Enfumage à Cap Kennedy

5

Janvier 1986

La chose que Mauro Moretti – nom de code L’Inverno l’è Passato – redoutait le plus était bien le protocole des dix convergents stipulant que lorsqu’un agent suisse à l’étranger signalait le même problème dans dix communications différentes, il fallait l’escalader auprès de la hiérarchie. Escalade synonyme d’une multitude de formulaires à remplir, en allemand bien sûr, car aucun des cadres du Service de renseignement stratégique n’entravait un mot d’italien, ce qui fatiguait d’emblée le très méditerranéen L’Inverno l’è Passato. Fort d’une expérience de plusieurs années dans le bureau bernois, il n’avait pas souvenir d’une activation du protocole, aucun agent externe n’ayant levé un quelconque lièvre depuis belle lurette. Durant le mois de novembre 1985, il hésita longuement à remiser discrètement ces rapports dans un des nombreux placards du service. Après tout, le chiffre de dix était d’une totale subjectivité. Avec un peu de patience, le prolifique Roland Beuret – nom de code Ragusa –, agent de terrain posté au Centre spatial Kennedy en Floride, allait calmer ses ardeurs. Hélas, un onzième puis un douzième compte rendu arrivèrent à Berne, via l’ambassade de Suisse à Washington, avec toujours le même objet : une hypothétique menace de sabotage sur le vol de la navette Challenger, prévu pour la fin janvier 1986. Moretti, ne pouvant plus dissimuler l’affaire, se résolut à escalader malgré son peu de goût pour les sports extrêmes.

* * *

À peine remis de ses péripéties dans les bois de Bière et d’une succession de Noëls en famille, Claude-Alain Cuendet – alias Rössli – se retrouvait dans un DC10 de Swissair en phase d’approche de l’aéroport de Dulles, Washington D.C. Il devait y retrouver Jeffrey Zimmerli – nom de code Gilbert de Courgenay – officier traitant du SRS pour la côte Est des États-Unis. Une nouvelle mission en solo qui l’inquiétait un peu, vu le déroulement de la précédente, mais l’idée d’un voyage en Amérique avait aussi de quoi l’exciter, lui qui n’avait guère été plus loin que le littoral adriatique.

Parvenu dans le hall d’arrivée après les formalités migratoires, Rössli remarqua vite un personnage étonnant, en costume clair à épaulettes renforcées, pantalon en forme de carotte, baskets plus blanches que blanches et cheveux châtain clair permanentés, brandissant un panneau avec son nom inscrit dessus. Il s’agitait de telle manière que nul dans l’assistance ne pouvait ignorer sa présence et, par simple déduction, les nom et prénom de Cuendet. Alors que la moindre secrétaire du SRS ou de la P-26 était affublée d’un pseudonyme, Rössli était exposé sous son nom de baptême à l’ensemble du District de Columbia et de la Virginie.

– Vous êtes du service ? lui chuchota Zimmerli à l’oreille.

Il multipliait les coups d’œil dans tous les sens, ne laissant aucun doute sur le caractère confidentiel de leur rencontre.

– Je suis affilié à la P-26 mais comme le SRS est un peu serré sur les effectifs, c’est nous autres qui nous chargeons des missions de terrain, expliqua Rössli.

– Des fonctionnaires ! Des assis ! L’action n’est pas pour tous. Il faut avoir le physique et l’esprit pour cela comme nous autres, mon cher Cuendet. Suivez-moi aussi vite que possible et aussi discrètement que nécessaire ! La moitié du personnel de Dulles est constitué d’agents du FBI et, croyez-moi, un officier de mon importance est l’objet de toutes les attentions, non seulement des services domestiques mais de tous ceux dépêchés par des puissances inquiètes du pouvoir que je représente.

Il se retourna vivement et se prit les pieds dans un minuscule bichon maltais relié par une laisse à une blonde abondante et pleine de fourrure. Qui des deux êtres velus ou de Zimmerli hurla le plus fort, difficile à dire. Quoi qu’il en soit, l’attention de l’entier du hall se porta à nouveau sur eux, le temps qu’ils sortent.

Les Sister Sledge, propulsées par un autoradio vigoureux, couvraient le ronronnement velouté du gigantesque V8 provisoirement peu sollicité de la Plymouth Barracuda de Gilbert de Courgenay, adepte de muscle cars. Ces coupés ou cabriolets ordinaires dans lesquels quelques sorciers facétieux du Michigan avaient greffé des moulins maousses, sans se soucier d’adapter freins et châssis en conséquence, rendaient leur conduite plus dangereuse que le récurage à grandes eaux d’une chaise électrique sous tension. La véhémence de la mécanique était en harmonie avec l’apparence de la machine : sièges léopard, pneus plus larges que ceux d’une moissonneuse-batteuse et peinture violet irisé.

Ils se dirigeaient vers le point de rencontre avec Ragusa, dans le quartier de Brentwood, avec pour instruction de s’assurer de la fiabilité de la source, en le soumettant à un feu croisé de questions. Comme toujours dans ce genre d’affaire, ils n’avaient reçu que le strict minimum d’information. Mais si le SRS, réputé pour sa ladrerie, avait daigné débloquer des fonds pour payer en urgence le séjour d’un agent outre-Atlantique, c’est qu’il ne s’agissait pas d’une affaire courante. Le major Stadelmann – alias Frau Stirnimaa – du Service de renseignement stratégique, avait orienté Rössli sur la mission en mettant essentiellement l’accent sur la nécessité absolue de vérifier scrupuleusement la véracité de toute cette affaire.

Alors qu’ils franchissaient le Potomac, le silence entre We Are Family des Sister et Blame It on the Boogie des Jackson Five leur permit d’entendre le bruit de la sirène de la voiture collée à leur train depuis un certain temps déjà. Gilbert de Courgenay se retourna, fixa à nouveau le pont, jaugeant les possibilités d’échapper à leurs poursuivants. Hélas pour lui, à cette heure de la journée, le pont était comparable à une procession de fourmis autour d’un relief de hamburger et ils étaient précédés à gauche par un car Greyhound et à droite par un semi-remorque aux dimensions d’un modeste porte-avions.

– Désolé, vieux, dit le chauffeur sur un ton dramatique. Nous sommes repérés et je ne peux pas me permettre de prendre le risque que nous parlions. Je vais balancer la caisse dans le fleuve. Heureux de vous avoir connu.

Rössli prit alors conscience que Zimmerli possédait un sens du tragique légèrement hypertrophié et regretta vivement d’avoir voulu découvrir l’Amérique. Mais l’issue fatale imaginée par l’officier traitant ne se concrétisa pas, le Greyhound pilant sur les freins, sans doute interpellé par le bruit de la sirène de police. Le chauffeur de la Plymouth fit de même mais avec un temps de retard.

Les deux flics grassouillets qui dressèrent le procès-verbal ne semblaient absolument pas préoccupés par la mission secrète des occupants du véhicule irisé. Excès de vitesse, refus d’obtempérer aux signaux sonores et visuels, obstruction d’une voie de circulation prioritaire, perte de maîtrise, voici ce que l’anglais approximatif de Rössli lui permit de saisir des conversations, lui qui n’eut même pas à produire son passeport, les deux cops se foutant éperdument de sa présence.

En repartant, Gilbert de Courgenay tirait une drôle de tronche. Était-ce dû à l’état du pare-chocs avant de la Cuda, au montant de l’amende ou au fait qu’il avait un poil surréagi en voulant les balancer au jus ? Un amalgame de causes qui contribua à installer un silence chafouin dans l’habitacle, jusqu’à ce qu’ils atteignent le cœur de Brentwood.

La nuit tombait tôt à cette période de l’année et le seul phare survivant de la muscle car parvenait difficilement à éclairer les rues peu dotées en réverbères. Occupé pour l’essentiel par des nœuds ferroviaires et des entrepôts, Brentwood n’est pas exactement le quartier dans lequel les autorités américaines ont pour habitude de recevoir les délégations étrangères. Les deux agents échouèrent au fond d’une impasse où un groupe d’individus, qui n’avaient rien de hauts fonctionnaires, se réchauffaient autour d’un brasero. Leur véhicule ne détonnait guère parmi le reste du parc automobile du lieu, rayé, sprayé, défoncé et même parfois calciné. Rössli se demanda ce qu’ils venaient faire dans ce bas morceau de Washington.

– Voilà ce qu’on appelle une maison sûre ! Seuls Ragusa et moi connaissons cette adresse. Personne ne pourra nous surprendre, expliqua Gilbert de Courgenay qui reprenait du poil de la bête, sentant le vent de l’aventure souffler dans ces sinistres avenues.

Le terme de « sûre » ne sautait pas aux yeux à l’approche de cette misérable masure de deux étages en briques fatiguées, qui se fit sous les regards lourds des différentes créatures échouées dans ce coin de ville. À l’intérieur : pas beaucoup mieux. Un escalier pisseux, des portes d’appartements aux serrures et gonds maintes fois rafistolés, le tout dans une ambiance de cris, de pleurs et de craquements de toutes sortes. L’appartement dans lequel ils pénétrèrent était équipé en tout et pour tout d’une chaise et d’un lit sur lequel on hésitait même à s’asseoir ; autant dire que la perspective d’y dormir relevait du film d’épouvante.

– Il n’y a plus qu’à attendre. Il ne devrait pas tarder, annonça de Courgenay avec un sourire confiant.

À plusieurs reprises durant la nuit, on frappa plus ou moins fortement à la porte de l’appartement. La première fois, Gilbert de Courgenay bondit en chuchotant : « Et voilà notre gaillard ! » Il se retrouva nez à nez avec un grand Noir, certainement pas natif des Franches-Montagnes et encore moins de l’Ajoie. Après plusieurs tentatives d’échanges un brin véhéments, les deux Suisses comprirent que le monsieur était à la recherche d’une personne, vraisemblablement de sexe féminin, poétiquement dénommée Pussy Phyllis. Cette incursion inattendue contraria de Courgenay qui perdit sa bonne humeur précédemment retrouvée. L’apparition, sur le même palier, d’une créature évoquant, par ses dimensions, le Greyhound dans lequel ils s’étaient encastrés peu de temps auparavant les débarrassa toutefois de l’intrus.  La dame, car c’en était une, fit un signe au grand Noir accompagné d’un laconique et un peu las « C’mon Honey ! »

Au fur et à mesure des arrivées successives, de Courgenay se montra moins empressé, entrouvrant la porte branlante avec méfiance et renvoyant le visiteur et même une fois les visiteurs, car ils étaient deux, vers la porte d’en face. Aucun ne fit mine de vouloir autre chose que la copieuse Pussy, aucun ne ressemblait à un Jurassien.

Alors qu’une aube livide se levait sur la capitale la plus puissante du monde, ils n’étaient toujours que deux dans ce deux-pièces délabré, transis de froid et épuisés par une nuit sans sommeil combinée pour Rössli avec le décalage horaire. Il souffrait d’un puissant mal de tête scrupuleusement entretenu tout au long de la nuit par le babil incessant de son officier de contact qui, triturant l’une de ses boucles platine, tentait d’identifier les raisons de l’absence de Ragusa et de l’échec de son plan.

– Un coup des Cubains, peut-être des Polonais ou des Hongrois. J’écarterais pour l’instant les Russes qui préfèrent sous-traiter ce genre de besognes, réfléchissait-il à voix haute.

– Vous êtes sacrément bien renseigné ! Comment vous faites pour avoir toutes ces informations ? lui demanda Rössli.

Gilbert de Courgenay l’observa un instant, se demandant en effet d’où il tenait toutes ces informations.

– Je ne peux pas citer mes sources, Rössli, je nous mettrais tous en péril, répondit-il. À cette heure-ci, ça m’étonnerait qu’il vienne. Nous allons abandonner cette position pour aller faire le point à l’ambassade.

Après avoir adressé un petit salut à Pussy Phyllis, qui descendait une corbeille de linge sale, et récupéré la Plymouth dont les enjoliveurs et le pare-chocs arrière chromé s’étaient évaporés durant la nuit, ils gagnèrent l’ambassade de Suisse à Georgetown.

La vie de bureau battait son plein dans les couloirs du bâtiment officiel, où Gilbert de Courgenay lançait des regards appuyés à tout le personnel féminin âgé de moins de quarante ans, s’attardant parfois auprès de l’une ou l’autre collaboratrice pour une causette plus intime. Se tenant à distance respectable, Rössli le regardait sagement dans un semi-coma d’insomniaque contraint.

Ragusa étant sur ligne sécurisée, le seul moyen de le joindre par téléphone pour les besoins du service consistait à s’enfermer dans une panic room, une espèce de chambre froide surchauffée, protégée des écoutes externes et figurant à l’inventaire de toute mission étrangère digne de ce nom. Au grand soulagement de Rössli et Zimmerli, Ragusa répondit rapidement.

– Chuis malade, bredouilla une voix dans le haut-parleur.

– Comment ça, vous êtes malade ? répondit Gilbert de Courgenay, agacé.

– Il fait un froid de canard sur la Floride et j’ai attrapé une grosse crève. Je fais de la température, alors je pouvais pas prendre l’avion pour Washington. Sinon ça risquait de me tomber sur les oreilles, vous comprenez ?

Natif de Courrendlin, Roland Beuret n’avait rien perdu de son accent jurassien qui, combiné avec un encombrement des voies respiratoires et les crépitements du brouilleur de communication, rendait la conversation difficilement compréhensible.

– Monsieur Cuendet, agent des services spéciaux, est venu de Berne pour vous rencontrer et vous n’êtes même pas capable de faire Orlando-Washington ! reprit Gilbert, que l’enchaînement d’événements foireux des dernières heures commençait à sérieusement échauffer.

– Mais chuis vraiment pas bien et en plus c’est droit verglacé dehors. Je voudrais pas me foutre par terre.

– Arrêtez de pleurnicher, Ragusa ! Bougez plus, faites-vous des tisanes ! On arrive !

En rejoignant l’ambassade, Rössli avait, durant un court instant, entrevu la perspective d’un repos bien mérité, dans une atmosphère calme de diplomatie cossue. C’était sans compter avec l’indébranchable de Courgenay qui les propulsa dans un avion à destination d’Orlando. Rössli essaya tant bien que mal d’enchaîner quelques épisodes de sommeil, pendant que son compagnon expliquait à toutes les hôtesses qu’il était en mission spéciale, sur laquelle il ne pouvait pas leur dire grand-chose, mais qu’une fois qu’il en aurait terminé avec le danger mortel encouru, c’est avec plaisir qu’il accepterait de les retrouver pour un drink ou un dîner. Habituées à l’ivresse mythomaniaque de l’altitude propre à beaucoup de leurs clients masculins, les travailleuses des cieux l’écoutèrent avec bienveillance et une alternance de verres de gin et de vodka.

Sortant de l’aérogare d’Orlando, ils constatèrent que Ragusa n’avait pas menti, en tout cas pour ce qui était de la météo. Contrairement à l’idée tropicale que Rössli se faisait du Sud des États-Unis, il gelait à pierre fendre en cette fin de journée, ce qui n’empêcha pas Gilbert de Courgenay de parcourir les 45 miles séparant Orlando de Titusville à vive allure, dans le véhicule loué à l’aéroport. Par chance, la route qui traversait les plaines marécageuses et glacées ne comportait pas plus de quatre ou cinq virages, limitant ainsi les risques de dérapages intempestifs.

Ragusa vivait dans un quartier confortable de Titusville, longues maisons sur un étage plantées dans de vastes propriétés, avec des palmiers dont les perspectives de survie s’annonçaient limitées dans la froidure ambiante. La ville s’étendait en bord de mer, à quelques miles du centre de recherche spatiale de Cap Kennedy, où Roland Beuret, physicien titulaire d’un diplôme de l’EPUL et d’un titre de la Columbia University, travaillait sur la mission STS-51-L consistant à envoyer dans l’espace la navette Challenger.

Alors qu’ils arrivaient en vue de la résidence du physicien, les deux agents virent une voiture surgir d’un garage, s’engager à fond de train dans l’avenue résidentielle qui traversait le quartier et aboutissait à un rond-point presque intégralement verglacé. L’arrêt dans le collecteur de déchets fut net et définitif. Un homme titubant sortit du véhicule accidenté.

– C’est Beuret, dit Zimmerli, je le reconnais.

Ragusa, à moitié groggy, fut chargé dans la voiture des nouveaux arrivants et ramené jusqu’à sa maison où il s’écroula dans un fauteuil. Gilbert de Courgenay mit rapidement la main sur un flacon de bourbon et en servit à la ronde des doses copieuses. On aurait dit que le physicien se diluait en un mélange de morve, de larmes et de sang consécutif au volant pris dans le nez quelques minutes plus tôt.

– Vous jouez à quoi, Ragusa ? Je croyais que vous étiez malade ! lui demanda méchamment de Courgenay, sifflant d’un trait son verre qui alla rejoindre ceux précédemment absorbés dans l’avion.

Le Jurassien essuya ses humeurs d’un revers de manche, examina son verre, le vida et le tendit pour une seconde dose revidée immédiatement. Soucieux de se mettre au diapason des mœurs locales, Rössli sécha son godet à son tour. Un long silence s’installa, uniquement interrompu par les reniflements et les sanglots convulsifs du malheureux.

– Je suis dans le caca, dit-il.

– Vous êtes effectivement assez répugnant, lui répondit Gilbert, mais un brin de toilette devrait vous redonner figure humaine. Pourquoi avez-vous pris la fuite sur une route verglacée alors que vous étiez soi-disant malade comme un chien ?

– Je vous ai menti, s’effondra Ragusa. Tous mes rapports, c’est du bidon. Il n’y a jamais eu la moindre menace sur la mission Challenger.

Comme souvent, Rössli était resté passif mais les aveux soudains du physicien le mirent de très vilaine humeur. Depuis son arrivée en Amérique, il avait été impliqué dans un accident, avait passé une nuit dans un bouge infâme au cœur d’un des pires quartiers de D.C. Il avait risqué d’être balancé dans le Potomac à cause de l’imagination exubérante de son contact, et surtout, il n’avait plus vraiment fermé l’œil depuis des lustres, ce qui allait à l’encontre de ses huit heures habituelles.

RÖSSLI : Mais alors pourquoi avez-vous envoyé tous ces rapports à Berne ?

RAGUSA : C’est pour le pognon.

RÖSSLI : Hein ?

RAGUSA : Chaque fois que j’envoie un rapport à Berne, j’ai droit à une prime de 200 dollars. Donc plus j’en envoie, plus je touche d’argent. Pas compliqué.

DE COURGENAY : Mais vous ne gagnez pas suffisamment avec votre salaire à Cap Kennedy sans compter le fixe que vous verse clandestinement le SRS ?

RAGUSA : Les femmes coûtent plus cher en Floride qu’à Moutier ! J’ai rencontré une beauté dominicaine, une véritable fournaise mais dont la combustion doit être régulièrement alimentée et je peux vous dire que ce genre de chaudière ne fonctionne pas à l’ordinaire. Je l’ai croisée pour la première fois à la cantine de Cap Kennedy où elle sert les repas à midi. Elle portait une blouse violette qui luttait tant bien que mal pour rester fermée autour de sa plantureuse poitrine. J’ai manqué m’évanouir devant les promesses de cette vision. Elle m’a ensuite invité dans son quartier, au club Domingo, où vous dansez le oruga de fuego en buvant des malvaviscos atómicos. Elle baragouine l’anglais, je suis nul en espagnol, mais nous nous aimons à la folie. Elle aime aussi les restaurants de poissons du bord de mer, le casino, les week-ends dans les parcs d’attractions avec nuits en palace et tout plein d’autres extravagances très coûteuses.

La soudaine verve amoureuse de Ragusa contrastait avec les pitoyables premiers instants passés en sa compagnie. La passion lui donnait de l’envergure et ses deux interlocuteurs en venaient presque à comprendre les motivations de son arnaque. Reprenant toutefois son rôle de soldat de l’ombre, ainsi qu’un solide verre de bourbon, de Courgenay fixa son homme dans les yeux.

– C’est bien joli votre romance antillaise, mais à cause de vous, on est en train de fournir aux services de renseignement américains des informations concernant une menace imminente sur leur programme spatial. Et ça se révèle être du flan !

– Oui, je sais, j’aurais pas dû, mais si vous connaissiez Ramona.

– Les femmes peuvent nous faire perdre raison, vous avez raison. J’en suis moi-même parfois étourdi mais je sais me reprendre ! fit Zimmerli. Nous sommes des hommes d’action maîtrisant leurs pulsions en toute circonstance. Allez, on vous embarque à Washington. Il va falloir vous expliquer !

– Je vais juste prendre quelques effets personnels, demanda Beuret en passant dans une pièce adjacente.

Profitant de l’absence de l’escroc amoureux, Rössli et de Courgenay essayèrent de rassembler leurs idées pour décider de la conduite à tenir afin d’éviter que l’affaire ne leur échappe encore davantage.

– Vous avez convenu quoi avec le SRS ? demanda de Courgenay.

– Pas grand-chose en fait. Je crois qu’ils ont déjà informé les Américains, partant de l’idée que les rapports de Ragusa étaient fiables. Je devais les avertir via l’ambassade si je trouvais quelque chose de suspect.

– Donc, les Américains vont retarder le lancement de la navette à cause d’une menace qui n’existe que dans la tête de ce queutard de Jurassien. Et on va tous passer pour des ploucs, moi en premier ! Beuret, bougez votre cul, on dégage !

La télévision à grand écran ITT posée au milieu du salon explosa, projetant des éclats de verre dans toute la pièce. Beuret se tenait dans l’embrasure de la porte communiquant avec la pièce adjacente. Entouré d’un nuage de fumée, il avait le regard mauvais et un fusil à pompe de belle taille entre les mains, qu’il venait de recharger consécutivement à la salve balancée dans l’innocent appareil.

– Les clés de la bagnole, sinon je vous fume, crès cochon de purin ! dit-il sur un ton aussi chaleureux que le climat.

Ce fut au tour du frigo américain d’encaisser une décharge. La fumée, l’odeur de poudre, le regard glacial de Ragusa, amenèrent de Courgenay à lui refiler au plus vite les clés de la voiture. Le drôle d’agent de terrain sortit de la maison aussi vite que les fusées qui décollaient à quelques kilomètres de là.

– Avec un peu de chance, il va s’encastrer dans le premier cocotier venu, espéra Zimmerli.

S’il existait, le premier cocotier était largement hors de la vue des deux agents venus de Washington, car lorsqu’ils sortirent dans l’allée de villas, tout était parfaitement calme sous un ciel étoilé et glacial. Ils se retrouvaient dans un patelin de Floride, sans véhicule, avec une mission urgente à remplir.

Bien qu’ayant échappé à l’antimatérialisme radical et soudain de Ragusa, le téléphone ne leur servait à pas grand-chose, ni l’ambassade à Washington, ni le QG du SRS à Berne n’acceptant de lignes non cryptées.

– Complètement badadia, ce Ragusa, s’exclama Rössli, conscient qu’il aurait pu y passer. Je sais pas si c’est d’avoir été biberonné à la Damassine ou si c’est les cocktails dominicains, mais tout physicien qu’il est, il a le cerveau qui part en bircher.

– Il est en train de démolir ma carrière, je ne sais pas comment nous allons rentrer à Washington et j’ai les pieds glacés, poursuivit de Courgenay.

Ils passèrent plusieurs coups de fil aux compagnies de taxis listées dans les pages jaunes, sous la rubrique Titusville. La seule qui répondit leur promit un taxi pour Orlando pour le lendemain à six heures. Résignés, ils s’allongèrent sur les sofas du salon, parmi les reliefs d’électroménager pulvérisés par Ragusa.

– En fait, on sait quand elle doit décoller, cette navette ? demanda Rössli.

– Aux dernières nouvelles, c’était prévu le 25, mais l’ambassadeur m’a dit à son retour de la Maison-Blanche que c’était repoussé. Ce qu’il ne m’a pas précisé, c’est si c’était à cause de nos informations.

Les dernières paroles de de Courgenay se noyèrent dans l’esprit nébuleux de son compagnon de salon, qui plongea enfin dans le sommeil auquel il aspirait depuis un sacré moment.

Moyennant un coût exorbitant complété par la promesse d’un gros pourboire, le taxi les conduisit, aux petites heures du matin, jusqu’à Orlando. Le retour jusqu’à l’ambassade de Suisse se fit étonnamment sans incident notoire. Il faut dire que Zimmerli avait perdu de sa splendeur. Il n’avait dragué aucune stewardess et siroté qu’une tisane aux herbes, enfoncé dans le mutisme et un fauteuil de première du Boeing de la TWA. Malgré les quelques heures récupérées à Titusville, Rössli se sentait vidangé et incapable de trouver un semblant de cohérence dans ce qu’il vivait sur le territoire américain.

Fort de son statut d’officier traitant, de Courgenay put rapidement obtenir l’accès à la panic room et ouvrir une ligne sécurisée prioritaire avec le SRS. Rössli reconnut sans peine la voix traînante de Frau Stirnimaa.

– Bravo, messieurs. Votre homme avait vu juste ! Voilà qui apprendra aux Américains à nous considérer comme des moins-que-rien du renseignement.

– Vous avez confirmé le sabotage de la navette à la CIA ? demanda Rössli avec inquiétude.

– Sans nouvelles de votre part, nous avons effectivement activé nos canaux, répondit le major.

– C’est une catastrophe, se lamenta Zimmerli.

– Kopfertami nonemôôl, c’est le moins qu’on puisse dire, reprit Frau Stirnimaa. Ils ne nous ont pas écoutés mais on les avait avertis à plusieurs reprises en leur transmettant des extraits des rapports de Rivela.

– Vous voulez dire Ragusa ? lui demanda Rössli en pleine confusion.

– Oui, Ragusa. D’ailleurs, est-ce qu’il est avec vous ? Nous souhaitons, malgré les tristes circonstances, le féliciter.

– Il doit être à l’heure qu’il est en République dominicaine ou peut-être en direction de Cuba mais certainement plus aux États-Unis, lui répondit Gilbert de Courgenay.

– Dommage, répondit Frau Stirnimaa. Il a fait son boulot comme il faut. Pas de notre faute si personne ne nous écoute jamais !

– En effet, approuva soudain Rössli, il n’a vraiment rien à se reprocher. Tout ce qu’il a pu écrire sur le sabotage ayant mené à l’accident de Challenger est rigoureusement exact. Nous avons vérifié.

Étonné par ce revirement soudain, Gilbert de Courgenay lui jeta un regard dubitatif, tout en tirant sur ses boucles platine. Il comprit en voyant le doigt de Rössli pointer le téléviseur fixé au mur de la panic room, sur lequel la chaîne ABC diffusait en boucle les images de la navette Challenger explosant en vol.

 

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