Retour de manivelle

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Février 1986

Le Grosses Moos ne fait pas très suisse. Cette grande plaine s’étend entre les lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne, évoquant davantage la Belgique ou la Hollande, à force d’être plate. Ancien marais asséché par les corrections des eaux du Jura, elle est l’endroit idéal pour les cultures maraîchères et pour les pénitenciers, stratégiquement positionnés dans de grands espaces bien dégagés, facilitant le repérage d’éventuels fuyards. Côté bernois, près de Cerlier, nous avons la prison de Witzwil. Côté fribourgeois, se situe l’établissement pénitentiaire de Bellechasse vers lequel se dirigeaient le major Armin Stadelmann – alias Frau Stirnimaa – officier supérieur rondouillard du SRS et Claude-Alain Cuendet, élément récemment recruté par la P-26, mais qui en avait déjà vu et vécu des vertes et des pas mûres. En ce matin brumeux de février, ils allaient visiter le pire traître que la Suisse ait connu, croisement diabolique entre Mata Hari, les Cinq de Cambridge et Vladimir Vetrov. Frau Stirnimaa avait embarqué Rössli de bon matin, dans la capitale, après avoir actionné deux jours auparavant la procédure Wyna 2. La seule justification au déplacement lâchée par Stirnimaa était une rencontre avec Jean-Louis Jeanmaire, le traître en question, et l’ordre de se munir du dossier KW ramené de Vienne par Rössli, la semaine précédente.

Après avoir passé quelques contrôles de sécurité plutôt bon enfant, ils pénétrèrent au cœur d’un vaste domaine agricole dominé par un bâtiment aussi réjouissant que la perspective d’un lavement, à l’indubitable fonction carcérale et à la rédemption par les travaux des champs et par le fumier. Alors que la taule se trouvait sur leur gauche, de l’autre côté du Biberenkanal, Frau Stirnimaa vira sur la droite et stoppa à proximité d’une demeure ordinaire, devant laquelle stationnaient plusieurs véhicules munis de plaques diplomatiques bernoises et genevoises. Posté devant la porte d’entrée, un planton à la tenue vert sapin et la mine neurasthénique les fit entrer, après un aller-retour oculaire bref et globuleux, entre leurs tronches et leurs cartes d’identité. Banale à l’extérieur, la demeure tirait sur le coquet voire le fastueux, une fois le seuil franchi ; épais rideaux, boiseries jusqu’à mi-hauteur des murs et papiers peints élégants pour le reste. Le mobilier en bois clair et sans doute précieux remontait à la première partie du XXe siècle. Disposé avec goût, dans une parfaite unité, il se composait d’un canapé, de fauteuils, d’une table basse, d’un bar, de différents guéridons et d’un magnifique piano demi-queue en acajou. « Les directeurs de prison ne s’embêtent pas », se dit Rössli, convaincu d’être arrivé chez le patron des lieux.

Un petit homme d’un certain âge, vêtu d’une élégante robe de chambre vert foncé, les rejoignit, ne détonnant pas avec l’harmonie subtile des lieux. Frau Stirnimaa se redressa, bombant plus de l’abdomen que du torse, vu sa morphologie, et salua au garde-à-vous.

– Brigadier, major Frau Stirnimaa, Service de renseignement stratégique de la Confédération !

– Allons, Stadelmann, détendez-vous, voyons ! Nous ne sommes pas à une inspection de bataillon et arrêtez avec vos surnoms grotesques ! Voici donc la jeune recrue de notre armée secrète dont vous m’avez parlé en bien. Un Vaudois comme moi, qui plus est. Jeanmaire, Jean-Louis Jeanmaire, dit le petit homme en tendant la main.

Rössli en resta cloué, aphone, incrédule, abasourdi, bouche bée. Le félon de la nation se faisait appeler « Brigadier », alors qu’il avait été dégradé, suite à son procès. Une sorte de soumission disciplinée avait pris l’ascendant sur l’habituelle autorité bonasse quoique solide de Frau Stirnimaa, tout cela dans une ambiance de luxe discret mais bien réel, à des lieues du bagne de Cayenne.

– Vous avez l’air surpris, mon bon, sourit discrètement le maître des lieux. Nous vous expliquerons, mais auparavant nous allons passer dans la pièce d’à côté où nous attendent nos invités. Stadelmann, prenez un illustré et attendez-nous ici !

Ils longèrent un long couloir aux murs duquel s’affichaient d’un côté des photographies d’athlètes et de l’autre des hommes, souvent noirs, pour l’essentiel court-vêtus et pour quelques-uns, simplement tout nus.

– Des Mapplethorpe, des originaux, expliqua Jeanmaire. J’aime les beaux hommes, pleins de vigueur et de jeunesse. Mapplethorpe est un artiste new-yorkais que j’apprécie beaucoup, mais qui, je le crains, ne sera plus très longtemps parmi nous. Il souffre de cette terrible maladie qui s’appelle le SIDA, vous connaissez ?

– Le SIDA ou Maplesorte, monsieur ?

– Mapplethorpe, Robert Mapplethorpe, les deux, les deux.

– J’ai entendu parler du SIDA, je crois que c’est la maladie des…

L’explication bafouillante de Rössli s’arrêta là, car ils venaient de pénétrer dans une nouvelle pièce. Plus sobre que la précédente, mais néanmoins cossue, avec en son centre une grande table de conférence autour de laquelle siégeaient cinq personnes, d’allure jeune et pas spécialement avenante.

– Chers amis, voici l’agent Rössli, membre de notre armée secrète, annonça le vieux traître. Rössli, mon jeune ami, vous êtes en présence du conseil de sécurité du renseignement mondial. William Joseph Burns nous vient des États-Unis, Alexandre Bortnikov appartient au KGB, Richard Peter Moore est au service secret de Sa Majesté, Bernard Émié de la DGSE et Tzipi Livni, qui ne supporte pas que je la présente en premier sous prétexte qu’elle est une femme, appartient au Mossad. J’ajouterais que chacune de ces personnes disposant d’un pouvoir de nuisance très développé, leur présence en ce lieu relève du secret le plus absolu, au risque de représailles douloureuses.

– Qu’il s’avise de dire un mot sur ce qu’il a vu ici, ce petit espion suisse, et je le dissous dans l’acide carborane ! menaça l’espionne israélienne.

Pas plus que Mapplethorpe, Rössli ne connaissait l’acide carborane, mais vu le regard de madame Livni et la situation singulière dans laquelle il se trouvait, il était disposé à rester muet jusqu’à la fin de ses jours, pourvu qu’il puisse quitter cet endroit le plus rapidement possible.

– Madame, messieurs, comme le veulent nos procédures, c’est l’agent qui a collecté un dossier scellé qui doit nous le remettre en mains propres, reprit Jeanmaire. Rössli ayant fait office d’homme de contact avec Ödipuskomplex à Vienne, c’est donc lui qui va nous confier le dossier KW. Rössli, s’il vous plaît !

L’agent de la P-26 s’empressa de déposer le dossier, tenu jusqu’alors fermement sous son bras, devant l’ancien brigadier qui, avec une lenteur de notaire vaudois, commença par examiner attentivement les cachets disposés tout autour de la grande enveloppe en carton, la tournant et la retournant. Les espions l’observaient avec une attention soutenue, grillant cigarette sur cigarette. La pratique consistait à fumer les marques de l’ennemi. Bortnikov alignait les Pall Mall. Burns tirait sur des Laika extraites d’un joli paquet décoré du portrait de la célèbre chienne astronaute. Le fait que Bernard Émié fumait des Dunhill et Moore des Gitanes bleues pouvait laisser planer un doute sur la qualité des relations entre leurs deux pays. Quant à l’Israélienne, elle ne fumait pas.

Après de longues minutes, Jeanmaire procéda au décollage des scellés à l’aide d’un ouvre-lettre doré. L’étape prit à nouveau quelques minutes, prétexte à vider les paquets de clopes, transformant progressivement l’atmosphère de la pièce en celle d’une chambre à gaz. Une fois libéré, le rabat supérieur du dossier s’ouvrit sous les doigts délicats et précautionneux du maître des lieux, qui se plongea dans la lecture des premiers documents. Allait-il se faire l’entier du dossier ? Auquel cas, un cancer du poumon généralisé était inévitable. Au grand soulagement de l’assistance, il s’interrompit après quelques pages et releva les yeux, l’air satisfait.

– Mes amis, je crois que nous avons ce que nous attendions. Rössli, mon garçon, vous avez fait du bon travail, vous pouvez vous retirer à présent. Allez rejoindre Frau Stirnimaa, prenez un verre et attendez-nous au salon !

Soulagé de quitter la menace d’exécution sommaire de la ligue des espions et celle peut-être encore plus dangereuse de leurs combustions associées, Rössli rejoignit Stadelmann qui leva les yeux de sa Schweizer Illustrierte.

– Vous avez fait connaissance avec les amis du brigadier ? Étonnant, non ? sourit le major.

– J’y comprends rien du tout. Je croyais qu’il en avait pris pour 18 ans. Des parlementaires voulaient même le passer par les armes.

– C’est ce qu’ont dit la presse et la commission d’enquête parlementaire, mais c’était une couverture.

Debout devant la fenêtre, Stadelmann avait posé son veston pour ne conserver que son tricot. Il vouait une passion sans limite à ces pulls qui équipaient l’armée suisse et que les trouffions avaient baptisés Gnägi, en l’honneur du chef du Département militaire sous le règne duquel ils avaient été introduits. Cette passion vestimentaire était discutable dans le cas présent, car le maillot en question avait la cruelle tendance à mouler le corps et à mettre en valeur le ventre considérable de Frau Stirnimaa. Avec sa coupe et sa moustache, toutes deux en brosse, sa ressemblance avec une poire était renforcée par l’aspect cuivré du Gnägi.

Bien campé sur ses courtes jambes, il expliqua à Rössli que depuis les années soixante, profitant de son réseau dans les milieux diplomatiques bernois, Jeanmaire avait construit une agence de renseignement un peu particulière. Elle réunissait les services les plus puissants du monde autour des quelques rares dossiers sur lesquels ils pouvaient s’entendre : lorsqu’un non-aligné avait des démangeaisons atomiques, lorsqu’un groupe mafieux insuffisamment acoquiné avec un gouvernement devenait trop puissant. Ou lorsqu’on se trouvait un ennemi commun. Dans ce dernier cas, les anciens nazis, pour autant qu’ils n’aient pas de compétences scientifiques significatives, constituaient un excellent vivier.

– À force de collecter des renseignements dans tous les coins et sur tout le monde, notre brigadier a fini par en savoir beaucoup et même trop, exposa le gros Armin. Et même s’il était soi-disant l’ami des puissants, dans le milieu des services secrets, on se méfie des têtes trop pleines. Il est donc devenu une cible pour toutes les parties. Pour cette raison, le Conseil fédéral, avec notre aide, a monté cette histoire de haute trahison.

L’idée n’était pas mauvaise. Le rusé brigadier se faisait doublement protéger. Sa réputation de traître reconnu équivalait à une neutralisation aux yeux de ses pairs du renseignement et le dispositif de sécurité du pénitencier, bien que placide, lui assurait une bonne protection physique.

* * *

La plus pâtissière des capitales européennes offrait un magnifique paysage de sucre glace, sous la neige de février. Rössli aurait bien fait un saut à Schönbrunn, au palais du Belvédère et surtout chez Sacher, mais les ordres étaient clairs : aéroport, Minoritenkirche, contact avec l’agent Zigmard Glöck – nom de code Ödipuskomplex –, aéroport, retour à Zurich. Le taxi, conduit par un Hongrois en manteau et toque de fourrure, malgré le chauffage vigoureux du véhicule, le déposa devant l’imposante église des Frères mineurs, en plein milieu de la Minoritenplatz. À l’occasion du briefing à l’aéroport de Kloten, Rössli avait reçu pour instruction de s’asseoir sous la chaire en bois, à gauche de la nef. Vu la taille du bâtiment, le conseil n’était pas superflu. Il s’installa donc et attendit, l’air profondément inspiré de l’honnête fidèle. Des femmes, des hommes, allaient et venaient. Un œil vers le Christ crucifié, un signe de croix, puis un regard sur le bout de leurs chaussures, modèles d’humilité et de soumission. N’ayant aucune idée de la tête que pouvait bien avoir son contact, l’agent suisse essayait d’identifier chez ces fidèles un signe qui lui permettrait de le repérer. Mais le Fils de Dieu focalisait toutes les attentions.

– Rössli ? murmura derrière lui une voix grave et distinguée.

– Ja, répondit Rössli. Ödiplexkompus ?

– Ödipuskomplex ! Ne vous retournez pas, mon cher, intima la voix dans un français parfait, à peine saupoudré d’accent allemand, style officier de la Wehrmacht des films de guerre. Dites-moi plutôt ce que vous pensez de tout cela ?

– On ne m’a pas demandé de juger la mission mais juste de récupérer un dossier.

– Non, non, je veux parler de ce lieu, des églises, de la religion ?

Décontenancé par le propos, Rössli en déduisit que Zigmard Glöck était en train de l’évaluer avec des questions sur les convictions religieuses. Un vieux truc d’agents secrets destiné à confondre d’éventuels usurpateurs. On les cuisine sur des détails secondaires : scolarité, hobbys, goûts artistiques, pratiques spirituelles.

– Je ne suis pas tellement pratiquant, reprit le soldat de la P-26, en essayant de se remémorer sa biographie religieuse. J’ai été baptisé protestant en 1960 mais je dois avouer que, depuis ma confirmation en 1975 au temple Saint-Martin de Vevey, je ne suis plus trop allé à l’église, au grand regret de ma maman qui était au conseil de paroisse.

– Le syndrome de Stockholm, ça vous dit quelque chose ?

« Le gus est méfiant », se dit Rössli. « Encore un nouveau test ? Est-ce que je dois répondre quelque chose de précis ? On m’a rien dit à Zurich, à part que Glöck, qui exerce par ailleurs comme psychanalyste, peut être quelqu’un de surprenant, comme beaucoup de membres de sa corporation. »

– Pas vraiment, non. C’est une maladie ? reprit-il.

– Si l’on veut, oui. Une forme de confusion psychique dont sont atteints tous les braves gens présents en cette église. Le syndrome décrit un trouble touchant des personnes prises en otage, qui s’attachent à leurs ravisseurs, jusqu’à développer de l’affection à leur égard.

– Ça me dit quelque chose. Mais je ne vois pas bien le rapport entre vous, le syndrome de Stockholm et cette église ?

– Un être tout-puissant, Dieu, nous retient en captivité, nous, pauvres humains, dans une condition où nous savons que nous allons mourir. Nous ne savons pas exactement comment, à part que cela sera désagréable. Nous risquons sans cesse de nous retrouver au beau milieu d’une guerre, d’une épidémie, d’une catastrophe naturelle ou humaine, et si ça n’est pas nous qui y laissons notre peau, c’est ceux qui nous sont chers. Car oui, pour alourdir la peine, nous nous attachons à des êtres qui vont nous quitter de toute façon, en allant voir ailleurs ou en mourant. Et il se trouve des individus assez stupides pour ériger des édifices tels que celui-ci à la gloire de Celui qui nous inflige cela !

– Vu sous cet angle, en effet. Mais est-ce que c’est la faute de Dieu ?

– S’Il est tout-puissant, c’est Sa faute. S’Il ne l’est pas, à quoi bon Lui bâtir des temples ?

– Mais la vie a quelques beaux côtés ! hasarda Rössli.

– Quant à savoir si la vie est une bénédiction ou une malédiction, je penche pour la seconde option. Je me demande ce que nous avons fait pour mériter tout cela.

– Tout n’est pas si sombre, pensez aux bons repas entre amis, aux journées ensoleillées, à l’amour !

– N’essayez pas de remonter le moral d’un psychanalyste autrichien dépressif avec vos discours de grand-maman. L’amour, parlons-en ! J’ai au moins deux voisines et cinq ou six patientes que je rêverais de posséder de diverses manières. Hélas, avec mon surmoi hypertrophié, à peine entamé par plus de quarante années d’analyse, je n’ose même pas penser à elles lors de mes plaisirs solitaires.

Rössli soupçonna que Glöck devait être dans un mauvais jour. Il poursuivit ses lamentations en fustigeant la chrétienté pour son adoration de celui qu’il considérait comme étant à l’origine de tous ses malheurs. Dieu soit loué, il s’exprimait à voix basse, évitant que ses propos ne parviennent aux oreilles des autres fidèles, qui auraient pu rallumer les bûchers dans ce haut lieu de foi catholique.

– Je pense bien que vous avez raison, Ödipluscomplet, l’interrompit Rössli, mais je crois que vous devez me remettre un dossier.

– Oui, c’est exact, je digresse, une manière de déformation professionnelle, dit-il en tendant un dossier beige foncé, scellé par des bandes cachetées. Il y a tout sur ce charmant monsieur Waldheim. Nous avons peut-être là un minuscule plaisir de l’existence, celui de contribuer à la chute d’un salopard, même si je n’y crois pas trop !

– Très bien, merci. Eh bien, je vous souhaite, disons, une agréable journée.

– Une de moins, c’est tout ça de gagné. Quoique, même si je suis un athée convaincu, imaginons qu’il y ait quelque chose après la vie et que ce soit encore pire, murmura le psychanalyste avec une voix de plus en plus profonde.

Claude-Alain Cuendet quitta Vienne le soir même avec un léger bourdon et, dans sa mallette, le précieux dossier qu’il devait conserver très soigneusement, jusqu’à sa remise en mains propres à un certain JLJ.

* * *

Assis en face de Frau Stirnimaa, à proximité de la cheminée où se consumaient sereinement quelques bûches, Rössli apprit que peu après son incarcération en 1977, Jeanmaire avait repris son activité, loin de la visibilité des salons bernois et genevois. Des agents, minutieusement triés sur le volet et scrupuleusement contrôlés à leur entrée à Bellechasse, se réunissaient régulièrement sous la présidence bienveillante et matoise du vieux renard, pour se pencher sur les cas d’ennemis communs. « Vous connaissez Kurt Waldheim, Claude-Alain ? », interrogea Stadelmann. Tout comme son successeur Javier Pérez de Cuéllar à la fonction de secrétaire général des Nations unies, Kurt Waldheim avait un nom qui revenait suffisamment souvent aux informations pour être connu d’à peu près tout le monde.

– Il se présente pour être Président de la République autrichienne, expliqua le major. Or il se trouve que son passé d’officier de la Wehrmacht, spécialement actif entre 1942 et 1945, est en train de remonter à la surface.

– Voici donc la raison du dossier ?

– Affirmatif ! Zigmard Glöck et ses agents de terrain avaient pour mission de récupérer des éléments à charge, rassemblés dans le dossier. Maintenant, se pose la question de leur utilisation et c’est là que notre collège d’agents intervient.

Le souci du multilatéralisme de Jeanmaire se reflétait dans son bar, qui lui-même se reflétait dans le vaste miroir immaculé, fixé entre deux fenêtres. Vodkas, purs malts, bourbons, cognacs et arak israélien se côtoyaient dans un esprit de paix universelle. Toujours patriote, Frau Stirnimaa se servit un verre d’Appenzeller. Rössli se décida pour un whisky Coca.

La porte de la salle de conférence s’ouvrit, laissant apparaître d’abord un nuage de fumée, puis un Jeanmaire au sourire satisfait, suivi de ses compères et commère.

– Grâce à l’excellent travail du mélancolique Ödipuskomplex et à vos talents de messager, Rössli, nous avons de quoi déstabiliser l’ancien patron de l’ONU, déclara le vieil officier supérieur. Il nous reste à exploiter dignement toute cette matière.

– Mes agents et surtout mes agentes l’enlèvent, l’emmènent à Tel Aviv, on le travaille un peu, on le juge et on l’enferme pour le restant de ses jours, proposa Tzipi Livni.

– Tzipi, mon petit, reprit Jeanmaire, la guerre est terminée depuis plus de quarante ans. Les bonnes vieilles pratiques des années cinquante ne sont plus de mise.

– On publie dans la presse, poursuivit Moore, nationale et internationale. Pour l’Autriche, utilisons la revue Profil, elle est sérieuse et reconnue.

– Et pour l’internationale ? demanda Émié.

– La Pravda, proposa Bortnikov sans trop y croire.

Les regards convergèrent dans sa direction.

– Alexandre, il faut que le support ait un minimum de crédibilité, répondit Jeanmaire. Nous pourrions approcher la Gazette de Lausanne par exemple.

– Plaît-il ? s’étonna Émié.

– Oui, vous avez raison, c’est peut-être un peu trop confidentiel, répondit le Vaudois. Visons une diffusion plus large et en anglais : le New York Times ?

– Si l’on peut considérer la langue du New York Times comme de l’anglais, je veux bien, enchaîna Moore.

Jeanmaire referma le dossier et le transmit à l’agent de la CIA, avec charge de le faire suivre discrètement à la rédaction du quotidien américain.

– Fort bien, fort bien. Voilà une affaire réglée. Il ne nous reste plus qu’à passer à l’apéritif ! enchaîna-t-il.

Les cigarettes sortirent rapidement des poches et les verres se remplirent. L’Américain fit le choix d’une vodka biélorusse à l’herbe de bison. Bortnikov prit un Jack Daniel’s avec de la glace pilée, Moore un armagnac aussi avec de la glace, ce qui agaça Émié qui en mit en représailles dans son Lagavulin. Tzipi Livni se servit une Henniez.

Les cinq agents avaient pour point commun de maîtriser parfaitement le français. Les conversations tournaient autour des qualités et surtout des défauts respectifs des gastronomies nationales. On parlait des merveilles de la Suisse, mais aussi de son administration tatillonne. Les manches de son Gnägi retroussées, d’éternelles auréoles sous les bras, Stadelmann avait aussi opté pour la glace, afin de rafraîchir son Appenzeller tiédi par l’agréable température de la pièce. De loin le plus petit par la taille, Jeanmaire semblait survoler l’assemblée, à la manière d’un monarque tout-puissant, passant d’un groupe à l’autre avec son perpétuel sourire, posant délicatement sa main sur l’avant-bras de l’un et enlaçant tendrement un autre. Juste à côté de Rössli, Tzipi Livni s’était approchée de Bortnikov. Bien que dos tourné, l’agent helvétique entendait parfaitement leur conversation.

– Alexandre, nous avons un intérêt commun en Afghanistan, argumenta l’Israélienne.

– Il n’y a que l’Union soviétique qui ait des intérêts en Afghanistan, Tzipi, répondit le Russe.

– J’ai apporté un dossier sur un Saoudien, passé récemment en Afghanistan et qui pourrait vous donner pas mal de fil à retordre. De notre côté, nous aurions aussi tout intérêt à sa neutralisation. Selon nos informateurs, il voue une haine tout aussi féroce à l’État d’Israël qu’à l’URSS. Les rapports indiquent de manière précise la région où il se trouve. Vous n’avez qu’à envoyer quelques hélicoptères et l’affaire est réglée pour nos deux pays.

– Et comment s’appelle-t-il, votre homme ?

– Ben Laden.

– Désolé, madame, mais le Mossad a un train de retard. Le KGB a identifié cet homme dès son entrée sur territoire afghan. Il s’agit d’un de ces nombreux bergers barbichus et illuminés, assis sur leurs ânes, qui pensent qu’ils vont pouvoir libérer ce pays de la puissance civilisatrice de l’Union soviétique. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que nous allons rester définitivement en Afghanistan. Nous allons même progresser à travers le Pakistan, jusqu’à l’océan Indien.

Dépitée, l’espionne posa son dossier sur le bar et décida de s’octroyer un méchant cocktail, fusionnant les quatre puissances présentes et le rallongeant avec du Vully. Elle le siffla presque d’un coup et prit congé de l’assistance, Émié et Moore ayant fait de même peu de temps avant. Bortnikov acheva son bourbon et sa cigarette, puis salua également. Burns semblait davantage prendre son temps, déambulant à travers la pièce, lorgnant les Mapplethorpe et tournant les bouteilles d’alcool pour étudier leur étiquette. Enfin, il enfila son loden vert et, sur le point de passer la porte, il fut stoppé par Jeanmaire.

– Bill, prononça le vieux Vaudois avec une extrême douceur.

– Oui, Jean-Louis, répondit l’Américain.

Le faux traître national se donna tout le loisir de faire tourner le pur malt dans son verre. Il le huma, le porta lentement à ses lèvres pour le reposer délicatement sur la table. Il entreprit ensuite de parcourir, avec son majeur, le pourtour supérieur du verre, comme s’il souhaitait le faire chanter, sous le regard impatient de Burns, visiblement pressé de quitter les lieux.

– Pourquoi avez-vous embarqué le dossier Ben Laden, Bill ? reprit Jeanmaire de plus en plus doucement et posément.

– On ne peut décidément rien vous cacher, Jean-Lou.

– Qu’allez-vous en faire, Bill ?

– Rien de spécial. Intérêt personnel tout au plus.

– Allons, allons, mon beau Bill. Vous avez une idée derrière la tête, j’en suis convaincu. Je n’en parlerai à personne. Tzipi ou Alexandre n’avaient qu’à le reprendre, s’ils en voulaient.

Burns était visiblement emprunté. Il sortit une Laika et son Zippo. Comprenant qu’il ne servait à rien de raconter des histoires au vieux singe, il se lança.

– Un berger afghan sur un âne, pour autant qu’il soit bien équipé, peut descendre un Mi-24 ou un T-72. Dans leur arrogance, les Soviétiques sous-estiment le pouvoir de nuisance des Moudjahidin. Ils sont aussi cons que nous l’avons été au Viêt-Nam. Nous allons donc largement armer ces barbus avec des armes antichar et anti-hélicoptère modernes. Et pan dans la gueule des Popovs !

Jeanmaire s’enfonça confortablement dans le canapé, un demi-sourire aux lèvres. Il prit le temps d’absorber une nouvelle gorgée de whisky.

– Avez-vous déjà démarré un moteur à la manivelle, Bill ? demanda-t-il.

– Je vous demande pardon, Jean-Louis ?

– Lorsque le démarreur ne fonctionne plus, on fait tourner le moteur à l’aide d’une manivelle. On le pratique de moins en moins de nos jours mais dans ma jeunesse, c’était courant. J’imagine qu’avec vos grosses bagnoles américaines, cela ne se fait guère.

– En effet, jamais entendu parler.

– Bien que très utile, le démarrage à la manivelle n’est pas sans danger. Il arrive parfois que le moteur provoque un retour qui peut aller jusqu’à casser le bras de celui qui tient la manivelle, Bill.

Ni l’agent de la CIA, ni Frau Stirnimaa, ni Rössli ne comprenaient à quoi le vieux brigadier voulait en venir avec ses histoires de manivelles. Le whisky, l’âge ou les deux peut-être ? Burns, visiblement pressé de s’en aller, évita de demander des précisions.

– Merci pour ce cours de mécanique passionnant, Jean-Louis, mais je dois vous quitter, on m’attend à Berne, dit-il.

Il serra les mains, finit de boutonner le loden, mit une casquette beige, posa la main sur la poignée de la porte et s’en alla.

– La pratique de la mécanique à l’ancienne est pleine d’enseignements, conclut Jeanmaire. Les grands de ce monde devraient davantage la pratiquer.

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