Créé le: 25.10.2026
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Résistance poussive – Chroniques de la P-26, 1985-1986
La Déesse Kha
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Septembre 1986
Pour un Vaudois, l’arrivée en gare de Lausanne en provenance de la Suisse allemande est toujours une forme de soulagement. Après avoir franchi le tunnel de Puidoux et embrassé lac et Alpes savoyardes d’un seul regard, surplombé le vignoble du Lavaux en pleine période de pré-vendanges, puis pénétré en ville par la périphérie orientale, on se sent comme provisoirement dégagé des responsabilités de citoyen suisse pour n’endosser que celles moins contraignantes de Welsch insouciant. Néanmoins, la convocation que Jean-Pierre Eschmann avait adressée à Claude-Alain Cuendet – nom de code Rössli –, via la procédure Wyna 2, ramena ce dernier à la réalité. Même s’il s’éloignait de la ville fédérale, il restait un soldat au service de l’armée secrète helvétique, engagé dans une nouvelle mission que Mecarillo lui détailla après l’avoir embarqué en voiture à la sortie de la gare.
– L’affaire est simple, mais requiert du doigté, j’entends, expliqua Mecarillo en quittant le giratoire de la Maladière pour enfiler l’autoroute direction l’ouest. Nous avons rendez-vous à quelques kilomètres de la frontière avec des personnalités politiques françaises.
– Diplomatie ? Négociations pour la paix à Genève ? demanda Rössli, enthousiasmé par la perspective d’une affaire d’État.
– On peut voir les choses comme ça. Parlons plutôt d’une forme d’accords bilatéraux consistant à accueillir des fonds dont l’intégrité sera davantage garantie sur territoire confédéral que républicain.
* * *
Quelque 70 kilomètres plus à l’ouest, Fred Lang enfonça la pédale droite de la Peugeot 604 en quittant le bourg de Bellegarde-sur-Valserine par la RN 206, direction Genève. Le fleuron de l’industrie automobile franc-comtoise réagit au quart de poil, réussit le dépassement audacieux d’un vieux Saviem diesel fumant noir et fit fi des appels de phares jaunâtres d’une GS en sens opposé.
– Anicet, ouvrez la fenêtre, je vous en supplie, vous couvrez la douce fragrance des sièges en cuir de Montbéliarde avec vos pestilentiels dégazages, dit le chauffeur hardi au passager arrière.
– Pas ma faute, répondit le malheureux Anicet Le Fors, c’est le déjeuner à Mâcon qui passe mal.
– Vous n’aviez qu’à vous modérer, vieux ! poursuivit le passager avant, un élégant trentenaire au teint hâlé.
– Peux pas ! C’est plus fort que moi. Quand je suis en Bourgogne, je dois tout goûter, justifia Le Fors en combinant les turbulences du haut et du bas.
* * *
Les deux agents de la P-26, désormais en pleine mission, venaient de passer la jonction de Gland, alors que Mecarillo poursuivait ses explications.
– Le mode opératoire est des plus classiques. On réunit une fortune en devises fortes, pierres précieuses, or et on dissimule le tout dans une puissante voiture aménagée à cet effet.
– Comme dans « Le Corniaud ».
– Exactement, sauf que dans ce cas, ce n’est pas Bourvil qui est dans la voiture mais Fred Lang, ancien ministre de la Culture, Anicet Le Fors, ancien ministre délégué à la fonction publique, et Frédéric Cohn-Lévy, député de la Haute-Savoie à l’Assemblée nationale.
– Mais c’est tous des socialistes, il me semble ! Je pensais qu’ils étaient favorables à la redistribution des richesses.
– Oui, celles des autres. Et je crois qu’ils craignent pour la leur, maintenant que la droite a repris la majorité.
* * *
La 604 venait de traverser Collonges à une moyenne de 90 km/h en lieu et place des 60 autorisés et Lang remonta rapidement à 130 dès qu’il aperçut le panneau indicateur « Bernex – Pougny ».
– Nous avons rendez-vous avec nos contacts suisses à la gare de Pougny, juste avant la frontière, expliqua Cohn-Lévy.
– Vous êtes sûr de vos gars, Frédéric ? demanda l’ancien ministre de la Culture.
– Le Suisse est fiable, mon cher Fred, surtout lorsqu’il s’agit d’argent. Mon collègue Bernard Bosson, maire d’Annecy, entretient des relations d’affaires assez intenses avec un membre du Parti libéral genevois, qui a dépêché deux détectives privés pour nous ouvrir les portes des frontières et coffres helvétiques.
– Bosson ? Le Parti libéral genevois ? Mais c’est que de la chienlit de droite, gémit le malheureux communiste Le Fors, entre deux éructations parfumées à l’ail.
– L’action que nous conduisons présentement requiert des compétences et des relations dont nos partis de travailleurs ne disposent pas ou peu, lui répondit Cohn-Lévy en se retournant. Cela viendra avec l’exercice du pouvoir, si nous le récupérons un jour. Oublions passagèrement nos convictions et soyons pragmatiques. Mon Dieu, Anicet, vous fouettez !
* * *
Mecarillo et Rössli attendaient en bordure de la voie de chemin de fer, face à l’une de ces innombrables petites gares de province, dont la porte principale passablement usée était surmontée d’un panneau bleu délavé « Gare SNCF de Pougny – Chancy ».
– Brissago m’a demandé de nous occuper de cette affaire, continua d’expliquer Mecarillo. Nous devons conduire ces messieurs jusqu’à une banque privée de Genève, j’entends.
– C’est vraiment le boulot d’une armée secrète ? demanda l’innocent Cuendet.
– Oui, Jean-Simon nous fait passer pour des détectives privés et sous cette couverture, nous devons constituer un dossier pour faire pression sur des personnalités politiques françaises de gauche, en cas de besoin. N’oublions pas que le Conseil fédéral se méfie du gouvernement français, même s’il semble être revenu un peu à la raison avec Jacques Chirac comme Premier ministre. Ça change tellement vite qu’on ne sait plus si la vraie menace vient de l’est, de l’ouest, du nord ou du sud, voire de l’intérieur. Le principe est de se méfier de tous.
Une magnifique Peugeot 604 vert métallisé, immatriculée dans le 92, planta sur les freins à mi-chemin entre la voiture des Suisses et la gare. Deux élégants personnages en descendirent, l’un en col roulé et costume noirs parfaitement coupés, l’autre en complet de lin clair tout aussi bien ajusté. Leurs sourires éclatants dans des visages bronzés contrastaient avec la mine blafarde et luisante d’un troisième larron, dans un vieux costume mal taillé, qui s’extirpa difficilement de l’arrière du véhicule, pourtant spacieux, et se vissa fissa une Gitane bleue au coin de la bouche.
Après s’être approché, Costume de lin prit la parole.
– Pourriez-vous nous faire admirer les rives du lac de Genève, messieurs ?
– Le Léman, vous voulez dire, répliqua Mecarillo, l’air entendu. Suivez-nous, je vous prie !
Grâce à cette habile entrée en matière, convenue au préalable par Jean-Simon Eglou – nom de code Brissago – et son contact français, la certitude d’être en présence des bonnes personnes fut acquise de part et d’autre. Il était prévu de rejoindre la Suisse par le pont puis la douane de Chancy, passage peu fréquenté entre les deux pays. Hélas, les douanes françaises, sans doute échaudées par les fréquentes évasions de capitaux de ces dernières années, avaient décidé de dépêcher des renforts aléatoires sur plusieurs points de passage avec la Suisse. Et ce jour-là, c’était tombé sur Pougny-Chancy. Les plaques vaudoises valurent un souverain dédain à la Golf des agents helvétiques. En revanche, la berline cossue provenant d’un département de banlieue parisienne plutôt aisé fut l’objet de toutes les attentions. Précautionneux, les trois politiciens avaient pris soin de se munir de faux papiers fort bien réalisés par une antenne de la DST. Mais cela ne suffit pas aux gabelous mobiles qui ouvrirent le coffre, se penchèrent sous le véhicule, tapotant les ailes, allant jusqu’à scruter l’intérieur du capot moteur. À quelques mètres de là, Mecarillo avait rangé la voiture juste avant l’entrée du pont de Chancy, et scrutait le rétroviseur avec inquiétude.
Le coffre de la Peugeot était équipé d’un faux plancher, dissimulé sous une moquette, qu’un des douaniers s’appliquait à soulever. Au moment où il semblait y parvenir, Anicet Le Fors ouvrit vivement la portière arrière et déballa sur les bottes parfaitement cirées du caporal-chef Bouvreau l’ensemble du menu ingurgité à Mâcon, à la nuance près qu’il le fit dans un ordre inverse. Vint d’abord le marc de Bourgogne, suivi de la glace vanille cassis de Dijon. Il était moins aisé de faire la différence entre le plateau de fromage, époisses, brillat, chaource, l’andouillette de Troyes à la moutarde et les escargots. Un gastronome avisé aurait peut-être encore identifié un filet de truite à l’oseille, mais sans garantie, d’autant que le tout était largement noyé dans un jus rosâtre, fruit de l’assemblage du chardonnay et du pinot noir rehaussé d’une note de Kir royal.
– Putain de merde, mes rangers, s’exclama le douanier Bouvreau. Bon, remballez-moi votre ivrogne et tirez-vous !
Les trois messieurs ne se firent pas prier et la 604, précédée par la voiture des deux Suisses soulagés, traversa le pont, franchissant le Rhône et du même coup la frontière.
* * *
Les trois Français étaient descendus à l’hôtel Président Wilson où Rössli les avait conduits la veille. Rendez-vous était convenu à 9 h dans le hall, pour se rendre à la banque Lafarine, futur dépositaire du contenu de la 604. Vers 9 h 30, Fred Lang et Anicet Le Fors sortirent de l’ascenseur.
– Cohn-Lévy ne sera apparemment pas des nôtres ce matin, annonça Lang. Il a visité cette nuit le quartier situé derrière l’hôtel et je crois qu’il s’y est un peu attardé. Nous avons sa procuration et il nous rejoindra au besoin.
Le Fors avait grise mine et semblait peu à l’aise dans l’univers feutré du palace. Il enchaînait les Gitanes et traînait les pieds, tandis que l’équipe franco-suisse rejoignait la Peugeot pour filer en direction de l’Île où se trouvait la très discrète banque privée Lafarine. Cette vénérable maison était établie à Genève depuis 1792, époque où les fondateurs visionnaires avaient flairé l’intérêt d’accueillir les fortunes aristocratiques effarouchées par la première d’une longue série de révolutions.
Bénédict-Casimir Lafarine, qui présidait à la destinée de l’établissement, procéda à un accueil sobre et un brin solennel, dans une pièce austère, au parquet grinçant et aux plafonds dont la hauteur tutoyait les proches sommets alpins. Aux murs se succédaient des portraits de réformateurs et de notables sévères et dignes.
– Soyez les bienvenus à Genève, messieurs, minauda le grand patron. Vous pouvez le constater, notre établissement est fondamentalement protestant dans ses valeurs morales ; en revanche, nous faisons preuve de beaucoup d’ouverture pour les financières. Nombre de vos compatriotes, bien que très catholiques, ont foi en nous, depuis des décennies. Dans les années 1930, mon père Aimé-Juste Lafarine reçut également, avec beaucoup de bienveillance, des biens provenant de fidèles de la religion du Livre qui continuent à nous faire confiance. J’en veux pour preuve qu’ils n’ont effectué aucun retrait depuis fort longtemps.
– Nous souhaiterions faire un dépôt groupé d’une somme assez conséquente qui se trouve actuellement dans un véhicule stationné devant votre établissement, expliqua Fred Lang.
– Nous allons mettre tout cela à l’abri, reprit le banquier. La banque dispose d’un parking souterrain avec guichet de dépôt et quai de déchargement. Nous effectuons en effet régulièrement ce type de transaction. Mais en attendant, vous prendrez bien quelques rafraîchissements.
En bon huguenot et encore meilleur comptable, Lafarine était traditionnellement mesuré sur la générosité avec les plaisirs de la bouche. Il flaira néanmoins dans ces clients français un potentiel filon exploitable sur le long terme. Il fit donc monter de la cave une belle bouteille de condrieu et apporter des canapés de l’Auberge du Lion d’or. Tout cela serait imputé sur le compte marketing et publicité.
À la vue de tant de délicatesses, Le Fors reprit du poil de la bête et il fallut vite remonter une seconde bouteille. Craignant qu’une troisième ne soit nécessaire, le banquier mit subrepticement fin à l’agape matinale.
– Messieurs, le guichet va bientôt fermer et les horaires sont très contrôlés, question de sécurité.
Ils quittèrent, pour certains à regret, les espaces feutrés de la banque. Dehors, l’éclatante blancheur du joyau des Alpes de Savoie, se détachant entre les immeubles de l’Île et ceux de la rue du Rhône, dans la douce lumière de fin d’été, ne suscita guère d’émoi dans le cœur des Français, pourtant prompts à la glorification de leur patrimoine naturel, d’autant plus lorsqu’ils sont à l’étranger. Toute leur attention était captée par leur voiture-coffre-fort ou plutôt par son absence.
– Vingt dieux, on nous a chouravé la chignole, s’écria Le Fors.
La place où l’opulente berline stationnait auparavant était en effet désespérément vide et helvétiquement propre.
– C’est incroyable, renchérit Lang. Même à Sarcelles, il leur faut plus de temps pour tirer une caisse. Mais dans quel pays sommes-nous ? Et vous, les deux privés : on vous paie pourquoi ? C’était à vous de surveiller la voiture au lieu de venir vous goinfrer avec nous !
Les deux faux privés étaient surpris et dépités par la tournure des événements. Jamais il ne leur serait venu à l’esprit qu’un vol aussi audacieux puisse se produire en pleine journée au cœur de Genève. Si l’objet du délit disparaissait, ils allaient singulièrement manquer de matière pour monter leur dossier de pression.
Lafarine semblait également très embarrassé, à la fois par le préjudice porté à la réputation de la place financière genevoise et par la perspective de voir s’échapper une potentielle et fructueuse masse sous gestion.
– C’est à peine croyable. C’est bien la première fois que cela se produit devant ma banque. Êtes-vous certains d’avoir garé votre véhicule à cet endroit ?
– Sûr et certain, répondit Fred Lang. C’est les deux incapables qui nous ont conduits jusqu’ici.
– On pourrait peut-être signaler le vol à la police, suggéra Mecarillo, tentant de rattraper le coup.
– Surtout pas ! s’écrièrent en chœur les anciens ministres et le banquier.
Alors que la situation semblait tendre vers le désespoir, la 604 jaillit de la rue de la Tour-de-l’Île, à l’endroit où elle enjambe un bras du Rhône, pour venir se planter devant le groupe, dans un crissement de pneus et un magnificat de klaxon. Au volant, Frédéric Cohn-Lévy. À ses côtés, une blonde charnue. Sur l’autoradio poussé à fond, Les Démons de minuit.
– Cette jeune Suissesse apprécie les belles mécaniques, dit-il en jouant avec les boucles blondes de la permanente qui se tortillait à sa droite. Comme j’avais le double des clés, je me suis permis de lui donner un rapide aperçu du piston-cylindre à la française, avec promesse d’entrer tantôt davantage dans les finesses.
– Vous êtes inconscient, Cohn-Lévy, le foudroya Le Fors. Dans cette caisse, il y a le pognon de Fiterman, Mauroy, Delors et…
– Du calme, Anicet, du calme. On vous entend jusqu’à Évian, intervint Fred Lang.
– Messieurs, messieurs, nous avons perdu beaucoup de temps, coupa Bénédict-Casimir Lafarine. Comme je vous l’ai notifié, les horaires d’accès au guichet de réception des fonds sont très stricts. Ils sont désormais fermés et même moi, je ne peux pas les faire ouvrir.
– Mais qu’à cela ne tienne ! s’exclama Cohn-Lévy, chaussant des lunettes à soleil à montures vertes et verres miroir. Le temps est magnifique, les Genevoises sont douces et le pays est plus sûr que l’Hôtel de Toulouse.
Il remit la radio au maximum. « Chacun fait, fait, fait c’qui lui plaît, plaît, plaît », chantait Chagrin d’amour.
– On se retrouve ce soir à 22 heures à la Déesse Kha, rue de Berne dans le quartier des Pâquis. C’est très bath, vous verrez. En attendant, j’emmène mademoiselle en balade. Rentrez donc à pied par les quais, une délicieuse expérience à cette heure !
Et le sol immaculé du quai de l’Île se trouva marqué sur une vingtaine de mètres par la gomme des Michelin arrière de la berline.
* * *
La vue de la Peugeot, garée sur un passage piéton rue de Berne, était plutôt rassurante. Cohn-Lévy était au rendez-vous.
La Déesse Kha est un club select du quartier des Pâquis, réservé à une clientèle de notables genevois et d’étrangers attachés aux institutions internationales ou de passage pour affaires ou agrément. Cohn-Lévy avait pris soin de laisser à l’hôtel des cartons d’invitation, obtenus lors de son exploration de la veille, qu’un chasseur au sourire entendu remit au reste de la troupe. Ces sésames permirent d’accéder sans autres à l’antichambre du club qui n’était pas sans évoquer un vestiaire de piscine publique. Mecarillo avait délégué à Rössli la tâche d’accompagner les Français. Il conservait un souvenir douloureux d’une précédente mission dans le quartier chaud de Lausanne et soupçonnait que ce genre de lieu n’était pas fréquentable pour un agent de son rang et de sa moralité. Méfiance justifiée, car dès leur arrivée dans le club, au grand étonnement du plus jeune des agents de la P-26, ils se mirent tous tout nus sous les encouragements de Lang qui semblait beaucoup apprécier la mise en valeur de son corps au bronzage impeccable et intégral. Le flasque Le Fors se soumit également à l’exercice, avec un entrain très mesuré, se retrouvant rapidement vêtu d’une simple Gitane.
À la sortie du pseudo-vestiaire, de jeunes Asiatiques, au sexe pas toujours bien défini, les prirent en main. Ils et elles avaient remarqué que les nouveaux arrivants en étaient sans doute à leur première visite et proposèrent de leur faire découvrir les lieux. Les salles de massage succédaient aux bars et pistes de danse, le tout dans une douce lumière tamisée et une musique orientale sirupeuse. Chaque salle avait un nom évocateur : « Ça lève au Salève », « Fais coucou à ma Coulou », « Le plein Palais ». Dans la salle « J’aime, vas-y ! », ils retrouvèrent Cohn-Lévy recouvert de corps de femmes. Écartant quelques membres, il les apostropha, plein de bonne humeur.
– Alors, les mecs, on s’amuse ? C’est épatant, cet endroit. Vous avez vu, il y a même le banquier qui est là !
Effectivement, contre toute attente, Bénédict-Casimir Lafarine cheminait entre les corps enlacés. Il avait enfreint le code vestimentaire minimaliste en revêtant une espèce de cape noire et semblait se plaire à punir, à grands coups de verge, les pécheurs et pécheresses qui en redemandaient.
Anicet Le Fors avait choisi de se réfugier au bar. L’air maussade, le cul nu et mou posé sur un tabouret haut, il approfondissait ses connaissances du gamay de Genève. Un peu embarrassé par le cœur des activités du club, Rössli le rejoignit et commanda un Saconnex sec, apéritif proche du Cynar mais à base de cardon. Désormais habitués au fait qu’ils étaient tous deux complètement à poil, ils engagèrent sans complexe la conversation.
– Alors comme ça, on fait dans la police privée ? entama Le Fors.
– Oui, oui. Il faut bien s’occuper, répondit Rössli, aussi évasif que possible.
– Vous devez avoir l’habitude de ce genre d’endroit bizarre, avec les filatures de maris volages.
– Ça nous arrive, mais pas plus que ça.
Rössli constata qu’il n’avait qu’une idée très vague du quotidien des détectives privés, d’où sa difficulté à développer des réponses un brin élaborées. La conversation connut ainsi de longs moments de pause, meublés par la musique sirupeuse, le tintement des verres et toute une gamme de râles.
– Ben moi, j’aime pas trop ce genre d’endroit. C’est d’ailleurs la première fois que j’y viens. Il y en a plein à Paris, dans le Neuvième. Mais ça me dit pas trop.
– Vous êtes marié, monsieur Le Fors ?
– Oui, mais le problème n’est pas là. Je suis français, nous avons une longue tradition d’infidélité à perpétuer. Surtout dans les milieux de pouvoir. Non, c’est le style qui me dérange. Je suis plutôt pour la drague sur les rives de la Marne ou alors carrément la rue Saint-Denis si on est pressé. Et pis c’est tout ce pognon qui m’écœure.
– Côté pognon, vous êtes pas en reste avec la 604 !
– Justement, ça me travaille. Je suis un gars du peuple, moi. Un communiste. Bon, j’ai ramassé un peu de fric quand j’étais au gouvernement, mais j’ai presque tout redonné au parti. C’est les socio-traîtres le problème. Le fric, il est à eux.
– Mais alors, pourquoi êtes-vous venu ?
– À cause du déjeuner à Mâcon et aussi pour vos filets de perches que j’ai pas encore dégustés d’ailleurs. Et il faut bien s’occuper, maintenant que je suis au chômedu, alors un petit voyage en Suisse, pourquoi pas.
– Quittez le bar, mes amis, interrompit Fred Lang qui venait de surgir. Venez donc nous rejoindre. Permettez-moi de vous présenter celui que l’on nomme le « Roi David ».
Au côté de Fred Lang, se trouvait un tout jeune homme, au corps d’adolescent abondamment huilé qui semblait ne pas déplaire du tout à l’ancien ministre.
– C’est un jeune stagiaire journaliste très prometteur. Je lui ai promis de le pistonner.
– Pardonnez-moi, mon cher Fred, mais je m’appelle Darius, pas David, répondit le jeune homme.
– Mais où avais-je la tête, s’exclama Lang, de plus en plus fier de ses allusions grivoises. Allez, mon petit Damien, allons affiner votre plume.
Cette mission très particulière se poursuivit jusqu’à l’aurore. Le Fors s’était assoupi sur le bar. Rössli louvoyait dans un état semi-comateux qui ne l’empêcha pas d’apercevoir brièvement Lafarine, Lang et Cohn-Lévy la tête penchée sur un miroir neigeux, des billets de cinq cents francs roulés dans les narines. Pleins d’énergie, ils se levèrent comme un seul homme.
– Debout, les mauviettes, tonitrua Cohn-Lévy. On se rhabille et on va déposer l’oseille chez le père fouettard, histoire d’aller se pieuter.
Et c’est dans le petit matin genevois que ces beaux messieurs plus ou moins éveillés regagnèrent la 604, au pare-brise décoré par quelques amendes d’ordre. Dans la circulation encore clairsemée du matin, Fred Lang les propulsa en quelques minutes sur l’Île.
* * *
Avant de quitter la Déesse, Rössli en avait profité pour appeler Mecarillo depuis la cabine téléphonique du club et lui indiquer que le dépôt de l’argent allait se faire sous peu à la banque Lafarine. Lorsqu’ils arrivèrent, il était déjà sur place, s’extrayant de la Golf de service.
– La soirée ou plutôt la nuit fut agréable, messieurs ?
– Fantastique. Sous des airs sévères, votre bonne ville dissimule des trésors de volupté, s’enthousiasma Lang.
– Chers clients, le guichet vient d’ouvrir, intervint Lafarine qui, en un temps record, avait revêtu un costume gris encore plus strict que la pierre des Réformateurs du parc des Bastions.
– Vous, le privé, vous allez conduire la voiture dans le parking de la banque, ordonna Cohn-Lévy à Mecarillo, en lui lançant le trousseau de clés de la 604.
À cet instant même, vif comme l’éclair malgré une nuit sans sommeil mais avec gamay, Le Fors fit barrage de sa main, tel Noah en reprise de volée de Wilander, provoquant la chute du trousseau sur la chaussée. Il le ramassa et, dans un roulé-boulé peu élégant mais globalement efficace, se retrouva à côté de la berline.
– À quoi vous jouez, Le Fors ? demanda Lang.
– Cette bagnole et son contenu appartiennent aux travailleurs ! Je vais la leur rendre !
– Mais arrêtez vos conneries, reprit Cohn-Lévy. C’est fini. On a essayé de réaliser le socialisme en France, ça n’a pas marché. Ces cons ont élu Chirac, tant pis pour eux. Nous, on ramasse ce qui nous est dû. On a quand même vachement bossé. Les deux privés là, coincez-moi ce taré et allez le rafraîchir dans le lac !
Alors que Lafarine s’était dissimulé derrière une colonne dorique de sa banque, afin d’éviter d’éventuels mauvais coups ou d’être vu associé à un pugilat, exprimant ainsi une nouvelle fois cette vertu de courage propre à sa corporation, Rössli et Mecarillo s’approchèrent de Le Fors. Celui-ci, rompu au combat rapproché au cours des multiples manifs où il avait eu l’occasion de se frotter aux CRS, parvint à repousser leurs assauts, à coups de poing, de genoux et de pieds. Puis il bondit dans la 604 et démarra encore plus nerveusement que Cohn-Lévy l’avait fait la veille.
Malgré un crochet ramassé à la mâchoire et l’incongruité de la situation, Rössli réagit en véritable agent spécial, se précipitant vers Mecarillo pour le relever et lui faucher les clés de la Golf, dont il prit le volant, Cohn-Lévy à sa droite, Mecarillo et Fred Lang coincés à l’arrière. Ils eurent juste le temps d’entrevoir la 604 négociant le virage quai des Bergues – rue Winkelried.
Le Fors devait être un intuitif, car ses tours et détours n’avaient apparemment rien de planifié. La maniabilité de la légère Golf lui donnait un avantage sur la lourde Peugeot, favorisant le maintien du contact visuel, dans les petites rues et les boulevards, jusqu’au quartier des Nations. Sur la rue de la Paix, Rössli était à fond de troisième, parvenant difficilement à maintenir un écart aussi réduit que possible. Le problème s’amplifia sur la route de Lausanne, puis l’autoroute que Le Fors était parvenu à rejoindre. Il fallait se l’avouer, le modeste moulin de la voiture de service des Suisses ne faisait pas le poids face aux six cylindres en V. Pied au plancher, le compteur bloqué à 160, les chasseurs virent leur proie s’éloigner.
– Le problème avec les communistes, déclara Cohn-Lévy, c’est le même qu’avec les cathos : les corps intermédiaires. Le sommet de la pyramide ne posera jamais de problème. Ils se servent largement dans les caisses, arrosent leurs petits copains, font leurs combines en vase clos et tout roule. Par contre, les seconds couteaux, il leur reste toujours des reliefs d’idéalisme. Contrairement à leurs chefs, ils ont lu et relu la Bible ou le Capital qui leur reviennent toujours à l’esprit. Qu’en pensez-vous, Lang ?
– M’en fout. Ce que je sais, c’est qu’il est en train de nous semer avec mon blé. Je constate que la vélocité des voitures suisses est à l’image de celle de leur peuple.
– Allemande, répondit froidement Mecarillo.
– Plaît-il ? demanda Lang.
– C’est une voiture allemande, pas suisse.
– Ouais, ben c’est pas mieux. Elle se traîne quand même.
Par chance, la circulation était passablement chargée à cette heure. À cela s’ajoutait la conscience du bon droit du conducteur helvétique de rouler à 130 compteur exactement, sur la voie de gauche. Les deux véhicules étaient donc contraints de louvoyer de part et d’autre de la route. Arrivé à hauteur de la jonction de Nyon, le fourbe Le Fors donna un brusque coup de volant à droite et quitta l’autoroute. Son poursuivant planta sur les freins et vira à sa suite, provoquant une réaction en chaîne parmi les véhicules qui suivaient et se télescopèrent façon domino.
La chasse n’en était pas pour autant terminée. Fonçant direction Nyon à une vitesse supérieure à celle de l’autoroute, le naturel survireur du paquebot Peugeot, renforcé par le lest de son précieux chargement, s’exprima pleinement dans un dérapage du train arrière, le propulsant de plein fouet dans un minibus venu en sens inverse. Résultat des courses : la Peugeot percutée par le véhicule d’en face, plantée dans le champ de blé bordant la route. De l’autre côté, le bus noir sur lequel figurait en lettres blanches « Indochine on tour » également dans les herbages, le moteur fumant. Un type en slip blanc, T-shirt Taxi Girl et coupe en pétard en descendit par la porte latérale, visiblement sorti du lit par le choc ou une méchante gueule de bois ou par les deux. Une Citroën LN estampillée « Paléo Folk Festival » se rangea à proximité du bus dans un crissement de gomme. Un barbu en chemise de bûcheron en jaillit, visiblement très agité par la tournure des événements. Rössli choisit l’option de stopper la Golf quelques mètres plus haut, imité par les automobilistes arrivant progressivement sur les lieux.
– Approchons-nous en douce, suggéra Cohn-Lévy.
Mecarillo et Lang, dégoulinant de sueur aigre après la folle poursuite, se montrèrent très favorables à la proposition, trop heureux de pouvoir s’extraire de la cage exiguë et surchauffée de la Golf.
– Je suis vraiment désolé, Nicolas, c’est vraiment pas de chance. En principe, les gens sont prudents sur la route par chez nous ! expliquait le gars en chemise à carreaux à celui en slip sorti du bus, qui ne semblait pas avoir émergé de ses brumes.
– On pourra jamais sortir la caisse sans se faire remarquer, chuchota Lang.
– Je doute en effet que cela soit réalisable, répondit Cohn-Lévy. D’autant plus que la police ne devrait pas tarder à arriver.
Un bruit de sirène s’amplifiant lui donna raison, bientôt couvert par les cris du barbu pseudo-bûcheron : « Mais c’est ma bagnole ! » Le Fors, qui n’avait pas donné signe de vie suite à l’impact, s’enfuyait en effet au volant de la voiture du festival, slalomant entre les badauds, le pied crispé sur l’accélérateur et la main sur le klaxon.
– Il me faudrait des bénévoles pour sortir le bus d’Indochine de ce champ ! reprit le barbu toujours très agité. Allez, un beau geste, c’est pour la culture ! Et ça m’arrangerait si quelqu’un pouvait me redescendre ensuite à Colovray, il aura droit à un cervelas et des bons boissons !
Alors que le petit homme démontrait de brillantes qualités d’organisateur, attentif à la dépense, deux patrouilles de gendarmerie s’approchaient, pour le moins entravées dans leur progression par les véhicules accumulés de part et d’autre de l’accident. Conscients de la confusion provoquée dans une bonne partie de l’extrême ouest de la Suisse et, à différents titres, de leur statut peu avouable à des policiers, Lang, Cohn-Lévy, Mecarillo et Rössli optèrent pour un retrait rapide.
* * *
Chargée sur la remorque d’un dépanneur et sous bonne escorte policière, la Peugeot fut amenée à la fourrière cantonale de Lausanne. Les différents protagonistes ayant gravité autour du précieux véhicule s’évertuèrent, chacun à leur manière, à le récupérer et le remettre dans le circuit duquel il n’aurait jamais dû sortir.
Les renseignements suisses, comme à l’habitude largement pilotés par les Américains et les Britanniques, mirent tout en œuvre pour faire aboutir leur dossier sur l’évasion fiscale des élites de gauche françaises. Malgré l’accès récent de Jacques Chirac aux fonctions de Premier ministre, les commandes de la force de frappe nucléaire française restaient entre les mains d’un homme qui avait flirté avec le communisme et dont la loyauté aux valeurs occidentales, telles que les concevaient les Anglo-Saxons en tout cas, restait discutable. D’autre part, toujours très actif dans la diplomatie d’affaires, le gouvernement helvétique avait à cœur de favoriser l’approvisionnement des banques du pays en capitaux, quelle que soit leur origine. Berne fit ainsi diplomatiquement mais fermement pression sur la Gendarmerie vaudoise afin que la voiture soit restituée à ses propriétaires, espérant qu’ils se relancent dans l’aventure transfrontalière. Hélas, malgré toute la bonne volonté des enquêteurs vaudois qui allèrent jusqu’à faire des heures supplémentaires, l’enquête s’enlisa. Le véhicule était au nom d’un dénommé Jean-Philippe Smet à la Garenne-Colombes, qui ne donna jamais suite aux sollicitations malgré de nombreuses relances. Ne se laissant pas influencer par les sourdes menaces fédérales, formulées dans un allemand qu’il comprenait d’ailleurs assez mal, le commandant de la Gendarmerie décida finalement de classer l’affaire.
Côté français, on ne désespérait pas non plus de récupérer le magot. La cohabitation ne facilitait toutefois pas les choses. Les services de renseignements intérieurs et extérieurs, toujours enclins aux coups tordus, redoublaient de fourberie mutuelle. Il était donc exclu de recourir à leurs services. La Présidence de la République ne put se fier qu’à elle-même et s’appuya largement sur son statut de plus haute autorité du pays pour exploiter la voie diplomatique. Malheureusement, les jeunes énarques en charge de rédiger les courriers officiels ne parvenaient pas à comprendre qu’un pays parlant français, avec le franc comme monnaie, puisse avoir des institutions politiques différentes de celles de la France. Ainsi, un message officiel du Président de la République française au Président de la République suisse, adressé au Palais présidentiel sis à Genève, capitale de la Suisse, resta étonnamment sans réponse. Des demandes d’entraide judiciaire à la formulation alambiquée se heurtèrent également au regard perçant des justices fédérales et cantonales et aboutirent, après des mois de procédure, de renvois et de circonvolutions, à des refus d’entrée en matière.
La belle Peugeot quant à elle perdait chaque jour un peu plus de son lustre. Le choc de l’accident avait laissé la pluie pénétrer à l’intérieur. La pourriture attaquait le cuir, qui de beige clair virait au brun merdeux. Le tableau de bord se craquelait. Des champignons poussaient sur la moquette et la rouille progressait impitoyablement. Le préposé à la fourrière appréciait l’ordre et la propreté et décida, un beau matin, d’appliquer le règlement en ordonnant la destruction du véhicule. La grosse presse hydraulique de l’entreprise de démolition Thévenaz-Leduc ne fit qu’une bouchée du véhicule amiral et de son précieux contenu, écrasant simultanément les perspectives de sécurité financière des élites de la gauche française et les desseins machiavéliques des services secrets occidentaux.
Le jour même de la course-poursuite, Lang avait pris un billet d’avion pour rentrer à Paris. Brodant comme il savait si bien le faire, l’ancien ministre de la Culture parvint à rejeter l’ensemble de la responsabilité de cet échec sur les épaules des détectives privés suisses.
La semaine qui suivit, le secrétariat du Paléo Folk Festival reçut un appel de l’Auberge de Vonnas, l’informant de la présence depuis quelques jours d’un véhicule garé sur son parking, portant le nom et le numéro de téléphone du Paléo. Il semblerait qu’avant de quitter la 604, Le Fors avait eu le temps de procéder à un prélèvement qu’il assécha bien vite à la table de Georges Blanc.
Quant à Cohn-Lévy, il ne quitta Genève que le lendemain de l’accident, après une nuit passée au Sofitel.
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