A grove is not a brow

7

Juin 1986

Mandel avait choisi de regagner Lambeth à pied, un besoin d’air frais à cette heure de la journée où les taxis avancent au pas sur les quais de la Tamise. Durant toute sa carrière au service de la nation, il avait rêvé d’être reçu par un premier ministre, encore plus que par la Reine, car le PM représentait l’idéal de liberté et de démocratie auquel il avait voué sa vie, en luttant secrètement contre la menace venue du froid. Or, non pas UN mais UNE premier ministre l’avait reçu et lui avait passé une brossée métallique. Tout cela à cause d’une bande de Suisses dont l’incompétence l’avait conduit à se présenter, les yeux baissés et la mine contrite, devant la bien nommée Dame de Fer. Homme discipliné, il endossait le rôle peu enviable de fusible, sa hiérarchie, plus encline à recueillir les honneurs que les coups de bâton, ayant préféré se défiler.

En quittant le Westminster Bridge, face à l’Island Block, trapézoïdale et hideuse annexe du London County Hall, il méditait sur les peuples du Continent et constatait qu’il n’y en avait pas un pour rattraper l’autre. Les Soviétiques et leurs satellites étaient l’ennemi à abattre. Les Allemands l’avaient été deux fois au cours du siècle et le redeviendraient tôt ou tard si on ne les surveillait pas de près. Les Italiens n’étaient que de paresseux jouisseurs, dissimulant leurs turpitudes sous un vernis craquelé d’hypocrisie catholique. Le pompon revenait aux Français, cumul de tous les défauts qu’aucune vertu ne pouvait racheter. Et voilà que les Suisses, peuple sans océan, sans langue propre, sans colonie et sans guerre, dont il s’était peu préoccupé jusqu’à récemment, venaient confirmer l’affligeante médiocrité continentale. Ainsi ruminant, il atteignit le siège du Secret Intelligence Service, dans Century House, où tout avait débuté deux mois auparavant.

* * *

Peter Guillum était un proche du grand patron de l’Intelligence Service. Il accueillit Jean-Simon Eglou, Jean-Pierre Eschmann et Claude-Alain Cuendet à leur arrivée sur la base RAF d’Upper Heyford, où un robuste Pilatus PC-6 Porter frappé de la croix blanche les avait déposés avant de redécoller aussitôt vers ses chers paysages alpins. Une berline confortable les ramena jusqu’au cœur de Londres, traversant une verdoyante campagne, puis les faubourgs interminables de la tentaculaire capitale. Tout au long du voyage, leur hôte britannique tenait le crachoir. Jean-Simon Eglou – alias Brissago – semblait ne perdre aucune miette de ses propos, les ponctuant d’indeed, my God et autres good gracious, indices de sa parfaite maîtrise de la langue d’Oscar Wilde.

Du parking souterrain d’un gratte-ciel des années 1960, ils gagnèrent le 21e étage, offrant un vaste panorama sur la ville, où les attendait un petit homme carré, à la coupe en brosse et au regard pointu.

– Mandel, mon ami, dit leur guide, permettez-moi de vous présenter ces trois messieurs venus en toute confidentialité depuis la Suisse pour bénéficier de nos modestes connaissances dans les techniques de guerre secrète.

– Pleased to meet you, enchaîna fissa Brissago avec un fier sourire, résolument décidé à montrer qui était le chef.

– Good afternoon, compléta Jean-Pierre Eschmann – alias Mecarillo – un peu plus hésitant.

– Euh yes, bredouilla Cuendet, alias Rössli.

Mandel se contenta, laconique, d’un Gentlemen !

– Bien que la Suisse soit officiellement neutre, poursuivit Guillum à l’intention de son subordonné, elle est entièrement à nos côtés et dispose d’une armée secrète de type Stay-behind, dont vous avez trois valeureux éléments devant vous. Malgré un courage et un engagement sans faille, il semble nonobstant que, faute d’avoir pu développer concrètement des actions de résistance au cours des dernières décennies, quelques lacunes techniques aient été décelées. C’est là que vous intervenez, mon cher Mandel. Vous avez un mois pour me produire des guérilleros prêts à l’affrontement en milieu hostile !

– Yes Sir ! répondit le martial Mandel.

Il éprouvait un malaise diffus face à ces trois personnages dont l’attitude et le sourire un peu figé lui rappelaient ces Chinois des restaurants de Soho qui répondent invariablement yes, yes et apportent des plats qui n’ont rien à voir avec ce que vous avez commandé.

* * *

Le soir même, toute l’équipe partit en direction du village de Sarratt pour y passer un mois long et douloureux, dans le camp d’entraînement des services de renseignements extérieurs. En matière de techniques de combat, Mandel ne faisait pas de chauvinisme. Il leur enseigna le Krav Maga israélien, le Sambo soviétique, toutes les déclinaisons des arts martiaux asiatiques et bien entendu la boxe. Boxe anglaise, tint-il à préciser, la française relevant de la danse de salon selon lui.

Les trois Suisses faisaient preuve de beaucoup d’engagement, même s’il y avait parfois de menus cafouillages, peut-être dus à une mauvaise compréhension des directives. Ainsi, Mecarillo vida le magasin de sa mitraillette en direction de la cuisine du camp, les privant du repas du soir, ce que personne ne regretta. Brissago sauta dans la piscine d’entraînement, vide à cette période de l’année. Il n’avait apparemment pas saisi les nuances du conditionnel en anglais. Rössli entrait en action systématiquement en retard, calquant ses mouvements sur ceux de ses camarades plutôt que sur les ordres de Mandel.

Les quatre semaines de bruine, la cuisine discutable mais surtout le flegme imperturbable de Mandel confirmèrent qu’ils étaient bien sur sol anglais. Les maladresses de ses élèves dont les conséquences auraient pu être funestes, y compris pour sa propre personne, laissaient l’officier britannique de marbre. À peine avait-il un haussement de sourcil lorsqu’une grenade malencontreusement dégoupillée explosait à une distance peu raisonnable.

La fin de la période de formation s’annonçait et Mandel réunit l’escouade un soir dans la salle de théorie de Sarratt.

– Soldats, vous avez acquis l’ensemble des techniques qui devraient vous permettre d’affronter victorieusement l’ennemi. Il vous manque une seule chose : le feu !

Déjà parfaitement droit, Brissago se cambra encore davantage à cette annonce. Mecarillo, comme à son habitude, prit acte. Rössli accueillit sans enthousiasme cette nouvelle injonction, lui qui se voyait déjà de retour au bord du Léman où le printemps avait fait une incursion, avec ses terrasses à filets de perches et son chasselas gouleyant.

– Vous allez accomplir une mission d’exfiltration, exposa Mandel. Un agent des services secrets albanais a décidé de passer à l’Ouest. Pour cela, il a fait croire à sa hiérarchie qu’il allait récupérer des informations stratégiques auprès des services hongrois. Il s’est ainsi rendu à High Brow House, Harborne, une planque des Hongrois qui, de leur côté, pensent qu’ils vont récupérer un agent yougoslave.

– Je croyais que les Yougoslaves et les Hongrois étaient alliés, s’étonna Brissago.

– Détrompez-vous. Les Yougoslaves sont non-alignés et personne ne sait pour qui ils roulent. Eux-mêmes d’ailleurs ne le savent pas toujours. Quant aux Hongrois, tout ce qu’ils peuvent livrer aux Soviétiques est bon à prendre pour se faire bien voir du grand frère. Et l’agent en question, soi-disant yougoslave, mais en réalité albanais, bien que né en Macédoine grecque, souhaite gagner les États-Unis où une bonne partie de sa famille a fui avant la Seconde Guerre. Nous nous sommes donc fait passer pour des agents de la CIA et il est d’accord de se laisser enlever. Pour cela, nous avons convenu qu’il attendrait sagement au premier étage de la maison.

Un silence méditatif s’installa dans la pièce. L’explication donnée en anglais avait échappé dès le début à Rössli, et Brissago, tout comme Mecarillo, n’en avait pas forcément saisi tous les détails.

– Voilà, voilà, déclara Brissago après un certain laps de temps, et comment va-t-on à…

– High Brow House est dans un rayon de quatre-vingts miles à l’ouest de Sarratt. Vous disposez d’une voiture dans laquelle se trouve une carte routière. Première épreuve : situer le lieu de l’attaque. Et sur place, à vous de vous débrouiller pour pénétrer les lieux. Ça fait partie de la mission. Mais attention, la maison est gardée et les balles seront réelles !

– Pouvons-nous noter le nom de la maison en question ? demanda Mecarillo, toujours soucieux de bien faire.

– Vous plaisantez, rétorqua Mandel, et si vous tombez aux mains de l’ennemi ? Il saura immédiatement où vous vous rendez, alors que si le nom n’est qu’enfoui dans votre mémoire, charge à vous de l’y conserver, quoi qu’il arrive, quoi que l’on vous fasse subir. Good luck !

* * *

Les trois hommes de la P-26 venaient de passer Oxford et Brissago exultait, électrisé par la mission, doublant audacieusement au volant de la Vauxhall Cavalier malgré son peu d’habitude de la conduite à gauche. Après avoir tracé sur la carte routière un cercle de quatre-vingts miles autour de Sarratt, il avait rapidement localisé Highgrove House, à mi-chemin entre Oxford et Bristol.

– Messieurs, dit-il, nous autres Helvètes avons été langés avec des cartes de géographie. En toute modestie, je suis redoutable en course d’orientation.

Sagement assis sur le siège de gauche, Mecarillo faisait office de guide, tandis que Rössli regardait défiler la grise et humide campagne anglaise. Il rêvassait en écoutant, sur son Walkman Sony fraîchement acquis, Talk Talk gémir Such a shame.

– Vous avez tout compris à la mission, vous autres ? hasarda Mecarillo.

– Des finesses géopolitiques m’ont peut-être échappé, avoua Brissago, mais dans les grandes lignes c’est très convenu. Il faut pénétrer dans la maison, trouver le Yougo-Albanais et le ramener au plus vite à Sarratt.

Le silence revint dans la voiture, tous se ralliant avec plus ou moins de foi à l’assurance optimiste du chef.

– Selon la carte, la maison est dans le parc juste sur notre droite, déclara Mecarillo, un peu plus d’un kilomètre après le village de Tetbury sur la route de Bath.

– Fort bien, répondit Brissago en ralentissant. Nous allons faire quelques repérages devant la propriété puis nous cacherons la voiture dans un bosquet.

Le jour baissait et c’est dans une semi-obscurité renforcée par la grisaille ambiante que la progression vers la cible débuta. La tactique de Brissago consistait à contourner la propriété, puis à enjamber le mur d’enceinte en pierres sèches, ce qui ne présenta pas de difficulté majeure. En revanche, un léger doute s’installa à l’approche des bâtiments car il n’y avait pas une mais plusieurs maisons.

– On attaque laquelle ? demanda Rössli.

– C’est pas clair cette histoire, répondit le chef. Encore une entourloupe de Mandel pour nous éprouver.

– La maison carrée avec la balustrade à colonnettes doit être le bâtiment principal et c’est le seul où il y a de la lumière, ajouta Mecarillo.

– Très juste, approuva Brissago. On fait le tour de la maison et on essaie d’entrer par une porte arrière.

Apaches nocturnes, légers comme des papillons de nuit, invisibles dans leurs tenues de commandos, le visage recouvert de peinture noire, ils longèrent le mur de la maison de maître jusqu’à tomber sur une porte fermée mais vitrée, dont Brissago eut tôt fait de briser un des carreaux, le poing enveloppé dans son bonnet de combat. Les préceptes enseignés à Sarratt et le zèle à l’étude des trois combattants portaient leurs fruits. D’une sorte de dépendance, ils passèrent rapidement dans le hall principal, point de départ d’un escalier qui conduisait à l’étage. Au même instant, une femme en tenue de domestique sortit d’une pièce donnant sur le hall. Elle les regarda tour à tour, sans paraître étonnée. « Security check, I suppose », dit-elle avant de passer dans une autre chambre. L’événement les laissa à la fois figés et perplexes, eux qui s’attendaient à de solides agents hongrois avec grosses moustaches et artillerie lourde. C’est Mecarillo qui rompit le silence : « Bon, on y va, on monte à l’étage ! »

Une fois de plus, les instructions évasives de Mandel les plongeaient dans l’embarras. Ils devaient exfiltrer quelqu’un se trouvant dans une pièce au premier, or il y avait au moins huit portes à l’étage. Après un rapide conciliabule, qui se conclut par une donnée d’ordres de Brissago, il fut décidé qu’ils allaient se répartir les chambres. Dès que l’un d’entre eux tomberait sur la proie, il en aviserait les autres.

La première porte attribuée à Rössli était fermée à clé, la seconde donnait sur une pièce plongée dans l’obscurité. La troisième s’ouvrit sur un charmant tableau familial de style victorien, saupoudré de fulgurances contemporaines, à la manière d’un Jackson Pollock. Dans une chambre aux dimensions généreuses, harmonieusement éclairée par un lustre, deux bambins peinturluraient des portraits géants de dirigeants politiques. Les murs, tapissés de scènes de chasse, étaient constellés de taches de couleurs, tout comme les boiseries précieuses, le parquet marqueté et les tapis d’Orient. Le plus petit des garçonnets devait avoir à peine deux ans. Roux frisé, il portait un uniforme de matelot soigneusement ajusté à sa petite taille, blanc à l’origine, mais déjà presque intégralement maculé de la peinture dont il enduisait copieusement une photographie de Mikhaïl Gorbatchev. Il se retourna vers Rössli, lui tira la langue, puis se remit à l’ouvrage. Le second marmot était un peu plus âgé, vêtu d’un même uniforme autrefois blanc. La langue légèrement sortie, il se concentrait pour tracer un pénis violacé sur le portrait en pied d’Helmut Kohl. Il prit néanmoins le temps d’honorer Rössli d’un pied de nez, appuyant son pouce sur le bout de son petit tarin, qu’il enduisit de peinture sale. Le pourtour des bouches des deux petits était généreusement barbouillé d’une teinte brunâtre, provenant soit du suçotement de leurs pinceaux, soit d’une crème glacée chocolat-menthe précédemment avalée. Assise très droite sur une chaise garnie de tissu brodé, une quinquagénaire dans un strict tailleur gris, dont la jupe s’arrêtait à mi-mollet, surveillait attentivement la progéniture. Elle était chaussée d’escarpins vernis à talons bas, parsemés de petits points multicolores.  À l’irruption de Rössli, elle tourna aussi le regard dans sa direction, mais s’abstint de tout geste obscène au contraire de ses deux protégés. Par élimination, l’agent suisse parvint à la conclusion qu’aucun de ses homologues de l’Est ne figurait parmi cet échantillon humain, et il referma la porte.

De son côté, Mecarillo était tombé sur une femme d’âge mûr, vêtue d’une robe de chambre en velours un peu, voire très ouverte, qui lui coula un regard langoureux laissant soupçonner une coupable excitation à voir un homme en tenue sombre pénétrer dans sa chambre.

Les investigations simultanées des trois hommes furent brutalement interrompues lorsque Brissago surgit bruyamment dans le couloir, poussant devant lui un homme à la peau bronzée, dans un costume aux reflets satinés, avec une coupe de cheveux travaillée, aux mèches blondes délicatement ondulées. Une barbe foncée de quelques jours taillée avec soin lui donnait un air de mauvais garçon de salon. Bien que de type méditerranéen, il ne cadrait pas vraiment avec l’image que l’on peut se faire d’un agent albanais. Il poussait des cris et articulait des paroles peu compréhensibles. Brissago lui avait fait une clé de bras et le poussait sans ménagement.

– Je l’ai, cria le chef du détachement. Venez m’aider, on décroche ! Vite !

Mecarillo d’un côté, Rössli de l’autre, cela permit à Brissago de lâcher sa prise. Il en profita pour renverser une soupière en porcelaine qui se brisa sur le sol. Puis il arracha des tableaux qu’il projeta dans l’escalier. Il était décidé à appliquer scrupuleusement l’une des règles de Sarratt : en cas de fuite, toujours créer une diversion. Systématiquement, il détruisait ce qui lui tombait sous la main. Et une lampe en cristal, et une tapisserie, et un vase à fleurs. Ce ramdam, amplifié par les mugissements du bellâtre, fit jaillir divers personnages de multiples endroits, la plupart en tenue de personnel de maison. Non content d’avoir brisé le matériel et convaincu qu’il y avait menace, Brissago décida de mettre en pratique les techniques de combat acquises au cours des dernières semaines, sans égard pour l’âge en moyenne avancé, ni pour le sexe majoritairement féminin de ses victimes.

– Chef, on a ce qu’il faut, lui dit Rössli, on dégage maintenant !

– Attendez, je termine, dit-il, en balayant d’un grand coup de pied les jambes de la femme de chambre croisée en arrivant.

Courant dans le jardin de la propriété au demeurant fort bien entretenu, ils parvinrent, après avoir piétiné de nombreux massifs, au mur d’enceinte, puis à la voiture.

Brissago décida de ligoter et bâillonner fermement l’Albanais, même si Mecarillo lui avait fait remarquer qu’on pouvait le considérer comme étant du bon bord, du moins d’après ce qu’il avait compris des explications de Mandel. Assis à côté de Rössli à l’arrière de la Vauxhall, le prisonnier, son costume de satin noir-argenté déchiré, roulait des yeux effarés.

Alors qu’ils avaient rejoint la M40 en direction de Londres, une légère torpeur s’installa, conséquence des effets combinés de la retombée d’adrénaline, de l’heure tardive et de la radio qui miaulait A Different Corner. Soucieux d’éviter l’assoupissement du conducteur et peu sensible aux ballades de George Michael, Rössli sortit sa cassette de compilation maison du Sony.

– Tenez, ça nous tiendra un peu plus éveillés que ce marshmallow soporifique. On se dirait au Top 50 ! dit-il.

Rusholme Ruffians des Smiths changea tout de suite l’ambiance. Mecarillo et Brissago n’appréciaient pas outre mesure le rock alternatif britannique, mais ils durent convenir qu’il prévenait toute léthargie. Quant à l’otage, il sanglotait, offrant une image piteuse des tant redoutés agents albanais.

* * *

Ils atteignirent Sarratt vers les quatre heures du matin et conduisirent leur prisonnier vers la salle d’interrogatoire, d’où ce dernier fut très rapidement, et sans explication, soustrait à leur surveillance par un Mandel plus agité qu’à l’accoutumée. Les trois de la P-26 poireautèrent jusqu’à l’aube enfermés dans les quelques mètres carrés de la petite pièce. « Ça fait partie de l’entraînement », aimait à rappeler Brissago qui commençait néanmoins à s’impatienter. Alors que la lumière du jour filtrait par les sauts-de-loup, Mandel fit irruption dans la salle, accompagné de Peter Guillum.

– Messieurs, je vais m’exprimer en français puisqu’il semble que l’anglais puisse nous conduire à quelques quiproquos, fit l’élégant Guillum. Après quoi il marqua une pause, fixant les trois Suisses à tour de rôle. Vous connaissez George Michael, je suppose ?

Le seul qui connaissait le chanteur britannique était Rössli, qui ne saisissait néanmoins pas vraiment le rapport avec la mission, à part peut-être le souvenir d’A Different Corner entendu quelques heures auparavant. Il lança prudemment : « Le chanteur de Wham! ? »

– Effectivement, répondit l’Anglais. Seconde question, pourquoi l’avez-vous enlevé et ramené à Sarratt ?

Passablement assommés par la fatigue d’une nuit blanche, par leur action de commando et par les kilomètres de route, les trois hommes étaient incapables de saisir le sens réel de ces propos, quand bien même ils étaient exprimés dans un français presque parfait.

– Vous voulez parler du monsieur en costume de satin ? risqua Brissago au bout d’un moment.

– Absolument, répondit Guillum, mi-amusé, mi-détaché.

– Mais que faisait-il dans une planque des services hongrois ?

– C’est bien là le problème, il ne s’agissait pas d’une planque.

– Pourtant, vous nous avez bien dit d’aller à Highgrove House, intervint Mecarillo.

Mandel, resté en retrait, se tortillait de plus en plus, laissant apparaître quelques tics nerveux au niveau de la narine gauche. Il était atteint du syndrome de la cocotte-minute et arrivait progressivement au point de rupture de la soupape de sécurité.

– High Brow, se mit-il à vociférer, High Brow House à Harborne, dans la banlieue de Birmingham. High Brow et non pas Highgrove. A brow is not a grove ! A…BROW…IS…NOT…A…GROVE !

– Et comme vous semblez l’ignorer, Highgrove House est l’une des résidences du prince de Galles et de sa jeune épouse, par ailleurs grande amie de George Michael, précisa encore Peter Guillum. Par bonheur, le couple princier était absent au moment de votre passage remarqué. En revanche, vous avez peut-être croisé les jeunes princes et Mrs Parker Bowles, dont je vous saurais gré de taire la présence. Nous avons déjà suffisamment de problèmes comme ça.

Jean-Simon Eglou commençait à mesurer l’ampleur de la bévue. Il était surtout salement secoué par le contraste entre le sentiment d’avoir aligné les victoires tout au long de la nuit en pénétrant dans la demeure, en capturant ce pauvre George, en créant une magnifique diversion, et le constat que lui et ses camarades étaient en train de passer pour une bande d’amateurs demeurés devant les services secrets britanniques.

– Nous n’avons pas été brillants, confessa-t-il.

– On peut le dire, confirma Guillum. Son Altesse le prince de Galles sera surtout navré pour ses massifs. Il leur parle, vous savez.

– Comment pouvons-nous sauver la situation ?

– En ne faisant strictement plus rien et en quittant notre île au plus vite. Le MI5 dispose d’un épais dossier sur George Michael, prouvant des comportements qu’une certaine morale britannique réprouve. En échange de notre discrétion, la pop star nous garantit la sienne. Nous lui avons également promis l’obtention prochaine du titre de Sir et le prêt d’une chemise de nuit de la princesse Anne pour fêter les quarante ans de Freddie Mercury.

– Mais si vous le souhaitez, nous pouvons nous rendre à High Brow House pour présenter nos excuses et faire un peu d’ordre, insista Brissago.

– Highgrove House, se remit à vociférer Mandel.

– Je ne crois pas que cela soit nécessaire. Notre ami Mandel va se charger d’arranger les choses avec la Couronne et le cabinet du premier ministre, reprit Guillum en jetant un regard furtif à son subordonné. Il en profitera également pour envoyer une équipe de professionnels… britanniques à High Brow House, afin de récupérer ce pauvre Albanais qui doit commencer à trouver le temps long. Au moins, comme ça, on n’aura pas tout perdu dans cette affaire.

* * *

Durant le vol du retour, Brissago tenta de relativiser leur responsabilité.

– Avouons que leur langue peut prêter à confusion, d’autant plus que les deux endroits sont  proches géographiquement.

– Certes, mais nous, on a bien Bottens et Bettens, Onex et Thônex, Prilly et Pully, rétorqua Mecarillo.

– Oui, oui, c’est vrai, dit Brissago, avant de se murer dans un silence boudeur.

Quant à Rössli, il put enfin s’assoupir après cette journée de plus de quarante-huit heures, bercé par le turbopropulseur du PC-6 Porter qui semblait répéter en boucle a brow is not a grove, a grove is not a brow…

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