L’absinthe a toujours tort

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23 juillet 1985, aérodrome militaire de Payerne

Jean-Pierre Eschmann, nom de code Mecarillo, tenait fermement le bob Romanette porté à double titre : se donner un air ordinaire et se protéger du soleil, vif en cette période estivale. L’ouragan provoqué par le rotor du Puma de l’Aviation légère de l’Armée de terre française risquait de propulser le couvre-chef publicitaire par-delà la barrière du Jura, d’où les précautions du plus prudent des agents de la P-26.

Mecarillo était uniquement accompagné d’une voiture de la gendarmerie militaire et d’un véhicule banalisé des forces spéciales de la police bernoise, un peu maigre pour la réception d’un chef d’État étranger, mais les instructions étaient formelles : passer inaperçus.

La première créature à descendre de l’hélicoptère fit jaillir une abondante chevelure châtain foncé en retirant son casque, comme dans une publicité pour un shampoing revitalisant. La quarantaine pleine d’énergie, elle était vêtue d’une pseudo-tenue de combat, plus certainement conçue par un couturier parisien ou milanais que par un équipementier des forces armées. Sa compagne d’armes la suivait de près et n’avait rien à lui envier, avec une combinaison visiblement cousue à même un corps dont la perfection ne demandait qu’à éclater au soleil broyard, réputé pour ses apparitions peu fréquentes, qui ne pouvaient que constituer un hommage à un tel flamboiement. À la différence de son binôme, elle était d’une blondeur dorée et affichait une dizaine d’années de moins. Mis à part le pilote qui referma la porte coulissante, personne ne vint compléter ce duo solaire et très exclusivement féminin.

– Bienvenue en Suisse, mesdames ! Vous n’êtes pas accompagnées par le Président, j’entends ?

Souffrant du complexe d’infériorité culturelle face à ses grands cousins français, Mecarillo s’appuya sur ce premier « J’entends » pour ancrer son propos et sa posture.

– Nous accompagnons François, qui arrive par un autre chemin tenu secret, pour de sinueuses raisons de sécurité, expliqua la belle brune. Je suis sa conseillère en stratégie prémonitoire et mademoiselle apporte une dimension spirituelle à l’existence terriblement terrestre de notre cher Président. Vous-même, je devine que vous êtes envoyé par le gouvernement suisse. Homme intègre, tout à sa mission, ne sous-estimez pas votre potentiel de séduction. Vénus est à vos côtés en ce moment, il serait dommage de laisser passer de belles occasions.

 

 

Aérodrome militaire de Dübendorf, Zurich

Le colonel Serge de Laval scrutait le ciel désespérément vide et clair de la campagne zurichoise. Fredonnant « Besoin de rien, envie de toi », il pouvait entendre le tintement des cloches d’un troupeau de vaches paissant tranquillement en bordure du terrain d’aviation.

 

 

Poste frontière de Vallorbe

– Il va se relaxer le grand mât ! s’impatienta Zibeline Moher, commissaire principale de la police judiciaire de Paris, en s’adressant à Jean-Simon Eglou – nom de code Brissago – élément aguerri et parfois véhément de la P-26.

– Non, non et non, répondit Brissago. Nous ne sommes pas des gardes du corps pour chef d’État marxisant. L’agent Rössli ici présent, qui a soif d’action, accomplit sa première mission et on nous demande d’accompagner un président français à un repas d’agrément. Je n’appelle pas cela de la résistance.

– Un Suisse qui cause de résistance. On se marre ! Alors t’arrête de nous la jouer Sarah Bernhardt ! Toi et ton pioupiou vous êtes là pour nous dégager les poternes si ça venait à râper avec vos potentats locaux. Pour le reste, on assure.

Sur ces vives paroles, une CX beige provenant de Jougne vint s’arrêter à hauteur du poste de douane. En sortirent quatre personnages en costume sombre, le genre préoccupés et efficaces. « Voilà la maison barbouze qui débarque », salua Moher, au moment où les quatre gaillards entraient dans le poste. Vu leurs carrures, le modeste local donna rapidement l’impression d’être bourré comme un œuf.

– Ces messieurs de la DST ont-ils des démangeaisons ? Doit-on préparer les onguents ?

– Baisse la fréquence de tes modulations, Moher ! répondit un des quatre robustes. Sphinx est déjà passé ?

– Négatif, répondit la commissaire. Les services de l’Élysée n’ont pas voulu préciser par où il allait entrer au royaume du fromage à trous. On sait qu’un Puma a décollé de Villacoublay avec Elfe Morie de Saint-Flore et l’astrologue de l’Élysée, mais on sait pas si le dabe était du voyage. À c’t’heure, ils doivent avoir atterri sur la base aérienne de Payerne. En tout cas, pas vus dans le coin.

– Faut qu’on le trouve dare-dare. La DGSE a monté un coup tordu pour faire pression sur lui. Une histoire de chantage, because il commence à avoir des sérieux doutes sur l’histoire du Rainbow Warrior et envisagerait de faire le ménage jusqu’au sommet de la direction générale. Les grosses nouilles veulent se protéger.

– Z’inquiétez pas pour la DGSE. Leur agent en Suisse est présentement à l’autre bout du pays, du côté de Zurich où il croit que le Président va arriver. On s’est chargé de faire fuiter cette intox du côté du boulevard Mortier.

– Ils ont envoyé qui ?

– De Laval.

– Cette bite ! Ils vous ont bien enfumés. C’est de la diversion. D’après nos sources, il y a un photographe de la DGSE planqué chez le ministre suisse. Mission : mitrailler le boss en mauvaise posture. Et si la petite Morie de Saint-Flore est du voyage, les postures bizarres, ça relève pas de la science-fiction !

 

 

Auvernier, demeure du conseiller fédéral Pierre Aubert

Grâce à sa parfaite maîtrise des trois langues officielles et de l’anglais, ainsi qu’à sa classe naturelle, résultat de l’harmonieux métissage d’une historienne de l’art bâloise et d’un haut fonctionnaire des douanes tessinois, Ruben Profumo occupait la fonction prestigieuse mais complexe de responsable du protocole du Département fédéral des affaires étrangères. La mission du jour était tout à fait particulière et hautement confidentielle. La réception du Président de la République française par son camarade de parti suisse, le ministre des Affaires étrangères, reposait sur deux seuls piliers : convivialité et discrétion.

Dans la Grand-Rue du ravissant bourg, à la pinte La Golée, près de la Maison Carrée et du Domaine de Montmollin, des agents de la police fédérale, en shorts Adidas, polos Le Coq sportif, sandales et socquettes, surveillaient la maison du conseiller fédéral. Les efforts de camouflage déployés par le major Marzili, responsable de la sécurité, étaient plutôt vains et tout le monde dans le village se doutait bien que « Le Pierre » allait accueillir quelqu’un d’important dans sa résidence.

– Vos hommes ne sont pas très discrets, major, fit remarquer poliment Profumo. Ils ont une allure farouchement suisse alémanique si je puis me permettre. Et je doute qu’après les stations successives dans les caves du village, ils aient conservé toutes les capacités nécessaires à la sécurité de deux présidents et autant de ministres !

– Mes agents n’ont qu’un rôle de surveillance. Pour la protection rapprochée, nous avons pris les meilleurs ! Des agents de la P-26 spécialement entraînés. Comme le lieu d’arrivée et le moyen de transport exact de Mitterrand n’ont pas été dévoilés, nous en avons envoyé un à Payerne et un autre avec une nouvelle recrue à Vallorbe. Dès que le Président français sera sur sol helvétique, ils prendront place dans le convoi présidentiel. On peut pas imaginer mieux comme gardes du corps.

Profondément confiant dans sa gestion bonhomme de la sécurité de l’événement, Marzili n’avait pas noté une présence discrète, dissimulée dans un buisson de la demeure voisinant avec celle du conseiller fédéral.

 

 

Aérodrome militaire de Dübendorf, Zurich

Le bruit d’un vélomoteur Puch vint troubler la quiétude de l’aérodrome. La rumeur mit plusieurs minutes à s’évanouir, plongeant à nouveau le colonel de Laval dans la contemplation, l’expectative et l’écoute de sa musique intérieure : « Besoin de rien, envie de toi, Comme le rouge aime l’automne. »

 

 

Poste de douane des Verrières

Une fin de carrière à la douane des Verrières a le mérite de ne pas être trop éprouvante. Il ne s’y passe à peu près rien. Au cours des quinze dernières années, une intense collaboration entre administrations suisses et françaises avait permis le démantèlement d’un trafic de frites surgelées et la répression du passage illégal de cèpes cueillis côté français. Pour le reste, les journées se ressemblaient invariablement, et celle du 23 juillet 1985 n’aurait pas dû déroger à cette routine, si la présence d’un officier des douanes sur le siège arrière d’une Renault 25 immatriculée à Paris n’avait pas amené l’équipe des gabelous à réajuster leur tenue.

– Messieurs, dit le gradé en quittant la limousine, on ne fait pas de remarque, on laisse passer et on oublie tout !

Formée à l’observation par leur pratique professionnelle, l’équipe des douaniers tomba d’accord, au moment où ils regardaient le véhicule sombre avancer en territoire helvétique, que le passager avant ressemblait terriblement au ministre des Affaires étrangères et le conducteur au chef de l’État. Des décennies de routine aux Verrières venaient de s’envoler. Hélas, il serait impossible aux fonctionnaires des douanes d’évoquer l’événement formellement classifié secret défense. Quoique, une fois l’administrateur supérieur des douanes reparti pour Besançon et après quelques Ponts au Lion d’Or de La Cluse-et-Mijoux, la nouvelle risquait de ruisseler dans tout le Haut-Doubs.

 

 

Région des Trois-Lacs

Mecarillo baignait dans le doux cocon, à la limite de l’écœurant, de parfums de grand prix, alors que l’on quittait les rives du lac de Morat pour s’engager sur la route située entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne. Les deux beautés récupérées à Payerne le serraient de près sur le siège arrière de la Volvo 144 de gendarmerie.

– Je l’avais prévu, dit la châtain. Faisons confiance aux astres, vous avais-je dit à Paris. Résultat : nous n’avons pas eu d’accident d’hélicoptère et nous avons été accueillies par un homme charmant. J’avais également prévu un temps radieux sur la Suisse.

– Vous êtes définitivement stupéfiante, Élisabeth, répondit la blonde. Savez-vous qu’Élisabeth possède un don de divination, mon cher monsieur ?

– Ah non je l’ignorais, voilà qui est très impressionnant, j’entends, bredouilla l’honnête Mecarillo qui commençait à mieux comprendre le langage un peu particulier d’Élisabeth, quand bien même le fond de ses propos lui échappait encore.

La subtile Élisabeth ne manqua pas de percevoir le doute de son voisin, qui n’était par ailleurs pas le premier à avoir ce type de manifestation en sa présence.

– Vous autres scorpions êtes toujours tellement soupçonneux ! De tous les conseillers qui entourent François, je dois être l’une de ceux qu’il consulte le plus fréquemment, avec votre voisine de droite, évidemment, qui, elle, l’emporte sur nous tous, question proximité avec le Président.

Peu porté sur l’astrologie, Mecarillo ne trouva rien à opposer aux certitudes de son interlocutrice, y compris le fait que, né en septembre, il lui semblait se souvenir qu’il était vierge.

 

 

Couvet, fonderie de cloches Bourquin

Le Président de la République française, son homologue suisse Kurt Furgler à la tête de la Confédération helvétique pour l’année 1985, et leurs ministres des Affaires étrangères respectifs s’étaient retrouvés à Fleurier. Ils avaient décidé de laisser la Mercedes du Conseil fédéral pour faire route ensemble dans le nouveau véhicule amiral de la Régie, spécialement aménagé pour le chef de l’État.

La fonderie de cloches Bourquin avait pour particularité d’alimenter sa forge avec un cocktail de charbon et de pneus usés. Cette pratique, parfaitement tolérée dans la région, possédait la double vertu de recourir à un combustible bon marché et de couvrir l’odeur d’anis et d’herbes aromatiques émanant de la petite usine. Attablés dans la partie postérieure des ateliers dominant l’Areuse, les quatre hommes d’État entamaient avec ferveur la troisième dégustation d’absinthe de la région.

– Mon bon Pierre, vous m’offrez un espace de liberté auquel je ne pensais plus pouvoir accéder, s’attendrit le Président français.

– Mon cher François, la fraternité socialiste est une valeur que je tiens à entretenir, répondit Pierre Aubert avec un accent qui ne détonnait en rien avec celui des habitants du Val-de-Travers.

– Messieurs, nous avions convenu que la politique n’interférerait pas dans cette journée, intervint Kurt Furgler dans un français aussi raffiné que ceux de son homologue d’outre-Jura et de son collègue de gouvernement.

Roland Dumas, le quatrième de l’équipe, sécha son verre et entonna l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini en hommage à ses hôtes. Ému, Furgler se leva un peu trop vivement et renversa sa chaise et son verre, sous le regard goguenard de Pierre Aubert.

 

 

Auvernier, demeure du conseiller fédéral Pierre Aubert

Conduite par le fort diligent Ruben Profumo, Elfe Morie de Saint-Flore avait pris ses quartiers dans la plus jolie chambre de la maison du conseiller fédéral. Elle jouxtait celle attribuée au chef de la Confédération et toutes deux donnaient sur un charmant parc, dans lequel planquait depuis plus de 48 heures l’individu qui avait complètement échappé à la vigilance d’un major Marzili, trop confiant dans la toute-puissance des agents de la P-26.

Sur le lit, Elfe déballait avec soin un paquet de chez Lise Charmel duquel elle tira un assortiment de dessous chics susceptibles de réveiller les instincts les plus primitifs d’un eunuque converti à la Stricte Observance. Au fur et à mesure du déballage, puis de l’enfilage, un Nikon F3 équipé d’un 300 mm et d’un dos de 250 vues crépitait dans les maquis.

– Cette semaine, Mercure en Capricorne redevient direct et vous permet de retrouver des conversations plus fluides, des déplacements plus faciles, des échanges avec votre entourage sur un mode sérieux mais pas emberlificoté. La vitalité reste puissante, le soleil, jusqu’au 28, reçoit l’énergie magique et régénérante des poids lourds du zodiaque.

Au rez-de-chaussée, la voyante attitrée du gouvernement français entretenait Marzili qui, de langue maternelle suisse alémanique, peinait à comprendre ses propos, distrait de surcroît par le décolleté vertigineux et le parfum capiteux de son interlocutrice. Se reprenant, il se tourna vers Mecarillo et fit part de ses fines déductions.

– Si monsieur Mitterrand n’est pas arrivé par Payerne, c’est qu’il est passé par Vallorbe. Il doit donc être sous la protection de vos deux collègues.

– Effectivement, j’entends, répondit Mecarillo incapable d’ajouter quoi que ce fût à tant de perspicacité.

 

 

Aérodrome militaire de Dübendorf, Zurich

Une mouche, puis une seconde, tournoyèrent telles de mini-aéronefs au-dessus du terrain d’aviation, puis fondirent sur Serge de Laval. La première n’eut pas le temps d’échapper aux réflexes de tueur de l’agent français. Sa camarade comprit qu’il était préférable d’abandonner le combat. Le silence retomba sur la plaine vide. Lassé par Besoin de rien, de Laval décida de fredonner La danse des canards.

 

 

Pied du Jura

Les agents de la DST et Zibeline Moher ayant convenu que, malgré l’éloignement de Serge de Laval et l’incompétence notoire de la DGSE, la réputation du Président était en jeu, décidèrent de se rendre à Auvernier. Rössli prit place avec eux dans la CX, suivant le véhicule de fonction conduit par un Eglou de plus en plus agacé, d’autant plus que la commissaire principale l’accompagnait et distribuait les ordres. Être dirigé par une femme, qui plus est française, lui était difficilement supportable.

– Qui est cette Morie de Saint-Flore ? demanda Rössli à ses compagnons de route.

La Citroën circulait à vive allure entre L’Abergement et Baulmes. Les arbres défilaient de part et d’autre, dans un enchaînement stroboscopique. Chacun des occupants attendait qu’un autre s’exprime pour répondre à Rössli. Une certaine gêne commençant à s’installer, son voisin de droite prit la parole.

– Georgette Grouhain est née en 1952 à Montluçon. Elle est montée à Paris au début des années soixante-dix où elle a très vite pigé que l’extrême générosité dont la nature avait fait preuve à son égard pouvait lui être utile. Elle a fait connaissance avec tout ce qui compte dans le monde parisien de la finance, de la culture et bien entendu de la politique.

– Mais attention, c’est pas de la petite gagneuse, poursuivit son voisin de gauche encouragé par l’entrée en matière de son camarade. Elle s’est pas attardée aux stations Bois-de-Boulogne et Place Blanche. Madame a directement sauté les échelons et tout ce qui a un peu de pouvoir dans la capitale.

– Et depuis deux ans, elle ne vit pas à l’Élysée pour des questions de discrétion, mais c’est l’Élysée qui vient à elle dans son dix pièces de l’avenue Victor-Hugo. Ou alors, elle accompagne son altesse dans ses déplacements lorsque madame le Président n’est pas du voyage, poursuivit un troisième agent.

– Il y en a qui la surnomment la Dauphine, reprit le passager avant plus laconique que ses préopinants.

– Parce qu’elle est la future épouse du roi, répondit du tac au tac Rössli, fier de montrer à ces Français la connaissance qu’il avait de leur histoire.

– Non, rapport à un modèle de voiture qui est propulsé par l’arrière.

 

 

Travers, poste de gendarmerie

Un homme aimé, tel était le sergent Racine, responsable du poste de gendarmerie de Travers et par là même de la sécurité de tout le Val. Les habitants le connaissaient bien et saluaient l’antique Coccinelle dans laquelle il effectuait des allers-retours entre Noiraigue et Fleurier, pour autant qu’il ne pleuve ni ne neige, donc assez rarement. Excessivement bienveillant face aux divers trafics et menues entorses à la Loi, il gourmandait parfois des adolescents qui faisaient de la planche à roulettes sur l’aérodrome de Môtiers. Ou alors, il usait brièvement de son bâton de police pour calmer une soudaine crise d’agressivité dont sont coutumiers les habitants du cru, sans doute à cause d’une exposition précoce et régulière à la Fée. Au-delà de cela, son chiffre d’affaires contraventions était désespérément bas. Mais il était tout sauf un fainéant ! On le voyait tour à tour donner un coup de main à son beau-frère, contremaître à la mine de la Presta, sortir des truites de l’Areuse et surtout, s’activer dans l’unique cellule du poste de gendarmerie, où il procédait aux meilleures macérations de tout le vallon.

DUMAS : Morbleu, à combien titre ce Napalm ?

RACINE : On calcule pas trop, mais en cas de besoin, vous pouvez allumer les feux de feuilles humides en automne ou faire tourner un tracteur. Un peu plus d’eau ou de sucre peut-être ?

MITTERRAND : Je confesse un léger trouble devant tant d’impétuosité, mes amis. Mais quel bouquet ! Quelle authenticité !

AUBERT : Racine, vous êtes le meilleur ! Allez, quel est votre secret ?

RACINE : Ben, c’est droit pas compliqué. On mélange des herbes, des épices et des… racines dans un alcool très fort. On laisse macérer longtemps et on distille le tout en évitant de trop couper la tête de coulée.

Kurt Furgler avait renoncé à prendre part à la conversation devenue trop obscure pour lui, à cause de la diction pâteuse de ses compagnons et de l’altération de ses propres capacités traductrices. Assis à un coin de table, il récitait des vers en schwyzerdütsch à son verre.

 

 

Aérodrome militaire de Dübendorf, Zurich

Mis à part un besoin d’uriner allant crescendo, de Laval était traversé de sentiments multiples. L’exactitude helvétique n’était-elle que chimère ? Dübendorf n’était-elle pas dans la région de Neuchâtel comme on le lui avait pourtant certifié ? Cherchait-on à le tromper ? Il poursuivit le façonnage d’une boulette à base de crottes de nez, toujours enveloppé par la quiétude d’un après-midi zurichois.

 

 

Auvernier, demeure du conseiller fédéral Pierre Aubert

L’arrivée du convoi d’agents spéciaux en provenance de Vallorbe devant la demeure du conseiller fédéral ne fut pas particulièrement discrète. Les agents français semblaient avoir à cœur de massacrer le moteur de la malheureuse CX et Eglou n’avait guère que l’argument de la conduite virile pour essayer de reprendre un soupçon d’autorité sur la commissaire Moher.

Mecarillo, Profumo et Marzili se précipitèrent à leur rencontre suivis par la belle voyante perchée sur des talons sans fin qui la faisaient boitiller, volaille ondulante, dans le gravier de la cour. Malgré le nombre élevé d’arrivants, ils remarquèrent très rapidement l’absence des édiles franco-suisses et s’en émurent.

– Je dois constater que ni nos hôtes, ni nos chefs ne sont avec vous, voilà qui est fâcheux, s’inquiéta Profumo, dont l’accent italien était plus marqué que de coutume.

– Mecarillo, ils n’ont pas atterri à Payerne ? questionna Brissago.

– Un hélicoptère de l’ALAT s’est bien posé sur l’aérodrome, mais il n’y avait que madame ici présente et une autre personne également de sexe féminin, j’entends.

– Ne cherchez plus, interrompit la brune voyante.

Les nouveaux arrivés découvrirent avec étonnement cette créature à la longue chevelure, d’une élégance raffinée, qui s’exprimait avec l’air profondément inspiré, les yeux tournés vers l’azur neuchâtelois et les bras légèrement levés, paumes dirigées vers l’avant.

– Je l’avais dit, je l’avais prédit, le malheur nous viendrait de Jupiter !

– Je connais pas ce nom de code, c’est un nouvel agent ? questionna l’un des barbouzes.

Ignorant ce propos pour intensifier encore davantage son état de transe, la belle poursuivit.

– Jupiter est alignée avec Bételgeuse, Mercure est en Pluton, François est scorpion et monsieur Furgler cancer. Ne mesurez-vous donc pas la désespérance de la situation ? Pleurons, voulez-vous !

De vraies larmes roulèrent sur les joues délicates de la pythie provoquant trouble et incrédulité parmi les hommes et femme d’action ici réunis, forgés au cartésianisme le plus rigoureux. La commissaire Moher en profita pour prendre discrètement Rössli à part et lui murmurer à l’oreille.

– Venez avec moi, Roesti ! N’oublions pas qu’il y a un gus de la DGSE planqué quelque part autour de la maison. Faut qu’on le serre avant qu’il fasse du rififi. J’ai pas trop confiance dans les mecs de la DST et votre supérieur, il me gonfle à en péter.

Alors qu’elle attirait le jeune Cuendet vers une ruelle d’à peine plus d’un mètre de large, une R25 noire avec l’aile droite griffée et un feu cassé jaillit dans la Grand-Rue, freinant furieusement pour terminer sa course à une distance inférieure au millimètre de l’arrière de la voiture d’Eglou. Mitterrand, Aubert, Dumas et Furgler s’en extirpèrent et le Président de la République, visiblement de très bonne humeur, prit la parole.

– Amis suisses, ma chère Élisabeth, veuillez pardonner notre absence, mais c’est la faute à l’absinthe !

– Oui, car l’absinthe a toujours tort, enchaîna Pierre Aubert qui semblait chercher l’équilibre en s’appuyant contre la voiture présidentielle.

Les quatre nouveaux arrivés partirent d’un immense éclat de rire. Le comité de réception en revanche, aussi bien dans sa composante suisse que française, passa du doute méthodique face aux propos de la devineresse à de l’affliction respectueuse envers l’attitude de ses plus hauts dignitaires.

– Au nom de la Confédération helvétique, je décrète une petite sieste avant le déjeuner ! annonça Pierre Aubert. Je crois qu’on est tous un peu fatigués. Profumo, vous allez montrer leurs chambres à ces messieurs !

Le Président de la République et son homologue écoutèrent distraitement le préposé au protocole et s’engouffrèrent dans la belle demeure du ministre des Affaires étrangères, choisissant un peu au hasard les chambres que le pauvre Profumo avait pris soin de leur attribuer, après de longues réflexions sur les enjeux de sécurité, de confort, de tactique et bien sûr de diplomatie.

Ajustant le Nikon F3, l’agent spécial Barney Beauvoir pressa le déclencheur dès qu’il aperçut que la porte de la chambre d’Elfe Morie de Saint-Flore s’ouvrait. Il lui fallut un certain temps pour constater que la personne à proximité de la belle n’était pas le chef de son État à lui. La blonde Morie avait semblé elle-même étonnée par cette arrivée inattendue. Distante dans un premier temps, elle s’était fortement rapprochée du petit homme au grand front dégarni et à la bouche étroite. Sans doute avait-elle estimé qu’une diversification à l’international ne pouvait nuire à sa carrière. Contrarié par l’absence du gibier prévu, Beauvoir orienta son téléobjectif sur les autres fenêtres de la façade où il retrouva son président hilare, en train de discuter avec son ministre des Affaires étrangères et un autre homme aux lunettes à épaisses montures et rouflaquettes duveteuses. Pas de quoi fouetter un chat ni imaginer un moyen de pression efficace. Toutes ces considérations s’évanouirent, au moment où le viseur du Nikon lui pénétra dans l’orbite gauche, propulsé par un coup de botte de combat balancé par la rugueuse Moher. La vigoureuse commissaire s’empara de l’appareil photo puis bondit sur l’agent de la DGSE encore passablement étourdi par son coup dans l’œil : « Roesti, fouille-moi ce gros veau, il faut récupérer toutes les bobines de film ! » Alors qu’elle appuyait sans aucun ménagement sur la tête de l’agent, Rössli palpait les nombreuses poches du photographe pour en extraire près d’une dizaine de bobines, que la commissaire s’empressait de dérouler, les exposant à la sanction sans appel de la lumière du jour.

Reprenant progressivement ses esprits, notre quasi-cyclope effectua un retournement inattendu projetant Zibeline Moher dans les buissons avant de se relever. Sans grande conviction Rössli tenta de s’interposer, mais la pugnacité gauloise l’emporta sur la prudence vaudoise. Après avoir complètement neutralisé son adversaire d’un coup de pied à mi-hauteur, Beauvoir prit la fuite. Il fallut une bonne dizaine de minutes à l’agent de la P-26 pour récupérer un filet de souffle, sous l’œil amusé de Moher, sortie de ses feuillages.

– T’as fait ton baptême du feu, Chouchou, et t’inquiète pas pour tes valseuses, elles en verront d’autres dans le métier ! Des agréables et des plus douloureuses. En attendant, on a neutralisé le zig et ses clichés. Opération réussie !

* * *

Dans les années 2000, les progrès de la génétique conduisirent la nombreuse descendance d’Elfe Morie de Saint-Flore, entrevoyant de substantielles perspectives de gains, à pratiquer des tests de filiation, avec plus ou moins de succès. Le premier de la longue fratrie déchanta le jour où il reçut les résultats de ses analyses ne révélant aucun lien avec un quelconque chef de l’État français. Elles avaient en revanche la singularité de présenter des patrimoines génétiques essentiellement identifiés chez des peuplades du sud de l’Allemagne, de l’ouest de l’Autriche et de l’est de la Suisse.

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