Créé le: 25.10.2026
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Résistance poussive – Chroniques de la P-26, 1985-1986
Voir Ouchy-Lausanne
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Octobre 1986
Sept pas exactement, voilà ce qu’il fallut à Bernard Gérard pour atteindre la porte latérale du fourgon de la « Boucherie-Charcuterie-Triperie Duval, 74500 Amphion-les-Bains », alors que pour toute personne normalement constituée, il en aurait fallu au moins dix. Le chef de la DST jouissait d’une condition physique et d’un dynamisme hors du commun, renforcés par la nouvelle dont il était le porteur. « C’est confirmé ! », fit-il en pénétrant dans le bahut, qui servait de poste de commandement de l’opération « Mélasse à frelon ».
Les trois agents surpris se levèrent d’un bond pour se mettre au garde-à-vous devant le grand patron. Dans son élan, le spécialiste du micro parabolique omit de retirer son casque d’écoute qui le retint brusquement en arrière, le déséquilibrant au passage.
– On maîtrise ses émotions, messieurs. Rompez et prenez place ! Je viens d’avoir Lyon au radiotéléphone. Klaus Barbie s’est mis à table – c’était bien son tour – un peu aidé par les collègues qui l’ont travaillé au corps, semble-t-il. Il confirme et signe que Roger Thalène a balancé l’Orphelinat Sainte-Cécile de Chambéry à la Gestapo en mai 44. On va pouvoir le serrer avant qu’il ne nous échappe. Vous pouvez donner l’ordre à vos hommes d’investir le manoir. Tous les accès sont résolument bouclés, il est cuit !
En très peu de temps, des agents spéciaux de la DST habilement dissimulés dans les arbustes, buissons et fourrés entourant le manoir de Rovorée convergèrent dans le petit matin, en direction de la bâtisse principale.
Ancien barbouze rescapé des luttes contre l’OAS en Algérie, le sergent-chef Ledoux était de joyeuse humeur à l’idée d’en découdre avec des fachos et des nostalgiques de Vichy. Lui et deux hommes avaient pour mission de pénétrer par la porte principale, ce qu’ils firent au bélier, sans même se préoccuper de savoir si elle était verrouillée ou non. L’épais huis de chêne sombre aurait pu présenter une certaine résistance, si le préposé au bélier n’avait pas été Ballaké Fofana, digne descendant des Bozos du Mali, 190 cm pour 120 kg sans un gramme de graisse. Les fenêtres et portes secondaires du rez furent investies par d’autres équipes tout aussi fines, convergeant très vite dans le grand salon, passablement enfumé par les grenades assourdissantes balancées en cadeau d’accueil.
Trois ou quatre malabars, crâne rasé et front bas, tentèrent de résister à l’assaut, avec guère plus d’effet que la porte et les fenêtres n’en avaient produit. Maintenu sur un fauteuil de cuir gaufré, un gros avec des rouflaquettes rousses et un T-shirt orné d’une croix aux extrémités en flèches agressives toisait les agents, l’air sournois et la respiration épaisse.
– Où est Thalène ? lui demanda sèchement Ledoux.
– Dans ton cul, répondit le chauve.
Soucieux du respect du chef, les agents présents lui administrèrent un pot-pourri des beignes propres à leur pratique professionnelle. Le nez dégoulinant, la lèvre ouverte et des taches de sang sur le pull, le tondu persista.
– Bien profond.
– Fofana, je vous prie, enchaîna le sergent-chef, digne mais plus pour longtemps.
Le Malien s’approcha et souleva son bélier à la verticale du centre de gravité du skinhead qui, mobilisant ses quelques rares neurones, parvint assez vite à faire le lien entre l’état de la porte d’entrée et le siège de sa prétendue virilité.
– C’est bon, arrêtez, ils sont partis en direction du lac.
– Le lac, je l’avais oublié çuilà, on décroche, les gars, direction la flotte toute ! ordonna Ledoux.
Bondissant de toutes les issues, les combattants traversèrent la pelouse, sans beaucoup d’égard pour le gazon anglais, et se retrouvèrent au bord du petit port privé de Rovorée, où ils ne purent qu’apercevoir la tourelle en forme de bulbe transparent d’un petit submersible en train de s’enfoncer dans les flots gris du Léman, à une trentaine de mètres du rivage.
– Qu’on envoie un torpilleur pour couler cette marmite ! hurla Ledoux.
– On est sur le Léman, sergent-chef, lui fit remarquer Fofana, qui maîtrisait la géographie savoyarde bien mieux que son chef berrichon. Je doute que la Marine nationale dispose d’autre chose que d’un ou deux Zodiacs en révision. Et d’ici quelques minutes, ils seront de toute façon en Suisse.
– Eh bien, qu’on envahisse la Suisse ! poursuivit Ledoux. Ça fait longtemps qu’on n’a plus essayé.
La bulle de plexiglas disparut définitivement dans la brume matinale.
* * *
À l’instant où Jacques Piccard ouvrait largement les purges pour permettre le remplissage des ballasts, à quelques mètres de là, une escouade d’agents de la DST maudissait le ciel, la terre et surtout le lac, en voyant s’éloigner la proie que beaucoup avaient rêvé de traîner devant les tribunaux.
C’était à Berne que Rössli avait été mis au parfum de cette opération d’exfiltration, dans la molle fraîcheur tournoyante du ventilateur d’une des pièces de la villa Sulgeneck, résidence de l’ambassadeur de France. Il était accompagné pour l’occasion par son camarade et chef Brissago et par le major Armin Stadelmann – nom de code Frau Stirnimaa – du Service de renseignement stratégique de la Confédération. Dépêchée directement par le Quai d’Orsay, une magnifique diplomate d’une fraîche quarantaine d’années, agissant comme un aimant sur le regard connaisseur de l’ambassadeur, les entretenait depuis déjà une bonne heure.
– Roger Thalène est un condensé de ce que la France peut produire de pire. Fidèle serviteur de Vichy dès 40, délateur en 44, autoproclamé résistant en 45 – ce à quoi personne n’a cru –, il a filé en Algérie où il a occupé divers postes de fonctionnaire subalterne, essentiellement dévolus aux basses besognes de police. Il a pris du galon à partir de 54, s’impliquant activement dans la répression des mouvements de libération, accompagnant notamment François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France, lors de ses voyages en Algérie. Au moment de l’indépendance, il est revenu discrètement en France dissimulé parmi les Pieds-noirs. Après une vingtaine d’années en veilleuse, on l’a vu réapparaître en 81 lors de l’élection de qui vous savez. Sa proximité passée avec le nouveau président semblait lui avoir rouvert des portes. Malheureusement pour lui, l’extradition vers la France de Klaus Barbie a chamboulé ce retour en grâce. Tous nos services de police et de renseignement cuisinent sans relâche l’ancien nazi et comme Thalène avait dénoncé Juifs et résistants à la Gestapo de Lyon, justement dirigée par Barbie, on peut légitimement penser que ce dernier va confirmer ce que tout le monde soupçonnait.
– Et où est le problème ? demanda Brissago. Un saligaud dénonce un salopard, à moins que ça ne soit le contraire. Tous les deux vont être jugés et emprisonnés. Ils ont plutôt de la chance, en 45 ils auraient fini pendus ou fusillés.
– Nous sommes bien d’accord, fit l’ambassadeur, détachant avec peine son regard de la plastiquement parfaite émissaire. Toutefois, la propension à la délation de Thalène n’étant plus à démontrer, il y a fort à parier qu’une fois arrêté, il se montre intarissable sur des personnalités peut-être encore aux affaires et à des postes importants, comme vous l’a précédemment évoqué madame le chef de mission.
– C’est tout à fait cela, enchaîna la belle. Pour la paix des ménages, des gouvernements, et plus particulièrement du nôtre, une sortie rapide de Thalène du territoire français serait hautement souhaitable.
– Nous avons toutefois un problème technique qui justifie notre appel à vos services, compléta l’ambassadeur. Thalène est actuellement réfugié dans un manoir à Yvoire, sur les bords du lac de Genève. La Direction de la Surveillance du Territoire est au courant de cela. Son chef, fils, petit-fils, neveu et cousin de résistants, dont plusieurs sont morts entre les griffes de la Gestapo ou de la police de Vichy, est bien décidé à se faire le collabo. Le manoir est cerné par l’élite des services d’action de la DST qui n’attendent que la confirmation de la culpabilité de Thalène pour donner l’assaut. La seule échappatoire envisageable est donc le lac.
– Et vous pensez que la Suisse va envoyer un croiseur pour cueillir votre gaillard ? ironisa Brissago.
Frau Stirnimaa, qui n’en avait pas placé une jusqu’à maintenant, se mit à ricaner doucement, enfoncé dans un fauteuil XVIIIe en velours pourpre. Après avoir goûté du bout des lèvres une minuscule gorgée d’un très vieux cognac grande-champagne qu’il tournait délicatement dans un large verre, il reprit dans son français traînant mâtiné de consonances bernoises.
– Nous allons éviter l’incident diplomatique. L’opération se déroulera par la voie sous-marine. Vous accompagnerez Jacques Piccard et son fils Bertrand dans leur submersible le FA-Forel PX-28. Nous avons financé, au nom de la Confédération, une prétendue opération d’exploration des fonds lacustres, pour laquelle nos deux savants ont immédiatement répondu présents. Comme le Forel est un sous-marin de poche, seul l’un de vous deux pourra y prendre place, avec comme couverture celle d’un collaborateur scientifique de l’Office fédéral des eaux et de la géologie.
– Je vois, mais je crains que cela ne soit pas possible, je souffre de claustrophobie dûment attestée par certificat médical, objecta Brissago.
Ce sur quoi, les deux diplomates français et Frau Stirnimaa pointèrent simultanément leurs regards dans la direction de Rössli.
* * *
Peu après leur départ des quais de la SAGRAVE à Ouchy, Rössli comprit le pourquoi de l’empressement de Jean-Simon Eglou – alias Brissago – à se défiler de cette mission. L’habitacle du sous-marin était aussi exigu que l’intérieur d’un frigo, encombré de cadrans et de commandes aux fonctions improbables. Les Piccard père et fils y évoluaient comme les poissons qu’ils côtoyaient depuis une heure. Le malheureux Rössli tentait de gérer ses angoisses, alimentées par les bruits lancinants des moteurs électriques, les craquements de la coque et surtout les échanges de ses deux compagnons.
– Bertrand, peux-tu m’expliquer la raison pour laquelle la commande d’air comprimé a disparu ? demanda le père.
– J’en avais besoin pour expérimenter un mécanisme destiné à un futur avion sans pilote, dont je serai le passager et qui pourra voler sans carburant fossile à une altitude de 50’000 pieds, s’enthousiasma le jeune Piccard.
– Totalement farfelu, tu me rappelles mon père !
– Très flatté que je t’évoque grand-papa. Quant au caractère farfelu de mes projets, ça n’est pas moi qui ai monté une expédition pour descendre dans le cratère du Vésuve.
– Parfaitement réaliste, mon jeune ami. Tout aurait pu très bien fonctionner, si la Camorra n’avait pas détourné trois fois de suite les fonds prévus pour l’expédition. Mais revenons à la nôtre, comment allons-nous refaire surface sans moyen pour actionner l’air comprimé ?
Rössli sentait progressivement la pression supposée de l’eau et celle bien réelle de l’angoisse appuyer sur sa poitrine.
– J’ai pensé que si on démontait les leviers du bras articulé, on pourrait les utiliser pour actionner l’air comprimé. Par contre, je n’ai pas testé. Sinon, on pourrait prendre les régulateurs de surpression, pour autant que leur retrait puisse se faire sans entrée d’eau, ce qui n’est a priori pas garanti. Tiens, un silure glane, regardez, monsieur Cuendet !
Le vilain poisson aperçu à travers le hublot éloigna momentanément l’agent infiltré de son malaise claustrophobique et le ramena au bon souvenir de Thalène. Il était préoccupé par la façon dont il allait annoncer à ses compagnons de bord la prise en charge d’un quatrième larron. Les deux scientifiques n’étaient évidemment pas au fait du vrai but de l’opération, trop idéalistes qu’ils étaient pour prendre part à ce genre d’actions douteuses. Rössli devait se débrouiller pour enfumer les Piccard afin qu’ils acceptent d’embarquer Thalène. Entourlouper deux des esprits les plus fins que la Suisse ait produits au cours des dernières décennies s’annonçait gratiné. Perdant à tous les coups sur le registre des arguments rationnels, l’agent se rabattit sur la gamme des émotions et plus particulièrement celles liées aux défis environnementaux auxquels était confrontée l’humanité et qu’il savait être chers aux cœurs des deux sous-mariniers.
– Messieurs, je dois vous annoncer quelque chose de grave, annonça Rössli à mi-parcours, les yeux fixés sur le plancher du bâtiment.
Relâchant son attention du manomètre qu’il tentait de démonter pour une raison connue de lui seul, Jacques se tourna vers lui. Bertrand quitta un instant le hublot par lequel il admirait les eaux grises et troubles du lac.
– Sous couvert de mon activité de collaborateur scientifique à l’Office fédéral des eaux et de la géologie, je suis militant écologiste affilié à une ONG internationale, expliqua Rössli.
– Mais c’est fantastique, s’enthousiasma le fiston Piccard, nous défendons alors les mêmes causes.
– C’est ce qu’il m’a semblé. Et c’est pour cette raison que je sollicite votre aide. Un de mes camarades activistes, affilié à la section française de notre mouvement, est sur le point d’être arrêté par les services secrets de son pays. Il est caché dans une maison à Yvoire et si nous ne l’aidons pas à passer en Suisse, Dieu sait ce qui va lui arriver.
– Si vous souhaitez l’embarquer à bord du Forel, oubliez tout de suite cette idée ! répondit Jacques Piccard. Ce bâtiment est prévu pour trois membres d’équipage, pas un de plus, comme vous pouvez le constater.
– C’est regrettable, lui rétorqua l’agent, la voix vibrante. Vous avez vu jusqu’où les services secrets français peuvent aller avec l’histoire du Rainbow Warrior. Mon ami, cet infatigable avocat de la planète, va discrètement disparaître sans que nous puissions rien entreprendre pour le sauver.
– Mais enfin, papa, intervint Bertrand, nous ne pouvons pas laisser un homme qui défend les mêmes valeurs que nous finir entre les mains des suppôts de Total et Elf ! On n’a qu’à le mettre dans le compartiment à matériel de secours.
– Et où met-on le matériel ?
– Je l’ai justement laissé à terre pour l’utiliser à la création d’un prototype de moto à propulsion à eau et biogaz.
Pinçant doucement la base de son nez, Jacques Piccard se figea pendant plusieurs secondes dans une attitude de réflexion mêlée de lassitude, à l’idée que le submersible ne disposait pas du matériel de secours prévu en cas d’avarie. En revanche, son fils avait raison, cela libérait un espace, certes inconfortable mais concevable pour un individu de taille normale.
– Soit, mais que cela reste entre nous et que l’opération soit la plus rapide et discrète possible.
La petite crique privée du manoir de Rovorée était suffisamment profonde pour permettre au FA-Forel, avec son faible tirant d’eau, de s’y frayer un chemin. L’équipage attendit une trentaine de minutes dans la pénombre humide de cette fin de nuit. Soudain, le rayon d’une torche électrique vint éclairer ce qui faisait office de kiosque. Trois hommes se dessinèrent dans la nuit.
– C’est vous, les Suisses ? demanda l’un d’eux.
– Oui, c’est bien nous, répondit Rössli. Montez, dépêchez-vous !
Titubant sur le ponton de fortune jeté entre la berge et le sous-marin, le plus petit des trois individus les rejoignit et s’engouffra dans l’habitacle.
– Ah, messieurs, quel plaisir d’être accueilli par mes amis suisses. Je me réjouis tellement de voir Ouchy-Lausanne.
Roger Thalène était un homme sec et grisâtre d’une bonne septantaine d’années, vêtu d’un survêtement Le Coq sportif, qui les salua avec force courbettes et sourires mielleux.
– C’est ça, c’est ça, pour l’instant, entrez dans ce compartiment, il faut que nous plongions au plus vite, lui ordonna Rössli.
– Vous voulez que j’entre là-dedans ?
Le compartiment en question était effectivement pour le moins exigu et Thalène fut obligé d’y entrer en rampant à reculons, ce qui n’était pas évident pour un homme de son âge.
– Nous sommes obligés de fermer hermétiquement la porte du compartiment, sinon le sous-marin ne peut pas plonger. Il s’agit d’un dispositif de sécurité, qui miraculeusement n’a pas été désactivé par mon fils, expliqua Jacques Piccard en refermant le sas.
Le retour avait tout pour se dérouler paisiblement. Les deux Piccard paraissaient véritablement fiers et soulagés d’avoir arraché un partisan de la cause environnementale des griffes d’un État zélateur du nucléaire militaire autant que civil et de l’industrie pétrolière.
Grinçant, sifflant, grésillant, le FA-Forel parcourait son petit bonhomme de chemin entre deux eaux, lorsque soudain Jacques Piccard poussa un cri de rage.
– Ah, les immondes verrats, non mais regardez-moi ça !
Il inversa brusquement les moteurs pour stabiliser son bâtiment à l’arrêt, puis il scruta les eaux troubles difficilement éclairées par le projecteur orientable. Le nez collé contre un hublot et malgré des efforts pour essayer de distinguer quelque chose, Rössli percevait mal les raisons de la soudaine colère de leur commandant. Il voyait seulement qu’ils étaient proches du fond constitué d’un sol vaseux, parsemé de petits monticules recouverts de sédiments et de coquillages.
– Ces petites bosses enveloppées de sable, précisa le père Piccard, ce sont des caisses de munitions que l’Armée suisse a déversées par tonnes, à la fin de la guerre, en pensant bien naïvement qu’une fois hors de vue, elles ne feraient plus de mal à personne. Mais cette saloperie se décompose avec le temps et diffuse toute une gamme de poisons polluant les eaux et sans nul doute les rivages.
Il reprit les commandes et approcha le sous-marin de l’objet de sa fureur. Actionnant le bras articulé externe, il commença à déblayer le dessus des buttes, laissant progressivement apparaître des caisses en bois, parfois éventrées, d’où dépassait ce qui ressemblait beaucoup à des têtes d’obus d’artillerie. Poursuivant sa mission, il révéla également, à la lueur du projecteur, des centaines de grenades éparpillées sur le sol lacustre.
– Dommage que le compartiment à matériel soit verrouillé en plongée. Nous aurions pu montrer tout cela à votre ami pour qu’il répande la nouvelle. La Suisse, qu’on loue pour sa propreté, n’hésite pas à déverser ses rebuts les plus toxiques dans sa source de vie.
– Papa, intervint Bertrand Piccard, je suggère que nous ne restions pas trop longtemps dans les parages, il s’agit tout de même de munitions de guerre.
– Tu as raison, mais une fois à terre, je ferai mon rapport à qui de droit !
Emporté par la passion, il actionna un peu vivement les moteurs de manière à s’éloigner du fond. La première impression fut qu’un énorme coup de marteau avait été porté à l’extérieur de la coque. Rössli se retrouva propulsé à bâbord du sous-marin, qui s’était brusquement tourné d’un quart de tour, résultat d’un choc brutal à tribord. La lumière vacilla. Une alarme se mit à hululer. Le jeune Piccard réussit à s’accrocher à l’une des multiples prises disposées contre les parois, alors que son père tombait juste à côté de Rössli, qui sentit un jet froid sur son visage, le sortant rapidement de son étourdissement. Une fine voie d’eau venait d’apparaître sur le bord d’un des hublots.
– Nous avons dû déclencher une de ces saletés, s’écria Jacques Piccard, se relevant sans remarquer son arcade sourcilière droite en sang. Malgré une immersion de plusieurs décennies, elles continuent à représenter un vrai danger. Mais tout cela va se savoir, croyez-moi !
– Si nous arrivons à remonter, lui rétorqua son fils.
Un bref diagnostic démontra que la propulsion restait fonctionnelle. Le gouvernail avait davantage souffert de l’explosion et les deux savants eurent quelques difficultés à garder un cap. Traçant des formules et des dessins parfaitement ésotériques sur la paroi du sous-marin, ils parvinrent à s’entendre sur la manière d’obtenir une navigation à peu près cohérente, compte tenu des nouveaux paramètres, même si quelques divergences subsistèrent sur la manière de faire, chacun restant convaincu d’avoir la solution.
Le fond du sous-marin était désormais recouvert d’eau glacée et Rössli craignait sérieusement que la fissure ne soit que le prélude à un déchirement plus important. À intervalles réguliers, des craquements se produisaient, alternativement ou simultanément à des variations de l’éclairage. La température avait fortement baissé. Les deux Piccard ne semblaient pas outre mesure inquiets de la situation, même si, après une passe d’armes à coups de principes de physique des matériaux et de mécanique des fluides, ils s’entendirent sur le fait qu’un cabotage proche de la surface permettrait de maximiser leurs chances de survie.
De façon tout à fait miraculeuse, ils parvinrent dans le bassin de la SAGRAVE. Le FA-Forel émergea à quelques mètres des pieds de Frau Stirnimaa, de Brissago, de l’ambassadeur de France et de la chargée de mission du Quai d’Orsay, qui n’avait pas manqué d’éveiller l’attention de matelots de la CGN, pourtant absorbés par la seconde partie de leur matinée de travail consacrée à l’apéritif sur le pont supérieur du Vevey.
Impatient de quitter leur hypothétique tombeau, dans lequel l’eau atteignait les mollets, Rössli grimpa rapidement sur le quai.
– Vous oubliez votre ami, lui rappela Bertrand Piccard par l’écoutille.
Effectivement, les péripéties du retour avaient sorti de l’esprit du jeune agent le but premier de leur voyage. Il s’approcha donc du compartiment à matériel et actionna le levier d’ouverture dont la sécurité était désactivée, dès lors que cette chambre se trouvait au-dessus de la ligne de flottaison. Un flot intense et glacé envahit d’un coup le sous-marin et se répandit jusqu’au-dessus des genoux des occupants. L’explosion avait vraisemblablement méchamment endommagé la cloison du compartiment, provoquant une voie d’eau autrement plus large que celle de l’habitacle.
– Mon Dieu, mais c’est épouvantable, déplora Jacques Piccard, immédiatement conscient des conséquences funestes de la situation.
– C’est une grande perte en effet, dit Rössli en sortant joyeusement au soleil du matin oscherin.
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