Créé le: 29.04.2026
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Tous à bord !
Sofia
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Jour 8
Dimanche 6 juillet, Ísafjörður
Sofia se retourna. Ses parents s’étaient arrêtés avec les autres touristes sur la pente qu’ils gravissaient. Tous écoutaient attentivement la guide, qui expliquait les particularités de Ísafjörður. Certes, plusieurs vacanciers étaient mécontents de revenir en Islande au lieu de découvrir le Groenland, et surtout de redébarquer à Ísafjörður, qu’ils avaient déjà vu deux jours plus tôt. Mais Sofia, elle, était ravie : courir à nouveau dans l’herbe tendre, escalader les montagnes abruptes, jouer en plein air avec Cesco qui la suivait comme une ombre…
Ses parents lui avaient expliqué que le capitaine avait pris cette décision pour assurer la sécurité de tous, face au mauvais temps et aux icebergs. Sa maman ne comprenait pas la réaction de certains passagers prêts à signer une pétition pour exiger une escale à Qaqortoq. « Sur un bateau, nous ne sommes pas en démocratie, avait-elle dit. » Il faut faire confiance au capitaine.
Son père avait même entendu qu’un autre navire de plaisance, quelques jours plus tôt, n’avait pas pu débarquer au Groenland et était resté plusieurs jours en mer avant de revenir, lui aussi, vers l’Islande. Les passagers s’étaient révoltés, mais sans que la presse en fasse écho.
Sofia attendait que ses parents la rejoignent, mais ils écoutaient toujours la guide, qui montrait du doigt la piste de l’aérodrome. Elle expliquait qu’il ne mesurait que 1 400 mètres de long, à deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Principal aéroport de la région, il permettait de rejoindre Reykjavik en quarante-cinq minutes. Aucun ferry direct ne reliait la capitale. En général, deux vols étaient assurés chaque jour, sauf en cas de mauvais temps. Les conditions de vol pouvaient se révéler difficiles dans cette zone montagneuse et côtière, surtout en hiver.
Comme ses parents tardaient, Sofia, impatiente, reprit son ascension. Elle longea la rivière en cherchant un sentier sur le tapis moelleux des mousses et des lichens. Elle évitait de piétiner les petites fleurs mauves, blanches, roses ou orange, et s’arrêta un instant pour caresser celles qui ressemblaient à des boules de coton.
― Ah, tu t’arrêtes enfin ! se plaignit Francesco.
― Cesco, t’es vraiment trop lent !
― La guide et Annamaria m’ont dit qu’on devait les attendre, se défendit-il, vexé.
― Si on les attend, on reste plantés ici toute la journée. Viens. On va voir le Trône du Troll. Peut-être qu’il est encore assis dessus !
― Elle ! c’est une reine troll ! lui cria Francesco, tandis qu’elle s’élançait déjà.
Une vraie cabrette… Comme les chamois dans les Dolomites, pensa-t-il. Sofia vivait à San Candido, dans la province de Bolzano, bien trop loin de Florence, selon lui. Plus de cinq heures de route, avait dit Papà.
Quand Francesco atteignit enfin le sommet, Annamaria sur ses talons, essoufflée et un peu inquiète d’avoir laissé les enfants prendre tant d’avance, il comprit immédiatement que Sofia était déçue. Les larmes aux yeux, elle demanda :
― Mais où est la reine troll ?
― Mais ici ! tu ne la vois pas ? répondit Annamaria en désignant le sommet affaissé.
― Non… Je comprends pas !
― Venez, asseyez-vous sur ce gros rocher. On va attendre vos parents, et je vais vous raconter la légende du Trône du Troll. En islandais, on dit Tröllkónufoss, la « cascade de la femme troll ».
Sofia et Francesco s’assirent, suspendus aux mots d’Annamaria.
― Il y a très longtemps vivait une reine troll, connue pour sa force et sa sagesse. Terrible envers ceux qui la trahissaient, mais généreuse avec ceux qui respectaient son peuple et son territoire. Elle vivait tout près d’ici, dans les montagnes qu’elle protégeait. Elle savait dompter les éléments : le vent, la pluie, les cascades…
― Mais comment tu la connais, cette histoire ? l’interrompit Francesco.
― C’est vrai, t’es italienne, comme nous ! ajouta Sofia.
― C’est Magnus, le copain islandais de notre guide, qui me l’a racontée.
― Ah… d’accord. Alors elle est vraie. Tu peux continuer.
― Une nuit, des hommes voulurent envahir les terres de la reine. En colère, elle fit jaillir une cascade pour bloquer leur passage. Depuis, les Islandais disent que les cascades sont des barrières protectrices et des marques de puissance troll.
― Mais tu nous dis toujours pas où elle est, la reine ! protesta Sofia.
― J’y viens. Vous voyez là-bas le sommet affaissé ? C’est son trône.
Sofia et Francesco levèrent les yeux, curieux.
― Après la bataille, la reine était épuisée. Elle s’est assise là, au sommet. Et la montagne s’est affaissée sous son poids. Elle y a vu un trône parfait, juste à sa taille, face à la cascade qu’elle avait créée. Elle voulait rester là pour surveiller ses terres…
― Mais elle est pas dessus !
― Et pourtant, si. Tu veux que je t’explique pourquoi ?
― Laisse-la finir, Cesco ! râla Sofia. Les parents arrivent et on saura même pas la fin !
Francesco se tut. Annamaria salua les randonneurs qui rejoignaient le sommet et reprit son récit.
― Elle s’est endormie, trop fatiguée pour regagner sa grotte. Le soleil s’est levé… et l’a frappée de plein fouet. Elle s’est pétrifiée.
― Pétri… quoi ? demandèrent les enfants en chœur.
― Pétrifiée. Elle s’est transformée en pierre, expliqua Annamaria.
― Ben oui, compléta Francesco. Les trolls deviennent des rochers s’ils voient la lumière du jour. La reine est donc là, collée à son trône, en pierre !
― J’la vois maintenant, répliqua Sofia, vexée. Elle était pas si puissante que ça, si elle a pas pu échapper au soleil…
― Elle est encore célèbre aujourd’hui, la coupa Annamaria. Son trône est là, pour toujours peut-être. Un témoignage de sa puissance.
Les enfants restèrent songeurs un moment, se levèrent et remercièrent leur guide.
― Quand vous serez à nouveau sur le bateau, vous verrez encore mieux le trône. Vous savez que la reine troll était si grande qu’elle pouvait toucher la mer avec ses pieds ?
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