Créé le: 24.01.2015
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Mon ami le roi

Roman

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© 2015-2021 André Birse

Antibes dans le désert Californien

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I

 

 

A l’automne 2014, avant la finale de Coupe Davis entre la France et la Suisse, à Lille, une journaliste de L’Equipe, s’est rendue à Bâle, ville dans laquelle Roger est né et a grandi. Elle a visité les lieux de son enfance et son premier club de tennis. On ne retrouve pas, dans la description de la préadolescence de Roger, les éléments de vie permettant de percevoir et de comprendre le géant sublime qu’il est par la suite devenu dans le monde du sport et de l’exemplarité comportementale.

 

Un nouveau Gulliver, lors de l’exposition nationale Suisse de 1964, fut mon premier Federer. Une impressionnante image, vue de l’enfance, d’un géant debout, puis couché, comme l’ont voulu son auteur Jonathan Swift et les organisateurs de cette exposition, restée dans les esprits.

 

L’homme Federer a développé un charisme et un talent avérés et globalement reconnus. Global convient parfaitement à Roger, la petite balle et le monde. Au delà, On ne sait pas encore. L’enfant Roger à l’orée de son adolescence était dans l’ordinaire d’un gamin insaisissable et farceur dans son quartier, sa ville et son club sportif. Ses premiers comportements de champion cadet local étaient problématiques. La légende de Roger inclus cette période d’indiscipline et d’absence de maîtrise devenue fameusement féconde. La légende.

 

Les jurons, les cris et les pleurs semblent avoir pris leur part dans l’éducation de ce futur prince. Les psychologues qui suivent ou examinent les mineurs déviants parlent souvent de l’importance clef, dans la formation de l’adulte, de cette période de vie qui va de quinze à vingt-cinq ans. Le sujet adolescent – les mots changent et le corps aussi – , performant ou marginalisé, sort, blessé ou indemne, peut-être toujours blessé, de cette intense période vécue au sein d’un laboratoire intime, physique et fantasmatique et d’un autre, social, avec des amis confrontant (autre néologisme utilisé en psycholologie) tels que Narcisse, Alter Ego, Big Brother, Monsieur Loyal et Mélusine.

 

Chez certains ça se passe mal. C’est la fuite en avant ou l’indolence, qui neutralise tout. L’échec et l’impasse se préparent. Cette présence parfois exaspérante de l’adolescent dans le regard de l’adulte était celle de Roger pourvu, outre son talent, ou concomitamment, d’une grande sensibilité, un côté joueur, évidemment avec une sorte d’excitation permanente. On ne sait pas comment, et il faut là aussi parler de résilience, Roger s’en est superbement sorti, par le succès et face au succès. Sa trajectoire devint unique, puis féérique. Le jeune homme perturbé, blessé, qui s’est si superbement rétabli, dans sa solitude d’avant la gloire, pourrait, il n’est pas inconsidéré d’y songer, devenir un Peter Pan volant au secours de l’adulte adulé qu’il est désormais et qui nécessairement un jour traversera une nouvelle période de solitude, tout en sachant, et c’est là l’un de ses talents les mieux cachés, qu’il n’en est rien. Histoire de faire face ensemble, entre légendes, aux adversaires et aux écueils.

 

Les tissus rouges des loges du Victoria-Hall, lieu de musique classique à Genève,  je les regardais cette semaine en écoutant le concerto pour flûte et harpe de Mozart. La harpiste portait une robe bleu pâle. La flûtiste une autre rouge, dans un ton plus vif. L’œuvre, composée en 1777 est superbe, mozartienne, aucunement sombre et son exécution fut admirable. Les musiciennes exerçaient leur virtuosité avec leurs corps, leurs dos, leurs bras, leur âmes aussi, qui existent à n’en pas douter, dans ces moments-là tout au moins.

 

Je comprenais mal pour quelles raisons j’incluais Roger dans le spectacle. Il n’avait pas sa place à cet instant dans mon esprit. Et pourtant, il s’imposait. J’en étais gêné. Pour moi. Par pour lui qui occupe une telle multitude de dires et de pensées. J’étais sur le point de trouver insolite et malvenue cette présence mentale lorsque je compris l’abstraite superposition des événements valant surexposition de Roger. Il a en effet posé pour les photographes, debout, à ce balcon velours rouge avec ses collègues suisses de Coupe Davis, en septembre dernier, lors de la présentation des équipes de la demi-finale, Suisse-Italie. Ils étaient dans cette salle, sereins et confiants, en futurs vainqueurs pour l’année 2014 de cette prestigieuse compétition. C’est déjà du passé. L’instant royal au balcon aussi. Lui aurait-on donné un sceptre que ce n’en serait pas devenu ridicule tant sa personnalité a atteint ce degré de reconnaissance et de notoriété. Si on lui avait donné une flûte ou une harpe le ridicule aurait été atteint, mais on ne la pas fait et, en toute hypothèse, il n’aurait pas accepté. Il se connaît et il connaît son image publique. Publique est un faible mot pour lui. On a le sentiment d’un attroupement.

 

Un préfixe grossissant ne suffira pas. Parlons peut-être de notoriété mondiale. Pour Mozart, il faut encore trouver plus et mieux ou ne rien ajouter. Mentionner son nom et écouter ses oeuvres, dont son concerto pour flûte et harpe. Roger a développé plusieurs talents notamment celui de s’exposer publiquement en triomphateur à la fois présent et discret. Sa virtuosité de joueur est-elle comparable à celle des musiciennes entendues l’autre soir, admirables et célèbres, mais beaucoup moins connues que lui?

 

Il faut en rester là dans la comparaison qui n’a pas de sens. Le public absolument silencieux des concerts, quelques toussotements mis à part, est plus ancien et plus âgé que celui des finales de Federer, toujours retransmises en direct dans le monde entier. En musique, il n’y a pas de vainqueur sinon l’artiste et l’auditeur dont les émotions sont constantes et répétées, reproduites de siècle en siècle. Je peux imaginer Federer se calant dans un fauteuil pour écouter une telle prestation musicale et prendre part à un autre beau moment de ce monde. Il aurait cette force et cette lucidité d’artiste. Je l’espère pour lui. Le balcon lui va bien aussi parce qu’il sait en descendre, s’en extraire et se retrouver seul. Mozart écoutant Mozart deux-cents quarante ans plus tard, on ne sait pas ce que ça donnerait. Prendre conscience de sa création dans le coeur des gens serait périlleux pour un tel génie. Mais ça n’arrivera pas. Il a quitté la scène. L’adieu à tous se ressent et se comprend si magnifiquement dans son requiem. Pour Roger c’est différent.

 

Pour Roger c’est différent. Sa situation personnelle réelle et potentielle s’entend encore très bien dans l’effet sonore des gestes parfaits de la flûtiste et de la harpiste. J’en oubliais l’orchestre. On oublie toujours l’orchestre, à tort, quand on évoque les ors et les stars.

 

 

II

 

Certains moments forts de la carrière de Roger Federer depuis 2003, au gré des compétitions qui reviennent aux mêmes dates chaque année, je les ai vus au pub. J’y retourne ce 21 mars 2015 pour la demi-finale d’Indian Wells aux portes du désert californien contre Milos Raonic, le canadien originaire du Monténégro, un grand serveur, coiffé de près avec des cheveux enduits et brillants.

 

Pas de table libre. Une chaise entre deux hommes installés. Je tente tranquillement ma chance. « Je serai le troisième homme ». S’ensuivent quelques propos de circonstances, une bière à offrir. Je prends mes aises. Roger semble bien servir, il joue en rose orange, dans la gamme de ses tee-shirt qui complète celle de ses coups. L’un de mes commensaux semble assez excité. Son ami est plus calme. Il regarde la rencontre tant que son fougueux interlocuteur le lui permet. Nous échangeons, sur la gloire de Federer, ses mérites et sa ténacité, tacitement admis. Il devrait gagner ce soir et ça semble bien parti.

 

On m’interroge sur son âge en l’aggravant de quatre ans. L’âge de Federer est un sujet de conversation depuis longtemps. Une préoccupation, une attente, un étonnement. Le père du plus calme de mes compagnons aura quatre-vingts ans demain. Il est peintre et fêtera cet anniversaire avec ceux de ses enfants qui voudront bien le rejoindre. J’accepte cette confidence qui m’est faite tranquillement, entre deux points gagnants de Roger.

 

La discussion s’engage. Le corps axé vers la télévision, je tourne la tête, entre deux échanges pour échanger aussi, verbalement, courtoisement. Le plus tendu de mes voisins de table sort sans cesse pour fumer. Nous nous retrouvons avec son ami non-fumeur qui me dit être venu d’Antibes pour l’anniversaire du père et regrette que ses frères ne soient pas venus. Je lui dis qu’il est bien qu’il soit présent, sans autre considération psychologique. Nous parlons de la célébrité, de celle de Rodger. Dans son métier de sommelier, sur la côte, il rencontre beaucoup de gens célèbres, de star, mais n’a jamais vu Federer.

 

Il précise aussitôt, avec plus de vivacité, avoir obtenu un soir dans un hôtel que Georges Benson pose avec lui pour une photo. Je me concentre aussitôt, pour ne pas manquer d’apprécier. « Georges Benson , le … ». Je vois une guitare, un chanteur américain, mais n’entends aucune mélodie. Je dois  connaître de lui sûrement, un air, un morceau. Il a vu trois de ses concerts. C’est son idole. Il y a de la ferveur dans ses propos. Il sort son portefeuille et me montre la photo. C’est lui, en 2007, avec ce beau chanteur noir, souriant et disponible. Je le félicite et suggère que la musique et la carrière de Georges Bensons ont d’une richesse insoupçonnée pour ceux, dont je suis, qui n’ont fait qu’effleurer un tel phénomène musical. Il acquiesce et semble me pardonner aussitôt mon incompétence sur le sujet. Nous nous rejoignons sur le nom de Federer, qui remporte le premier set ce à quoi je rends attentif mon interlocuteur en proie à la vivacité gestuelle et langagière de son ami revenu un instant à l’intérieur.

 

Au début du second set, il me parle d’Antibes et le fait avec affection pour cette ville à propos de laquelle il semble vouloir, toujours très paisiblement, tester mes connaissances et ma sensibilité. Je lui parle d’un peintre dont le nom ne me revient pas immédiatement à l’esprit. Ce peintre tourmenté qui s’est suicidé dans les années cinquante en sautant du deuxième étage de sa maison au bord de la mer. Ça ne lui dit rien. J’ai visité le musée Picasso en 2007. Il y avait une exposition provisoire des œuvres de ce peintre suicidé. Je m’étais baladé au bord de la mer, près de cette maison.

 

Albert Camus parle dans ses carnets du geste final de ce peintre. Cette balade devant Antibes et la mer m’a laissé un souvenir puissant. Sur l’instant je m’étais laissé aller à une songerie en voyage dans les années cinquante par laquelle le désarroi de ce peintre m’était devenu perceptible, Nicolas de Stael. Merci ma mémoire d’avoir bien voulu me rendre son nom. Une vie terrible à étudier. Une œuvre à regarder, abstraite et réelle à la fois. Ces deux notions ne s’opposent pas nécessairement. Avant d’y mourir, de Stael a vécu à Antibes qu’il a peint. Le fort, sa masse et la mer en bleus vifs ou pâles. Des rouges aussi et des silhouettes humaines, vagues. Revoir Antibes et revenir à Nicolas. Je montre à mon ami de l’instant la photo de la maison d’Antibes d’où de Stael s’est jeté.

 

Il retrouve une certaine excitation : « je passe devant tous les jours, faut que j’en parle à ma femme, et à mon père ». Il me rappelle que celui-ci est peintre. Je regarde sur mon smartphone, ni bonne ni déjà vieille habitude, quelques images des œuvres du peintre tourmenté. Je prolonge huit ans plus tard, sur quelques secondes ma balade devant sa maison, ressens la force qui se dégage de ce souvenir. Mon ami me tend alors la photographie de lui et de Georges Benson. Je l’accepte comprenant que c’est important pour lui. Je le trouve sympathique et apaisant.

 

Federer gagne le deuxième set et le match. Il s’est moins déconcentré que nous ne l’avons fait. Il a su répondre aux services fulgurants et lourds de Raonic, « le petit jeune là » avec une corpulence et une figure de vainqueur pour l’avenir. Le match est fini. La discussion aussi. Nous levons et convenons que le moment a été sympathique. Sans suite nécessaire. Ils repartent gaillards vers la ville. J’accède à un enregistrement de Georges Benson, « Give me the night », air qu’il me semble avoir toujours connu. Musique soul, musique de l’âme entendue constamment depuis les années quatre-vingt qui évoque infiniment de moments insaisissables, jadis et aujourd’hui. Roger a gagné. Il est en finale qui se jouera demain, dans l’espoir d’une autre performance, dont l’importance m’échappe pour l’heure. J’étais venu assister à cette victoire et repars en ayant emprunté plusieurs chemins en divers endroits et moments, le sentiment serein d’avoir gagné à l’échange, sans savoir exactement quoi.

 

III

 

Quand il répond en français aux questions des journalistes, Roger retrouve un langage d’adolescent, ce qui s’explique. Il a séjourné en Suisse romande aux premières années de son adolescence, pour suivre l’école nationale de tennis. Il vivait dans une famille d’accueil. Il était un champion en herbe sans avoir idée, par lui-même ou dans le regard des autres, de son phénoménal destin. Aujourd’hui encore, lorsqu’il s’exprime en français, il remplace la première personne du singulier par la deuxième. Il s’en trouve peut-être apaisé, dans son individualité mondialisée. Il se met à la place de tu pour dire à on ce qu’il ressent. C’est assez frappant. Nous l’avons tous fait. Peut-être le faisons-nous encore à certains moments de notre discours pour en varier, par facilité, les effets. Pour faire vite. Mais nous n’avons pas devant nous un parterre de journalistes, micros tendus, caméras à l’affût. Lui s’en sort ainsi devant cette population qui le suit et dont il se méfie désormais, ce qui ne l’empêche pas de lui livrer parfois quelques confidences . Cette semaine à Rome, il a évoqué cette mise en situation permanente de star attirant le public. Il serait accompagné lors de ses déplacements entre les lieux du stade de sept gardes du corps qui formeraient un cordon autour de lui pour le protéger de la foule, toujours la même, toujours changeante, empressée et envahie – et plus encore envahissante – par cette admiration qui la taraude et le poursuit. Lui comprend et ne comprend pas, apprécie et n’apprécie pas. Il sent venir à lui le temps des certitudes de l’acquis et de la confusion due aux excès de toutes sortes que générera sa gloire en furie, inarrêtable. Il doit s’interroger à ce propos. Evoquant les réseaux sociaux, il a exprimé un embarras, pas encore une lassitude, mais quelque chose qui pourrait devenir éprouvant devant les excès de cette multitude tout autant amoureuse que demanderesse de sa présence de champion, du renouvellement de ses apparitions.

 

L’appartenance à la foule débordante ne conviendrait à personne – mythomanes et mégalomanes inclus qui n’en font pas, ordinairement, l’expérience concrète – et moins encore avec un tel degré de constance, quel que soit l’endroit du monde. Il lui reste ses jardins, romains ou rhétiques, son printemps suisse qu’il a photographié et publié sur son réseau. Dans la solitude, il partage sa gloire. L’inverse semble vrai. Il met en scène certaines de ses images de solitude normalisée, un paysage printanier en Suisse, perdu un instant, en ville, sur un bateau à Istanbul, admiratif devant le monde, comme si sa nouvelle gloire, inatteignable devait être celle de la solitude partagée.

 

Les images de Roger défilent. Il est en surreprésentation galopante. Son visage, son corps en mouvement, au service, en frappant, en courant, dans les airs. C’était le passage obligé, les airs, dans son enfance, au début des années nonante. Le champion planétaire s’appelait « Air Jordan », un joueur de basket-ball, un extra- terrestre qui semblait voler sous les paniers et ne jamais retomber, d’où son nom ainsi répandu et commercialisé. Roger l’admirait enfant et l’a suivi dans les airs, le commerce et les images. Il semble ne jamais retomber et quand il retombe finalement, c’est avec grâce, après avoir frappé. Sa danse sportive, dans le cadre du jeu, devient une danse pour personne que tout un chacun aurait voulu réaliser, d’où la fascination ainsi créée.

 

Certains soirs furent ceux de la défaite tout au long de ces années de gloire. A Rome ce dimanche, on le voyait bien, il ne pouvait rien faire contre la régularité musclée d’un autre champion né à Belgrade, sept ans après la mort du Maréchal Tito. Un champion Serbe qui lui répond du tac au tac. On aimerait, le public italien aussi, qu’il gagne encore ce tournoi puis un autre. Mais les balles reviennent et s’en vont, éclatent au grand jour, la perfection n’est pas absolue, c’est pour cela que nous nous y intéressons. L’ombre descend sur le Foro Italico. Les pins bleus et les blanches statues, l’ont regardé commettre quelques erreurs. Un autre que lui, dans une nouvelle mais différente perfection triomphe à sa place. Roger a encore perdu. En 2006, alors qu’on le croyait invulnérable, il avait dû laisser la victoire à un jeune espagnol, né 11 ans après Franco. Une rencontre haletante, incertaine et interminable, que j’avais regardée dans je ne sais quel salon. Je me souviens de la poussière de sable ocre, et de l’excitation négative qu’avait provoquée en moi cette ancienne défaite. A chaque point, avant que la balle ne fuse ou ne retombe, l’absolu du monde était en jeu. Heureux de l’avoir vécu, je m’interroge sur la nature réelle de cet absolu social et psychologique. Roger a joué, défié. Il a été défié, atteint, vaincu. Mais il demeure à Rome ou ailleurs un éternel vainqueur dans l’esprit des gens, spectateurs, téléspectateurs, internautes, accrochés à leur siège. J’y aurai laissé quelques lambeaux de vie dans ces accrochages. Je me serai intéressé à ce regard et à ces gestes. Nous sommes quelques uns, par millions, à avoir vaincu et perdu avec lui, dans le sable romain, la terre parisienne, le gazon londonien et le ciment à New-York, sans oublier, de l’autre côté de la terre et de l’année, le tapis synthétique d’Australie. Tout un monde aussi vrai qu’irréel, passionnant que faux, et riche et ne menant à rien.

 

IV

 

Hier, il a fait très chaud. Je me suis retrouvé en fin de journée accoudé au zinc d’un bar du quartier. Roger Federer affrontait Andy Murray en demi-finale de Wimbledon. J’y ai quelques souvenirs dans ce bar dont la finale de l’an passé, jouée contre Novak Djokovic, avec ce cinquième set perdu par Roger, que j’ai regardée sur un poste installé à l’extérieur, appuyé contre un poteau en oubliant de bouger. Des cris, des commentaires, des personnages indifférents et je suis là discret et oublieux de tout ce qui est étranger à la rencontre. J’ai perdu cette ferveur, pour à peu près tout en matière sportive – et peut-être même de façon plus absolue – mais cette carrière de Roger m’absorbe dans ses moments les plus forts tel que celui vécu hier. Il s’est élevé dans les airs, comme son idole d’adolescence, pour frapper son service. Il l’a fait avec force, violence et beauté. Sa présence sur le court était plus calme et plus vive encore qu’aux meilleurs moments de sa carrière. Sur ce gazon, devant ce parterre de personnalités et ce public patient qui attend des heures pour entrer dans le stade, le lieu unique, il a joué mieux que jamais, sec, clair et juste. Est-ce important? Est-ce dépourvu de toute importance ? Un homme à mes côtés a pris sa consommation sans lever le regard vers la télévision qui accaparait tous les autres clients. Il n’avait pas tort d’être indifférent. Mais je ne crois pas qu’il ait alors fait l’expérience d’une action en société, comme le sont le sport ou le théâtre, menée avec une telle puissance de conviction visuelle, par le geste et le corps, relationnelle, par l’échange sportif, compétitive ou émotionnelle par l’efficacité qui s’impose à tous, adversaires, spectateurs, dans la tribune, dans les salons et les bars du monde entier. Roger Federer aura trouvé cette clef-là pour ouvrir le monde à lui et le faire admirateur de son jeu et de sa gloire. Les consommateurs impassibles ne sont pas dans le faux. Nous le devenons tous un jour. Roger est en plein vol, avions, smash, sauts de joie, en pleine gloire, et je n’en veux rien manquer.

 

Ressorti du bar après cette superbe victoire, j’ai ressenti l’émotion vive des triomphes universels de Roger. Elle était perceptible comme la chaleur. Je devrais m’interroger (“Roger” est partout, même dans interroger), définir la vanité et la vacuité de ces phénomènes de gloire sportive, mais l’interrogation ne s’impose pas. Il est notre danseur, notre ténor, notre gladiateur. Il transgresse quelques chose par sa classe, sa grâce, et cette transgression nous ne l’avons pas encore tout à fait perçue, lui non plus. Etre un vainqueur absolu n’est le sort réel de personne. Attirer, le regard, la crainte, l’admiration de ses pairs et des élites et des foules en cassant toutes les pierres de la fierté et de l’envie, Roger aura fait cela. Il a remis cela hier. Il jouera demain, la finale, pour plus de gloire encore. Suis-je rendu naïf, plus encore par ces exploits d’un Suisse que je ne connais pas mais qui est devenu mon ami en rêve et en vérité ? Demain, il y aura un moment en famille. La tension nous gagnera. Le souvenir s’estompera. Tous les souvenirs s’estompent. Une excitation patriotique nous aura gagné, un choix de guerrier entre les guerriers, Djokovic parle de ses années d’enfance marquées par la guerre. Je suis surclassé par Roger qui n’élimine que ses adversaires et non ses admirateurs. Il prive les uns de temps pour jouer et les autres de mots pour le louer. C’est une sorte d’ absurde qui passera, l’ une des perceptions du présent qu’il ne faut pas laisser passer et qui s’éloignera aussi. Quelque chose d’explicable et de significatif en ressortira. Sur le moment vécu. Sur les contrastes de notre temps et le possible individuel et social. Par le geste c’est parfait, par l’esprit ça le deviendra peut-être, mais alors il faudra que tout le monde participe.

 

Samedi 11 juillet 2015

 

Revu l’une de ces images. Un serpent mange un alligator après cinq heures de lutte. L’alligator est avalé par le serpent qui en prend la forme. L’un et l’autre sont figés par la défaite et les ardeurs du triomphe, jusqu’au bout. Combat perdu, la vie n’est plus. Le vainqueur dévore sa proie avec laquelle il aura mené à cette fin un combat à la vie à la mort. Pas d’autre but que de sauver sa peau et d’avoir celle de l’autre. Quintessence de l’action. Le serpent poursuit sa route. De toute sa longueur. C’est plus tard que l’on a défini la notion de bienveillance et c’est à la même époque que l’on s’est mis à compter les points.

 

Hier, Roger a perdu contre Djokovic et l’image du serpent m’est revenue. Involontairement. Dans mon demi-sommeil. L’expérience de la victoire, la sienne, sur l’autre, est l’expérience de l’élimination de soi potentiellement et l’autre effectivement. C’est en cela que c’est excitant. Pas de mystère. Un serpent et un alligator se serrent la main au filet. Civilement parlant, sauvagement pensé. Et les sauvageries tout autant que les civilités ne sont que deux manières de vivre son statut de proie. Roger connaît cela. Il serre la main de ses chers éliminés. Il connaît aussi pour l’avoir vécu, à l’ombre d’un soir tombant, le sort du finaliste traversé par le venin du vainqueur, qu’il fut souvent, qu’il veut être encore . Il prend le rôle de l’humilié peu souriant, du triste défait. Toujours gagnant, jamais perpétuellement. Nous vivons ces expériences. Le téléspectateur fait sa mue, change de peau, ne se laisse pas dévorer, commente l’action et l’attitude des rivaux. Celui qui ne pouvait que gagner et l’autre qui était fait pour la défaite. A dimanche prochain. Un autre taureau. Une autre bête, un peintre aussi pour saisir la beauté de l’action. Quand l’adversaire est laissé sur place. Sans bouger.

 

Assoiffés de ces images-là nous sommes les vainqueurs purs et durs, puis les beaux perdants. C’est jouer pour jouer. C’est du sport et nos champions sont merveilleux. Scruter leurs visages, écouter ce qu’ils disent. Les savoirs sauvés. On veut les mêmes. On veut recommencer, jusqu’à l’âge qui les préservera de l’obligation de combattre. Roger passe un sale moment. Il est dévoré par l’envie de se battre encore, contre lui et contre Djoko qui se bat aussi contre lui – il est vrai, si vrai, qu’on ne sait plus très bien qui est lui. C’est la foire aux pronoms, le marché des narcisses, le miroir à qui voudra. Je prends acte et ne doute plus de mon admiration mais peut-être de ma bienveillance devant la langueur et la soif, cette soif d’excitation.

 

Perdre ou gagner. Alexandre toujours. Les conquérants, les empereurs, les envahisseurs, la victoire au bout de tous les comptes. C’est ce que nous attendons. Il y a quelque chose là-dessous. En demandant qu’il s’impose encore, en souffrant qu’il tarde à le faire absolument, en tournoi du Grand Chelem, nous aspirons à vaincre encore. Tout un chacun veut éviter d’être défait. Ce même tout un chacun, pour sortir de cette identité, entend donc s’imposer par lui-même, par et pour un peuple et une nation. Les drapeaux font le tour du stade pour faire le tour du monde. Chaque semaine une revanche à prendre, par anticipation. Avec une raquette, une automobile, des skis, un vélo, une perche ou un javelot, et tant d’autres moyens encore, nous demandons la victoire, de fervente préférence. Les champions déclarent haïr la défaite, nous aussi. L’amour de la défaite n’est pas défendable. L’absence de défi peut être acceptée, pour les anonymes ou  les ascètes. Mais dans l’action, c’est la victoire qui séduit. Roger a gagné plus de mille fois et gagner, c’est rester vivant. Il a perdu, un peu plus de deux-cents fois. Perdre c’est repartir au combat. Une logique, probablement  biologique, s’est imposée à tous. Une loi, celle du dominateur. Atteindre à l’excellence. Dépasser l’excellence des meilleurs et s’accorder un unique moment d’exaltation qui fasse battre les cœurs. Influer par un geste efficace sur le rythme de toutes les respirations. Celle de l’adversaire et celles aussi de ses admirateurs, les siens et les leurs. Gagner les cœurs en leur faisant battre la chamade. Roger parfois manque des coups qu’il ne devrait pas manquer. Il est prince de la maîtrise et vassal de la faute dans une même minute: il lui arrive d’être défait. Il n’aime pas ça. Moi non plus. Mais, il repart perdant, avec des souvenirs et des espoirs de vainqueur. Nous aurons tout connu avec lui. Tant exigé. Leçon de vie exaltante avec faible introspection. La victoire qui inspire ne peut être que celle du lendemain.

 

Pas de finale ce dimanche. La finale, c’était dimanche dernier. La ville est calme sous la chaleur. Le bar, le pub, le salon ne sont pas en attente. D’autres événements les occuperont ou aucun peut-être. Les jours de finale ont été nombreux pour Roger et ceux qui suivent cet ineffable parcours s’est matérialisé dans le temps et les souvenirs qu’il a fait sien. Avec lui, tout fut possible. Ce silence dominical est un silence d’avenir qui ne comble plus tout à fait les fébriles attentes du passé.

 

V

 

Le passé, après les tours de New-York,  sera une marque d’effroi terrible et spectaculaire dans les mémoires. Un effondrement auquel John Mac Enroe avait assisté de sa fenêtre. L’an 2001 a pris ses aises dans le malaise de l’histoire. Et le temps a recommencé. Il se fait attendre, chacun dans son âge, puis surgit et passe. Roger a regardé ses adversaires dans les yeux. Avant chaque nouvel échange. Il attendait. Il attend encore. Penché vers l’avant. Attentif, concentré, prêt à répondre. Et les points et les sets ont défilés. Les années, les trophées, la gloire, l’argent, la famille, et toute cette caravane, fervente et médiatique, que j’ai regardé passer, sans me taire. Une suite d’instantanés, des émotions en avalanche, une accumulation de tout ce qui est possible, vécue dans l’incertitude et l’exigence. Décompte des points, systématiquement. Les statistiques, les cris, les articles et les vidéos. Presque tout est accessible. Et pourtant, pensant à qui ne l’aura pas vécu, pour avoir disparu avant que Roger ne surgisse, je mesure, sans faculté de les chiffrer, à la fois l’importance et la vanité de ces dimanches de finales gagnées ou perdues.

 

Cincinnati, ça recommence. Roger a brillé hier dans un ciel parfaitement dégagé et sur tous les écrans habituels. De tous les côtés, la balle fusait et bondissait. Il était à l’aise et ça se voyait. C’est dire. Le regard de son épouse, dans les tribunes, et celui de son adversaire, ceux de l’équipe d’en face contre ceux de ses admirateurs, et le sien surtout. Ce même regard de duelliste concentré qu’il promène depuis dix-sept ans autour de la terre, pour chasser la balle et lever les bras au ciel. Dans cette ville du centre des Etats-Unis, il a triomphé souvent, six fois et le fera peut-être encore ce soir. Contre Djokovic. Ils en sont à 20 partout. Mais le serbe lui a piqué sous le nez de beaux trophées. Ils régleront encore leurs mécomptes.

 

Ces jours de quart, de demi et d’entière finale, Roger aura marqué un certain nombre de dimanches et de samedis de ma vie, et celle de quelques autres. Il marque même les esprits disparus ou non encore apparus. Plus de cent dimanches, donc deux années pleines, d’attention dominicale. La lecture du journal le matin, les titres et les interviews. Avec attente et incertitude. Il y a eu un premier émerveillement et l’on demande à s’émerveiller encore d’une façon plus absolue plus entière, à l’égard de tous; et les battus partageront notre excitation de vainqueurs. Roger a encore bondi, c’est la septième à Cincinnati, on lui pardonnera tout. Il atteint un statut d’icône dont personne ne mesure la portée. Il allume des foyers d’admiration partout dans le monde et les contre-attaquant seront dépourvus de moyens. Le cri de victoire de Djokovic cet été à Wimbledon était déchirant. Un cri qui paralyse la proie, cimente les sofas, saigne l’instant perdu, recentre le malheur. Mais la défaite n’est pas la mort et la proie reprend des forces, sourit aux photographes et regagnera durant l’été cette indispensable  confiance en nous.

 

Roger a su, je suppose, ne pas retenir ce cri en lui. Il efface ses défaites et se grandit par elles. Il est un guerrier volontaire sacralisé qui marque son temps et mes dimanches d’une façon si particulière. Les statistiques sont lourdes et caractérisées. Il y a de la gloire et de l’argent, une reconnaissance mondialisée, un spectacle impeccablement réussi. Le champion crée une sorte de transe individualisée derrière son poste, un sourire qui se dessine involontairement sur le visage, quelque chose de singulier à partager.

 

Il est entré en lice, s’y maintient et réjouis un nombre indéterminable d’admirateurs. En est-ce assez ? En est-ce trop ? La balle file plus vite que la pensée. Ce qu’il fait, je peux le faire. Son agilité est la mienne, j’y étais, je sens mon corps réaliser ce possible qui est en lui et c’est pour cela que j’admire Roger. Je lui sais gré de mon montrer tout ce que je pouvais faire et, plus encore, de le faire aussi bien à ma place. Finalement, nous étions doués tous les deux, mais lui seul avait l’imagination nécessaire pour inventer ces gestes que mon corps, quelque peu contenu, n’aura pas parfaitement dessiné. Il m’a sorti d’un certain empâtement. La génération qui nous sépare et fait que je n’ai plus la forme sportive du jeune homme, que lui-même n’est bientôt plus, ne constitue aucunement un empêchement. Je vis ses exploits en me les appropriant idéalement. J’ai marché sur la lune, j’étais Brel à l’Olympia et je partage les victoires de Federer. Pour les défaites, j’ai moins d’imagination. J’enrage. Je l’abandonne un peu dans ces instants mais prends régulièrement de ses nouvelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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