Créé le: 25.10.2026
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Résistance poussive – Chroniques de la P-26, 1985-1986
Potée québécoise
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Novembre 1985
Pour la seconde fois de la matinée, Claude-Alain Cuendet – alias Rössli – parcourait les quelques centaines de mètres séparant le bâtiment du commandement de la place d’armes de Bière du parc véhicules PK22. Il s’était d’abord présenté en bonne et due forme au bureau de contrôle, muni de son ordre de mission classifié « secret », couvé dans la poche intérieure de sa veste en daim, côté cœur. La malheureuse recrue préposée à la réception, native de Hünenberg (ZG), souffrant d’une maladie de peau bénigne mais peu gratifiante pour ses porteurs et affligée d’une gueule de bois héritée de la sortie de la veille, resta figée, incapable de prendre la moindre décision à la lecture du courrier, rédigé en français et ne ressemblant à rien de ce qu’il avait l’habitude de traiter. Un silence total régnait dans la réception du bureau du commandant, à peine troublé par des bruits de moteurs à l’extérieur, de lointaines explosions dues à des exercices d’artillerie et les efforts de déglutition de la jeune recrue. Cette suspension du temps aurait pu durer encore longtemps, ni Rössli, ni le trouffion n’ayant la moindre idée de la manière d’y mettre fin. Fort opportunément, un trentenaire fier dans son uniforme et fraîchement sorti de chez le coiffeur pénétra dans la pièce.
– Un problème, recrue Furrer ? demanda le beau militaire.
Le piteux Suisse allemand à la vilaine peau tendit la lettre, les yeux remplis de larmes et d’incompréhension. Modèle d’efficacité et de fonctionnalité, celui qui devait être son supérieur parcourut rapidement la missive et se tourna vers Rössli.
– Je vois, je vois, dit-il. Mission spéciale, dont je ne veux rien savoir. Vous venez chercher un véhicule, c’est bien ça ?
– C’est bien ça, confirma Rössli, soulagé par la capacité de synthèse du nouveau venu.
– Halle PK22, il y a plein d’Opel de fonction. Servez-vous. Et vous, Furrer, vous oubliez toute cette histoire !
La malheureuse recrue s’emberlificota dans des hochements de tête, des saluts militaires, des approbations mêlant français et suisse allemand et une envie de pleurer de plus en plus présente.
Par chance, le parc véhicules PK22 était bien indiqué. Au cours de la matinée, le chemin du poste de commandement au parking allait devenir familier à Rössli, en raison du caractère robuste et inflexible du préposé aux véhicules.
– Vous venez prendre une Rekord. Vous avez la formule beige tamponnée ? demanda le gaillard aussi avenant que le local et plus généralement la place d’armes dans laquelle il évoluait.
Confiant, Rössli lui tendit le courrier, que le préposé ne prit même pas la peine de consulter.
– La formule beige tamponnée ! répéta-t-il.
– Non, je n’ai pas de formule beige, répondit timidement Rössli.
– Pas de formule, pas de véhicule ! répliqua l’homme en blouse beige.
Avec beaucoup de psychologie, Rössli obtint du farouche gardien de parc l’information selon laquelle la formule beige pouvait s’obtenir auprès du commandant de la place.
Au retour de Rössli à la réception, l’atmosphère avait changé. La pièce était occupée par Jean-Pierre Eschmann – dit Mecarillo – compagnon d’armes de Rössli et par un petit homme grassouillet, à la moustache brosse à dents et la coupe en brosse à habits, vêtu d’un tricot de corps kaki à col roulé avec des auréoles sous les bras. Rössli reconnut le major Armin Stadelmann – alias Frau Stirnimaa – officier de liaison du Service de renseignement stratégique auprès de la P-26. Affalée sur une chaise, la recrue Furrer avait viré au blanc profond, mettant en valeur ses éruptions cutanées pourpres. Un soldat sanitaire bienveillant lui tapotait la main droite et lui épongeait le front, non sans une forme de dégoût.
– Tu es déjà là, Rössli ! dit Mecarillo à la vue de son camarade.
– J’essaie d’obtenir une voiture, mais il me faut une formule beige tamponnée, paraît-il !
– C’est le protocole, en effet, reprit le major. Nous avions oublié cet aspect essentiel de la mission, la formule beige. Adjudant, vous pouvez nous préparer ça !
À peine Frau Stirnimaa avait-il notifié sa demande que l’officier à l’uniforme et à la coupe de cheveux impeccables abattait vivement un tampon sur un morceau de papier épais et beige.
Muni de cet ultime sésame, Rössli s’apprêta à regagner la halle PK22. Il fut interrompu dans son élan par Mecarillo qui lui remit un pistolet d’ordonnance.
– C’est le protocole qui veut ça, soldat Rössli. On ne sort pas tout nu, j’entends !
Le Sig-Sauer P220 modèle 75 calibre 9 mm parabellum est le pistolet d’ordonnance des officiers et sous-officiers suisses. Arme simple, fiable et relativement précise, elle possède néanmoins le léger défaut de ne pas être dotée d’un cran de sécurité. Une fois armée, sa manipulation est donc déconseillée aux spasmodiques, émotifs et autres enrhumés ; plus généralement, pour s’en servir sans trop de risques collatéraux, mieux vaut être un tireur expérimenté, ce que n’était pas vraiment Rössli.
* * *
Parcourant le Pied du Jura vaudois, en cet après-midi brumeux de fin novembre, au volant d’une voiture prétendument banalisée mais que tout le monde dans la région savait appartenir à l’armée, Rössli dissertait en son for intérieur : « C’est du sérieux, les voitures allemandes. Un peu dures, mais ça donne confiance. Le moteur répond, les freins, les essuie-glaces, le chauffage, ça fonctionne ! Mais j’ai quand même des doutes sur la couleur : beige mat, c’est pas une couleur pour une voiture de cette classe ! L’Opel Rekord est un symbole de réussite ! Et quand on peut s’en payer une, on la prend métallisée, vert clair, bordeaux ou gris, peut-être même acajou. Mais pas beige mat. C’est peut-être à cause de la formule qui doit être assortie. » Ainsi allaient ses considérations, lui qui se retrouvait embarqué dans une mission facile, lui avait-on dit, mais qui ne ressemblait en rien à ce qu’il avait fait jusqu’à maintenant.
La route conduisait à une carrière, calme à ce moment de la journée. Rössli dissimula la « beige mat » derrière un hangar et fila à pied, direction la forêt. Son plan indiquait les petits sentiers menant aux terrains d’exercice tout en évitant les barrières et panneaux d’interdiction. Directement sur la carte, Mecarillo avait tracé : « Depuis la carrière de Saubraz, tout droit, plein est ! » Boussole à la main, il progressait à travers champs. Le ciel était gris et bas. Une méchante bise le prenait d’équerre sur la joue gauche, lui envoyant les dernières feuilles de l’année. Entre deux rafales porteuses de relents de fumier d’hiver et de feu de bois, il entendit des bruits de moteurs, droit dans la direction indiquée par la boussole.
Il avançait tant bien que mal dans la forêt, essayant de garder le cap. Les moteurs se précisaient, preuve que la direction était la bonne, mais aussi que le contact avec les cibles se rapprochait. Les bois étaient touffus et mal entretenus. Il contourna des buissons de ronces, se faufila dans des sapinières sombres et humides, essayant de rester discret, comme s’efforçaient assurément de l’être les types qu’il cherchait. La boussole ne lui était plus d’aucune utilité. D’ailleurs il ne comprenait pas vraiment la plus-value d’un machin indiquant une ligne parfaitement droite, alors qu’il était impossible de mettre un pied dans le prolongement de l’autre.
Le terrain d’exercice était désormais visible. Entre les arbres, des véhicules du genre Jeep mais en plus gros et plus mastoc s’en donnaient à cœur joie sur une piste d’entraînement. En revanche, aucune trace d’espions dissimulés dans les bois. Avec ce terrain vallonné et broussailleux, ils pouvaient être derrière le moindre caillou. Rössli essaya d’organiser méthodiquement ses recherches avec des parallèles à la lisière et une grande question : « Jusqu’où aller dans un sens, puis dans l’autre ? »
Il arpentait cette bordure de forêt depuis quarante-cinq minutes au moins et commençait sérieusement à réfléchir à l’excuse à servir Mecarillo : « C’est pas faute d’avoir cherché ! La localisation n’était pas assez précise ! Le terrain est trop propice pour se cacher ! Et pourquoi ne seraient-ils pas cinq cents mètres ou un kilomètre plus haut ou plus bas ! Il est vaste ce camp militaire ! » Il en avait marre, froid aux pieds et envie de pisser, ce qu’il s’apprêta à faire contre un sapin en contrebas duquel se trouvaient deux individus, l’un en train de photographier le terrain et l’autre de prendre des notes.
* * *
Trois jours plus tôt, Rössli et Mecarillo s’étaient retrouvés au café de l’Ouest, sur l’avenue de Morges à Lausanne. Rössli imaginait une nouvelle mission de protection rapprochée, telle que celle qu’ils avaient vécue durant l’été, en collaboration plus ou moins forcée avec les services secrets français. Il gardait de cette première expérience un sentiment de confusion et le souvenir d’une vive douleur au bas-ventre. Il l’avait toutefois vécue en qualité de simple exécutant dirigé par des agents expérimentés et plutôt fiables. Cette fois, il se voyait confier une mission différente, en solo, dont il se serait volontiers passé.
– Pourquoi moi ? demanda Rössli. J’ai pas encore beaucoup d’expérience du terrain.
– Il se trouve que nous sommes peu nombreux en Suisse romande et Frau Stirnimaa veut un Vaudois. Au cas où tu te ferais attraper par la police militaire, tu pourras dire que tu allais aux champignons. Dit avec l’accent vaudois, ça fera plus authentique que si c’est baragouiné par des Totos, j’entends, expliqua Mecarillo.
– Y a plus de champignons en novembre et je suis de Vevey, moi. Là où tu veux que j’aille, c’est le Pied du Jura. Ça n’a rien à voir et je connais mal la région.
– J’entends bien mais c’est néanmoins plus local que Wangen an der Aare ou Uttwil. Et puis, ce sont les ordres !
– Bon, bon. Et c’est dangereux ? C’est des Russes quand même.
– Nous avons affaire à des agents infiltrés et non à des combattants, j’entends. La seule chose que tu dois faire, c’est les déloger pour qu’ils filent de Suisse le plus vite possible. Selon les renseignements ouest-allemands du BND qui ont contacté notre attaché militaire à Bonn, des agents soviétiques seraient à Bière pour espionner une démonstration de nouveaux véhicules tout-terrain américains. Les Allemands veulent qu’on les attrape.
– Je dois les arrêter ?
– Surtout pas ! C’est ce que veulent les Allemands, ou plutôt les Américains, à coup sûr à l’origine du renseignement. Il n’y a qu’eux pour avoir des informations aussi pointues. L’arrestation d’agents soviétiques dans un pays neutre serait un magnifique désaveu pour Moscou et une victoire pour Washington. Mais nous n’en voulons surtout pas !
– Ah bon, pourquoi ?
– Tu n’imagines pas les problèmes : diplomatiques, militaires, économiques. Les instructions sont claires : nous les trouvons, les laissons filer, rédigeons un rapport qui aboutit par hasard dans les mains du BND. J’entends.
– Et je serai tout seul ?
– Oui mais nous resterons en appui dans la caserne avec Frau Stirnimaa.
* * *
Les deux individus embusqués n’avaient pas entendu Rössli grâce aux mugissements des Jeeps qui prenaient un plaisir évident à frôler la lisière. Alors que l’agent de la P-26 s’apprêtait à pisser, seul à proximité de deux espions venus du froid, il prit la mesure de son impréparation. Menacer, effrayer, mettre en fuite, d’accord ! Mais comment ? Que dire à des espions… russes ? Ils n’avaient pas pensé à ça, Mecarillo et tous les autres dans leurs bureaux bernois !
Situé à une vingtaine de mètres des Soviétiques, le Suisse les surplombait depuis un petit rocher. Les voitures continuaient leurs circonvolutions, faisant monter les tours. Rössli sortit machinalement le Sig-Sauer remis par Mecarillo pour se donner une contenance. Au moment où il l’armait, la bise et les diesels décrétèrent simultanément, si ce n’est une minute, du moins quelques secondes de silence. Le plus gros des deux agents se retourna. Il n’était pas content du tout.
Alors l’inspiration vint à Rössli en même temps que se vida sa vessie dans son pantalon : la pression de la nature fit que la miction l’emporta sur la mission. Il cria : « Bouge pas ! Hands up ! Halte ! Stop ! Rückwärts ! », ce qui n’empêcha nullement l’épais cosaque de se précipiter vers lui. Il fallait arrêter le grizzli avant qu’il ne soit trop tard. Rössli visa les jambes. Le coup partit un peu vite et à deux mètres de lui, il vit l’œil gauche de son assaillant virer au rouge et une gerbe noirâtre jaillir derrière sa tête… Il avait dû louper les jambes.
Plus bas, le second Russe, un petit blond à l’air glacial, observait la scène avec une absence totale d’émotion. Il ramassa le carnet de notes du gros qui avait basculé en arrière avec une partie du crâne en moins. Ayant évalué tour à tour la position de Rössli, son pistolet et l’état de son camarade, il décida de partir en courant, s’enfonçant dans les buissons.
Le pantalon mouillé de Rössli s’était refroidi sous les caresses glaçantes de la bise. Les tout-terrains tournaient toujours. Le Russe saignait abondamment.
En plus du pistolet, on avait équipé le combattant de la P-26 d’une radio décrite comme portative, qui faisait bien ses six kilos. Après s’être éloigné à bonne distance, craignant de voir surgir le petit survivant à tout moment, il parvint à établir un contact grésillant avec son supérieur et à lui cracher, dans un ordre très aléatoire : « grosses Jeeps, petit blond en fuite et gros avec un trou dans la tête ». À ce dernier détail, Mecarillo répondit « merde », ce qui n’était pas dans ses habitudes. Son juron prononcé et vite regretté, il conclut la communication par « Bouge pas ! On arrive ! Terminé ! »
Les tout-terrains avaient achevé leur chorégraphie. Un silence, que seule la bise venait périodiquement troubler, enveloppait la morne plaine de Bière. Assis sur un caillou au bord de la piste, Rössli louchait sur la masse allongée de son Russe. Parti pour une carrière tranquille dans l’administration fédérale, beaucoup de routine, un peu d’ennui rassurant et une sécurité à toute épreuve, le jeune agent venait de dézinguer un inconnu. Il n’était pas submergé par les remords mais davantage inquiet des conséquences certainement compliquées de cet acte, lui dont la nature profonde aspirait surtout à la quiétude.
Sachant que son camarade se trouvait tout près de la lisière, Mecarillo le repéra assez facilement, d’autant plus qu’il agitait les bras, impatient de voir arriver des renforts. Mecarillo était au volant d’un fourgon Pinzgauer d’où il débarqua, accompagné d’un Frau Stirnimaa à la mine maussade et agitée. De l’arrière du véhicule descendirent deux armoires à glace et un petit maigrichon au visage marqué par des cicatrices et les restes de maladies possiblement honteuses. Le premier mastard avait une puissante mâchoire, le cou nuance steak de bœuf cru et nettement plus large que le sommet de son crâne lisse. Il tenait une grande hache à la main. Le second était un Noir encore plus massif muni d’une pelle. Vêtus tous trois de costards-cravates, ils détonnaient un peu dans cette ambiance de champ de bataille.
Le vilain maigre s’approcha du macchabé et le fouilla consciencieusement, tout en considérant sans dégoût particulier son visage passablement abîmé. Il s’adressait exclusivement à Stadelmann, dans un hochdeutsch fortement dosé en accent anglo-saxon auquel Frau Stirnimaa répliquait avec des intonations marquées de suisse allemand.
Laissant le moche malingre auprès du corps en compagnie des deux costauds, Frau Stirnimaa s’approcha de Rössli. Le Néandertal au crâne lisse souleva sa hache pour l’abattre sur la dépouille du Russe.
– Vous avez réalisé un magnifique exploit. C’est du choli, dit le major dans son français raboteux et sur un ton embarrassé. Vous avez tué Irakli Samadashvili, un agent du KGB envoyé spécialement par Moscou pour la rencontre Gorbatchev-Reagan à Genève et qui semble en avoir profité pour faire un détour par Bière en rentrant.
– Ah, et c’est grave ? interrogea Rössli en louchant sur les trois gars qui s’activaient en arrière-plan, le black emportant une jambe sous son bras.
– Vouais ! Les Soviétiques ils n’aiment pas qu’on élimine leurs agents.
Le Noir creusait avec sa pelle, tandis que le chauve donnait un second coup de hache. Le laid regardait sans rien dire.
– Mais nous avons de la chance, reprit Frau Stirnimaa, M. Schmidt ici présent et son équipe de spécialistes sont en train d’effacer les traces. Quant à vous, il ne s’est rien passé, vous n’avez rien vu, rien entendu. Compris !
– Compris ! répondit Mecarillo, très ennuyé par toute cette histoire et pressé d’en finir.
Le petit hideux s’était approché du grand Noir et déversait une poudre blanche dans les trous que son compagnon recouvrait ensuite.
Mecarillo et Frau Stirnimaa éprouvaient quelques remords d’avoir envoyé Rössli dans cette galère et cherchaient des justifications. Mecarillo se lança dans un argumentaire qu’il s’efforça de rendre convaincant : « Plus on laisse les Américains, Russes, Allemands entre eux, mieux on s’en porte, j’entends. » Et encore un coup de hache. « Notre force, c’est de rester neutres et peu visibles. » Le balèze à gros cou ne prit pas la peine de se déplacer et lança un bras à son camarade. « Cette fois, je doute qu’on y soit parvenu. Je n’aurais pas dû te laisser y aller seul et on aurait pu se préparer un peu mieux mais l’ordre est tombé il y a trois jours. » Et encore une dose de poudre blanche suivie de pelletées de terre.
– Je suis bien d’accord. Je voulais pas le tuer, moi, ce Russe, reprit Rössli. Je voulais même pas venir. On n’a pas des agents spéciaux en Suisse pour ce genre d’opération, du modèle des trois gaillards-là ?
– Ils ne sont pas de chez nous. Et des comme ça, ce n’est pas tellement dans la tradition helvétique. Il y a bien les agents de la Police fédérale, mais ils n’aiment pas trop sortir de leur bureau et je doute qu’ils manient la hache et la pelle. Je crois que nous sommes les seuls à être sur le terrain, j’entends.
– C’est la noble mission de la P-26, hasarda Frau Stirnimaa.
Respirant l’odeur d’urine qui remontait de son pantalon, Rössli poursuivit sa complainte : « Je pensais pas que lors d’une de mes premières missions j’abattrais un dangereux espion russe. » Cette fois, c’est le bras droit qui disparaissait dans le sol. « Et l’autre, son collègue, il m’a bien vu, il va vouloir peut-être se venger ! »
– Ne t’inquiète pas trop. À moins que tu n’aies prévu des vacances en URSS ces prochaines semaines, ça m’étonnerait que tu le croises de sitôt, le rassura Mecarillo. À l’heure actuelle, il a dû prendre ses jambes à son cou, direction la mission soviétique de Genève.
– Selon monsieur Schmidt, ajouta Frau Stirnimaa, il s’agit d’un second couteau du KGB en poste à Dresde. Après cette histoire, j’imagine qu’il sera muté en Afghanistan. Les Soviétiques n’aiment pas les agents qui ratent des missions.
– Encore un pauvre serviteur de la grande patrie des travailleurs qui va se dissoudre dans l’immense océan de l’oubli. Est-ce qu’on connaît seulement son nom ? demanda Mecarillo.
À cause d’une rafale de vent plus forte que les autres et de l’accent suisse allemand du major, seul Mecarillo saisit le nom de l’agent.
– Ridicule comme nom, on dirait une recette de cuisine, j’entends.
Les deux équarrisseurs et le petit moche fignolèrent leur besogne en déposant des branchages sur les emplacements où ils avaient enfoui les différents morceaux du Russe.
Alors qu’ils quittaient les lieux, entassés dans le Pinz, le Russe resté entier, caché à une centaine de mètres, n’avait rien perdu de la scène, l’œil vissé derrière son téléobjectif. Il s’éloigna à son tour, plus sûr que jamais de la perfidie du bloc occidental et parfaitement au clair sur les futurs combats à mener.
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