Créé le: 25.10.2026
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Résistance poussive – Chroniques de la P-26, 1985-1986
Zéro risque, probabilités nulles
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Avril 1986
La métamorphose de Jean-Simon Eglou, alias Brissago, était surnaturelle. Lorsqu’au début avril, à peine revenu d’Angleterre, il avait briefé Claude-Alain Cuendet – nom de code Rössli – sur une mission qu’ils auraient à accomplir ensemble, il était sanglé dans son costard de libéral genevois, rasage parfait comme peaufiné au papier de verre ultrafin, cheveux tirés en arrière et impeccablement peignés, cravate ajustée au poil, avec un nœud ni trop gros ni trop petit, le tout arrosé d’une onction virile d’eau de toilette Alain Delon. À des années-lumière du type qui venait de débarquer dans le campement des antinucléaires : barbe et moustache mal définies, cheveu graisseux et pendouillant, petites lunettes mi-Trotski mi-Lennon. La cravate avait cédé le pas à une bénarès rose lavasse, le veston business à une veste de GI coupée aux épaules, le pantalon à pli à un improbable jeans. Hormis l’anachronisme de la tenue – il avait dû bloquer sur Woodstock – le beau-fils parfait était désormais vilain petit canard à puces, que même maman Eglou n’aurait pas reconnu.
Ils se trouvaient sur la rive allemande du Rhin, juste en face du site de la future centrale nucléaire de Kaiseraugst. Quelques tentes et baraques en bois servaient de poste d’observation et de surveillance, à l’abri juridique et physique des autorités et forces de l’ordre helvétiques. Une sorte de palissade entourait ce camp retranché romain de la fin du XXe siècle. Elle était composée d’éléments de récupération ou de chapardage : panneaux publicitaires, bâches de camion et même la moitié d’une remorque, découpée dans le sens de la longueur et encore équipée de sa roue gauche. Ce rempart de fortune était recouvert d’images et de slogans publicitaires défraîchis : « Couscous Garbit, c’est bon comme là-bas ! », « Grundig Video », « HB, erleben und geniessen », qui ne semblaient pas particulièrement heurter les ennemis du capitalisme qui l’avaient érigé.
– Une opération d’infiltration, mon bon Claude-Alain ! avait expliqué Jean-Simon. Le mouvement antinucléaire suisse prend de l’ampleur en s’acharnant entre autres sur le chantier de Kaiseraugst et, selon la Police fédérale, il y aurait volonté de renforcer la fronde antiatomique en Suisse romande.
– Pourquoi la Bupo s’adresse à nous ?
– Ils sont à peine une demi-douzaine, ont tous plus de cinquante ans et préfèrent les bureaux bernois au terrain et à ses dangers, encore plus pantouflards que leurs cousins du SRS. De plus, ils ont besoin de Genevois pure souche pour que l’infiltration soit crédible.
– Mais je suis vaudois, moi.
– Ça va aussi. Le tempérament placide et bonasse des Vaudois est peu coutumier des soulèvements mais la maîtrise du français, bien qu’approximative dans ton cas, reste l’élément essentiel d’authenticité dans cette mission. On m’a par ailleurs parlé d’un émissaire des anarchistes de Lôzane bouge qui aurait rejoint ce campement de Romanos et qu’il va falloir surveiller de près. Je compte sur toi pour l’approcher.
À coups d’agents infiltrés et de fuites savamment orchestrées, la Police fédérale avait réussi à faire passer les deux agents de la P-26 pour des membres de ContrAtom, une association genevoise antinucléaire fondée très récemment. Ils avaient aussi bénéficié de la multiplication des groupuscules et organisations secrètes qui pullulaient de toutes parts, rendant le décodage des intentions des uns et des autres aussi ardu pour l’intérieur que pour l’extérieur de ceux-ci. Grâce à ce contexte brumeux comme la météo du moment et à une application soignée des directives de travestissement, les militants présents sur place accueillirent chaleureusement les deux hommes, sans manifester le moindre soupçon, se réjouissant d’être rejoints par des Romands.
De son côté, Rössli avait opté pour une couverture dans l’esprit du temps, dénichée dans les nouvelles boutiques de fringues lausannoises, en perfusion directe avec Camden Town. Sa paire de godillots bordeaux de dockers et son T-shirt Joy Division firent le meilleur effet sur Saskia Störi, une permanente du poste de surveillance, qui l’eut tout de suite à la bonne. Sympathie partagée et renforcée par le physique cordial de la jeune Zurichoise et sa propension à établir, progressivement et sans beaucoup de retenue, une intimité entre leurs deux personnes.
Le temps de ce mois d’avril était particulièrement maussade, la température fraîche et la pluie continue. Le Rhin haut et rapide roulait des flots brunâtres. La rive suisse, objet de toutes les attentions, disparaissait périodiquement dans des bancs de brouillard. Sous la tente principale aménagée par des activistes plus habiles dans l’action politique que dans la technique du bâtiment, on se réchauffait avec des braseros et surtout force bières badoises et cannabis libanais. À l’extérieur, la proximité directe du grand fleuve et les régimes d’averses successifs produisaient une atmosphère du type bain turc, la chaleur en moins. Ce coton froid qui limitait fortement la visibilité externe trouvait son pendant à l’intérieur, avec la fumée des feux et des différents dispositifs suçotés par les participants, contribuant à une opacité générale.
– Il est là, chuchota Jean-Simon à Rössli, à l’écart des autres participants.
– Qui ça « il » ?
– Le gugus de Lôzane bouge. À côté de Mathias, le grand Bourbine qui nous a reçus.
Le jeune gars en question avait une bonne frimousse, toute ronde, et devisait joyeusement dans un mélange de français et d’allemand scolaire.
– Il s’appelle Jean-Marc Richard, poursuivit Jean-Simon. C’est le mal incarné ! Je suis convaincu que c’est un agent de Moscou formé à l’agitprop. Il était très actif dans les émeutes à Lausanne et maintenant, il poursuit son sale boulot en sapant les bases énergétiques du pays.
– Il a l’air plutôt bonnard.
– C’est ça ! Regarde Staline, Mao, Pol Pot ! De bonnes bouilles et des millions de morts. Fais confiance à mon flair et à mes capacités d’analyste politique ! C’est le genre de type qui voue son existence à la haine et au chaos.
La soirée allait bon train. Des camarades alsaciens, allemands et suisses passaient régulièrement, l’occasion d’ouvrir de nouvelles bières et de rouler de nouveaux joints. Les deux infiltrés se sentaient bien intégrés dans la famille bigarrée des briseurs d’atomes. Saskia s’était encore rapprochée de Rössli. La forte teneur de l’atmosphère en THC favorisait la tendance naturelle du jeune agent de la P-26 à la rêverie. Le nez dans les cheveux et sur la peau du visage de sa nouvelle compagne, il s’imaginait comme transporté vers un marché d’été du sud de la France, dans la chaleur vibrante, se retrouvant parmi les stands des boulangers et des épiciers, avec parfois des détours vers ceux des fromagers et poissonniers, sans doute dus au séjour prolongé de la demoiselle dans ce campement peu équipé au niveau sanitaire.
Plus professionnel, Jean-Simon s’agaçait de la tournure aléatoire des échanges. Habitué aux ordres du jour parfaitement ordonnés, il devait suivre des conversations bondissant de la faillite imminente de l’État bourgeois à Stephan Eicher depuis qu’il avait quitté Grauzone, à l’inéluctable refroidissement climatique à venir prouvé par la météo du moment. Lui qui était venu pêcher des faits et des éléments à charge, il restait sur sa faim.
Vers minuit, l’ambiance joyeuse et fumeuse se figea avec l’arrivée d’un grand maigre au poil sombre. Il avait vraisemblablement le même conseiller vestimentaire que Jean-Simon : hippie, mais plus connoté Charles Manson que peace and love. On pouvait distinguer, dans le bref espace sans poil situé entre le haut de sa barbe noire et le bas de sa frange, des yeux enfoncés avec un regard intense et exalté.
Nos hôtes suisses alémaniques l’accueillirent avec un respect mêlé d’une certaine crainte. Des ciao Martino émergèrent d’un peu partout.
Le regard perçant du nouveau venu ne semblait pas être gêné par le smog régnant sous la tente. Tournant lentement la tête, il scruta chaque individu présent, s’attardant sur l’un ou l’autre pour une inspection complète de haut en bas et de gauche à droite. Abstraction faite des roulements du Rhin, des bourrasques de bise intermittentes et d’un radiocassette grésillant péniblement du Jesus and Mary Chain, auquel le grand hippie accorda un regard aussi noir que ses poils, aucune parole ne fut prononcée.
– Voilà nos camarades de Romandie, annonça prudemment Mathias, en désignant Jean-Marc Richard, Jean-Simon et Cuendet.
– Enfin on se bouge un peu de ce côté, répliqua l’hirsute Martino, dans un français à forte résonance italienne. Et comment se battent-ils pour la cause ?
Son regard inquisiteur passait tour à tour d’un Romand à l’autre, qui espéraient en leurs fors intérieurs respectifs qu’un autre allait prendre la parole en premier.
– Nous avons créé l’association ContrAtom et nous allons tout faire pour malmener la Conférence européenne sur le nucléaire prévue en juin à Genève, expliqua Jean-Simon, sur un ton se voulant factuel et tacticien.
– Vous avez prévu quoi comme actions ? demanda Martino.
– Distribution de tracts, manifestation en centre-ville et si ça ne suffit pas, on ira jusqu’à bloquer les accès à Palexpo, poursuivit Jean-Simon, pris par son rôle de composition et flairant un début d’action.
– Et c’est tout ? s’étonna Martino, agacé.
– Euh oui, pour l’instant. C’est déjà pas mal.
– Vous aurez sous la main tous les apôtres de l’énergie nucléaire, les propagandistes de la lèpre atomique ! Et vous allez vous limiter à bloquer deux, trois chemins de campagne et à distribuer des papillons ? Mais il faut les détruire avant qu’ils ne nous détruisent ! s’enflamma Martino. Nous avons fait sauter le pavillon d’information de Kaiseraugst, là juste en face ! Nous avons détruit des pylônes et des transformateurs dans les Grisons. Pour cela, on nous a jetés en prison. Nous avons soutenu la destruction du mât météo de la centrale de Gösgen. Et vous, tout ce que vous proposez, c’est des pancartes ! L’heure est à l’action directe et non plus aux slogans !
Exalté, Martino balaya la table d’un grand geste du revers de la main, expédiant bières et reliefs de nourriture jusque dans le Rhin, qui se chargerait bien de pousser tout cela en direction des Pays-Bas.
Silence emprunté, chacun regardait le bout de ses chaussures. Saskia, bien qu’anarchiste, restait néanmoins marquée par sa génétique de femelle alémanique. Elle entreprit de faire un peu d’ordre sous la tente. Un jeune Zaffaraya arrivé en fin d’après-midi semblait contrarié par le geste grandiose de Martino, qui l’avait interrompu alors qu’il parvenait enfin à achever le roulage d’un pétard d’une quinzaine de centimètres, dont le précieux contenu s’était répandu sur le sol herbeux.
C’est à ce moment que Jean-Marc Richard choisit de prendre la parole, soucieux peut-être de détendre l’atmosphère.
– Alors nous, du côté de Lausanne, on est en train d’ouvrir un super cabaret rock, expliqua-t-il avec un accent traînant qui ne cachait rien de ses origines.
Martino le regarda quelques instants, incrédule. Ses yeux semblaient s’être encore enfoncés dans leurs orbites. La lumière vacillante des lampes à gaz et des bougies lui donnait des airs de Raspoutine en tenue de Che Guevara.
– Un quoi ? demanda-t-il.
– Un cabaret, une salle de rock, poursuivit Richard avec entrain. Un vrai lieu alternatif, géré par les jeunes pour les jeunes, où ils peuvent se retrouver autour d’une passion commune. C’est bien, non ?
– Que vient foutre le rock’n’roll dans ce débat, alors que nous sommes en guerre contre les bataillons du grand capital nucléariste atomiseur de planète ? s’emporta Martino. Il n’est plus temps de chanter, il faut désormais tuer ou mourir !
– Mais les jeunes veulent des salles de concert, pas des champs de bataille, répondit le bon Lausannois.
– Et depuis quand on se préoccupe de ce que veut le peuple ? C’est à nous de le guider, de le conduire au combat, puis à la victoire.
Jean-Simon regardait Martino avec un intérêt un peu coupable. Même s’il désapprouvait son combat sur le fond, il ne pouvait s’empêcher d’en apprécier la forme, directe, efficace, sans détour.
Pour le plus grand plaisir de Rössli, Saskia avait délaissé ses tâches ménagères pour venir à nouveau se blottir contre lui, craignant apparemment une trop grande proximité avec l’imprévisible Martino. Le jeune agent eut ainsi l’occasion d’approfondir l’exploration des charmes d’une langue suisse alémanique trop souvent moquée. Rugueuse à la base, mais sachant aussi se faire tantôt douce, tantôt joueuse, tantôt chatouilleuse. Les atomes de la Zurichoise et du Vaudois étaient de plus en plus crochus. Se voulant rassurante, elle lui murmura à l’oreille qu’il n’avait pas à s’inquiéter des propos de Martino. Les activistes suisses allemands étaient disposés à former leurs cousins latins à la lutte. Une action spéciale contre la toute nouvelle centrale de Leibstadt était d’ailleurs prévue pour les prochaines semaines.
– Vous pourrez vous joindre à nous avec tes deux Jean. Ça vous permettra d’apprendre le métier, proposa-t-elle.
– Avec plaisir. Et qu’est-ce qu’on va faire ? interrogea Rössli.
– Tout n’est pas encore très clair. On pensait mettre le feu à la voiture du directeur, lancer des sachets de peinture rouge sang contre les murs ou dévisser des pylônes.
– Tu crois qu’il faut vraiment aller jusque-là ?
– Évidemment, expliqua-t-elle. Si nous n’agissons pas de manière forte, ils vont continuer à construire des centrales et un de ces jours, il y aura un accident avec des conséquences terribles. La terre, l’eau, l’air, tout sera contaminé. Il fera froid et nuit, un peu comme en Argovie un soir de décembre, mais durant toute l’année. On ne pourra plus se promener librement, se rencontrer, s’aimer !
Elle continua à défendre sa cause, avec des arguments qui ne manquaient pas de pertinence. Voilà qui n’arrangeait pas les affaires de Rössli. Il entretenait une relation tout à fait plaisante avec une fille qui venait de lui avouer qu’une action antinucléaire se préparait, l’écartelant ainsi entre son devoir d’agent infiltré et le désir de préserver ce délicieux rapprochement. Allongé dans un coin de la tente sur un matelas pneumatique, dans un nid douillet tissé par les bras de Saskia, la bière et le cannabis, il s’endormit paisiblement, malgré ce conflit intérieur.
Le lendemain se matérialisa par la main insistante de Jean-Simon sur son épaule. Faute d’alimentation, les braseros s’étaient éteints, laissant la place à une humidité glacée parfumée de relents de fumée froide. Les nappes de brumes risquaient des incursions de plus en plus audacieuses depuis l’extérieur.
– On y va ! Il faut partir, j’ai tout ce qu’il nous faut et ça va faire mal, crois-moi ! ordonna le Genevois.
Passablement embrumé, comme le temps qui ne s’arrangeait pas en ce dimanche 27 avril, Rössli récupéra quelques affaires et jeta un œil doucement nostalgique sur Saskia encore assoupie, tout comme les autres créatures déjà présentes la veille et quelques nouvelles sans doute débarquées en cours de nuit.
Le retour en Suisse romande fut long. Jean-Simon faisait tourner en boucle la cassette Brothers in Arms de Dire Straits, expliquant à quel point cet album était génial, parfaitement réalisé, subtile alchimie de technique et d’harmonie musicale. Cuendet, lui, le trouvait parfaitement ennuyeux, surtout en écoute répétée, avec en bruit de fond le moteur de la Peugeot et un mal de tête persistant.
Une fois passée la frontière suisse, Brissago décréta un arrêt au relais autoroutier de Pratteln, long vaisseau spatial jaune péteux, enjambant les deux voies d’autoroute. La vue de cet objet d’art discutable additionné à la guitare de Mark Knopfler renforça impitoyablement la migraine du malheureux Rössli, qui doutait que le café suisse allemand puisse lui être d’un grand secours. À l’intérieur de la soucoupe volante aux hublots globuleux, ils tombèrent presque nez à nez avec Martino attablé devant une Ovo chaude, en train de faire le jeu des sept différences de l’édition dominicale de la Basler Zeitung. Entièrement absorbé par son défi, un pouce dans une narine, une main farfouillant dans sa tignasse, l’ombrageux militant ne prêta aucune attention aux deux agents sous couverture qui allèrent se positionner dans un coin opposé du restoroute.
Rössli avait vu juste. Le café servi dans ce qui ressemblait beaucoup à un verre à dents ne lui procura que nausée et nostalgie de sa jolie militante de la veille. Beaucoup plus vif et s’estimant à l’abri d’oreilles indiscrètes, Brissago décida qu’il pouvait, en toute sécurité, faire une synthèse de l’opération, lui donnant à dessein une tonalité pédagogique.
– Contrairement à certains, je suis resté vigilant jusqu’à l’aurore, ironisa-t-il. Et j’ai de la matière ! Ce Martino est un dangereux écoterroriste. Il ne m’a rien caché de son sinistre parcours. Emprisonné au début des années quatre-vingt, puis évadé du pénitencier de Regensdorf dans de sanglantes conditions, il s’est réfugié en Italie, d’où il manipule quelques naïfs antinucléaires suisses.
– Naïf, naïf, n’empêche que si une de ces usines atomiques explose, on n’est pas bien, lui rétorqua Rössli, encore imprégné des leçons de Saskia.
– Ah non, tu vas pas t’y mettre ! La production nucléaire est la source d’énergie la plus sûre qui soit. À part quelques incidents anecdotiques comme à Harrisburg, il ne peut pas y avoir d’accident majeur. Ça résiste à tout : tremblements de terre, raz-de-marée. Même dans les pays de l’Est où rien ne marche, les centrales fonctionnent à plein régime. Zéro risque, probabilité nulle ! asséna Brissago, en tapant sur la table.
– Si tu le dis.
– Le risque, il est du côté des opposants et nous allons le combattre ! Et de ton côté, tu as obtenu quelque chose ?
Le souvenir ému de Saskia et de vieilles valeurs familiales proscrivant la délation l’emportèrent sur le devoir d’agent secret de Rössli.
– Rien de particulier. À part peut-être du côté de ce Richard, dit-il les yeux plongés dans le fond de son verre de café.
Soucieux de protéger l’activiste de son cœur, il tentait de reporter l’attention de son compagnon d’armes sur l’anarchiste vaudois, même s’il n’était pas du tout convaincu par le potentiel de nuisance de ce dernier.
– Tu as raison, approuva Eglou, il faut qu’on le tienne à l’œil cécolle. Je le mettrai aussi dans mon rapport. On va faire avorter son histoire de cabaret illico et pour de bon. Et on fera en sorte qu’il ferme sa gueule pour toujours ! Il ne faut rien négliger, Rössli, nos pires ennemis sont à l’intérieur, ne l’oublie jamais !
* * *
Dans la matinée du 28 avril, Eglou, rasé de frais, avait bouclé son rapport qu’il avait transmis, avec l’agréable sentiment du devoir accompli, à son supérieur de la P-26 et à son contact de Police fédérale.
Le retour et les compliments qu’il attendait ne vinrent pas comme espéré. À la mi-journée, l’Autorité suédoise de sûreté radiologique avait détecté un niveau de radioactivité anormal, dont la source semblait se situer à l’Est. En fin de journée, l’agence de presse soviétique Tass confirma un accident de gravité moyenne dans une centrale près de Kiev. Dans les semaines qui suivirent, l’attention des services de renseignement, du gouvernement et plus généralement de tous les Suisses fut entièrement concentrée sur le thème du nucléaire, mais pas comme Brissago l’imaginait.
Quant à Rössli, les événements de cette fin avril 1986 et les arguments de Saskia portés avec tant de persuasion l’amenèrent à douter quelque peu de l’infaillibilité du nucléaire et de l’aplomb de ses supérieurs.
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