Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Pablo
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Jour 13
Vendredi 11 juillet, Nuuk
Quelle chance ! Du soleil au Groenland, malgré les cinq degrés estimés par Pablo. Ils avaient débarqué la veille, juste après une tempête et plusieurs jours de pluie ; ce beau temps était une aubaine dont il fallait profiter. C’est pourquoi, au petit matin, ils avaient réveillé Javier et Lia pour visiter à nouveau la capitale.
Isabel photographiait maintenant les maisons aux couleurs vives qu’ils avaient aperçues jeudi depuis le taxi-bateau et qu’ils voulaient absolument admirer de plus près.
― Papá, ces maisons, elles sont de toutes les couleurs ! C’est pour que les habitants puissent les retrouver dans la neige en hiver ?
Pablo rit et répondit à son fils :
― Peut-être, mais je pense que non. Tu te souviens, en Norvège l’année dernière, on a aussi vu de belles maisons en bois colorées ! Quand les colons suédois, norvégiens et danois sont arrivés au Groenland, ils ont construit les mêmes types de maisons qu’ils connaissaient. Et chaque couleur indiquait une fonction ou une profession.
― Ça veut dire quoi ?
Isabel répondit à la place de son mari :
― Rouge pour les marchands, bleu pour les pêcheurs, jaune pour l’hôpital, vert pour l’administration, noir pour la police…
― Et là, du rouge foncé et de l’orange, c’est pour qui ?
― Oh, je crois que c’est juste pour faire joli, dit Pablo.
― Moi, j’aimerais habiter ici, dans une belle maison rose. Comme celle-là, se réjouit Lia.
― Ça m’étonnerait, répliqua son frère. T’aurais trop peur de vivre ici et plus en Espagne. Y’a des ours blancs qui vont te dévorer !
― Même pas vrai ! Hein Mamá ?
― Les ours polaires vivent plus au nord, et ils préfèrent manger des phoques que des petites filles, répondit Isabel, sans en être totalement certaine.
― Les enfants, on va gentiment rebrousser chemin, proposa Pablo.
― Cariño, on m’a dit qu’à la bibliothèque, il y avait du réseau gratuit. Il faut que j’envoie un message à mes parents pour dire que tout va bien.
― Vale Isabelita, on y va ! Le bateau appareille à 12 h 30. On doit donc être à bord à 12 h 00. Il nous reste une heure.
Pablo installa Lia sur ses épaules. À six ans, elle pouvait marcher seule, mais il aimait cette habitude prise quand elle se fatiguait. Les enfants grandissaient tellement vite. Javier, à dix ans, faisait déjà presque la taille de sa mère, qui était certes petite, mais tout de même… La famille emprunta la route jusqu’au cœur du vieux Nuuk, vers l’église rouge – enfin, c’était une cathédrale luthérienne du XIXᵉ siècle, précisa Pablo – à laquelle on avait ajouté plus tard un clocher en bois, avec une longue flèche. Il la trouvait belle, lambrissée de panneaux rouges, avec des planches peintes en blanc qui structuraient bien le bâtiment. Ils remontèrent ensuite vers le centre-ville. Ils passèrent devant le centre culturel Katuaq, un bâtiment moderne, que Pablo ne trouvait pas beau, mais qu’Isabel jugeait original. Hier, au même endroit, elle en avait discuté avec Ana, la touriste allemande rencontrée sur le bateau. L’Allemande semblait bien connaître l’architecture, et lui avait expliqué que les architectes danois s’étaient inspirés des aurores boréales pour concevoir le bâtiment : d’où sa forme en vagues. En effet, les aurores boréales pouvaient former des boucles ou des ondulations dans le ciel, à cause de l’interaction entre le vent solaire et la magnétosphère terrestre. Mais Javier s’intéressa surtout aux drapeaux qui flottaient au vent.
― C’est le drapeau du Groenland, Papá ?
― Oui. Tu vois, il ressemble à celui de la Pologne : rouge en bas, blanc en haut, mais avec en plus un cercle à gauche, divisé en deux. Et là, les couleurs sont inversées : rouge en haut, blanc en bas. Il a les mêmes teintes que le drapeau danois, car le Groenland fait partie du Royaume du Danemark. Il est autonome depuis 1979, sauf pour sa politique étrangère et sa défense.
― Pourquoi un rond, Papá ?
― Un cercle. Parce que le soleil est très important pour les Groenlandais, et il a justement la forme d’un cercle. Rouge, comme la chaleur, j’imagine.
― Et blanc pour la neige !
― Oui Javier, et la glace aussi. Ce drapeau est très important pour les Groenlandais : ils ont même choisi sa date d’adoption, le 21 juin 1985, pour leur fête nationale !
En discutant, ils arrivèrent devant la bibliothèque. De nombreux touristes étaient assis dehors, sur les marches, profitant du Wi-Fi pour naviguer sur Internet. Isabel tenta de se connecter. Il fallut un moment avant que le réseau soit suffisant pour répondre aux nombreux messages WhatsApp de ses parents, qui l’assaillaient de questions. Elle leur répondit et envoya des photos de Javier et Lia.
Soudain, un son puissant et grave les fit sursauter. Pablo réalisa avec effroi que c’était la corne de brume de leur bateau de croisière.
― Est-ce qu’on nous appelle ?
Il était midi. Ils auraient déjà dû être à bord. Le bateau partait dans une demi-heure ! Ils avaient trop traîné à discuter et à surfer sur le Net. Isabel, affolée, vérifia son application. Le départ était prévu à 12 h 00, non pas 12 h 30 ! Il fallait être à bord à 11 h 30 ! Pablo s’était trompé de trente minutes. Le capitaine les appelait. Peut-être qu’il accepterait de les attendre encore un peu…
Isabel prit Lia sur son dos. Pablo attrapa la main de Javier. Ils coururent. Il leur restait plus d’un kilomètre et demi à parcourir. Ils arrivèrent, essoufflés, au sommet de la route qui descendait vers le port. Il était 12 h 10. Il leur restait cinq cents mètres. Mais avec horreur, ils virent le navire quitter le quai. Ils crièrent en dévalant la pente, mais le bateau partait bel et bien sans eux.
Arrivés au bord de l’eau, à bout de souffle, ils le virent déjà loin. Les enfants pleuraient. Pablo s’énervait. Isabel lui répondit que c’était leur faute : ils n’avaient pas vérifié l’horaire. Sur leur carnet de bord, il était bien inscrit : 11 h 30, TOUS À BORD. Il ne fallait pas arriver quarante-cinq minutes plus tard !
Pablo se calma. Il fallait consoler les enfants. Mais Isabel s’affola à son tour. Elle avait oublié sa trousse de toilette, sa pilule et son produit pour lentilles. Pas de vêtements de rechange. Pas de doudou pour Lia. Et leurs passeports ? Elle fouilla son sac. Soulagée, elle constata qu’elle ne les avait pas rangés hier. Ils étaient toujours là. Son compte en banque lui permettait encore d’acheter quatre billets pour une des prochaines étapes : Longyearbyen, Honningsvåg, ou encore Tromsø. Ils devraient s’organiser rapidement pour réussir à remonter à bord. Se forçant à sourire, elle lança :
― Bon, les enfants, on va profiter encore un peu de Nuuk… On rejoindra les autres plus tard, ne vous en faites pas. Il fait beau ! On est en vacances ! Qui veut une glace ?
― Moi ! cria Lia, séchant ses larmes.
― Moi ! dit son frère, jouant le jeu de sa maman.
Il voulait de l’aventure, il en avait. Et en prime, une glace.
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