Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !

Nature Environnement, Patrimoine, Voyage

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Filip

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Jour 22

 

Dimanche 20 juillet, Måløy

 

Il était 17 h. Le grand navire de croisière larguait les amarres. Les plaisanciers des Ponts 9, 10 et 11 répondaient aux adieux des quelques habitants venus leur souhaiter bon voyage. Quatre d’entre eux faisaient flotter au vent le drapeau de la Norvège – rouge, avec une croix bleue bordée de blanc – ainsi que le blason de Kinn Kommune, la municipalité à laquelle Måløy appartenait : une barque stylisée sur fond bleu. La voix d’un chanteur montait jusqu’à eux, portée par les haut-parleurs du pont. Filip reconnut les premières notes de Time to Say Goodbye. Il se pencha au bastingage, le regard perdu vers la ville qui s’éloignait. « Places that I’ve never seen… Or experienced with you… » chantait la voix, douce et mélancolique. Ces mots résonnaient en lui comme un écho de ce qu’il venait de vivre. Aux dernières paroles, le paquebot fit retentir sa corne de brume, assourdissante, en guise d’au revoir. Filip sentit les larmes lui monter aux yeux, surpris par cette émotion soudaine. À septante-trois ans, deviendrait-il sensible et émotif ? Cet au revoir lui semblait authentique. La croisière touchait à sa fin : encore un jour en mer, et ils débarqueraient à Hambourg, après vingt-quatre jours. Il n’avait pas vu le temps passer.

Introverti, solitaire, individualiste même – son ex-femme et son fils, qu’il ne voyait hélas presque plus, le lui avaient bien reproché – il n’aurait jamais cru qu’une si longue croisière lui plairait autant. Avant sa retraite et depuis son divorce, il voyageait seul, sac au dos, aux quatre coins du monde. Il avait besoin de souffler. Son travail d’infirmier en soins psychiatriques était très prenant, et ses jours de vacances étaient essentiels pour s’aérer l’esprit. Maintenant, il s’autorisait un peu plus de confort et avait davantage envie de partager. Dîner avec d’autres convives était donc une expérience nouvelle. Chaque soir, il retrouvait Caroline et André à table. Il leur racontait ses voyages et leur montrait quelques photos : lui et son mètre quatre-vingt-neuf à côté d’un soldat chinois, la nageoire d’un béluga, le Taj Mahal au coucher du soleil…

Il avait aussi sympathisé avec un jeune Anglais d’une vingtaine d’années, Noah, passionné de football comme lui, et ils avaient suivi tous les matchs de l’Euro féminin diffusés sur grands écrans, pour le plus grand bonheur des amateurs et des amatrices. Il était réjouissant de voir les femmes s’enflammer autant que les hommes pour le jeu ! L’année passée, aux mondiaux, quand les joueurs de son pays avaient échoué aux portes de la finale contre l’Angleterre, Filip avait eu du mal à digérer cette élimination. Noah, fidèle à son humour taquin, n’avait pas manqué de lui rappeler ce revers avec quelques piques bien senties. Mais Filip savait que les jeunes aiment fanfaronner, surtout quand leur équipe triomphe. Cette année, il avait mis de côté ses préférences nationales pour se laisser emporter par l’énergie des Lionnes. Leur jeu était nerveux, audacieux, porté par une attaque tranchante et une défense solide. Il avait été impressionné par la capitaine, dont la vision du jeu et les passes millimétrées faisaient basculer les rencontres. Les Anglaises imposaient leur rythme, leur détermination, leur faim de victoire. La finale contre l’Espagne avait été un bras de fer haletant, tendu jusqu’au dernier quart d’heure. Les tirs au but avaient dû départager les deux équipes après un match acharné et une prolongation suffocante. À chaque tir, Filip retenait son souffle, le cœur battant, les doigts crispés sur les accoudoirs du fauteuil. Hannah Hampton, la gardienne anglaise, avait été impériale, repoussant deux tentatives espagnoles avec une assurance glaciale. Quand Chloe Kelly transforma le tir décisif, ils avaient explosé de joie. Filip et Noah s’étaient levés d’un bond, s’enlaçant dans une euphorie brute. Filip en fut le premier surpris : jamais il n’aurait cru s’abandonner ainsi à une émotion collective. Devant le grand écran, entourés de vacanciers en liesse, ils avaient célébré cette victoire comme deux frères d’un soir, unis par la passion du football et le goût des grands moments partagés. Il se demanda, un peu troublé, si cette croisière n’avait pas desserré quelque chose en lui. Ce n’était pas dans ses habitudes de s’attacher, ni de se laisser emporter. Mais il n’avait rien fait pour retenir cette joie. Et peut-être était-ce cela, le vrai luxe de ce voyage.

La corne de brume lança un dernier son sourd et ramena Filip brutalement à la réalité. Il se pencha à nouveau et vit que les employés du port leur adressaient un long au revoir, auquel les passagers, accrochés comme lui au bastingage, répondaient d’un geste lent, presque solennel. Il observa le port, animé par les bateaux de pêche et les ferries, puis vit Måløy s’éloigner, avec ses maisons pâles ou colorées, serrées les unes contre les autres comme pour retenir le départ. Il se sentit un peu ridicule d’avoir été si emporté quelques instants plus tôt. Mais cette émotion, aussi inattendue soit-elle, lui avait fait du bien.

Pour cette dernière escale, Filip avait découvert seul ce port –  l’un des plus actifs de Norvège pour la pêche – avant de grimper jusqu’à la Sør-Vågsøy Church, non loin du centre, afin d’avoir une vue sur la ville et sur le Måløybrua, ce long pont en porte-à-faux qui relie Vågsøy au continent. Il avait poursuivi sur sa lancée, suivant les indications, et avait escaladé le mont Veten. Il ne s’attendait pas à un tel dénivelé – près de 600 mètres – mais, au sommet, la récompense. En contrebas, il avait admiré le pont s’étirer avec élégance, ses travées semblant défier la gravité. Il enjambait les eaux du fjord et survolait la petite île de Moldøen, posée là comme un fragment oublié entre mer et béton. Il avait marché seul, comme à son habitude, mais cette fois, il avait ressenti une forme de présence diffuse, comme une mémoire partagée. Il avait dû rebrousser chemin un peu trop tôt à son goût, arrivant juste à temps pour le départ du navire. Quatre heures trente d’escale : ce n’était assurément pas assez. Måløy avait été l’étape la plus courte.

Le bateau de croisière s’éloignait à vitesse réduite, car il empruntait un long fjord. Filip profitait donc d’une vue sur l’océan, si bleu, les collines des montagnes, si vertes, et les quelques maisons colorées qui s’y accrochaient. Ils croisèrent aussi des bassins ronds d’élevage de saumons et des bateaux de pêche. La température, en cette fin d’après-midi, était douce. Les passagers restaient encore sur les ponts, attentifs aux paysages qui défilaient – derrière leur objectif pour certains, simplement contemplatifs, comme lui, pour d’autres. Filip percevait chez eux ce sentiment diffus de tristesse qui accompagne la fin des vacances, la fin d’une aventure qui les avait menés jusqu’au Grand Nord. Seuls les enfants, insouciants, continuaient à s’amuser, comme si leurs cris et leurs courses ne devaient jamais cesser. Puis, progressivement, les passagers s’allongèrent sur les transats pour lire ou se reposer, ou rentrèrent s’adonner à d’autres activités. Et comme d’habitude, il se retrouva presque seul sur le pont. La température était tombée, comme la lumière. Il aimait ce moment, ce retour au calme, ce silence qui lui appartenait. Il n’avait pas besoin de parler, ni d’être vu. Juste d’être là, dans la lumière qui s’efface, avec le vent et les souvenirs. Il était dans son élément.

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