Créé le: 25.10.2026
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Résistance poussive – Chroniques de la P-26, 1985-1986
Conscription
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En quittant la gare de Bümpliz Nord, en ce début janvier 1985, Claude-Alain Cuendet se dit que sa grand-maman paternelle n’avait pas tout tort lorsqu’elle prétendait qu’il faisait beaucoup plus froid à Berne qu’à Lausanne. Il avait longtemps pensé que cette affirmation était surtout destinée à dévaloriser le lieu d’origine et de résidence de son autre grand-mère de Wolhusen, canton de Lucerne. Même si Berne et Wolhusen sont distantes de plus de 50 kilomètres et n’ont pas vraiment le même climat, la mémé vaudoise était convaincue que tout ce qui se situait à l’est de Bulle vivait dans un éternel hiver déteignant sur le caractère austère de ses habitants. Résident depuis quelques années de la capitale, Claude-Alain avait pu relativiser la soi-disant froideur de ses compatriotes alémaniques. Cependant, pour ce qui est de la température ambiante, il y avait franchement quelque chose à dire.
Il pénétra dans le bâtiment de l’Office central fédéral des imprimés et du matériel, plus connu sous son appellation alémanique d’EDMZ, sur le coup des 7h26. En vertu de son origine latine, Ueli Schenk, chef du bureau du matériel auquel il était attaché, l’autorisait à venir travailler à 7h30, alors que ses collègues suisses allemands devaient arriver à 7h. Cette directive, ne reposant sur aucune base légale, découlait d’une approche colonialiste et paternaliste de Schenk, convaincu que ses frères inférieurs de Romandie et du Tessin devaient être traités avec précautions en raison d’une fragilité congénitale. Accessoirement, ce passe-droit convenait bien à Cuendet qui n’était pas spécialement du matin.
La présence de son chef dans le hall d’entrée l’étonna un peu, Ueli Schenk ayant pour habitude de s’enfermer dès son arrivée dans son bureau, pour s’adonner à des activités de contrôle, de tamponnage et de classement scrupuleux. Cuendet remarqua aussi que, malgré la froidure matinale, son supérieur suait. Sa chemise grise laissait apparaître des taches en formation sous chaque aisselle s’insinuant sous le gilet de laine qu’il portait à l’année.
– Il y a des messieurs pour vous, Cvindet, lui signifia Schenk en se tortillant les mains.
– Pour moi ? C’est des gens de l’office ?
– Non, non, ils viennent d’ailleurs, mais aussi de la Confédération je crois, ils sont dans mon bureau.
La diction du chef de bureau se faisait collante, sans doute à cause d’un déficit de salive évaporée par sudation. On sentait que sa maîtrise du quotidien avait pris un méchant coup. Il arpenta les quelques mètres qui le séparaient de son bureau vitré, avec vue et contrôle sur l’essentiel des employés. Les deux hommes en rejoignirent deux autres assis autour de la table de conférence, exclusivement employée par Schenk pour stocker des dossiers en phase intermédiaire de classement. L’un des messieurs avait un grand front dégarni et les cheveux légèrement ondulés tirés en arrière. L’autre portait une barbe foncée bien taillée et Claude-Alain Cuendet reconnut sans peine Jean-Pierre Eschmann, un ancien professeur de l’École de commerce de Lausanne, qu’il avait fréquentée une dizaine d’années auparavant.
– Vous ne vous attendiez pas à me revoir, j’entends, lança l’enseignant.
– Non en effet, lui répondit Cuendet, vous avez quitté l’École de com’ ?
– Non non, je vais vous expliquer. Prenez place, je vous en prie.
– Monsieur Schenk, vous voudrez bien nous laisser, enchaîna avec une ferme politesse l’homme au grand front.
Le chef de bureau se retira lentement, dans un état d’intense agitation intérieure, ne sachant absolument pas où aller, sans risquer de mettre en péril son autorité. Jamais il n’avait occupé d’autre lieu que son bureau, si ce n’est pour de brèves visites dans les dépôts. En désespoir de cause il se décida à rallier les cabinets pour y séjourner dans l’attente impatiente d’un retour à la normale.
– Je m’appelle Jean-Simon Eglou, dit le comparse d’Eschmann. Je suis parlementaire fédéral et ma présence ici a, je dirais, un caractère fortement confidentiel. Jean-Pierre m’a parlé de vous de manière très positive. Vous êtes, paraît-il, discipliné, appliqué et coopératif. Est-il vrai que vous maîtrisez l’allemand ?
– Ma maman est lucernoise, répondit Cuendet, elle nous a élevés en suisse allemand, je me débrouille donc assez bien.
– Une moyenne de neuf et demi en allemand oral et écrit à la Matu, intervint Eschmann. Pour un Vaudois, c’est tout simplement impossible sans complicité externe, j’entends.
Cuendet se rappela que Jean-Pierre Eschmann faisait partie de la secte des « Jentendeurs », répandus dans la région lausannoise, plus particulièrement parmi ceux qui ont prolongé l’école au-delà de l’obligatoire. On les reconnaît au fait qu’ils ponctuent la plupart de leurs phrases par un « j’entends », plutôt prononcé « J’intin ». Ce complément n’a pas de réelle utilité sémantique mais il donne une impression de sagesse et de maîtrise rhétorique, en tout cas les premières fois qu’on l’entend. À la longue toutefois, ça peut agacer.
– Vous faites du service militaire je crois ? reprit le grand.
– Oui, j’ai fait mon école de recrues dans les transmissions et j’ai prochainement un cours de répèt.
– Et que pensez-vous de l’armée ? lui demanda Eschmann.
– Ben, disons que c’est pas vraiment ma passion. On s’embête quand même un peu. D’un autre côté avec les Russes, il faut quand même faire gaffe.
– Vous pensez donc que l’URSS est plus ennemie qu’amie de notre pays ? rebondit Eglou.
– Je pense qu’il faut plutôt s’en méfier. Après, j’y suis jamais allé.
– Et que pensez-vous des communistes actifs en Suisse ? poursuivit Eglou.
– Je n’en connais pas personnellement mais j’imagine que c’est un peu la même chose que les Russes, non ?
Eschmann et Eglou échangèrent un regard après avoir jaugé un Cuendet dubitatif et perplexe quant aux raisons de cette conversation qui partait dans tous les sens, dans un lieu où l’on parlait d’habitude stock, commandes et inventaires, avec méthode et pragmatisme.
– Votre mère fait partie du conseil de paroisse de Saint-Légier. Êtes-vous vous-même pratiquant ? relança Eglou.
– J’ai fait mon catéchisme mais je dois avouer que j’ai un peu lâché de ce côté.
– Mais vous êtes de confession protestante, j’entends ? demanda Eschmann.
– Oui, c’est ce qui figure en tout cas sur ma carte d’identité.
– Est-ce que vous votez, Cuendet ? poursuivit Eglou en plongeant son regard dans celui du jeune Vaudois.
– Oui, en principe.
– Vous vous souvenez de l’initiative pour l’introduction d’un service civil mise en votation l’année passée ?
– Je m’en rappelle bien, elle a assez fait causer.
– Et puis-je vous demander ce que vous avez voté ?
– Ben en fait, finalement j’ai voté contre, après en avoir discuté avec mon papa et mon grand-père. Toujours à cause des Russes.
– Bien, bien, compléta Eschmann. Et votre maman, qu’a-t-elle voté ?
– Ma maman ? Je ne crois pas qu’elle vote. Elle a déjà beaucoup de boulot avec la maison et le conseil de paroisse. Et je crois pas que ça l’intéresse beaucoup. En tout cas, elle n’en discute jamais avec nous.
L’interrogatoire poli mais insistant se poursuivit encore plusieurs minutes. Eschmann et Eglou se relayaient pour sonder Cuendet sur sa perception de la politique internationale et la position particulière de la Suisse, sur son passé de scout et sa confiance dans les valeurs de son pays. Sagement assis, les yeux légèrement baissés, Cuendet enchaînait les réponses bateau, la confirmation des évidences et les arguments convenus, procurant apparemment une grande satisfaction aux deux enquêteurs qui, lorsqu’il leur sembla avoir épuisé l’ensemble de leurs questions, mirent provisoirement fin à la conversation.
– Claude-Alain, demanda Eschmann, pourriez-vous nous laisser seuls un instant, s’il vous plaît !
Toujours obéissant, Cuendet se leva et alors qu’il ouvrait la porte du bureau, Schenk tenta une entrée. Sa position de repli dans les WC de l’étage n’était pas tenable sur la longueur. Le rythme biologique de beaucoup d’employés de l’EDMZ rendait l’accès aux commodités nécessaire. Le mouvement répété de la poignée fermée à clé ne fut pas longtemps supportable pour Schenk soucieux par-dessus tout d’éviter d’éveiller des soupçons de troubles gastriques auprès de son équipe.
– Navré, monsieur Schenk, dit Eglou dans un allemand très fédéral. Nous avons encore besoin de votre bureau quelques minutes.
Cuendet et Schenk se retrouvèrent ainsi côte à côte, le dos au mur, dans le couloir jouxtant le bureau. Chacun examinait le bout de ses chaussures, pour Schenk des souliers noirs Bally achetés en 1958 par son père qui savait choisir la qualité, et pour Cuendet, des Creepers basses en daim noir. Ce travail d’observation s’effectuait dans un silence à peine troublé par la rumeur diffuse des machines à écrire et tampons en action dans la pièce principale du bureau.
– Il fait pas très chaud aujourd’hui, tenta Cuendet.
– Nous sommes en janvier, Cvindet, répondit Schenk sur un ton peu engageant pour de plus amples développements.
Les deux hommes prirent alors la mesure de la dimension relative de la perception du temps. Le petit quart d’heure passé dans cette position leur sembla à l’un comme à l’autre avoir duré des semaines. Peu préoccupés par l’inconfort de ceux du dehors, Eglou et Eschmann conversaient vivement dans l’antre du Schenk.
– Il est effectivement étonnant de docilité, dit Eglou, mais penses-tu qu’il soit fiable, en cas de coup dur par exemple ?
– Je me souviens d’une mésaventure à laquelle il a été mêlé lorsqu’il était étudiant, commença à raconter Eschmann, sur ce ton professoral qui faisait profondément partie de sa personnalité. Un matin, nous avions constaté la présence d’un graffiti sur le mur de l’École de Commerce. Il était écrit « Chevallaz, Delamuraz = Outres à chasselas ».
– Ne me raconte pas que c’est lui qui a écrit ça, répondit Eglou en se marrant.
– Non, par contre, après une enquête fouillée du directeur de l’école, appuyé par des limiers de la Sûreté lausannoise généreusement mis à disposition par les deux personnages mentionnés dans le graffiti, il s’avéra que les suspects étaient une bande d’étudiants, par ailleurs bons copains de Cuendet, j’entends. Ils passèrent tous par un interrogatoire serré, y compris Cuendet. Le directeur leur donna le choix entre dénoncer spécifiquement les instigateurs et exécutants du forfait ou subir une punition collective composée de jours de suspension, d’excuses écrites et de travaux d’utilité publique.
– Et que fit notre Cuendet ?
– Il la ferma. Toute l’école savait qui avait écrit le slogan et que ce n’était pas Cuendet, absent d’ailleurs la nuit du crime. Mais par solidarité avec ses camarades, il resta muet et subit la peine sans broncher.
– En conclusion, nous avons un gaillard parfaitement neutre au niveau des convictions idéologiques et politiques avec un petit penchant pour l’ordre établi, une forte propension à l’obéissance et à la loyauté. En gros, exactement ce que nous cherchons.
Schenk s’était contenté d’implorer des yeux, au moment où Eschmann avait rappelé Cuendet dans le bureau et il avait à nouveau écopé d’une fin de non-recevoir, prélude d’une longue période de doute existentiel et professionnel, qui allait l’occuper pour les prochains mois, et rendre pénible la vie de ses collaborateurs et proches. En entrant, Cuendet nota l’odeur bien présente d’eau de toilette de qualité. Elle provenait très vraisemblablement d’Eglou attaché à un raffinement à tout niveau : langage, coiffure, habillement et fragrance. Le contraste avec les effluves de carton, poussière et transpiration régnant habituellement dans le bureau était frappant et pas désagréable.
– Mon cher ami, redémarra Eglou, vous connaissez bien l’Armée suisse dont vous êtes un des soldats. Maintenant, admettons qu’une puissance étrangère, quelle qu’elle soit, parvienne à envahir notre pays et à neutraliser notre armée pourtant vaillante. Faut-il pour autant baisser les bras ?
– Je vois pas trop ce qu’on pourrait faire d’autre, hésita Cuendet.
– Résister ! asséna Eglou à moins de trois centimètres du visage de son interlocuteur, qui constata qu’il prenait également soin de son hygiène buccale avec un dentifrice à la menthe. Résister à la manière des Français pendant la dernière guerre, mais de façon mieux organisée car nous sommes Suisses ! Vous l’ignorez, je l’espère, comme l’écrasante majorité de vos concitoyens, mais notre pays dispose d’une armée secrète, structurée en petits groupes. Pour compléter nos rangs, nous avons besoin de jeunes gens comme vous, patriotes, courageux, bien au fait de la provenance des menaces extérieures comme intérieures.
– Vous êtes libre d’accepter ou de refuser, compléta Eschmann. Mais dans tous les cas, cette conversation doit rester absolument secrète, j’entends.
– Et je devrai faire quoi concrètement, si j’accepte ? bafouilla Cuendet.
– En temps de paix, pas grand-chose, expliqua son ancien prof. Quelques entraînements et peut-être aussi de petites missions, j’entends. En temps de guerre c’est autre chose, nous constituons alors la base de la contre-offensive !
– Je peux réfléchir un peu ? osa Cuendet.
– Prenez votre temps, lui répondit Eglou. Et sachez que si vous nous rejoignez, vous n’aurez plus besoin de faire vos cours de répétition.
L’idée d’échapper à trois semaines de mortel ennui, systématiquement organisées durant les périodes les plus maussades de l’année, avait de quoi séduire. Le côté armée secrète offrait aussi un certain attrait, et le risque de devoir réellement entrer en action semblait limité, vu l’éloignement de l’URSS et la faculté historique de la Suisse à rester à l’écart des grands conflits. Enfin, l’élève appliqué qui sommeillait en Cuendet s’était senti flatté d’avoir été choisi par son ancien prof. En février 1985, il entrait donc officiellement dans les rangs de cette armée de l’ombre qui portait le nom de P-26, comme il l’apprendrait plus tard.
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On ne lui avait pas menti, ses premiers mois de service furent consacrés à son instruction. L’étape initiale se déroula dans la riante localité de Kandersteg, dans l’Oberland bernois, où il débarqua un matin de fin janvier, par une température fortement négative et un blizzard aiguisé. Il avait pour unique instruction de se rendre au point de collecte des déchets, au centre du village, près des containers Ochsner et de donner un mot de passe à un employé tout d’orange vêtu, qui le guiderait pour la suite des opérations. Affrontant courageusement les éléments, il trouva le point de collecte après quelques errements et prises de renseignements auprès d’autochtones, qui l’identifièrent immédiatement comme un étranger en entendant son Luzernerdütsch. Un petit homme râblé, en tenue de travail orange, attendait, appuyé sur une pelle à neige, en apparence nullement incommodé par la météo. La seule partie de son corps dotée d’un semblant de mobilité était ses yeux, focalisant alternativement à droite puis à gauche, puis sur son interlocuteur, tout cela sans la moindre interruption.
– Mieux vaut Godot que Godard, chuchota Rössli.
Immédiatement les yeux de l’homme orange accélérèrent la cadence, le reste de son corps demeurant parfaitement inerte, ce qui contribuait à l’accumulation de neige sur ses épaules et sa tête. Après une bonne minute de silence, Rössli fit une seconde tentative à voix plus haute et débit plus lent.
– Mieux…vaut…Godot…que…Godard.
Cette fois, les pupilles de l’homme se lancèrent dans une sorte de balancement dont le point bas se situait au centre et remontait ensuite aux extrémités. Cette chorégraphie oculaire mise à part, rien d’autre ne se produisit jusqu’au moment où une porte discrète s’ouvrit derrière les containers, d’où surgit le visage familier de Jean-Simon Eglou.
– Venez par ici, Cuendet ! J’avais pourtant dit à Eschmann de ne pas choisir des mots de passe trop compliqués. On a eu beau le répéter durant une demi-heure à ce brave homme, il est incapable de retenir plus d’un terme en français. La prochaine fois on utilisera simplement « patate » !
Ils cheminèrent sur une centaine de mètres dans un boyau, bien évidemment humide et faiblement éclairé comme tout souterrain qui se respecte, pour parvenir devant une porte métallique qu’Eglou ouvrit, laissant apparaître un Eschmann au demi-sourire. Les deux hommes portaient des tenues à mi-chemin entre le guide de montagne du début du siècle et le gentleman-farmer. Laissant Cuendet debout, ils s’assirent derrière une table en bois sur laquelle se trouvaient plusieurs boîtes de cigares de marques différentes.
– Bienvenue dans un des repaires de la P-26. Je vous présente Mecarillo, dit Eglou en désignant Eschmann.
– Et moi, je vous présente Brissago, fit Eschmann.
– Et vous, vous êtes Rössli, reprit le grand front fier et solennel.
Cuendet entrevoyait bien un rapport entre les noms évoqués et les boîtes disposées sur la table mais ça n’allait pas beaucoup plus loin.
– Plusieurs principes régissent une organisation secrète, jeune Rössli, expliqua Eglou, alias Brissago. Le cloisonnement par cellules d’abord. Mecarillo, vous et moi appartenons à une cellule que je dirige. À ce titre, je suis le seul à disposer d’un contact au niveau supérieur. Ainsi, si l’un de vous deux est pris par l’ennemi et torturé, il sera incapable, malgré ses souffrances possiblement atroces, de fournir des informations sensibles.
– Charmant, votre histoire, répondit Cuendet, devenu Rössli. Et si c’est vous qui êtes pris ?
– Nous devrons le tuer au plus vite, précisa sans hésitation Mecarillo-Eschmann.
Brissago préféra ne rien ajouter à cette dernière affirmation qu’il approuvait en théorie, peut-être un peu moins en pratique. Profitant de cet interstice dans les propos du chef, Mecarillo récupéra la posture d’instructeur qu’il affectionnait tout particulièrement.
– Second principe : les noms de code. Le succès de notre action et notre sécurité à chacun dépendent de la manière dont nous savons marquer la limite entre nos vies ordinaires et nos activités secrètes, j’entends. Dans chaque organisation clandestine, les noms propres sont prohibés. On utilise à la place des pseudonymes. La Résistance française se donnait des noms de stations du métro parisien. Nous avons pensé que Georgette, Molard ou Moillesullaz ne faisaient pas très sérieux, nous avons donc opté pour des marques de cigares suisses. Vous connaissez les Rössli ?
– Oui je crois. C’est assez dégueulasse, il me semble.
– Effectivement, mais vous n’êtes pas obligé d’en fumer. En revanche vous devez utiliser ces noms de code, et uniquement eux, dès que vous êtes en service ! ordonna Brissago.
Rössli apprit que des organisations clandestines actives dans le pays utilisaient d’autres thèmes de référence pour les pseudonymes. Le Service de renseignement stratégique, les renseignements extérieurs helvétiques, s’inspirait par exemple des chansons populaires alémaniques. Ce service, par ailleurs mal doté en compétences de terrain, faisait régulièrement appel à la P-26 et l’homme de contact de l’équipe de Brissago était le major Armin Stadelmann, nom de code Frau Stirnimaa, inspiré par la chanson des Minstrels, un trio de Zurichois poilus et rigolards des années 1970.
Il découvrit aussi les fines ficelles de la filature : filer et être filé en toute discrétion. Alternativement gibier et chasseur, il faisait des parties de cache-cache avec ses camarades de cellule dans les rues de Lausanne, Fribourg ou Genève. La plupart du temps, ils se perdaient, personne ne suivant ou n’étant plus suivi par personne. Ou alors, ils se retrouvaient nez à nez au détour d’une rue, feignant de ne pas se reconnaître. À chaque fiasco, et il y en avait, Mecarillo en profitait pour analyser leurs fautes respectives, partant du principe pédagogique simple mais éprouvé que l’on n’apprend jamais mieux que de ses erreurs.
– Tu vois, Rössli, la faille de Brissago, c’est son after-shave. Même pas besoin de se retourner, tu le repères à dix mètres, surtout en cas de vent favorable, enseigna un jour Mecarillo, alors que tous deux avaient identifié Eglou après seulement quelques minutes de filature.
Brissago préférait mettre la faute sur les deux autres, les exhortant à davantage de rigueur dans l’action et à prendre exemple sur lui, quand bien même sa haute stature, son odeur marquée et une certaine prédisposition des politiciens à être vus entraient parfois en contradiction avec les contraintes de dissimulation du service.
Ces mois de proximité entre les trois hommes resserrèrent leurs liens. Ils connaissaient leurs forces et faiblesses réciproques. Ils partageaient les mêmes cantonnements et douches, même si Brissago s’arrangeait pour passer après les deux autres. En cas de coup dur, ils avaient pouvoir de vie et de mort les uns sur les autres. Pour sceller cette fraternité, il fut décrété l’instauration d’un tutoiement généralisé, formalisé par un schmolitz, un soir d’avril, dans un bistrot de Kandersteg qui servait un Fendant aussi rude que le climat du lieu.
Vers la fin mai 1985, les éléments de base de la guerre secrète étaient considérés comme acquis par Rössli. Il se révéla par la suite que cette formation, bien qu’enseignée et suivie avec zèle et motivation, présentait quelques lacunes qu’il serait nécessaire de combler auprès des services spéciaux d’un pays ami. Mais en l’état, la recrue Cuendet était désormais susceptible d’être engagée dans des actions clandestines, à tout moment. Il restait à régler la question de la procédure d’alerte, ce qui fut fait rapidement, avec la complicité contrainte et réticente d’Ueli Schenk.
L’engagement d’un agent sur une mission ne pouvait se faire sur un simple coup de fil à la maison, du moins dans le contexte de la P-26. Il fallait procéder avec une totale discrétion, sur la base d’un signe uniquement perceptible par l’agent concerné. C’est ainsi que fut imaginée la procédure Wyna 2, du nom d’un taille-crayon à manivelle, anciennement produit par la société argovienne Wyna, d’une robustesse, d’un poids et d’une précision inégalés. Hélas, comme souvent pour les bonnes choses, le Wyna 2 avait disparu du marché depuis quelques décennies. Il fut convenu que lorsque le besoin de convoquer Rössli se manifesterait, l’un de ses deux camarades passerait une commande par téléfax, auprès du bureau du matériel de l’EDMZ, pour une centaine de Wyna 2. Immanquablement cela déclencherait un séisme au sein du bureau. Les plus anciens savaient que le Wyna 2 avait figuré au catalogue, mais en avait été retiré. Ils profiteraient de l’événement pour s’apitoyer sur la disparition du vrai matériel, au profit de gadgets fragiles et légers produits en Allemagne, voire en Italie, à des prix dérisoires, « mais le bon marché est toujours trop cher ! » Les plus zélés descendraient au dépôt pour contrôler si l’article ne survivait pas, dans quelques recoins poussiéreux. Certains s’emporteraient sur le manque de rigueur des services clients qui ne prennent pas le temps de se plonger dans le catalogue, pourtant passionnant, de l’EDMZ, ou se réfèrent à d’anciennes éditions, « à quoi bon faire des mises à jour finalement ! » Cette effervescence ne pourrait échapper à personne et en tout cas pas à Rössli, qui devrait se procurer la commande, à la fin de laquelle figureraient en minuscules caractères le lieu et l’heure du prochain rendez-vous.
Schenk fut mis au courant de la survenance épisodique de ce type d’événement sans qu’on lui en dise davantage. Brissago et Mecarillo avaient réinvesti son bureau en mai, le plongeant dans une vive angoisse apaisée par le fait qu’il n’avait pas été mis à la porte comme en janvier, le but étant de lui expliquer la combine.
– Impossible, dit-il, après une écoute attentive de l’exposé plein de « J’entends » de Mecarillo. On ne peut pas commander un article qui n’existe plus !
– Mais si, lui répondit Mecarillo, nous avons justement besoin d’un article non répertorié pour créer l’alerte.
– Pourquoi créer des remous ? Nous pouvons répondre à presque toutes les demandes. Pourquoi ne pas commander des taille-crayons Caran d’Ache ? Ils sont bien aussi. Un peu moins solides que les Wyna 2, mais ils peuvent être portés d’un bureau à l’autre par une secrétaire seule, ce qui n’était pas possible avec les Wyna.
– C’est justement ce que nous voulons, créer des remous pour alerter Röss… euh monsieur Cuendet, intervint Brissago un peu agacé.
– Je ne comprends rien à vos histoires, répondit le malheureux Schenk tout en triturant un trombone, malgré la directive qu’il avait lui-même promulguée sur la nécessité de ne pas abîmer le matériel.
– On ne vous demande pas de comprendre, dit fermement Brissago. Nous vous mettons simplement au courant de ce qui va épisodiquement se produire au cours des prochains mois et années. J’ajouterais que tout ceci est parfaitement confidentiel et a été convenu avec monsieur Basler.
L’évocation du nom du directeur de l’EDMZ suffit à couper court à toute réplique de la part de Schenk, qui prit acte et ressentit un profond trouble à la pensée de son futur qui s’annonçait complexe. Les trois hommes de la P-26 quittèrent le bureau, Rössli pour rejoindre le sien et ses deux camarades pour se diriger vers la sortie de l’office.
– Et si on remettait le Wyna 2 au catalogue ? tenta Schenk en dernier ressort.
Le manque d’assurance dans son énoncé et la porte qui venait de se fermer noyèrent cette proposition dans l’atmosphère appliquée de l’EDMZ.
Voici comment ça se passait dans les années huitante, dans une Suisse ouverte mais toujours méfiante face à l’ennemi extérieur, naturellement situé à l’Est, mais aussi préoccupée par les menaces internes plus facilement identifiées à l’aile gauche. De jeune et innocent citoyen, Claude-Alain Cuendet, qui commençait à se faire à son surnom sans pour autant choper le cigare, devint soldat de l’armée de l’ombre, combattant de la résistance. Les prochains mois allaient lui réserver des surprises, pas toujours agréables certes, mais palpitantes assurément.
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