À contresens

12

Novembre 1986

En surface, la Wöhlertstrasse sentait le chou cuit, le tabac russe et l’échappement deux temps mal carburé. Du sous-sol, émanaient plutôt des relents de charbon et d’égouts. Dans tous les cas, sur comme sous la rue : ça puait ! Mais s’aventurer dans cette cave valait le coup puisque sur son sol s’ouvrait un tunnel, porteur d’effluves de liberté.

– Tout est prêt pour le passage, dit Rössli à Jacob Ziryadis. Ma mission se termine ici, vous serez accueilli de l’autre côté par le major Frau Stirnimaa qui vous conduira ensuite à Berne pour quelques jours d’interrogatoire.

– Qui ne pourront pas être pires qu’avec la Stasi à mon arrivée à Berlin-Est, répondit un Ziryadis un peu préoccupé par le côté aventureux de la situation, mais également soulagé par les promesses qu’elle portait.

À la fin des années septante, ce citoyen suisse, militant du Parti ouvrier populaire, avait déposé une demande d’asile politique en Allemagne de l’Est, dans le but clairement affiché de prouver aux autorités et au peuple de son pays d’origine que l’accueil des réfugiés politiques était bien plus ouvert et bienveillant dans la prétendue dictature communiste que dans la Confédération helvétique, pourtant prompte à rappeler ses valeurs humanistes et sa longue tradition d’asile. Ce coup de panache passa totalement inaperçu en Suisse. Côté est-allemand, les autorités, d’abord interloquées par un tel hurluberlu et soupçonnant l’infiltration d’un agent de l’Ouest, lui firent passer quelques semaines d’hiver dans les sous-sols de la Ruschestrasse à Berlin-Lichtenberg, où il avoua tout et son contraire. Hormis le fait qu’il ressemblait physiquement à Staline, ce qui évoquait le goût amer des purges aux plus anciens d’entre eux, les agents de la Stasi le considérèrent finalement au pire comme cinglé et au mieux comme utile. Il fut attribué à la section Schweiz de la HVA, les renseignements extérieurs de la RDA. Cette unité d’une bonne centaine d’agents, cultivant tous une méfiance absolue les uns à l’égard des autres, consacrait son énergie à constituer le curriculum du moindre responsable politique communal, cantonal ou national helvétique, à collecter et compiler des informations militaires, allant des menus de la caserne d’Andermatt aux tours de taille des ceinturons de sortie des sous-officiers.

– Dietmar vous accompagnera jusqu’à la sortie, expliqua Lotte Kowalski, cheffe du réseau d’évasion au nom à la poétique toute berlinoise de Friedhöfe zur Freiheit. Cette voie emprunte les catacombes situées sous plusieurs cimetières, restez donc bien groupés, sinon vous risquez de vous perdre… pour très longtemps.

– Vous n’avez jamais souhaité passer de l’autre côté, vous aussi ? lui demanda Rössli.

– C’est bien beau, la liberté, mais c’est également l’incertitude. Il ne suffit pas de la conquérir, encore faut-il savoir ce qu’on va en faire. Ici au moins, les contraintes sont connues et je m’efforce de les repousser pour que d’autres, plus avides d’indépendance, en profitent. Je n’ai pas besoin de plus. Chez nous, tout est plus simple ! Nous avons un idéal fantastique de vie communautaire équilibrée, solidaire et égalitaire porté par des crétins corrompus. De l’autre côté, vous courez après la maximisation de l’intérêt individuel, avec des dirigeants qui se succèdent, protégeant alternativement les intérêts des uns puis des autres. Les deux systèmes ne peuvent pas durer, avec peut-être une petite longueur d’avance vers la faillite pour le nôtre.

Jacob Ziryadis, lui, n’hésita pas à s’engouffrer dans l’ouverture. Fin gastronome et d’un caractère peu enclin à la routine, il éprouvait une lassitude grandissante face à la cuisine de la Prusse prolétarienne et aux tâches qui lui étaient confiées, à tel point qu’il avait discrètement pris contact avec les représentants de son pays d’origine. Trop heureux d’avoir vu ce trublion marxiste s’en aller, ces derniers firent preuve d’une absolue surdité, jusqu’au jour où le Service de renseignement stratégique de la Confédération, qui peinait à fournir des résultats depuis plusieurs années, flaira l’occasion de brandir un trophée sous la forme d’un transfuge. Malin comme un singe, Ziryadis avait laissé entendre qu’il détenait des informations ultrasensibles, donnant en amuse-bouche le nom de membres de la Stasi infiltrés à l’étranger, par ailleurs connus, pour la plupart, de tous les services de contre-espionnage un tant soit peu affûtés. Après de longs mois de réflexions, il fut finalement décidé de procéder à son évasion, en utilisant une des filières passant sous le mur de Berlin. Comme pour d’autres missions délicates, les seuls agents suisses un peu formés et disposés à l’action étaient ceux de la P-26, raison de la présence sur place de Claude-Alain Cuendet, alias Rössli.

Le mécanisme qui apparaissait devant la petite équipe rassemblée dans le sous-sol de la Wöhlertstrasse était redoutablement ingénieux. L’énorme chaudière à charbon de l’immeuble, disposée sur un chariot coulissant monté sur rails, dissimulait l’entrée du tunnel. Les réserves de combustible jonchant le sol suffisaient à assurer le camouflage du dispositif. Les premiers mètres consistaient à emprunter une échelle métallique plongeant dans les profondeurs, ce que fit l’intrépide Dietmar, rapidement suivi par Ziryadis. Au moment où Lotte Kowalski s’apprêtait à actionner la fermeture, des aboiements et des cris retentirent dans les couloirs du vieil immeuble.

– Les Vopos sont dans la maison ! cria une grande adolescente qui venait de jaillir dans la cave.

L’affable et paisible Lotte Kowalski se raidit d’un coup, visiblement secouée par cette irruption inattendue. Dans les étages, hommes, chiens, sirènes, tout aboyait. Le vacarme semblait parfois se rapprocher et d’autres fois s’éloigner.

– Bon, on y va ? dit le jeune guide depuis le fond du tunnel.

– Vous les accompagnez ! ordonna Lotte à Rössli, passée du registre de maîtresse d’école maternelle à celui de commandant de bataillon de chars.

Il était convenu que l’agent de la P-26 devait contacter Ziryadis pour l’informer sur les détails de son évasion, puis l’accompagner jusqu’à sa prise en charge par une équipe de passeurs. Ses papiers suisses et son visa lui permettant de transiter en toute légalité par Checkpoint Charlie, il n’était nullement entendu qu’il fasse la traversée souterraine.

– Eh non, non, c’était pas prévu comme ça, bredouilla Rössli.

– Si les Vopos vous trouvent ici, ce qu’ils ne vont pas tarder à faire si vous ne bougez pas rapidement, vos papiers suisses vont renforcer leurs soupçons et ils vont fouiller partout. Surtout qu’ils ne sont pas là par hasard ! Ça pue la dénonciation ! Je vous avertis que les prisons de la Stasi sont peu confortables.

– Et la cuisine est dégueulasse, ajouta Ziryadis depuis son trou.

Pas du tout convaincu par la tournure des événements, Rössli agrippa néanmoins l’échelle et vit le dessous de la lourde chaudière se refermer sur lui, dans un nuage de poussières de charbon.

Les catacombes de Berlin sont semblables à celles des autres villes, spectrales, obscures et poussiéreuses. La lampe électrique de Dietmar projetait des reflets mouvants contre les parois et plafonds de galeries passant d’une hauteur de modestes boyaux à des volumes de cathédrales.

– Surtout, restez bien derrière moi, rappelait régulièrement le passeur en dialecte de Friedrichshain, compréhensible uniquement en vertu du caractère répétitif du message.

– Je ne te quitte pas d’une semelle, enchaînait Ziryadis, peu motivé à l’idée de poursuivre son séjour dans les profondeurs ou pire encore, d’aller dans la mauvaise direction.

Contrairement aux appréhensions de Rössli, ils n’eurent pas à côtoyer des empilements de crânes et de tibias, comme il s’imaginait les soubassements de cimetières, même s’ils traversèrent une salle avec un enchevêtrement de vieilles pierres tombales et de croix en fer.

– C’est une partie du cimetière français qui s’est effondrée en avril 45 suite aux tirs de l’artillerie russe, expliqua le guide.

– Je reconnais bien les Soviétiques, remarqua Ziryadis, dont la russophilie avait pris un coup au contact de la bureaucratie communiste, assez cons pour tirer sur des morts !

Leur progression se poursuivit dans un tunnel étroit et à peine assez haut pour qu’ils puissent avancer debout. Ils entendaient périodiquement des bourdonnements provenant des nombreuses galeries de U et de S-Bahn percées dans les différents recoins de l’ancienne capitale du Reich, parfois de manière redondante, en raison de la partition de la ville.

Comme il arrive quelquefois au cours de toute existence un tant soit peu aventureuse, le cœur de Rössli cessa de battre, lui sembla-t-il durant une éternité, lorsqu’il aperçut le fond du souterrain éclairé par une lueur vacillante qui ne pouvait provenir de leur propre éclairage.

– Bougez plus ! chuchota fermement le jeune guide en éteignant sa lampe.

L’impression initiale de Rössli se confirma. Le boyau restait illuminé par une source qui progressait vers eux. Dietmar les plaqua contre la paroi. Ziryadis respirait épais et Rössli suait. Il vit le jeune Berlinois sortir un poignard et se précipiter en direction de la lumière, qui après quelques secondes se mit à danser dans tous les sens.

– Laissez-moi, laissez-moi, j’ai rien fait ! cria une voix terrifiée.

– Je le tiens, vous pouvez vous approcher.

Ziryadis poussa prudemment Rössli devant lui et tous deux purent effectivement identifier un petit homme avec une barbe en collier, maîtrisé par leur compagnon, qui le menaçait d’un rasage approfondi au couteau de parachutiste.

– Je ne fais que passer, leur dit le barbu. Je ne veux surtout pas vous déranger.

– Et vous allez où comme ça ? lui demanda Dietmar, appuyant un peu plus sa lame.

– De l’autre côté.

– À l’Est ? s’étonna Ziryadis.

– Oui oui, à l’Est.

– Mais qu’est-ce que vous allez foutre là-bas ?

– Me reposer.

– Vous reposer de quoi ?

– Du capitalisme, de l’individualisme, de la concurrence, du bonheur à tout prix.

– Pourquoi vous n’êtes pas passé par les checkpoints ? lui demanda Dietmar, méfiant. Même s’ils vous considèrent comme un givré, les Vopos seront ravis de vous accueillir. C’est pas tous les jours qu’ils ont ce genre de demande.

– Le dernier, ça devait être moi, compléta Ziryadis.

– Pour me faire emmerder par la Stasi, reprit le petit homme, non merci ! J’ai quitté la RDA en 61, à la construction du Mur, mais ma mère ne m’a jamais annoncé comme parti aux autorités, ce qui lui permet de percevoir des aides supplémentaires de l’État. Je reste donc dans les listes de citoyens et mon retour devrait passer inaperçu.

– Mais pourquoi retourner là-bas, vous n’êtes pas bien à l’Ouest ? hasarda Rössli.

– Je vous l’ai dit, je ne supporte plus la vie occidentale. Quand je suis parti, j’avais juste quinze ans. J’étais plein d’enthousiasme et décidé à devenir riche. J’ai bossé comme un dingue pour la Deutsche Bahn, Bosch, VW, Grundig et plein d’autres firmes. J’ai joué des coudes pour monter dans la hiérarchie. J’ai subi ou fait subir des réformes, des réorganisations, des réductions, des développements. Chaque matin, je me demandais ce que j’allais devoir entreprendre pour aller plus haut et plus loin. Comment m’habiller pour paraître. Comment me comporter pour avoir l’air heureux. Et là, j’en ai marre. J’ai une grosse voiture, une jolie villa à Charlottenbourg, une femme stupide et consommatrice qui me trompe avec un jeune con qui fait du breakdance au Tiergarten. J’aspire à me trouver une place de gratte-papier ou d’ouvrier dans une entreprise d’État. Mettre tous les jours le même costard ou le même bleu informe. Prendre ma pause à heure fixe, tirer la gueule quand j’ai pas la frite, finir ma journée par une Pilz et bouffer des choux et de la saucisse de Thuringe, SANS ME POSER DE QUESTION !

La référence aux choux et à la saucisse de Thuringe provoqua une grimace de dégoût sur le visage de Jacob le gourmand. Toutefois, une telle conviction les persuada de la sincérité du monsieur qui les mettait face à trois options : 1) le ramener à l’Ouest par sécurité, 2) le tuer, 3) le laisser continuer. Ils étaient proches de la sortie et le pouvoir de nuisance du loustic apparaissait comme limité. C’est donc le troisième scénario qui l’emporta. La lumière vacillante poursuivit son chemin dans le sens opposé au bon sens, du moins aux yeux des deux Suisses.

La sortie du Friedhöfe zur Freiheit se faisait également dans une cave. Guère différente de celle de l’Est, à part son encombrement d’objets de consommation courante en pays capitaliste : armoires, skis, vélos, boîtes de conserve et nombre d’autres biens oubliés. Deux personnages en costumes gris complétaient le tableau.

– Bienvenue à l’Ouest, messieurs, s’exclama les bras ouverts un petit roux genre irlandais parlant l’allemand avec un fort accent. Je suis John Doe du consulat des États-Unis et voici Paul Smith de celui de Grande-Bretagne ; nous allons vous prendre en charge pour deux ou trois brèves questions. Qui d’entre vous est monsieur Ziryadis ?

– C’est moi, hésita le principal intéressé après un instant.

– Eh bien, vous allez venir avec moi, intervint un nouvel arrivant qui s’exprimait cette fois dans un allemand parfait. Ces messieurs de la CIA et du MI6 ont sans doute oublié qu’ils étaient sur le territoire de la République fédérale d’Allemagne, où ils sont priés de bien vouloir donner priorité aux autorités de ce pays. Vous comprendrez donc que leurs questions viendront après les miennes.

– Attendez, attendez ! intervint Rössli. Nous avons rendez-vous avec le représentant de l’ambassade de Suisse.

– Ce bon Frau Stirnimaa, reprit l’authentique Allemand, un brin méprisant. Je crois qu’il est encore à l’ambassade de Suisse à Bonn. Mes collègues le retiennent pour quelques menus détails administratifs. Nous n’allons pas attendre.

Il prit Jacob Ziryadis par le bras et se hâta vers la sortie. Depuis le début, cette histoire n’allait pas comme prévu pour Rössli. Le transfuge était considéré comme sans valeur particulière et voilà que pas moins de trois services secrets, parmi les plus redoutables de la planète, se le disputaient. Agacé par ce pataquès, l’agent de la P-26 courut derrière son homologue allemand et hurla à Ziryadis : « Jacob, on dégage et vive la Suisse ! » Contre toute attente, la fibre patriotique logée dans le cerveau reptilien de l’ex-réfugié politique déclencha une giclée d’adrénaline suffisante pour lui permettre de projeter l’agent du Bundesamt für Verfassungsschutz dans les escaliers, qui entraîna dans sa chute Doe et Smith. Puis il bondit à la suite de son compatriote à l’extérieur du bâtiment.

Une fois à l’air libre, tout étonnés de leur propre audace, les deux Suisses continuèrent à improviser, capitalisant sur l’effet de surprise qu’ils avaient créé dans les sous-sols de la Liesenstrasse. Longeant les graffitis bariolés du Mur, ils enfilèrent la Chausseestrasse, d’où Rössli put appeler l’ambassade de Suisse depuis une cabine téléphonique. Après avoir fourni les codes secrets de rigueur, il entra en contact avec Frau Stirnimaa qui commença par lui reprocher vivement d’utiliser une ligne publique.

– Vous foutez quoi ? lui rétorqua Rössli, dont la soumission à l’autorité s’amenuisait dans les situations tendues. On a été accueillis par la CIA, le MI6 et le BfV à la sortie du tunnel, mais en tout cas pas par vous ! Et maintenant on est en train de cavaler à travers Berlin pour leur échapper et vous ne trouvez rien de mieux à faire que de m’engueuler !

– Les Allemands nous retiennent ici avec de prétendues démarches administratives incontournables, reprit-il avec son français traînant aux consonances de râpe à bois. À quoi il ressemblait, l’agent du BfV ?

– La quarantaine, cheveux gris, raie de côté, petite moustache. Le vrai SS !

– C’est Günther Wilhelm, à tous les coups. Tout porte à croire que c’est une taupe de la Stasi et j’imagine qu’il redoute toute information pouvant provenir d’un transfuge de l’Est. Nous avons convenu avec ses supérieurs de le piéger en utilisant l’évasion de Ziryadis.

– Vous auriez pu nous prévenir. Mais pourquoi les Allemands ont essayé de vous retenir à l’ambassade ?

– C’est des hommes envoyés par Wilhelm, ce qui vient confirmer qu’il souhaitait récupérer Ziryadis avant nous.

– Et alors, qu’est-ce qu’on fait, nous ? J’imagine qu’ils sont en train de nous rechercher dans tout Berlin.

– Du côté de la représentation suisse à la Bismarck-Allee, elle doit effectivement être surveillée par des sbires de Wilhelm. Foncez plutôt au KaDeWe ! Il y a l’inauguration d’un nouvel étage, avec plusieurs boutiques de montres suisses et notre consul s’y trouve pour l’occasion. Nous allons nous arranger pour vous ramener discrètement avec le convoi consulaire.

Un chauffeur de taxi turc, abondamment moustachu, rigolard et peu germanique dans sa discipline de conduite, les propulsa de Wedding à Wittenbergplatz où trônait le Kaufhaus des Westens, temple de la consommation de Berlin-Ouest. L’aile sud, fraîchement rénovée, se composait d’un enchaînement d’enseignes de luxe de toute l’Europe libre, couturiers italiens, maroquiniers français et bien entendu horlogers suisses. Les organisateurs de la cérémonie d’inauguration n’avaient pas lésiné sur les moyens, avec une pseudo-reconstitution du Berlin des années 1920 peuplé de pâles copies de Marlene Dietrich, sans doute dénichées dans les nombreux lupanars de la ville, et de mâles à l’ambiguïté mal assumée. Des pyramides de coupes de Sekt menaçaient de s’effondrer sous les coups de boutoir des puissantes enceintes crachant une gluante New Wave germanique.

À l’angle de la boutique Blancpain et de l’Espace Rolex, Beppi Wetterli, responsable de la sécurité du consulat helvétique, rattrapa les deux transfuges fraîchement débarqués, alors qu’ils s’approchaient des festivités, et les dissimula tant bien que mal derrière un modèle réduit et prostatique du jet d’eau de Genève. Leurs tenues prolétariennes typiques de la RDA gardaient de surcroît les stigmates de leurs aventures souterraines, les rendant peu conformes au dress code en vigueur.

– Nous allons discrètement nous éclipser par l’escalier de service qui se trouve vis-à-vis des toilettes pour dames, derrière le stand Gucci, expliqua Beppi, pressé d’en finir avec cet épisode trop aventureux, habitué qu’il était à la semi-hibernation propre à la vie de diplomate neutre à Berlin-Ouest.

Malheureusement pour lui et pour les deux fuyards, le fourbe Wilhelm venait de surgir entre leur petit groupe et les toilettes pour femmes. De sa main droite, il écartait ostensiblement un pan de son blazer, laissant apparaître la crosse d’un pistolet de la catégorie chasse à l’éléphant. La limpidité du message força les trois Suisses à rebrousser chemin et à passer en pleine lumière devant la délégation diplomatique helvétique, sous le regard congelant du consul affligé par l’incongruité de leurs tenues, et surtout par Ziryadis qui raflait à la volée canapés au caviar et mignardises au foie gras hongrois. Cette manœuvre de contournement n’empêcha pas la taupe est-allemande présumée de tenter de leur couper une nouvelle fois la retraite. C’est alors que le très catholique Wetterli, dans un geste désespéré, leur fit traverser le rayon « dessous et lingeries fines », au grand plaisir de Ziryadis qui n’avait pas que la gourmandise comme péché.

Dévalant les quatre étages du magasin, prenant parfois les escalators à l’envers, renversant des étalages de soutiens-gorge, glissant sur le carrelage parfaitement astiqué, ils finirent par déboucher sur la Passauerstrasse, à l’arrière du bâtiment. Au grand soulagement des fuyards, les voitures du consulat y patientaient. Ils s’engouffrèrent à la suite dans la première qui se présentait. Jaillissant à leur suite quelques secondes plus tard, flingue au poing, Günther Wilhelm n’osa pas s’attaquer à un véhicule dûment estampillé de plaques diplomatiques qui, par ailleurs, venait de démarrer en trombe suite aux ordres aboyés en schwyzerdütsch par un Wetterli en état d’alerte maximum. L’immunité diplomatique permit au chauffeur d’enfreindre les règles de la circulation sans égaler toutefois le taxi ottoman. Quelques minutes plus tard, ils débarquaient dans les sous-sols du consulat, bien en sécurité dans cette portion de Suisse avec vue sur le Reichstag.

Il s’avéra, au gré des interrogatoires successifs auxquels Ziryadis se soumit de bonne grâce, qu’il ignorait tout du statut d’agent double de Günther Wilhelm. C’est l’attitude paniquée et agressive de ce dernier, au cours des dernières heures, qui vint confirmer les soupçons que les services britanniques, américains et ouest-allemands mûrissaient à son encontre depuis quelque temps. Se sentant démasqué après l’épisode du KaDeWe, il se hâta de rallier la cave de la Liesenstrasse et de s’engager dans le Friedhöfe zur Freiheit. Après avoir erré durant plusieurs heures et manqué de se perdre définitivement dans ce labyrinthe catacombal, il émergea dans les sous-sols charbonneux de la Wöhlertstrasse, où l’accès au tunnel était suffisamment entrouvert pour lui permettre de se faufiler. Une fois de plus, ce passage prévu pour n’être emprunté que dans une direction fonctionnait à rebours du bon sens.

Finalement, Frau Stirnimaa était parvenu à quitter l’ambassade de Bonn et un hélicoptère de l’US Air Force avait bien voulu le déposer à l’aéroport de Tempelhof, d’où il avait rejoint le consulat. Il était habitué à débuter sa matinée à 7 heures, la terminer à midi, manger une cuisine bourgeoise un peu grasse avec un demi-litre de bière dans une taverne de la ville fédérale, reprendre le travail jusqu’à 17 heures dans un état semi-comateux, puis regagner son appartement d’Ostring, où l’accueillait la fidèle madame Stadelmann. Il était donc impatient de rentrer au pays et de laisser derrière lui cette mission qui avait perturbé ses habitudes. Il prit également conscience que l’espionnage international, à l’image de ce qu’il avait pu retenir des romans de John Le Carré, qu’il s’efforçait de lire mais auxquels il ne comprenait généralement pas grand-chose, était une affaire bien compliquée. Il s’approcha donc brièvement de Rössli qui récupérait à la cafétéria du consulat, devant une boule de Berlin et un long café au lait.

– Bravo, Rössli, vous êtes un brave soldat, dit-il. Vous avez su vous adapter aux événements et je vous donne officiellement congé jusqu’à votre prochaine mission. Je ferai un rapport positif à vos supérieurs.

Sur ces propos brefs mais réconfortants, il passa un veston gris sur son col roulé kaki, puis un long manteau de laine dans le style capote militaire, un cache-col tricoté par madame Stadelmann mère, car son épouse était moins talentueuse dans le domaine du tricot, et se dirigea résolument vers la sortie, direction Berlin-Tegel.

Un peu plus tard, Claude-Alain Cuendet quitta à son tour la belle demeure de la Otto-von-Bismarck-Allee et prit la ligne 6 du U-Bahn jusqu’à la gare de Friedrichstrasse.  Cette dernière station d’arrivée et de départ des grandes lignes en provenance de l’Ouest, dont celle qui menait jusqu’à Zurich, se trouvait déjà sur le territoire de Berlin-Est. Dans ce métro brinquebalant, il se mit à rêver de prolonger son voyage, sans contrôle, sans visa et sans entrave, en direction d’Alexanderplatz et sa fière tour de la TV et pourquoi pas jusqu’à Ostbahnhof. Mais tout cela n’était que Widersinn, comme le lui auraient certainement rappelé les Berlinois que l’Histoire avait modelés au fatalisme.

 

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