Créé le: 24.01.2015
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Mon ami le roi

Roman

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© 2015-2023 André Birse

Heureusement, ... oui

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Une gloire à 20 titres de majeurs est identique à une gloire à 21 titres. Mais aujourd’hui, encore, il n’est pas venu à bout de Djoko. Ça fait beaucoup de résistance réussie par celui-ci. On ne compte plus les dates ni les lieux. Djoko sait comment lui répondre. A nouveau, Roger était près. Il a servi pour le match. Mal. A eu deux balles de match, perdues. A été magnifique par instants fulgurants et répétés et comme indolent sur des points qu’il ne devait laisser fuir. Ces amorties, ce peu de coups droits, des balles qui filent là où il ne fallait pas. Le cri rageur de Djoko n’a pas retenti. Il a respecté la princesse qui lui remit le trophée. Et Roger doit s’expliquer.

 

Je ne m’attendais pas à ce dimanche et ce dimanche s’est déroulé de façon inattendue. Cette fois, m’inspirant de Mats Wilander, je dirais que c’est la fin, des finales de Grand Chelem. Parmi ces milliers de commentateurs lequel suis-je? Chacun une idée, une certitude, un dégoût, une fervente déclaration et quelques constatations qui s’alignent. Mais où est donc le réel? Qu’en est -il de lui? Roger a osé dire que les étoiles sont alignées. Toujours dangereux de prendre les étoiles à témoin. Elles vous prennent à partie.

 

Gueule de bois au travail le lendemain. Beaucoup de monde est dans cet état. « C’est ainsi ». Un virtuose, musique ou danse, nous a fait une démonstration de son art et nous ne retenons que les fausses notes ou les faux-pas. Faut pas. Il avait un adversaire méthodique qui savait ce qu’il fallait faire pour lui faire mal, l’a toujours su.

 

John Bercow, speaker de la Chambres des Communes arborait hier dans les  tribunes un tee-shirt bleu avec les lettres RF. On le voit ce matin dans la presse anglaise exprimant son dépit. Il est au centre du débat sur le Brexit qui a fait rage ce printemps en maîtrisant les instants les plus dramatiques et se retrouve à mi-juillet émotionnellement neutralisé par la défaite de Roger. Avons-vous des excuses ? Il ne faut paraît-il pas non plus se laisser submerger par les pensées négatives. Le souvenir lancinant d’un échec qu’il faut savoir mettre de côté. Roger est un as dans ce domaine. Mais j’ai lu ce matin l’expression « regrets éternels », qui me court après.

 

Chacun donne son avis, les mythes se répandent par le langage journalistique et la diffusion numérique. Il fait bon être anonyme. On ne l’est jamais tout à fait. Roger a un milliard de voisins et autant d’infirmières à domicile. Je me demande si, hier, ce fervent soutien ne lui a pas porté préjudice au moment de servir pour le match. L’exultation non maîtrisée de son agent commercial. L’attente du triomphe dans le silence du stade et si Djoko, à jamais fils de la guerre des Balkans, ne s’est pas nourri de cette opposition avec le public.

 

Sphinx

 

Wilander nous donne sa vérité, ce serait le service au centre sur balle de match et la facilité des victoires de 2004-2007. N’importe quoi ? Il n’a pas perçu la très observable évolution de Roger dans son jeu. Les effets de la recherche de l’originalité dans un trop long ennui après l’action et la gloire. Je deviens méchant. Il doit y avoir une utilité, un acide pour combattre la mémoire, une facilité pour se détromper de l’ennemi, un talisman pour croire que nous ne serions pas exclus de l’essentiel, un témoin lumineux qui nous indique que l’essentiel n’est pas tout.

 

Je suis oisif en ce lendemain de défaite. J’écris certes un peu, mais dans la désorganisation, cherchant vainement sur les réseaux un mot juste qui dirait tout de ce qui s’est passé. La juste parole est une absurdité, elle n’aurait de force que par la façon dont elle est lue. Sinon, c’est l’anarchie guerrière où fourmillent les inimitiés. La bienveillance est une notion cosmétique. Je vois Djoko au côté de José Mourinho, un entraîneur de football qui s’est fait une réputation à force de malice. Deux sourires possibles pour y peindre celui du Djoker (Nicholson ou Hedge), image répulsive et fascinante de notre temps. Je l’ai mauvaise.

 

Une autre image me calme, toute bête (thérianthrope) et insignifiante. Pas trouvé le mot, mais l’image. Mourhino en touriste à côté du Sphinx. Il est enfin modeste et intimidé, comme on voudrait que Djoko le soit. Et le sphinx si connu, si présent, devient un symbole sur-puissant de la culture et de la domination, pour elle seule convient ce mot, de la civilisation en laquelle doivent être réintégrées des notions qui ne seraient pas seulement guerrières ou négatives. Roger aux côtés du sphinx. Il serait lui-même et sa réalité individuelle n’aurait rien d’effrayant.

 

Je devine le clin d’œil unique que le sphinx réservera  à Roger mais dois me tromper encore en prêtant  au sphinx de Ghizée une telle intention. Je choisi les propos consolateurs de « Rinus », lus sur Twitter « Federer n’est plus un joueur de tennis. Qu’il gagne ou qu’il perde, l’on ressent, grâce à lui, l’émotion limpide du jeu. C’est au-delà de l’intelligible. Quelle légende ». Transcendance est un mot valise ou un mot « djoker ». Mais il reflète l’expression au-delà de l’intelligible, qui nous laisse du champ.

 

La semaine passe les chiffres tournent. « Ah! il devait gagner » me dit sentencieusement l’antiquaire du coin de rue disparus avant que je ne me relise, l’antiquaire et le coin de rue. 11 fautes directes dans les tie break, aucune pour Djoko. « Il a manqué son match tout en jouant formidablement bien » souligne cet autre ami. Je me dis qu’en effet Roger est un joueur galactique mais qu’il n’est pas un joueur implacable. On aurait souhaité qu’il le fût. Ça n’enlève pas grand-chose mais ça restera. Les poncifs et les propos convenus lus un peu partout. Ce qui est grand, ce qui importe, ce qui se détermine.

 

Trève des diseurs de vérités.

 

La même finale avec le public qui soutiendrait Djoko, Roger en sortirait vainqueur. Le clan de Roger qui a sur-réagi au moment des balles de match. Blick, le quotidien suisse alémanique de boulevard en veut à Mirka.

 

Il fait chaud en ce mois de juillet. Un boxeur russe meurt après son combat. Les réseaux sociaux le pleurent. Sur le ring les coups pleuvaient. Roger est aussi à la fois un héros et une proie de l’information diffusée sur le Net. Ce qu’il a dit, hier et avant-hier, en réchauffé. Pourquoi Djokovic est meilleur. Plus stable au moment de frapper selon Paul Annacone, ancien coach de Roger. Pourquoi et comment, il battra les records.

 

Puis les trois, Rafa, Djoko, Roger sont célébrés et commentés. Dans cette chaleur tout semble se dissoudre et Roger perdant et plus admiré que s’il avait simplement gagné. Le scénario de la finale, les points de Roger, plus nombreux que ceux de son adversaire, ce dont il a été capable, l’émotion qui en est ressortie.

 

Assertion après assertion. Vaincre serait trahir, être défait comporterait une promesse. Vrai pour un temps. Vrai pour Roger, non pour le boxeur qui s’est obstiné sous les coups de son adversaire. Touché au cœur ou au cerveau. Trève des vérités.

 

Ces flambées de pixel …

 

Rien sur le compte Twitter de Roger depuis les jours avant la finale de Wimbledon. C’est un critère pour mesurer l’humeur sociale. Son statut de personnalité surexposée ne va pas sans aspérité. Son discours est fait d’innocence et de positivité, mais les reflux médiatiques sont dans l’ordre des choses. Mécanique du monde humain. La bague de Mirka dans les tabloïds, la propriété au bord du lac de Zürich dans la presse de boulevard.

 

Côté tennis, Roger a connu une défaite en un peu plus d’une heure, contre Rublev à Cincinnati. La plus courte apparition sur un terrain en qualité de perdant depuis 2003. Signes qui ne trompent pas. Pourtant, il y a une fenêtre à New-York pour lui. Nadal aime les triomphes mais pourrait ne pas trouver la voie synthétique ce triomphe-là et Djoko se trouve de jeunes adversaires qui le font passer sous son propre joug. Réponse du berger Temps à la bergère Providence.

 

À Roger de trouver un passage et de répondre à un nouveau rendez-vous au rang des seigneurs du jeu. C’est tout ce qu’il peut faire sous des milliards de regards conquis dont le mien qui parfois ploie sous la lourdeur des paupières. Fan somnolent qui accueillerait une nouvelle victoire à New-York avec une délectation non encore atteinte de lassitude …

 

… qui nous font croire au réel.

 

L’US Open c’est un peu la cérémonie de clôture de l’été. Le foutoir des derniers événements de la saison caniculaire. Un rappel, une annonce, le passage non obligé. On ne voit pas le soir venir, ni la pluie tomber. Comptes et mécomptes les yeux rivés. L’écran ne déploie rien d’autre que ces flambées de pixel qui nous font croire au réel.

 

Il est là, souriant et dispo derrière le micro. Conférence de presse, façon de ne pas mettre les pieds dans la boue. Un G7 à lui tout seul. Merkel, Johnson, Trump, Macron, le japonais et les autres. D’une seule voix, et Djoko qui se trompe d’image pour dire que l’Amazonie brûle et que ça lui brise le cœur. « Leaks » et « Fakes » ne sont pas des espèces menacées. Roger a eu quelques flash après Wimbledon, ce coup-ci et ce coup-là, puis un verre de rouge avec Mirka et du camping dans le pays en famille et tout semble reparti, en individu unique et généralisable, ce que nous pourrions, nous voudrions, nous ne saurions être. Il fait le bilan de ces dernières années à New-York, se sent mieux que jamais, va jusqu’à dire qu’il avait besoin de chuter pour se reprendre en parlant de sa défaite à Cincinnati. Toutes les voix en son impérial for intérieur et une loi implacable en lui-même et avec le monde extérieur. Je ne l’ai jamais lu, mais le moi, le ça et le surmoi peuvent-il ensemble être vainqueurs dans l’inconscient collectif?

 

Pour Roger, il semble que oui.

 

Ce qu’ensemble nous aurons vécu

 

« Quand Federer a perdu sa deuxième balle de match, il y a eu un « ouais » puis un silence. C’est là qu’on s’est dit adieu ». J’ai envoyé ce sms à mes proches durant le voyage en train vers la Catalogne pour les funérailles de mon père.

 

C’est très intime ce que j’écris-là. Je le sais bien. Parfois, c’est inévitable, on croise les chemins du dire et de l’intime. La contribution que l’écriture accorde au réel comporte une part de vérité toute privée et personnelle qui s’étend à l’universelle. Pierre, rocailles, garrigue, Mont-Ventoux. En descendant dans le Sud ils se sont arrêtés à Nîmes. J’écris ces mots en gare de cette même ville me rendant à mon tour dans le sud pour lui dire au revoir. Il est parti est parti ce 30 août 2019.

 

Il y avait un match de Roger. Il aurait regardé, c’est sûr. Mais il  n’était plus là depuis le matin même et le sport, dans les stades et à la télé continue sans lui. Suite irréelle. Nous avons vécu ensemble tant de finales. « Heureusement qu’il y a Federer » me disait-il parfois quand j’arrivais, exprimant son plaisir de me revoir à l’occasion d’une nouvelle finale et, peut-être, l’idée que je devais passer plus souvent. Roger ne doit pas percevoir, c’est trop multiple et trop intense et d’une profondeur émotionnelle que personne ne devine, combien ses aventures ont permis le partage et légitimé les illusions. Bien éveillé, on pense à ses parents, Roger le sait bien, et je puis désormais ajouter que c’est plus encore vrai à ce moment du parcours qui se fait disparaissant.

 

C’est toute une affaire, qui prend du temps, du cœur et des fulgurances de pensée. C’est ce que je me dis en gare de Montpellier. Federer est chahuté en ce début d’US open. Ses adversaires des premiers tour lui chipent un set, on le bouscule en conférence de presse. Il ferait la loi dans la petite mafia des tournois. Et ça l’énerve d’entendre ça chaque fois qu’il se retrouve devant la presse. Mon père l’a toujours protégé des commentaires malveillants. Il l’a regardé comme le junior du club qui aurait, en réussissant si parfaitement, redessiné les limites de l’absolu. Il sait, il savait, que j’écris quelque chose sur Roger et disait à son épouse que je dois me garder de le critiquer. C’est encore vrai et si présent. Puis ce sera Narbonne et Perpignan. Entre ses 65 et ses 81 ans, mon père s’est plu à regarder les matchs de Federer en écoutant les commentaires et en les prolongeant de façon ravie et avisée. On irait vers le plus rien en sachant qu’il reste au moins ça.

 

Je n’ai pas regardé la défaite de Roger à New-York. L’un de ses admirateurs né 43 ans avant lui est parti. On ne se doute pas de la richesse de nos histoires de vie.

 

Ce week-end à Genève, la Laver Cup crée et jouée par Roger comme un spectacle. Il arrive sur la stade par le haut, le toit, le ciel, quelle que soit la porte qu’il aura empruntée. Mon père aurait regardé. Il y a du beau sport et beaucoup d’enthousiasme. L’œil critique qu’il aurait réservé à ce spectacle n’aurait pas modifié son plaisir des beaux gestes et de la réussite de l’entreprise considérée comme un tout.

 

Le prix des places

 

Le prix des places. La starification à l’extrême des personnages. Roger, complicité de rivaux avec Rafa, une téléréalité des hautes sphères de l’individualité triomphante. Pulsions du statufié, orgueil du statufiant. So long Roger. Un fleuve de personnes enthousiastes, le spectacle, en être, y avoir participé. Je ne suis plus émerveillé sans toutefois douter du fantastique dans le quel vous avez su transposer votre sens inné du très concret, maintenant , formidablement, astucieusement.

 

Le ciel est assez lourd sur Genève où l’on joue le dernier match de la Laver Cup. Roger est super excité. Brillant. Il a perdu en double avec Tsitsipas, mais gagné en simple contre Kyrgios et Isner. Bravo jeune homme. Cette coupe est la sienne. Il en est l’inspirateur, l’acteur et le Deus ex machina.7

 

Oui, je le sais bien, cette expression est souvent mal utilisée. Mais s’agissant de Roger, on est sûr de ne pas se tromper. Il agit et il résout, les intrigues et les compétitions. Quand il perd, il demeure celui pour qui le destin s’est apprêté. Mon père aurait regardé cette Laver Cup, à quelques hectomètres de son appartement. Entre les championnats cyclistes, quelques matchs de foot et autres résumés sportifs. Il aurait, je le sens bien, persisté dans sa réserve sur la compétition organisée par Roger.

 

Une éducatrice pour jeunes en difficultés me disait cette semaine que les adolescents se trouvent souvent confrontés aux obstacles qu’ils se sont eux-mêmes constitués. Elle était assez fière de sa trouvaille que je ne partage que modérément. Sauf pour Roger avec sa Laver Cup. Il a défini une compétition mondiale, Europe contre Monde et met toute son énergie pour la remporter une troisième fois avec ses copains supers champions. A l’heure qu’il est, le reste du monde monde a encore une chance.

 

L’automne à Shangai, dans la routine du circuit et la moiteur de l’air en ces lieux. Roger s’est énervé, il a balancé une balle dans le public. On le voit dans un moment de mauvaise foi lors d’un échange avec l’arbitre. Il ne joue plus tout à fait aussi bien alors même qu’il joue toujours aussi merveilleusement. Le tonus musculaire est probablement un peu ralenti, chaque année compte entre les mains du physio. L’énergie physique à disposition, difficile à mesurer, mais on la sait disparaître peu à peu en soi, viendra aussi à lui manquer imperceptiblement, puis perceptiblement. Vous le voyez cela Roger. N’est-ce pas ? Il se bat sur le court contre les plus jeunes que lui. Une absence ici, un coup magistral là. Roger joue pour lui, les siens et pour trouver encore les raisons qui le font être lucide et optimiste. Tirer le meilleur d’une situation ou d’un état de forme personnel devant une situation. Un art, chez Roger.

 

Une autre version.

 

Nous devons être quelques-uns à ne plus pouvoir dire à un père, une mère, un sien proche, ce qu’”a fait” Federer dans la nuit ou plus tard en ses aubes asiatiques. Il est dans les points. Dans les cœurs aussi. Il rougit toujours les tribunes et les yeux. Son aura et sa fortune son veillées par les meilleurs félins du monde et des mondes dans le monde. Communication, un monde, inconscient collectif un autre monde, connaissance objective de l’histoire du sport, encore un tiers, et quart, et antépénultième monde.

 

Roger éliminé en quart. Djoko aussi. Le côté Joker du personnage Nole ne sera plus mis en valeur par ses communicants qui cherchent au contraire à le batmaniser, à le montrer ainsi ordinaire le jour et exceptionnel la nuit. Héros contre héros alors que sort au cinéma une autre version du maléfique personnage né dans les bandes dessinées US des années quarante (les comics), puis dans un feuilleton télévisé des années soixante qui m’avait distrait durant mon enfance. Peu à peu l’univers de Batman et du Joker devint une sombre figuration du réel.

 

Roger avait huit ans quand Jack Nicholson pervertit le Joker. Il a vaincu le monde mais perd contre Rafa dans la nuit de Wimbledon quand Heath Ledger déploie plus encore de violence en ce clownesque personnage et assène un effrayant « why so serious » (« pourquoi si sérieux »), à la dernière seconde de vie de sa victime si vainement attentive à ses propos.

 

Dans nos esprits.

 

Il a trente et un ans quand un psychopathe perruqué tue douze personnes à Aurora lors de la première de « The Dark Knight Rises », l’ascension du chevalier noir. Il regardera peut-être, lors de l’une de ses pérégrinations par les airs, ce film qui vient, version automne 2019 du nouveau et toujours plus insupportable Joker. Me revient cette réflexion, spontanée ou inspirée, de Roger quand il était imbattable: « j’ai créé un monstre ».  C’était vrai et ça l’est toujours. Nos sociétés mondialisées ont aussi créé les leurs, dont le Joker, né depuis trois générations dans nos esprits tel un mythe de l’adversité nécessairement maléfique. Et souriante par provocation. La balle  a échappé à Roger, cette semaine à Shangai.

 

Son histoire dans nos esprits aussi peu à peu lui échappera. Il en sera le premier spectateur. Nous avons, dans nos mystères, développé ensemble une fascination tue pour une représentation personnifiée de nos mauvaises pensées dans leur version douce, à l’entrée des enfers modernisés. Comme un fruit de l’esprit, le Joker de lui-même s’est servi. Roger est dans l’avion. Retour en Suisse. Il est bien dans son personnage qui n’a rien de maléfique et le point de pénalité qu’il a reçu hier ne changera rien. Mais il doit avoir ces temps-ci l’impression de changer d’habit et de personnage dans ses moments de solitude, lors des contrôles antidopage et les autres dits de sécurité.

 

En vouloir plus.

 

« Roger goes wild on twitter ». Roger devient sauvage, se lâche sur twitter. Un site s’intéresse à l’étonnante auto-exposition de Roger ces jours-ci depuis Shangai. L’image d’accueil sur son compte : lui enfant, vers trois ans. Un selfie, pris dans son avion privé, près du focal qui lui grandit le nez. Les admirateurs tagueurs se lâchent aussi. Tout un chacun dans sa sauvagerie. Il répond aux ” fans”,  nous sommes ainsi nommés par lui, sur tout et n’importe quoi. Reste le maître communicant, mais l’état d’enfance ou de sauvagerie semblent oxygéner sa nouvelle période de maturité. L’année prochaine, il ne le dit déjà, on le verra en Amérique du Sud et au Mexique ainsi qu’en un autre endroit de Chine. A découvrir, lui et nous. La métamorphose est en cours, « goes wild ». Roger est encore en haut de l’affiche mais il regarde déjà ailleurs tout en se montrant présent. Nous le suivons, dans son cours surnaturel des choses.

 

Ces deux balles de match à Wimbledon cet été font encore mal. A nous plus qu’à lui. Le soupir de mon père qui fut l’un de ses derniers. Sur le moment, il était abattu. Je l’ai senti, me suis retourné vers lui, un instant au bord d’un abîme. En toute conscience. Mais le souvenir apaise cette insupportable tension. Il y avait toujours une possibilité avec Federer et ce qu’il a accompli. Ce qu’il a fait de son talent. Je ne sais pas pourquoi nous avons besoin de gagner à ce point. Peut-être pour ne pas perdre toujours. Je ressens le contentement de mon père, cette fierté contenue, vivante en lui, spectateur ami et heureux de ce à quoi il assistait. Il en voulait plus. Roger aussi.

 

Les cendres:

 

« Les finales de Federer ?

 

Nous les aurons regardées ensemble et tu ne laissais aucune place au découragement. Puis, à la fin, quelle que soit l’issue, tes commentaires donnaient à la fierté une juste saveur ou au dépit un remède efficace sur l’instant ».

 

J’ai dit cela devant la tombe de mon père et vous le confie ici.

 

Ce soir,  Roger joue à nouveau en rouge assombri dans le bleu de son tournoi de Bâle. Preste, agile et élégant comme il nous y a habitués. Manque un regard sur cette réalité du monde et Roger ne le sait pas. D’autres manquent, probablement, et je ne le sais pas. Une balle de break dans l’évidence du stade et de la retransmission. Dans l’angle, le bon angle, celui qu’il fallait trouver, nous sommes tous d’accord là-dessus. Un contrôle numérique pour confirmer le réel apparent qui file se perdre dans la complexité des choses de la vie, de son avant et son après, qui se mesure à la vitesse des services, des coups droits, du son, de la lumière du soleil, avec tous les infiniments de l’instant, de toujours et du centre et de l’exo. Mon père ne regarde pas ce match ce soir. Il y aurait pris beaucoup de plaisir. En direct avec Roger. Comme s’il allait manger une saucisse avec lui, derrière les tribunes, après la rencontre. Mais ça ne se fera pas.

 

Désolé, je vais encore vous décevoir.

 

C’est l’angle mort qui attire mon regard intérieur, mon attention, ma volonté de ne pas me laisser surprendre. Roger était à nouveau naturel hier. Son plaisir à parler suisse allemand, dans sa ville, avec les siens. Le « publicum » était si épris de son champion. Des sourires de fête, illuminés, dans cette halle Saint-Jacques pourtant sombre.

 

Durant mon enfance, les bâlois étaient nos adversaires. En maillots bleu et rouge, le club chéri par Roger, ils avaient battu mon club favori en finale de football en 1967 sur une manifeste erreur d’arbitrage.  C’est dans les mémoires. Il en aura entendu parler. J’y étais enfant avec mon père.  Nous en parlerions avec Roger si nous étions amis et je crois qu’il en aurait souri. Les « bâlois » étaient ces gens qui construisaient de belles demeures haut sur la montagne de notre Jura. J’entendais de la méfiance dans le ton familial. Aujourd’hui, les frontières se sont… comment dire ? Ouvertes et refermées, mondialisation par à coups et par région, avec des champions qui viennent d’ailleurs et d’ici.

 

Ce « publicum » est tout acquis à sa cause. Il vient de près, il vient de loin. Roger poursuite sa conquête et répond aux journalistes qui l’interrogent obtusément sur sa retraite : « désolé, je vais encore vous décevoir ».

 

L’automne à sa fenêtre. Vivre des instants tout à fait pour et par soi-même et, par grâce aussi, pour un proche disparu. La même voix du commentateur, consultant, ancien champion et ami de Roger. La succession des succès. Dire des évidences et les partager au summum de la satisfaction des autres spectateurs. Sans vous, ce ne serait pas la même chose, pas les mêmes chants d’oiseaux, ni bruits d’aéroports, ce qui file et ce qui passe, Roger pour un dixième sacre à Bâle. J’interromps ici mon moment d’écriture, le match a commencé, les applaudissements règlent l’horloge du monde selon Roger. Son propre cas le dépasse. Il n’en revient pas de ce qu’il nous fait vivre. Si justement aucune vérité ne va au-delà de l’existence, Roger en possède les clefs.

 

J’ai dû voir les dix finales bâloises et celle aussi gagnée en 1994 par Wayne Ferreira, l’un des ball boy n’était autre que Roger. Je ne me souviens plus de toutes, le goût du gâteau, qui était songeur sur le balcon, café ou thé, quoi d’urgent pour le lendemain, l’incertitude qui peut-être m’accompagnait. Mais Roger était là, talentueux, concentré, gagneur, vainqueur, dans son histoire, en route vers d’autres arènes. Un soleil emmitouflé dans l’automne nous envoie quelques ultimes chaleurs. L’euphorie dans le stade, une langoureuse sérénité en moi. Les statistiques parlent d’elles-mêmes. L’adversaire est jeune, prometteur courant partout sur le court. De Minaur,  nous rappelle Hewitt et Ferrer qui ont l’un et l’autre pris un 6-0 dans une grande finale. Là, j’ai déjà oublié le score. En deux sets secs. Arrogance entre deux brouillards ensommeillée, la mienne, pas celle de Roger, qui s’arrange autrement.

 

Concentrons-nous.

 

Sa personne, ses gestes, son langage, son aptitude à l’auto-conviction. Un véritable acteur à force de discours à la foule séduite et de spots publicitaire. Ce qu’il est au naturel, ce qu’il a de vertueux en lui. Où vont ses mauvaises pensées. Il est un grand communicateur aussi et joue vraiment très bien au tennis. Géant virtuose qui emploie cette fin d’après-midi à redevenir parfaitement lui-même comme s’il s’agissait du premier matin. Mes mots lui courent après. Aucun ne le rattrape. Concentrons-nous sur le Master 2019. Il n’y en aura qu’un.

 

J’étais couvert de lumière ce dimanche soir dans les salles nouvellement refaites du Grand-Théâtre où j’ai déambulé après le spectacle de ballet, trois chorégraphies, superbes danseurs. Nous sommes dans un moment de liberté en matière de danse. Je n’y connais rien, on m’y a attiré. J’ai apprécié. La vie est une chorégraphie, en villes, au Palais de Justice, dans les stades et dans nos intimités. Sur scène, ce soir, le talent, le travail et l’inspiration animaient ces corps sautillant, arbres, serpents, gens des villes et de nulle part, ombres soyeuses. J’ai pensé aux footballeurs qui s’écroulent dans les seize mètres ou tournent autour de l’arbitre comme si la fin et le nouveau début du monde en dépendaient. Superbes gestes aussi pour aller chercher une balle dans les airs. Dès le pied des escaliers, j’étais à nouveau dans l’ombre et la nuit se faisait dévoreuse. J’ai allumé mon smartphone pour voir où en était Roger.

 

Lieutenant tenant lieu d’aversaire.

 

Habillé de noir comme jamais, les princesses à Buckingham un jour d’armistice, il se battait contre lui-même. Cette approximation dans les gestes en revers ou coups droit, trop long dans le filet. Ce matin, la presse relate ses propos. Il ne voit pas en quoi il aurait mal joué. A chaque coin de rue, je m’arrêtais et le voyais céder un point, le reprendre et laisser partir à nouveau cette balle n’importe où. Roger incisif c’est autre chose. Là, comme le dit son ami R. commentateur, le langage corporel n’y est pas. Roger est en tournée, dans son spectacle, une logique inhabituelle de vainqueur exponentiel qui n’en croyait pas ses yeux et aujourd’hui, ne croit pas un mont de ceux qui le voient se moyenniser.

 

Pendant le premier set, j’ai regardé Colombo en parallèle au match de Roger contre Tsitsipas à Londres. Demi-finale perdue. Il y a deux ans c’était contre Goffin, l’an passé contre Zverev. Même sentiment d’impuissance et de retenue due à on ne sait quoi. Les voix et les acteurs ont disparu, mais ce ne sera jamais la fin pour Colombo avec qui il n’y a pas de suspens. Nous connaissons la fin dès le début et ce n’en n’est pas moins haletant. Comment dénouera-t-il l’intrigue et l’adversaire qui perdra pour avoir sacrifié une vie, comment tentera-t-il vainement de s’en sortir ? 1990, « Votez pour moi ». Grosses ficelles. Mais on regarde le coup partir. Pour Roger, c’est petit filet, et je regarde plutôt l’adversaire, meilleur aujourd’hui que les assassins chez Colombo. Vendredi, Roger nous a régalé en montrant le meilleur de lui-même contre Djokovic. Une piqure de rappel de la finale de Wimbledon cet été. Traumatisme collectif nous dit le journal. Je le vis autrement.

 

Extase lucide, perplexité consciente.

 

C’est vrai qu’il a avait eu un 5ème set à 12-12 et que Roger n’a perdu que les tie break. Il avait si bien joué pour arriver à ce “ouais” paternel, le mien, le dernier. Homme à homme. Gloire toute intérieure, je sais avant tout avec qui j’ai regardé ce match et aurais regardé vendredi cette nouvelle victoire de Roger puis, aujourd’hui cette demi-finale ratée.

 

Il est capable de tout et nous a réservé de superbes tranches de mieux et d’absolu dont nous disposions dans la lucidité et la réalité. Extase lucide, perplexité consciente. Roger joue, toujours aussi bien et parfois moins, parle, de façon maîtrisée et positive, mime le geste du service, dans une publicité. Mimer le geste, tout simplement, sans effort, mouvement de décontraction, de récupération, exercice pour tous. J’y vais pour accepter sa défaite et ne pas commenter la fin qui, dans le jeu de Roger plus que dans son discours, nous fait des signes et des clins d’œil. L’avenir, pour arpenter des espaces finis.

 

Roger se dit « extremely excited for the next season ». Il parle un bel anglais tout en nuance marqué d’un souci de communication bien pensée. Je ne le comprends pas en Suisse allemand, ce doit être franc et vif et poli. En français, sa subtilité ne s’entend pas. En anglais, il est là, tout d’une pièce présentable sous toutes les latitudes. Il reste lui-même, garde son orgueil, souligne qu’il fera en sorte que ses choix n’entravent pas l’équilibre de « tout ce qui se passera dans ma vie ».

 

Opportunités.

 

Nous sommes tous en finale, tous les jours et nous faisons tous des doubles fautes. Roger reste cloitré dans le sublimissime. Il ne veut pas en sortir, alors que de jeunes adversaires cherchent à l’en déloger. Ils y parviennent. Sur le site ATP, les commentaires viennent de tous les coins du monde. Après ce dernier match 2019, il y avait quelques messages venus de l’Inde où il a de beaux admirateurs. L’un d’eux l’a félicité pour sa belle année en observant toutefois qu’il  manqué beaucoup d’occasions comme hier à 0/40 deux fois sur service adverse.

 

La carrière s’allonge, phénoménalement, ici aussi, les occasions se présentent encore, ce qui est difficilement croyable, mais les occasions manquées se multiplient elles aussi et nous nous ne nous y retrouvons pas toujours, lui oui, dans le discours mieux encore que dans le jeux où il continue d’atteindre, par moments, des hauteurs qui vous font passer une nuit différente. Roger sur le court, dans son langage et dans les têtes de ceux qui le suivent.

 

Il nous dit que d’autres occasions se présenteront. Il en est là. Ayant tout accompli, il se met dans la situation de celui aurait un rêve à réaliser. Son tennis parle mieux de lui qu’il ne parle de son tennis mais ses adversaires sont moins muets que ses auditeurs.

 

Roger a retweeté un message d’une jeune femme de Mexico complétement fan de lui. Elle s’est photographiée blottie contre l’un de ses posters. Sur sa joue droite, on lit RF, en noir. Tatouage, cicatrice, blessure, baume, on ne sait plus quoi est quoi et qui moins encore. Elle paraît triste sur les images qu’elle publie, son monde derrière les barrières que lui impose la vie sur ce continent Sud-Américain. Infinitude du labyrinthe humain, rudesse du liant social et pesanteur existentielle entre grèves, révoltes et couvre-feu.

 

Roger semble représenter quelque chose de grand. Entre stades, limousines, garde du corps, avec son ami Sacha, il fait une tournée de matchs exhibitions, et garde au galop naturel. Rester naturel quand on ne sait plus ce qu’est le réel, demeure un exploit. Roger tient le coup comme chacun de nous et le joue beaucoup mieux que tous avec des aptitudes divines et divinatoire. Dinatoires aussi, car il ne cesse d’être en représentation de par le monde. L’un de ses meilleurs, amis n’est pas au mieux mais nous aurions tort de comparer l’aura de Roger à celle d’Al Capone. Les années vingt de celui-ci et celles au-devant desquelles nous nous présentons. Alphonse était un truand, Roger est un champion, le mythe de l’un qui tient depuis un siècle et tiendra encore comparable à celui de l’autre qui s’étend à tous les coins du monde et des temps. Du monde, c’est conquis, des temps, c’est plus tangent, qui  seuls restent conquérants et vulnérables.

 

Ne plus danser: couvre-feux.

 

Les feux en Australie détruisent le pays, la faune et l’intérieur des êtres qui en réchappent. Pays lointain devenu voisin, les incendies qui le traversent n’augurent rien de bien. Le péril revêt un habit de flammes et se met à ramper, immaitrisable. Dans quinze jours c’est l’Open d’Australie. Roger est à Dubaï entouré d’autres feux, guerriers ou festifs. On parle du circuit ATP, un monde en soi, une caravane (autre et même que celle du Tour de France), un cirque, roulottes, chapiteaux, risques et performances. Il faut tenir au centre du cercle des attentions. On l’a vu sur ESPN dans un documentaire sur sa tournée sud-américaine, survolant le stade qui allait accueillir son match exhibition. Il s’extasiait en survolant les lieux de sa gloire en répétant que ce n’est pas croyable, alors que ça l’est devenu avec le temps. Chili, Argentine, Colombie, Mexique. L’accueil des publics est croyable mais inimaginable. Une joie à partager. Voir la Diva. Roger refait ses entrées, recommence ses débuts et ça marche, des milliers de personnes crient et pleurent de joie, de le voir apparaître enfin. Au Mexique, il a fallu tout annuler. Un problème de couvre-feux. Un rappel du caractère multiple de la réalité. Roger en a pleuré lui aussi. Si près d’une autre fête qui fut gâchée. Etre Mickael Jackson et se regarder danser ou une autre star qui serait au front. Mais quel front ?

 

Roger a raison à un moment donné on ne peut rien faire d’autre qu’être soi, dans sa gloire ou en famille. Avant les fêtes, il a donné rendez-vous à des journalistes de tous lieux dans une librairie à Dubaï. Il a envie de jouer encore, longtemps, tant que son corps le lui permettra. N’a pas de plan, mais semble comprendre qu’il lui faudra bientôt passer à autre chose.

 

Ne plus danser: couvre-feux.

 

Passer, se dépasser, avec le corps et la tête, les gestes et les mots. Légende faite, fortune en cours, à lui seul Roger aura fait mieux que les Habsbourg. Qui fera le film de sa vie, Spielberg ou un autre Visconti ? Il faut apprendre à ne pas attendre la fin. Roger ne cesse de nous le répéter, c’est ce à quoi, assez superbement, il s’emploie. Mais il faut redescendre les escaliers et à chaque fois ne craindre que les couvre-feux.

 

Roger a beaucoup à faire pendant sa pause d’hiver, qui n’en n’est plus une et lors de laquelle il poursuit son entraînement. Physique, technique, tactique, jouer encore pour jouer mieux. Il s’apprête à voyager vers l’Australie sinistrée par les feux qui l’ont envahie et rongée. On voit les forêts nues et noires après le passage de l’incendie. Vaste pays transformé en cendres blêmes. Jouer ! Ce sera difficile. Pour Roger aussi. Il a dû répondre cette semaine à la jeune suédoise qui ne cesse de nous gronder et de nous demander de nous bouger pour la sauvegarde de la terre.

 

Elle s’en en prise à lui, ne craignant personne. Pour des questions d’affiliation publicitaire. Roger l’a remerciée de lui avoir rappelé son devoir de conscience et d’action. Il s’en est bien sorti. Par le haut, la classe jusqu’à la grâce.

 

La positivité sans faille. Il est si habile, avec son corps et sa tête qu’il atteindra cette année, le magazine Forbes l’a estimé pour lui, le milliard de francs, en gains sportifs et commerciaux. 1’000’000’000.—. Et dire qu’il n’aura pas gagné à la loterie pour n’y avoir plus joué.

 

En 2001, un professeur de philosophie, a écrit 88 pages sur les « Silences de Federer ». Au dos du livre, il est rappelé que « poètes et narrateurs, nécessaires à sa gloire, sont réduits au silence ». On retrouve dans ce livre le Roger de 2011, la fin des premières années.

 

“Maintenant” il y a Federer, comme le rappelait l’auteur, il y a neuf ans.

 

Et c’est en effet déjà de l’histoire, dont on parle constamment, l’histoire se faisant, alors qu’il est probable qu’elle se fait ailleurs, un peu partout où quelque chose se passe ou justement ne se passe pas. Federer a changé le jeu et le jeu l’a changé cependant que le monde aussi n’a cessé de devenir différent. C’est imperceptible autant qu’évident. Les rues, les « sky line », les horizons,

 

… et Roger n’a plus tout à fait la même approche du silence.

 

Corps offensés.

 

Le philosophe mentionne Pasolini parlant de cyclisme « qui voit des corps offensés ». Il insiste, « la liberté que ces corps réalisent en luttant pour gagner est niée. Ce qui l’a nie c’est une volonté humiliante qui conditionne leur recherche de victoire » (p. 29).

 

Il faut poursuivre, insister, ni choix, ni retrait et moins encore abandon. Vrai pour Roger et pour ceux qui l’admirent. Vrai aussi pour ceux qui le dénigrent et tout autant pour ses adversaires, amis ou ennemis (pas de ce mot-là toutefois dans l’univers loquace ou silencieux de Roger).

 

Nous évoluons en résistant dans une chronique évènementielle, un déroulement dans un monde où il ne se passe pas rien. Nous persistons. La semaine prochaine, on donne « Le roi se meurt au théâtre ». J’irai si je le peux, pour y boire quelques pensées.

 

Roger est arrivé en Australie. Comment il y arrive. Quand et comment il en repart, a fait partie de la chronique régionale, puis nationale, universelle et encore au-delà, si Roger le veut bien . Depuis le début du siècle.  On nous informe aussi que deux incendies ont fusionné et que beaucoup ne sont pas maîtrisés.

 

Diagnostic.

 

Il a joué et il a plu. Ça va mieux quand on en revient au court. Au court seulement. La balle  fuse, le geste joueur-danseur retrouvé, un arbitre, un règlement dont on a coutume et les points qui comptent.

 

Un journaliste qui aime bien bien écrire à titré « Federer le psychopathe » dans mon quotidien du dimanche. Pas lu l’article. Trouvé déplacé. On veut dégrader l’image Roger, dire et obtenir qu’il soit dit qu’elle est surannée.” Le roi se meurt “est une pièce des années soixante, universalité des situations de déchéance. C’est pour cela qu’on le lui rappelle mais Roger ne veut ni régner ni déchoir. Il aime jouer dans un ciel clair entre deux orages et n’avoir sur les épaules que cette petite balle qu’il lance dans un geste souple qui se fera puissant au moment de frapper le « service ».

 

Le journaliste a probablement écrit que Roger s’adapte à ce point au jeu, à la gloire, à l’argent, à la communication qu’il en devient suspect. Sa propension à tenir le propose juste en toute circonstance est en effet gênante. On ne peut avoir raison tout le temps. Neuf fois sur dix, c’est une performance d’honnêteté et de lucidité. 10 fois sur 10, c’est une forme de psychopathie. C’est se qu’on dit dans la pratique.

 

Je lirai, si je retrouve l’article.

 

Consolider le sol.

 

En ce moment, il joue les 8ème contre Fuksovic. Je regarde moins. L’effort est le même, peut-être plus éprouvant pour Roger, qui est très sérieux, presque triste, mais avance dans son match avec de belles réalisations. Ce cri de corneille sur le stade de Melbourne. Chaque année. Ce matin, ce soir en Australie, elles sont très énervées. Ce doit être un oiseau de là-bas dont je reçois le chant comme une augure ininterprétable et un peu agaçante.

 

Roger parle un peu plus que d’habitude sur le court et semble être au boulot devant son filet. Cette semaine, il a livré un autre match aux frontières du possible, autre rubrique de son anthologie. Il perdait 4-8 dans super tie break du cinquième et s’en est sorti. Mirka était très tendue. C’est notre histoire et la leur aussi.

 

« Au lieu de consolider le sol, il laisse des hectares et des hectares s’engloutir dans précipices sans fond » (p. 23). Marguerite prononce ces mots dans la pièce de Ionesco (Le roi se meurt) écrite en 1962. C’est l’état d’esprit du monde aujourd’hui, mais ce n’est pas celui de Roger, ni sa responsabilité. Il fait ce qu’il peut. Nous vivons et mourrons universellement sans exercer l’art du mérite ni celui de l’écroulement.

 

Noces d’airin

Ce matin à l’interview sur le court, un classique avec Jimmy Courier, une sorte de stand up à deux, du rire au larmes. Roger était gêné d’avoir gagné miraculeusement contre Sandgreen après avoir sauvé sept balles de match. J’ai regardé le cinquième set après la douche. « J’ai joué beaucoup de tennis dans ma vie », « je devrais être en train de skier en Suisse », un Roger qui est là sans y être. Mais il a su gagner une fois encore.

 

Plus tard dans la salle de presse, « ne pensons pas à toutes ses choses négatives » « je veux garder les pensées positives ». Il sait si bien le faire. Dans la journée, on le voit, image rare, défié du regard une juge de ligne qui l’a dénoncé à l’arbitre de chaise pour propos obscènes. Avertissement. La juge de chaise « n’ose pas répéter les propos ». Roger sait ce qu’il a dit. Exemplification en péril. Pas tout à fait. A nous de suivre son conseil. Pensée positive à chaque ouverture de courrier, à tous les coins de rue, réception de messages Whats app, fin de soirée avec des amis. Bouteilles vides, eau plate. Pas de café non merci.

 

Risque de fracture de la hanche à dix ans, quelques pourcents. Tous les risques inévités. Roger risque on ne sait quoi jeudi contre Djokovic, avec presque tout le monde, je ne le vois pas gagner ce match. Nole, hypersécurisé dans son jeu, finaud et constant dans ses attaques. Leur rivalité en noces d’airain.

 

Etre célèbre

Djokovic en transe guerrière. Il s’en explique après avoir marqué son 17ème point dans la course aux grands chelems. Roger en fin de semaine ne se tenait pas très bien en salle de presse. Avachi.  Mais il parlait juste. Une belle façon de rester lui-même, de n’avoir pas à le devenir sans cesse. Les victoires de Djoko sont une déchirure, celles de Rafa une saignée sont se réjouiront de futurs guérisseurs.Autre et nouveau temps de suspension entre continents, terres arabiques en vue et l’Afrique du Sud pour les activités philantropiques.

 

Roger ne me rappelle pas. Il ne m’a jamais appelé, son ami Bill non plus. Ni les amis de ses amis. Entre nous on s’ignore. Djoko a agressé verbalement l’arbitre aujourd’hui. “Tu veux devenir célèbre, c’est pour ça que tu m’a averti”. Et cette phrase fait partie de l’histoire de Roger parce qu’il se serait abstenu de la prononcer.

 

Le défi de la célébrité lancé par une idole mal aimée à un inconnu assis sur la chaise arbitrale. Etre connu ne change rien à l’irréalité de l’âme. C’est une donnée matérielle. Une isolation extrême. J’ai fais ce que vous savez et je ne suis pas celui que vous croyez.

 

Roger veut encore jouer et peut encore gagner. Il crée une attente qui n’est plus monstrueuse.

 

Jour après jour être soi dans un coin du monde. Que ce soit ou non su et célébré. Roger n’a pas fait de quartier mais il doit avec ses fans et ses contempteurs ainsi que tout les beaux et moins beaux indifférents continuer cet échange avec la vie que l’on nomme réel et qui reste silencieux.

 

Roger a vécu, ce vendredi 7 février 2020, une soirée parmi les plus belles de sa carrière et de sa vie. Il en était l’organisateur et l’acteur avec Rafa Nadal, son adversaire et ami. Lynette Federer s’est rendue sur le stade avec l’aisance d’une star, qu’elle est à Cape Town et aux alentours car elle relie Roger à l’Afrique du Sud. Le show est allé de l’avant, a  suivi son cours pour le plaisir de tous joueurs, acteurs, spectateurs.

 

Aux yeux de Roger, ce genre de moment, c’est le fin du fin. Il ne voudra pas aller beaucoup plus loin. « C’est parce que nous jouons au tennis que nous sommes fameux ». Il transforme les stades et par moments le monde pour s’y produire en champion. Exhibitions. Le crève-cœur de Bogota en décembre a été si fort qu’il y retournera dans quelques semaines. Pour remplir un autre stade à sa gloire. Il le fait avec le sourire, continue de s’en étonner et d’une certaine façon semble s’y être déjà habitué. Cette année 2020 sera celle de la dernière chance à Wimbledon, toute petite mais existante. Il essayera encore et nous regarderons en connaissance de cause, ce qu’il a fait et ce qu’il aurait pu faire. C’est la même chose pour tous, dans nos ordinaires et dans son exceptionnel « qui seul sait se soustraire … »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

Webstory
30.11.2020

En 5e position des histoires les plus lues. Sur les traces de Roger Federer au travers du regard d'André Birse. Original!

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