est trois fois plus puissante que celle d’un lion.

André frissonna et murmura :

― Peut-on en réchapper ?

Le guide haussa les épaules, l’air sombre.

― Sans fusil, non. Il est rapide, autant sur terre que dans l’eau. Mais je ne veux pas trop vous inquiéter… les attaques contre nous restent rares.

― Vous avez des statistiques ?

― Stina m’a dit qu’en cent cinquante ans, on a recensé environ 80 attaques documentées, dont 20 mortelles. Donc il y en a peut-être davantage… Alors, ce ne sont pas des tueurs en série, mais quand ils attaquent… mieux vaut être ailleurs.

André acquiesça lentement, pensif.

― Pourquoi les ours polaires attaquent-ils les hommes ?

― Les femelles, pour protéger leurs petits. Mais ce sont souvent des mâles adultes qui souffrent de faim qui attaquent.

Andreas marqua une pause, le regard perdu vers l’horizon et reprit :

― Leur habitat change, la glace fond… et ils ont plus de mal à trouver leur nourriture.

Il se tourna vers André et rajouta :

― Les ours passent plus de temps sur la terre ferme à cause de la fonte de la glace arctique. Et forcément, ils s’approchent des zones habitées… Les rencontres avec les humains deviennent plus fréquentes, et donc les conflits aussi…

André baissa les yeux, troublé.

― Ce que vous décrivez me fait froid dans le dos. Voir un ours s’approcher des hommes parce qu’il a faim… c’est comme regarder un empire de glace s’effondrer sous le poids de nos excès.

Andreas, ne sachant que répondre, acquiesça gravement.

Le guide reporta enfin son attention sur les touristes qui l’entouraient désormais. Il les avertit qu’ils devraient grimper sur les cailloux de la moraine frontale. Le terrain pouvait être glissant : il y avait de l’eau, de la neige, peut-être un peu de glace. Quelques touristes préférèrent donc rester avec Stina, tandis que la majorité suivit prudemment Andreas jusqu’au sommet.

Là, après quelques recommandations, ils s’éparpillèrent à la recherche de fossiles, souvent enchâssés dans les roches sédimentaires.

Comme certains touristes, André s’était équipé d’un burin, d’un marteau et de lunettes protectrices. Il tapait sur les fissures de grès ou de calcaire pour déloger les empreintes végétales ou marines. Comme l’avaient si bien expliqué Andreas et Stina, l’érosion avait mis à nu des couches géologiques anciennes. Le Svalbard était un véritable livre ouvert, avec ses strates millénaires.

― Chéri, je crois que j’ai trouvé un fossile ! s’enthousiasma Caroline. J’ai juste retourné un caillou. Tiens, regarde.

André saisit la pierre et s’exclama à son tour :

― Oh oui, c’est magnifique ! Bravo, cocotte. Tu vois, une feuille a été ensevelie sous des sédiments dont le poids l’a tellement comprimée qu’il en a laissé une empreinte dans la roche.

Caroline, captivée, admirait son fossile. Elle suivit du doigt la structure détaillée de la feuille. Elle était un peu en éventail, avec une base étroite et un bord supérieur évasé, large d’une dizaine de centimètres. Sa silhouette était parfaitement conservée. Les nervures, bien visibles, se divisaient en deux à chaque embranchement. L’empreinte, d’un gris-brun chaud, contrastait avec la roche gris clair. C’était une feuille d’un arbre disparu, réalisa Caroline, probablement apparenté aux Ginkgo biloba actuels.

André, quant à lui, après avoir observé les roches sédimentaires autour de lui, s’accroupit. Il ôta ses gants pour gagner en précision, posa son burin sur une fissure de roche sombre et, de l’autre main, souleva le marteau. D’un coup sec et précis, il frappa. La pierre claqua et se fendit légèrement. Il inclina alors le burin, ajusta sa prise, et donna un autre coup, sans forcer. Un petit éclat tomba. Dans la surface fraîchement ouverte, il aperçut une nervure, fine et délicate : une feuille figée dans le schiste. Sans dire un mot, André effleura le fossile du bout des doigts, comme pour saluer son ancienneté.

― Merveilleux. En quelques minutes, tu es remonté si loin dans le temps ! lui souffla Caroline, soucieuse de ne pas briser cet instant magique.

Revenu rapidement à la réalité, son mari l’informa :

― Tu sais que nous pouvons emmener avec nous les fossiles découverts. Andreas l’a confirmé.

― Étonnant. Dans d’autres pays, il est interdit de ramener du sable, des coquillages, des rochers. Et ici, c’est autorisé ?

― Pour combien de temps encore ?

― Si tous les touristes repartent avec plusieurs fossiles, il n’y en aura bientôt plus, s’alarma Caroline.

― Comme les ours polaires, hélas, s’attrista André.

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