Créé le: 24.01.2015
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Mon ami le roi

Roman

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© 2015-2023 André Birse

L'automne à Shangaï

5

I

 

C’était un dimanche, celui-ci même du soir soir où nous écrivons. Des bruits de pas sportifs dans une salle à quelques lieu d’ici. Shangaï, Roger a dû dire le nom de cette ville avec la prononciation chinoise à la remise des prix, à l’autre bout d’un micro tendu par un présentateur qui semblait y jouer sa vie. Il a gagné. Contre Nadal, superbement. Tout définitivement paraissait simple.

 

J’ai regardé cela, sur mon iphone, après m’être tardivement levé. “Sans iphone ni Federer, que ferais-tu ce matin?”. Je me suis laissé surprendre par cette pensée que j’ai laissé passer sans me sentir obligé de répondre. Questions posées à soi même. Il y a une autre vie possible à l’instant et c’est pourtant celle-là que nous acceptons, le spectacle choisi de la voie triomphante d’une idole, comme cette femme chinoise, vêtue de rouge avec, tenant à ses lèvres, une petite poupée bleue  à l’effigie de Federer. Fétichisme apparent. Sur une pancarte, rouge, en anglais, “être fan de Federer est ce qu’il nous arrive de plus important dans la vie”. ça ne s’arrête pas.

 

A l’autre extrémité du  court, du sport, de la vie en sociétés, Federer est calme. Il accompli son oeuvre et son destin. Il donne de la vitesse à la balle. Il nous questionne sans s’interroger. Shangaï à l’autre bout des mondes. Nadal, “my good friend and rival”. Entre les deux, c’est un gros morceau de la culture sportive, de l’image et encore de ce qu’il peut être dit de la réussite. Nous restons dans une zone de vérité, pas de celles qu’il trouve sur le court, Roger, en servant si imparablement, mais dans une zone idéale ou matérielle, de ce qui peut-être dit aux âmes sans les détourner de leurs projets, réaliste ou non, de survie, voire de simple existence sur terre.

 

Roger se déclare parfois très fatigué. Il m’arrive de l’être aussi. Il ne l’admet qu’après-coup, une fois la défaite survenue. Je ne le dis que par moments. Nous avons des vies parallèles à vrai dire. A  vrai dire pas tant que ça. Il récolte des informations, je le fais aussi.  Il parle avec son équipe. Je cherche encore à provoquer la discussion, mais nous avançons, dans nos groupes et nos teams sans plus chercher la concertation. A l’initiative, face aux vents. C’est le jeu. Cessons ici les comparaisons qui n’ont plus de sens, même à l’infini. Comme tant de mes amis, Roger, je ne le retrouverai pas. Je peux prendre des nouvelles, suivre ses exploits, mais j’aurais tort de chercher à synchroniser l’insynchronisable. Roger me fait perdre la tête, le sens des proportions. J’en perds  la notion essentielle de distinction des individus. Lui c’est lui, eux ne sont  que  les autres lui-même. L’individuation bat son plein. Je délire un peu là, le sachant revenir de Shangaï, dans ce clair après-midi d’automne.

 

Dans l’Equipe, parlant de sa rivalité avec Nadal, il revient sur ce cinglant 63 62 60 que lui avait fait subir le jeune apache espagnol en finale à Rolland-Garros, en 2008. Il n’a pas oublié cette défaite. Moi non plus. J’y étais. Le linge de cette édition, rouge pâle et noir pend encore dans ma salle de bains. Une vie s’écoule. C’est la seule fois que je l’ai vu jouer ainsi devant nous, sans médias. J’étais dans le stade transformé en studio de télévision. Spectacle médiatique. Il jouait en bleu anthracite. Ses balles fusaient mais celles de Nadal terrassaient l’air, l’ocre, les lignes. Train, métro, file d’attente, attente à la sortie, métro, train. Rien vu. Une différence de taille qui semblait ne jamais devoir être comblée. Aujourd’hui nous savons qu’elle l’a été. Il a aussi gagné à Rolland. Nous avons souffert pour cela.

 

Bravo Roger, encore bravo.  Vous avez élégamment surmonté ce péril nadalien, cette rafale énervante. Je l’ai dit ce matin à mon marchand de journaux. Un espagnol. Ni l’un ni l’autre de ces deux joueurs ne peut ajouter à sa gloire déjà pleine, ce qui ne les empêche pas de se battre encore. Mais Ramon, ledit marchand, ou  son interlocuteur, ledit écrivant, n’ont pas fini d’admirer ni de mener bataille. En cela, comparaison vaut.

 

II

 

Lisant une revue, « Or Spinoza a mis en place une anthropologie du devenir; les notions qui la construisent chez lui sont celles de constitution, d’aptitude, de disposition. Elles permettent de penser comment le même individu peut passer à travers plusieurs états, se développer, voire cesser d’être lui-même » (Pierre-François Moreau, Nos existences en puissances, Magazine littéraire, no 517, p.90), j’ai regardé la huitième victoire de Federer à Bâle en 13 finales.

 

Autant de dimanches après-midi, heure d’hiver tout juste revenue, à le regarder courir entre les lignes, faire fuser la balle, laisser s’exprimer son regard noir, dans le vide, vers soi, à travers le public. Des milliers de personnes dans la salle, transies de crainte pour l’éternité et d’intérêt pour le point suivant. Civilisées, affranchies de leurs obligations hebdomadaires, asservies par leur ferveur dominicales, eux et nous. Pour quelqu’un d’autre se sera différent. Avec Roger c’est comme ça. Une page entière hier dans la Tribune de Genève, consacrée à cette dévotion à ce qui peut ou doit en être dit. Genève, Bâle, deux villes en Suisse à chaque extrémité de la chaîne jurassienne. Nos coins de pays, partagés avec Roger. Calvin, Erasme, Rousseau, Nietzsche. Federer et plus personne. Le journaliste creusait son sujet, essayait, ses mots, a guetté ceux de Roger qui arrêtera un jour et peut-être plus vite que ses admirateurs ne le pensent. Sérénité et peur mêlées dans les stades et les salons.

 

Chronicité de la tension, récurrence de la quête, accueil des triomphes. Nous cherchons quelque chose en lui. Vendredi, en demi-finales contre Mannarino, il était en difficulté. Nous l’avons tous vu, le patron du restaurant, le voisin de table, les anonymes sur les réseaux, ce qui a tout changé c’est une demi-volée frappée en reculant. A sa façon, avec la facilité naturelle d’un garçon de 12 ans et la maîtrise d’un professionnel de 36. Lorsqu’il frappe la balle, tout son corps adopte l’attitude juste. Qui assiste à la scène est battu autant que l’adversaire par l’accomplissement de cette frappe qui mène à la perception  de ce qui de mieux pouvait être fait. C’est le corps en son tout complexe et l’esprit par sa présence complice qui jouent ensemble au tennis sur terre

 

Novembre revient dans la cadence. Londres, le tournoi des maîtres, Roger en est le favori. Sa superbe et sa classe ont marqué les esprits en cette année 2017. Il est au-delà de la performance prévisible, fait imploser les pronostics, surprend dans leurs fatigues ses adversaires, les commentateurs et ceux qui admirent regardent jusqu’aux contempteurs minoritaires, tantôt mutiques tantôt obtus. Roger lâche ses coups. Puis ne les lâche plus tout à fait. Un signe de fatigue, un peu de sueur dans la nuit de Londres, pris de vitesse, en manque de vitesse, une défaite, qui ne fait de mal qu’à quelques-uns.

 

D’autres gagnent, on en vient à être contents pour eux. L’œuvre de Federer est accomplie, mais lui seul décidera de son plafond, de son terme. Il dit avoir le « droit de rêver » en parlant de la prochaine saison. C’est Roger qui rêve et moi qui devient réaliste. Un titre ce matin dans la presse, comme « la réponse du réel », qui n’a pas vraiment sa place dans l’histoire de Roger, sinon par les chiffres. Nous étions hors réalité, en avions le sentiment, rare et délicieux. Puis les bateaux et les avions repartiront. Depuis la Tamise vers l’Europe, les neiges, le repos et l’Australie. Continuation d’une histoire qui même au-delà de sa fin ne se terminera pas dans l’esprit des gens, de tous les gens qui ont Federer pour ami.

 

Dans un film promotionnel, Roger entraîne Bill Gates et lui fait exécuter des abdominaux. Il lui tient les jambes en haut d’une paroi et celui-ci – remplacé par un cascadeur abdominal – revient à sa hauteur puis redescend. « Infini plus un, infini plus deux … » Roger fait le compte des remontées toutes plus improbables les unes que les autres. Ils terminent leur préparation pour un match de bienfaisance (dit aussi : exhibition), poursuivant en commun leurs œuvres philanthropiques, échangent des balles en équilibre sur une corde, tels des funambules. “Sur une jambe maintenant”. Roger  en ami-bourreau de Bill.

 

Nous ne savons plus avec lui, Roger, et moins encore avec eux, Bill et Roger, où est le réel ou plus justement où nous en serions avec lui, si nous pouvons l’appeler ainsi. Ces images censées nous mettre en rapport avec l’impossible ne créent leur effet que de façon approximative. Nous sommes avec lui dans l’irréel. Il est avec nous dans nos rêves. Sur le court, après le match avec Jim Courier, ex-champion transformé en interviewer décontracté dans l’azur gommé du stade australien, Federer accepte de commenter les variations de genre et de couleurs que lui impose son équipementier. Il le fait avec humour, nous parle des nécessités et du plaisir de sa « story telling ». Cette année avec des semelles roses, la gare Melbourne de dessinée  sur ses chaussures, deux lignes en diagonale, une rouge, une noire, sur polo clair, une sorte de blanc cassé, le tout animé par la vivacité de son œil et de ses jambes.

 

Il vient de vaincre à nouveau, contre Cilic, en cinq sets, son vingtième grand chelem. 20RF#, parler de Roger, c’est évoquer ces années de magie, de couleur et de feux et c’est vibrer encore au milieu de tous les étés continentaux. « Venant de Suisse mais aimé du monde entier : Roger Federer ». C’est ainsi que le speaker a annoncé son triomphe.  Je consulte le charmant petit appareil – qui  parfois menotte notre esprit –  pour y trouver les premières réactions des champions de la planète sport. Les visages, les séquences, saisies entre les ombres du stade, sont autant de nouvelles indications de cette affection pluralisée, mondialisée. J’apprends le mot éternité  en allemand sur le site du Spiegel : “Rekord für die Ewigkeit”. Dis comme ça, dans sa langue maternelle, l’éternité gagne en évidence.

 

C’est parti de ses gestes, certainement, de sa façon de faire jouer son corps ou d’accepter que celui-ci le fasse joueur, que rien à aucun moment ne paraisse maladresse. Indolence, peut-être, rarement, absence de concentration, éventuellement, absence de justesse dans l’exécution du coup, jamais. On voit ce ralenti, quand il recule, que la balle est très basse, impossible à relever, il continue de reculer, comme s’il avançait dans une autre dimension, frappe, relève la balle, se retrouve en position d’attendre disponible pour le coup suivant de l’adversaire, qui ne viendra pas. Il a gagné le point, mène au score, vaincra.

 

Nous voulons tous être imaginairement capables de cela, depuis les âpres batailles qu’il a fallu livrer dans l’histoire universelle (l’authentique qui n’est pas connue et les autres stars wars ou games of thrones qui elles le sont) et les duels auxquels nous sommes condamnés dans notre nos histoires individuelles. Avec Roger, on ne fait plus la différence. C’est en cela que nous l’admirons. Il vient nous consoler de tous nos combats perdus depuis des siècles et rendre possiblement merveilleux le suivant, ou l’un de ceux qui pourrait avoir été mené avec grâce et succès. Pour rêver. L’un des éditorialistes du numérique (Reboulet, l’Equipe) décrit très bien ce soir de victoire, Roger, le prénom, qui répond à d’autres prénoms, et Jim et celui-ci et celui-là. La liste d’attente de ses amis dépasse le milliard, celles de ses émules est un peu plus réduite, pour les élus aussi. Mais ceux qui sont émus, et j’en suis, c’est peut-être plus encore, que ce petit nombre, milliard, qui ne dit bientôt plus grand-chose, s’agissant de Roger et de quelques autres réalités galactiques.

 

Kevin Anderson (sud africain finaliste du dernier us open) dit sur Twitter qu’il est honoré de pratiquer le même sport que Roger. Chris Evert, championne américaine des années septante et quatre-vingt, alors que Roger naissait dit par le même canal que personne ne la fait pleurer comme Roger, personne d’autre. Twitter, les plateaux télé, les foules devant le stade, les commentaires sur les sites, le présent essai textuel, tous essaient,  et personne ne parvient, de prolonger les gestes, transfigurer les chiffres, dire la richesse des attentes et le nerf de l’attention.

 

III

 

En 2009, Roger avait pleuré comme il l’a fait aujourd’hui. Il avait perdu en Australie contre Nadal qui le consolait. L’un en rouge l’autre en bleu. Rod Laver les regardait. Il avait  71 ans. J’étais revenu à pied par le bord du lac depuis le pub  dans ce froid de fin janvier. Mes émotions étaient diverses, assez profondes, je ne sais plus ce qui s’y jouait, l’écoulement de là vie peut-être. J’avais peu apprécié ces larmes, qui ne correspondaient pas à l’image que je me faisais d’une trajectoire triomphale. J’étais de ceux qui dirent « c’est la fin, il ne reviendra pas, s’il s’apitoye sur son sort ».

 

Puis j’ai rebondi avec lui, dès Roland-Garros qu’il gagnera cette année-là. Il doit avoir une relation chaleureuse avec l’Australie, comme Agnetha Falskog la chanteuse blonde du groupe Abba qui parle souvent de sa tournée dans ce pays en 1977, de la ferveur et de l’accueil qu’elle ne peut oublier. Roger non plus n’oubliera pas. Fans de Federer et d’Abba, allés en Australie vivre un temps

 

Les larmes l’ont à nouveau trahi et révélé à la fois. C’est venu du corps. Plus fort que tout, cette humanité rassemblée, pour lui, sa famille, ses parents, Rod Laver (qui a 80 ans). Nous  sommes le 28 janvier 2018. A entendre Roger devant la presse. L’âge n’est pas « an issue », une question déterminante. Le compteur n’en tourne pas moins et le froid ici revient le long du lac, présent comme depuis toujours et à jamais dans l’étrange indifférence des eaux et de l’horizon. Intérieurement je parle de Roger, et non plus à lui, plus tout à fait,  à vrai dire, le sachant est assailli par ses amis. Je m’adresse à d’autres interlocuteurs choisis, abstraitement, vaguement. Vainqueurs ou vaincus, nous ne cessons de traverser des foules qui n’en n’ont que pour Roger.

 

Un détracteur, sur le net, un journaliste, des proches, des parents, partis depuis longtemps qui ne l’ont pas connu et ne l’en apprécient pas moins. Ils font partie de la phénoménalisation de Roger. Les pages se tournent, les mots se perdent, les images défilent, les titres rivalisent. « La légende du siècle » en une de l’équipe ce 29 janvier 2018. Hier en version numérique, ils avaient osé « le jour du seigneur ». Sens de l’humour, désarroi, perte des repères. L’éditorialiste poursuit « Roger Federer rayonne bien au-delà des lignes qui l’ont fait roi. Omniprésent, omnipotent, il continue à pousser les murs, étirer le temps » allant jusqu’à le désigner « ami public no 1 » et donc à me priver de toute amicale et exclusive privacité avec lui.

 

Mats Wilander, qui à dix-sept ans gagna Roland Garros alors que Roger n’avait pas encore un an fut l’un de ces prédécesseurs. Il est aujourd’hui l’un des suiveurs du circuit et donc de Roger. Il ne sait plus comment qualifier ce qu’il voit, « le revers, le service ou le déplacement de Roger » (l’Equipe même jour). Il termine son commentaire « l’œil de … », en observant « il est si spécial comme être humain ».

 

Nous y arrivons. Il a fallu se laisser surprendre par Roger, l’admirer, le décrire, en définir les limites et, désormais, témoins de sa perdition dans les chiffres interminables de sa carrière, noyé dans l’émotion générale, il faudra décrypter l’homme, le rendre spécial, dire ce qui fait qu’il accomplit ce que l’on voit, ce qui se ressent à travers la monde, à son unique et considérable sujet.

 

Roger, s’est baladé à Melbourne. Il a nommé son trophée. Il se remet de nos émotions et des siennes partagées. Il est bien sûr heureux de ce qui se passe maintenant et aussi, il le souligne, de se qui passera demain « C’est impressionnant comme il arrive à trouver à la fois sa propre motivation et toujours du positif dans toutes les situations que lui impose son métier » (Séverin Lüthi, dans l’Equipe de ce 29 janvier 2018). Son métier et sa vie exceptionnelle d’homme qui l’est tout autant. Merci, Séverin, de nous traduire les mots de l’homme admiré. « Nous étions exacts dans l’exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre » (René Char).

 

Un joueur professionnel de cricket, nommé Ashwin Ravichandran  qui accumulent des abonnés sur son site Twitter par millions dit de Roger qu’il ne peut plus être apprécié, évalué, par adjectifs désormais. Il est sorti de ce monde-là. Septième vie, autres vies, nirvana, inaccessibilité. Les collègues français de Roger sur le circuit, interrogés à ce récurrent propos , ne savent plus que dire, entre admiration et banalisation, une sorte d’insensibilité comme un alpiniste dans le froid des hauteurs périlleuses où l’on va parfois les chercher (c’est le cas ces jours-ci sur le deuxième toit du monde). Cédric Pioline, ex-finaliste, commentateur – le coucou sur l’épaule – et directeur de tournoi, admet qu’il s’est trompé et ne le voyait pas aller au-delà des 17 titres en grand-chelem . Il lui reconnaît une énergie intérieure qui impressionne. Nicolas Mahut, qui en est à …- … contre Roger,  fait des comptes, 54 quarts de finale en carrière – stade de la compétition que ledit Mahut, excellent joueur, n’a jamais atteint – représentent 13 années entières.

 

La caravane fait silence, ploie sous les bruits aéroportuaires, ne sait plus à quel saint se vouer, se sent seule avec Roger. Un journaliste de la télévision suisse alémanique tend le micro à Roger à son arrivée à Zurich et lui demande comment il va « Ciao amigo, wunderbar ». Des centaines de personnes l’attendaient avec des regards émerveillés.

 

Une parfaite réussite qui étonne et enchante. Roger est un enchanteur inscrit dans le réel, le sien et celui de tant d’admirateurs. Il faudra veiller et lui permettre de le faire à ce que cet ordinaire au pays des merveilles … Jules César, Richard III, Hamlet, Macbeth, roi Lear. Roger demeurera son propre William Shakespeare et s’assurera d’un juste et propice enchaînement  des actes et des scènes. Une part rêvée fécondée par la réalité. Ce 30 janvier 2018 ou la veille. Il a exprimé l’envie de revenir en Suisse, c’est fait, de décompresser, ça se fera et de « disparaître », « sic », note un journaliste. Laissons-le faire, public, privé, repos, guerre, première page, arrière-cour. Court central, lieux secrets, tout convient.

 

Que fait-il des malaises relationnels? Des situations qui ne collent pas à l’idéalité du monde? On ne peut pas tout résoudre avec des aces ou des retours. Le stratège qui sert la main vers le filet à l’adversaire et à l’arbitre pour saluer ensuite le public qui l’applaudit. 20 victoires fois sept rencontres valent 140 évènements sociaux et autant de triomphes, en y ajoutant les 6 rencontres avant les 10 finales perdues et oubliés nous arrivons à 200 victoires en grand chelem sur le chemin de la finale, gagnée ou perdue, suivi par des femmes et des hommes du monde entier.

 

Une procession continue dans la joie et la fidélisation. Il n’y a pas de message, sinon celui de la normalité des instants que Roger a souvent ponctué par des « ça reste difficile à croire ». Croyance singulière qui se confond avec la vie sans nécessité d’aucune autre sorte de vérité.

 

L’éternité montre des signes d’impatience. Point après point est une mauvaise réponse selon Roger. Il faut se montrer disponible pour l’instant qui vient et s’en réjouir. C’est à peu près tout. Il l’exprime différemment, nous le savons en français, sa langue d’adolescence ou en anglais, sa langue de maturité voire en « Schwyzerdütsch », sa langue maternelle et de retour d’australe destination. Il fait gris à Zurich et Roger s’applique à disparaître.

 

début février  2018

 

Pas trouvé les mots pour dire les attentes, les enfilades chiffrées, les couloirs, les éliminations, les couleurs naturelles ou synthétiques, les cris, l’intériorité partagée. Juste ou admirable, ça ne passe plus. Le prosateur ne maîtrise pas sa sémantique, ni son lexique. Out ou faute. Pas joué, pas gagné, pas trouvé. Aimé ce que j’ai vu. Voudrais y réfléchir. Les illustrateurs parviennent à de très fortes images. Les « youtubeurs » collectionnent les beaux points. Les mots, mes mots, ceux des journalistes et des commentateurs, s’entrechoquent, se divisent et se multiplient. En se laissant aller à parler d’autre chose, on pourrait aussitôt et prestement, le décrire,dans le silence de la seconde où l’on revient à lui.

 

Dimanche sans Roger. C’est quoi cette histoire. Il a plus que réalisé ses rêves et nous lui sommes redevables. Aucune colère. Il aurait pu ne pas … mais il a. J’aurais pu … mais je n’ai pas. Valorisation ou dévalorisation du sort individuel. Jouer le jour ou jouer la nuit est l’une des préoccupations saisonnière de Roger. Les après-midi de grâce mais parfois de canicule ou les soirs de fraîcheur et d’exposition. Il faut faire de choix, une suite interminable de choix dans une vie sociale quelle que soit la caste à laquelle nous appartenons. En haut de la pyramide, exerçant ses talents, Roger a exercé les siens, spontanément, fièrement, obstinément. Le choix des personnes, des compétitions, des sponsors, des sparring-partners, des mots, des coups, des moments et lieux de retraite.

 

Février 2018

 

Les compilations vidéo des meilleurs coups de chaque joueur font fureur sur Internet. Pour Roger, sa victoire à Wimbledon en 2001 sur Pete Sampras est devenue la première référence mythique. Le tout jeune homme vif et virevoltant, corps bouillonnant d’adolescent en lutte avec lui-même, s’impose face à un Pete Sampras, ancien Dieu, mature, fatigué, triste et boudeur. Les cinq balles de sets perdues contre Safin en 2005 en Australie, le premier match contre Nadal, la même année à Miami.

 

Un autre corps, le nôtre, qui change et se transforme complètement tous les … ? Tous les jours, mais plus encore avec le temps. Roger déploie ses ailes, contracte ses muscles, avance sur ses demi-volées, plus rien ne le retient. Il est plusieurs joueurs à la fois. Celui de de 2005 et 2006 qui s’avéra presque imbattable, sauf par Nadal sur terre ou quelques-uns, par incident, a changé, a muri, s’est constitué des capacités exceptionnelles sur une base qui l’était déjà. Des chiffres qui restent et ne cessent d’étonner celui qui les consulte attentivement. Denis Duboule est un biologiste genevois que l’on présente comme étant également de niveau mondial dans son domaine. Il s’applique à nous exposer que les gènes construisent le corps, de haut en bas, si j’ai bien compris, un enchaînement, une organisation de la complexité qui fait qu’un jour un être vivant peut être mobile et vif sur ses jambes. Tous les enchaînements génétiques, pragmatiques, en jouant, en travaillant, en exerçant font qu’un jour Roger fut Roger.

 

Cette finale contre Nadal à Rome en 2006. Sur une terre battue poussiéreuse, j’étais au milieu de ma vie, j’ai dû forcer le passage au salon chez des amis, pensait évoluer dans un cocon, ai regardé ce match épique, dense et interminable. Dans cet après-midi romain, Roger avait eu des balles de match. Il y jouait nos vies, les a perdues, est reparti battu. Nous étions faits et défaits pour une sombre éternité sans gloire. Tout a changé. Il a tant gagné que ces vieux échanges perdus n’ont plus la même importance. Il s’est construit, comme un corps avec ce génome qui l’a porté vainqueur devant les foules.

 

IV

 

Indian Wells, mars 2018. Roger atteint probablement son pic de gloire active et d’efficacité. Il a repris sa place de numéro 1 mondial à Rafael Nadal en février à Rotterdam. Un détour inattendu dans cette ville lui a permis de se replacer dans la hiérarchie par la victoire dans ce tournoi vécu avec émotion comme chaque nouveau pas sur son Everest. C’était dans l’obscurité de l’hiver hollandais à l’abri d’une halle dont il a vanté les qualités. Intérieur, indoor, à l’abri du soleil et du vent. A Indian Wells, c’est le premier plein air de l’année, des roches lointaines et inoffensives, un lieu privilégié dans le monde. Il a profité de souligner combien il l’apprécie, avec sa famille. Il parle, sourit, jouit de la vie, joue au tennis, n’y croit pas, comprend qu’il y a lieu d’y croire. Les vents de lumière baignent sa gloire dans le désert, si loin d’Antibes, et sur le toit d’un monde.

 

Annabelle Croft, ancienne joueuse professionnelle et journaliste britannique, dont le maintien rigoureux sur les plateaux ne parvient pas à dissimuler son amour du tennis et par conséquent aussi de Roger, a fait une déclaration de cette sorte, d’amour, en parlant de l’électricité qui s’empare du stade quand il apparaît et de la reconnaissance qu’il recevra quand il s’arrêtera.  De joie et de singularité. Elle a aussi utilisé le mot « special » qui devient une généralité s’agissant de lui et de quelques autres spécificités médiatiques et individuelles. Cette particularité qu’il emmène avec lui autour du monde est en effet de l’ordre d’une excitation électrisante dont sont saisies les foules qui le regardent évoluer, assistent à ses performances.

 

Le phénomène, non Roger lui-même, mais ce qu’il suscite à l’égard de ceux qui prennent connaissance médiatiquement et en direct de ce qu’il fait ; et le direct se prolonge indéfiniment sur « you tube ». Ce phénomène prend une ampleur inconnue, une starification venue de ses gestes, du poids de ses gestes sur la vie de ses adversaires, des spectateurs, de tous ceux qui regardent, tribunes, colline derrière le stade, télévision, ordinateurs, revues, vidéos, montages, directs, « high lights ». Vérification réflexe ce matin, qu’a-t-il fait dans le désert contre ce jeune sud-coréen? « Still perfect, still the one », sur le site ATP. Toujours parfait, toujours premier. Encore là, encore l’homme de la situation. Ça devient en effet gênant, embarrassant, ce merveilleux auquel nous assistons. La journée sera belle. Enfin, tout l’indique si l’on se réfère à l’univers de Roger qui nous comprend. Ne plus savoir à quel saint se vouer, ici ça va. Nous en avons un. Il y a une interaction qui toutefois n’est pas d’ordre spirituel.

 

Il est question avec lui, soit à notre propos, de gracieuse efficacité dans la vie sans qu’il y ait besoin de recourir à l’esprit ou au mysticisme. Ce week-end est particulier sachant que Roger jouera une demi-finale, au moins et qu’il pourrait battre son propre record d’invincibilité en début de saison 16-0. Seize victoires, zéro défaite. Il faut le faire, tenir, agir et progresse, Début de saison ou invincibilité sont deux réalités nécessairement provisoires. Un match de Federer demain, c’est une réjouissance, une ouverture en soi, un moment de vrai plaisir, une curiosité à satisfaire, un vide qui permet de faire le plein, une inquiétude à dissiper. Un instant à venir, annoncé par une fée qui ne vieillit pas. Roger est très rationnel dans ses propos, beaucoup plus que la normale à hauteur de laquelle j’ai peine à me hisser. Il parle au journaliste, maîtrise sa communication. Ses admirateurs considèrent qu’elle fait partie de son jeu. Il est habile, c’est vrai. Une capacité à dégager du positif de chaque situation, un mieux à voir partout où l’on est. Le mental à l’aise dans le corps qui le génère et le suit. Les effets de l’un, les effets de l’autre.

 

Cette saison pleine qu’il traverse avec un jeu de jambes qui épate les observateurs. Des pages et des pages de déclarations, en salle de presse, en têtes-à-têts, organisés, comptés, minutés, une exclusivité précieuse et limitée. Vie de seigneur s’offrant en spectacle pour les peuples qui ne parviennent pas à prendre sa mesure. Hypertexte, hyper-présence. Lu ce matin un article sur Ernest Ansermet, importante personnalité de notre région, fondateur de l’OSR, qualifiée de totémique. Merci, pour le terme, il convient pour Roger.

 

On parle parfois, en cyclisme, du régional de l’étape  quand le peloton traverse la région d’où vient l’un des coureurs qui le composent. Cette dénomination ne va pas du tout pour Roger qui s’est universalisé. Mais à bien y penser, elle pourrait en définitive être utilisée  à son égard et j’exagère à peine en le  soulignant. Elle vaudrait, s’agissant de lui, pour chaque région du monde dont celle où il se trouve en ce moment et qu’il semble apprécier, l’entrée du désert californien. Il y soigne ses statistiques effarantes. Les consultant, je m’aperçois que 2013, fut en effet pour lui une année plus pauvre que les autres, seulement … victoires.  Il a été en difficulté par périodes avant d’être le roi de chaque région. Mais on ne regarde désormais la mosaïque que dans son ensemble. Le détail appartient aux spécialistes d’un autre genre.

 

L’espace n’est peut-être pas si impressionnant quand il nous est expliqué par Stephen Hawking, qui vient de mourir, cette troisième semaine de mars 2018. Le temps non plus. Il suffit de se déprendre de l’information de leurs vastitudes, de ne plus y penser ne fût-ce qu’un instant, ce que nous faisons la plupart du temps, et de se demander ce qui fait qu’un individu, celle-là ou celui-ci, ait eu la chance ou le fatum d’y apparaître. La multitude est plus effrayante pour la conscience d’un seul. Des milliards par milliard de fourmis exotiques auraient envahi un petit coin de terre de ma région, qui fut celle de Roger quand il était adolescent en formation. Des milliards par milliards, sur les autant de milliards de régions, de plus encore de galaxies, chaque individu utilisant pour s’informer et se distraire, des milliards de pixels, amusant ou interpellant ses milliards de neurones. Prenant la mesure de cette démesure, nous comprenons mieux pourquoi Roger est précieux. Si nous prenons un malin et constant plaisir à répéter qu’il est unique et à le vouloir tel plus encore, c’est que pour notre apaisement collectif et personnel, nous avons besoin de son unicité qui rend plausible la nôtre.

 

La nôtre aussi. Si nous l’admirons à ce point pour ce qu’il fait aux autres, les éliminer, que nous ne faisons pas, c’est nous qui sommes de côté, c’est que nous, permettez un décrochement, c’est que je suis seul dans mon coin avec quelque peine à triompher de tout absolument et de le le faire avec une grâce qui sidérera tout au chacun, coutumier ou non, du fait sidéral. Donc, seul, sans que personne n’ait pris la peine de m’abandonner ou avant même d’avoir rencontré celle ou celui qui ferait cela, vainqueur en pas grand chose, même pas dans mon pas à pas, ce soir, j’oublierai tout cela et  regarderai Roger jouer plus attentivement encore que s’il avait été mon ami.

 

Roger dans la soirée, l’attente du match de Federer, ou l’après-midi, après le repas, on y aura pensé toute la matinée, des avants, des après, la tension, le relâchement. Impossible de faire autre chose, de s’y consacrer, il occupe nos cent mille journées. Le soir tombant à la fin de l’hiver européen, lui jouera le matin, au printemps californien. Décalage horaire transcontinental, il anime nos quartiers en atténuant les effets du jet lag. Le temps trouve son compte et les espaces leurs perspectives. Nous entrons sur le court par centaines de milliers, seuls avec lui.

 

L’adversaire de ce soir est peu connu mais prometteur. Il pourrait être n’importe qui. Roger ne peut être que lui-même, mais le reste du monde, sa famille mise à part, est interchangeable. Tout aurait changé. J’aurais parlé de Roger avec le lieutenant Colombo, Leonard de Vinci, Franz Schubert, un poète dans son goulag, Moise Tschombé et ses neuf ou dix enfants, Vincent, dans un bistrot à Arles,  Theresa May, dans la loge vip, le capitaine Haddock même s’y serait intéressé. Tous s’en seraient inspirés. Churchill aurait cessé de plaisanter, Mandela qui a peut-être eu le temps de l’apprécier. J’en parle au reste parfois avec un migrant venu du Magreb, ou d’anciens exilé iraniens. Ils ont souri, mais il est vrai que parfois le monde de Roger peut leur paraître lointain.  Je n’aurais pas dû être surpris.

 

Dans la fatigue et l’attente de sa demi-finale, je me suis autorisé ce défilé fantasmatique. Il semble convenir irréellement à l’idéalité des circonstances.

 

Pendant la page de pub, il y en a eu quelques-unes durant ces années, je reviens sur le court, le silence pendant l’échange. On entend les pieds bouger, concentration des joueurs, incertitude du sport, tout entier attentif au sort de cette balle, à sa signification, ce qu’il adviendra d’elle, ce qu’ils en feront. Poids et vitesse ne sont pas distinguables contrairement à ce qu’on entend. Elle sort de la raquette, alors que le joueur entre dans la balle. Avant, c’était des armes, le sang coulait, on en mourrait, ce n’était pas du sport. Il y a eu des ajustements, des faits sociaux, un marché de la gloire, une éthique et des classements. Service Federer.

 

Larry Ellison, 52 milliards de fortune, propriétaire du tournoi et de quelques parcelles du désert, est à quelques mètres des joueurs. Un avion puis un hélicoptère viennent survoler le stade. Silence perturbé, Roger lève la tête. Lui aussi peut être dérangé, mis en danger. Dans son match aussi. Il est breaké, Borna Coric signe son acte de naissance en lui prenant le service, puis en gagnant le premier set. Ça ne changera rien à la carrière de Roger qui est celle d’un triomphe compact.

 

Mais il est là, en Californie, au milieu de rentiers installés dans leurs fauteuils avec une logique de victoire en série qui s’enraye. Le vent agite les géraniums. Pete Sampras se comporte en ami dans les Tribunes. Federer est mené. L’autre agresse son revers et le contraint à l’échange. Roger se bat. Jeux d’ombres et de soleil sur ce court bleu indigo. Puissant et sombre. Il passe devant dans le deuxième avec l’aide du public qui rajeunit. « C’est magnifique. Il s’empare de ce deuxième set ». Il s’est emparé d’un certain nombre de sets et les batailles qu’il accepte de livrer encore nous enivrent. S’il gagne, il est prévu de regarder la finale en famille. Mais le vent forcit et Roger perd son service d’entrée. Jeu blanc. A l’envers du bon sens et des espérances

 

Il revient avec courage 2-2 au troisième. Cette femme qui s’est levée quand il s débreaké. Comme s’il était son homme, enjouée, toute libre dans sa fête. D’autres femmes se lèvent, saisies d’une joie entière. Un truc parfait que cette réalité du jeu quand Roger gagne et il a gagné. Les hommes aussi sourient. Ils acceptent l’enchantement sans broncher. Cette balle slicée amortie pour emporter son service à 5/4 comme si elle était tombée dans l’océan.

 

Je n’ai pas vu de coups droits imparables, mais une application intelligente, celle d’un joueur extraordinaire. Et la chaleur californienne gagne les foyers de notre Europe qui s’apprête à affronter une nouvelle vague sibérienne.   Dit-on. Le supra régional de toutes les étapes. Roger offre plus que des mots, un silence gagneur, un visage que tant d’entre nous ont capté et intériorisé.

 

Ce que fait Roger est simple finalement. Il se rend sur un court de tennis, entame une partie avec un adversaire en respectant les règles du jeu, en s’y soumettant et gagne un nombre considérable de fois. Il le fait à titre professionnel en s’y consacrant entièrement depuis l’enfance. Il s’est élevé au plus haut niveau de performance contre ceux qui autour du monde ont fait de même. Les parties qu’il a jouées, gagnées ou perdues, ont passionné les spectateurs autour du globe, par la beauté de ses mouvements et le rapport dialectique qui s’observe avec le jeu des adversaires. Avant la naissance de Roger, période de guerre froide, on lisait souvent ce mot, dialectique. Aujourd’hui beaucoup moins, même dans les revues spécialisées. Je l’emploie dans ma chambre forte pour tenter de mettre en lumière ce qui se passe avec Roger. C’était une tentative. Ce mot m’a échappé comme parfois, la balle lui échappe quand il « fait un bois » et l’envoie dans les tribunes.

 

Que saurais-je encore écrire à son propos ? Rien, des mots qui m’échappent et perdent leur sens, voire encore ce que la suite de son histoire si étonnement partagée m’inspirera ou me dictera.

 

16/17 mars 2018

 

Hier soir, le repas familial fut riche d’échanges et d’émotions, « avant Federer ». Puis vers minuit à Genève, fin d’après-midi à Indian Wells, Roger est passé à côté de la fin de sa finale, pour quelques points. Deux doubles fautes dans le tie-break du troisième – après avoir mené  6-5, 40-15, trois balles de match – puis un mauvais retour. C’est perdu. Del Potro s’est imposé. Il a dit combien le fait de jouer Roger en finale est particulier. Le public réagit différemment. L’émotion et la tension sont vives, perceptibles, irrationnelles.

 

« C’était Juan Martin et moi ». Nous sommes déçus dans nos salons, Roger aussi dans son vestiaire individualisé, « ça va piquer un moment ». Une peur de le voir perdre ou manquer de gagner encore saisit ceux, nombreux, qui s’attardent devant ses matchs. Il redevient ordinaire sur l’instant alors qu’il ne le sera plus. Jamais. Nous rappelle qu’il peut être maladroit, nerveux, sortir de son match quelques instants, vulnérable. C’est peut-être ça le secret de la gloire de Roger, la vulnérabilité d’un être puissamment performant. Nous avec, entre ces deux pôles et ce que le monde en sait. Aujourd’hui, l’Amérique du Sud, l’Argentine, bleue et blanche dans les rangées, vigoureuse, blessée et admirative de Roger. Un grand mélange dans toutes les familles en divers lieux réunies, par cet épisode circonstanciel, une défaite de Roger après qu’il lui ait manqué un point, à trois reprises pour ensoleiller, un matin de plus, nos névroses et nos normalités. Rien à signaler, perdre ou gagner quand l’une et l’autre hypothèse nous guettent épisodiquement au bout d’un chemin,. Matutinale étrangeté.

 

Roger a bien parlé après le match. Amical, respectueux, désireux d’aller de l’avant. « Si la retraite peux attendre c’est parce que j’apprécie « to ride », de continuer ainsi l’expérience menée. Quelques propos amicaux sur Twitter à l’attention de son vainqueur et la cavalcade continue. Il est à Chicago, ville d’Obama, qui lui dispute le rang de première star mondiale du début des années 2000. Confiant, rayonnant, il se félicite de ce qu’il vit en ce début d’année et déclare qu’il vivra encore une grande saison. Il tient les manettes de la gloire et du succès et ses insuccès de passage n’enlèvent rien à sa gloire. Pour un journaliste, à ce stade, à quoi revient le devoir ou l’opportunité de poser une question à Roger Federer.

 

Hawkins a suscité une admiration générale. Ses cendres seront ensevelies à Westminster avec Newton et Darwin. Les exploits d’un tel homme, l’excellence de ses performances, sont difficilement appréciables sinon par ses pairs, mais son courage physique et intellectuel, qui nous paraissait faire partie des évidences sues et rangées de ce monde, constitue une somme d’efforts et une constance dans la détermination, tout au cours d’une vie agressée de façon injuste et aléatoire par on ne sait quels sbires.

 

Le silence de l’univers.

 

Nous n’avons pas la capacité d’admirer autrement que par poncifs une oeuvre aussi gigantesque que les espaces sidéraux et les trous noirs dont elle a fait ses objets. Il nous faut du merveilleux, impeccable, pas un pli, comme Roger sur ses courts. Sommes-nous dans l’exceptionnel ? Sommes-nous dans la banalisation de l’admirable et de l’admiration? Parfois, c’est comme si j’avais été sorti précocement d’un tournoi et que rentrant à pied j’en venais à me poser un certain nombre de questions.

 

Quand il est « en tournée », sur le circuit, Roger répond toutes les semaines aux mêmes questions et à de nouvelles aussi. Là, avant le tournoi de Miami, où il revient régulièrement depuis vingt ans, il dit combien cette période est riche en satisfactions, parle de  l’énergie qu’il y consacre et de celle qu’il en retire. La famille et les amis, le plaisir, les objectifs atteints, ceux qui peuvent l’être encore constituent les références récurrentes de son discours. Nous ne dirons pas de sa pensée, par respect pour les travailleurs, et les éventuels génies, de ce domaine de la vie.

 

Pourtant, ce que Federer dit prend toute sa valeur,  exerce toute sa force. C’est vrai sur les réseaux numériques, sociaux pour qui veut le considérer comme tel, qui lui ont permis de juger c’est-à-dire de statuer sur la couleur de la balle couramment utilisée pour jouer au tennis par lui et ses collègues professionnels. « Elle est jaune », a-t-il dû préciser.

 

Jacques Bouveresse, philosophe émérite et reconnu, a observé à la fin d’une discussion au Collège de France avoir « rencontré un énorme problème entre le réalisme scientifique et le réalisme perceptuel ». Il a consacré une partie de sa vie à étudier en quoi et comment la réalité peut être définie par l’observation humaine. Ses travaux ont permis de clarifier le débat. Œuvre quasi-faite, il n’en concède pas moins être encore dans le vague sur ce qui peut être dit du réalisme perceptuel. Il ne prendrait pas part sans réticences, de diverses sortes probablement, au débat sur la petite balle jaun . Roger n’en a pas moins tranché. Le réel et le perçu ne semblent pas le perturber: elle est jaune.

 

Depuis la Californie jusqu’à la Floride, Roger a choisi de faire un tour par Chicago pour promouvoir sa Coupe Rod Laver dont les hommes d’affaires qui l’entourent sont les concepteurs. Il fait tout juste, descend d’avion, est accueilli par  un chauffeur de prestige, John Mc Enroe, lance le compte à rebours de la compétition, qui aura lieu à l’automne, en entourant de grands noms du sport, dont Rod Laver, que l’âge commence à accabler sérieusement,  qui sourit avec Roger lequel sait être spontané, sérieux, drôle quand il le faut, et peut aussi faire semblant d’être surpris.

 

Il tourne.

 

Sur le court, il a son palmarès de contre-pieds qui ravissent le public des stades et les amateurs de vidéos que l’on consulte à l’envi. Il y en a un fameux à Rome, contre un joueur letton réputé pour son arrogance. En début de semaine, il a souligné que la vie peut ne pas être ensoleillée tous les jours et que parfois, il faut livrer bataille. Ce serait aussi vrai « as a person », en tant que personne. Il faut alors savoir s’entourer. Ses commentateurs indiens louent sa philosophie sur les réseaux. Roger ne parle pas de solitude, ni d’isolement, ce ne serait pas possible pour quelqu’un comme lui. Il ne parle pas non plus des amitiés déraillées ou rouillées de celles qui ne connaissent pas de nouveau départ, souffrent d’une certaines superficialité que révèlent le temps ou les jours sans soleil. Gagner Indian Wells et Miami la même année, c’est réaliser le « sunshine double », le doublé du soleil. S’imposer, d’autorité, susciter la crainte, l’amour et l’admiration. Difficile à réaliser, c’est aussi vrai en tant que personne. Il est même déconseillé de se risquer rechercher de de telles perspectives dans le combat social et la réalité relationnelle.

 

A 2-2 dans le troisième set contre un australien à Miami, 97 pour cent des personnes consultées voient Roger l’emporter. A 3-2, elles ne sont plus que 92 pour cent, mais le stade est plein comme à chaque fois pour Federer. L’incertitude ce lit dans les entrailles, les étoiles et sur les sites. Elle s’observe dans le geste et se répand comme toute information, de par monde, commentaire russe, arabe, ce qui se passe sur les courts ne passe pas inaperçu à l’époque magique de Roger, qui vient d’accomplir un geste rare, déjà viral, une volée par derrière le dos, mais reste accroché par le jeune australien.

 

Il est à la peine dans ce match. A se lancer de sempiternels défis, en confiance, il rencontrera bien quelque difficulté face à la résistance des autres joueurs dans le monde, pris un à un et qui un à un relèvent le défi.. Individuellement. Une force s’oppose à lui. Ce mot, force, est en force dans le langage depuis le nouvel épisode d’une certaine guerre, celles des étoiles, au sein de laquelle il tient un rôle particulier. Il faut être de son côté. Je ne connais pas la « Guerre des étoiles », sinon par les articles de magazines. J’en suis resté à Roger. Je suis de son côté. Mais il vient de perdre à Miami. Contre le jeune australien, au tie-break du troisième. Il fera négativement les titres ces prochaines heures, cette défaite le privant de sa place de no 1 mondial. Fatigué. Ce n’est pas simple tous les jours comme il nous l’aura rappelé en conférence de presse, après sa défaite contre Del Potro, dimanche dernier. Pas de finale ce dimanche pour Roger et ceux qui le suivent.

 

Une séquence dépourvue de tout malheur bien qu’empreinte de tristesse a ému des milliers de suiveurs « followers » depuis les courts d’entraînement à Miami. Juan Martin Del Potro s’entraînait. Un public au sein duquel les sud-américains étaient nombreux s’était réunis autour du court où il s’entraînait. La caméra du smartphone balaie cette rangée de spectateurs, On entend une voix  qui surgit et devance le murmure . Une jeune femme, très jeune, une fillette quand elle apparaît à l’image. Elle interpelle Del Potro, lui clame son amour. Il est « le meilleur du monde », elle le demande, en pleurs, vifs et chaleureux. Une émotion qui remonte des sèves de la terre et s’exprime par une personne à l’égard d’une autre. Del Potro comprend. Il se lève de sa chaise, court doucement vers elle et se laisse enlacer brièvement. Elle est consolée par ses parents, Del Potro va saluer d’autres personnes.

 

Rien ne s’est passé, c’est l’émotion qui a passé, anodine, anonyme, comme deux diamants dans le ciel, la voix de Rihanna, admirée par cette fillette  (peut-on supposer) sur laquelle les uns dansent depuis septembre 2012. Roger avait battu Murray à Wimbledon en juin, les gens partout dansent facilement et volontiers. Il y a du vrai dans ce rien ou je n’y suis pas. Je n’y suis pas.

 

Roger a perdu. Il ira s’en expliquer devant la presse puis se reposer. Je le ferai aussi dans ma vie de suiveur jusqu’au prochain évènement ou non-évènement significatif. Il lui arrive de dire un peu vaniteusement « je voudrais rejouer ce match (US Open 2009 contre Del Potro), ce  jeu ou ce tie-break (Indian Wells 2018 contre le même) pour voir ce qui peux passer ».

 

C’est étonnant de dire ça. Un reflet d’adolescence. Il doit comprendre désormais qu’il n’a y pas de seconde chance. Un second service, mais pas de seconde chance, une fois la balle de match jouée. C’est ce qui nous fascine, le fait de perdre, de ne plus pouvoir s’imposer. Il est vrai que la plupart du temps les duellistes renaissent de leurs cendres et peuvent se constituer un palmarès. Ailleurs, à un autre moment. Les deux seuls mots  de langue française qui se terminent par les consonnes muettes p et s ? Corps et temps. Pas de seconde chance.

 

24 mars 2018

 

« Je ne peux pas attendre », en anglais, semble être utilisé pour dire « je me réjouis ». Roger le dit souvent. Je serais curieux de connaître l’avis, sur cet emploi, de ses admirateurs indiens qui semblent déçus, presque fâchés de sa sortie d’entrée de cause à Miami. Lui aussi est déçu. Il le dit. Son coup droit de vainqueur l’a abandonné depuis quelques jours et c’est l’ensemble de son jeu qui en pâtit. De son jeu, pas de son œuvre laquelle semble désormais inaltérable. Mais nous sommes dans une zone temporelle au sein de laquelle Roger n’est pas triomphant.

 

Il n’est plus numéro 1. C’est différent. Comme si nous devions réapprendre à nous battre par et pour nous-mêmes. Plus d’excuse, pas d’extase. On ne le reverra pas avant juin. Dans deux mois. D’ici là, il se reposera et fera un bloc d’entraînement. Il dit vouloir jouer « le plus longtemps possible » mais renonce à la terre battue. Ça se délite petit à petit. Roger veut tenir le coup. Il est plusieurs personnes à la fois. Leader en affaires, dans sa stratosphère de champion, en Namibie prochainement pour la philanthropie, en invité en Suisse dans nos magazines du dimanche dans une famille monoparentale, pour ceux qui ne seraient pas un modèle absolu,  mais aussi l’homme récupérant de ces efforts princiers. Tu ne peux pas tout faire, Roger. Chacun aura son avis. Lui, gagne encore puis donne des signes de fléchissement. L’aménagement de son langage au gré des circonstances devient aussi une caractéristique chez lui. Nous l’écoutons. Il sait varier son jeu, à mon avis mieux que ses propos. Dira-t-on  un jour qu’il a aussi très bien parlé? Les mots, le jeu, le jeu en tout. Pour les uns et pour les autres, le personnage Roger se révèle d’une efficacité qui déconcertera encore. Un statut iconique et lui qui fait signe en passant.

 

Sous la pluie cette semaine en attendant le tram, j’ai vu passer Roger. Calmement, parmi les autres passants, un smartphone à l’oreille. Il m’a surpris,  j’ai sursauté et l’ai bien sûr tout de suite reconnu. Sa démarche, son profil, cette attitude que nous avons tous enregistrée sur nos fonds d’écran : émotionnels. Pour le fond d’écran physique, nous avons encore le choix. C’est facultatif et interchangeable. Pour l’émotionnel, les conditions de l’interchangeabilité sont plus restrictives. Elles laissent peu de place à l’autonomie. Roger a marqué les esprits et c’est allé jusqu’au cœur. Tout admirateur est une personne blessée. Le premier réflexe passé, dans l’attente toujours d’un tram qui tardait, j’ai compris que c’est sur un écran de télévision qu’il m’avait frôlé, plusieurs fois à bien y regarder,  en vitrine,  disposés en savant désordre, pour mieux communiquer, et l’on passe à l’image vivante, pour nous proposer telle marque de téléphone mobile.

 

J’ai  attendu son  nouveau passage  dans son cycle publicitaire,  revécu ma rencontre avec lui;  ce moi surpris qui le reconnaît si prestement, en ami, en passant, en consommateur d’images. Reconnaissance vocale, identification faciale, fond d’écran et hologramme. Le courant semble avoir passé. Roger en phénomène électrique. Le trafic était perturbé, je suis rentré à pied.

 

V

 

Amis, ennemis, dans les mondes, une constante que rien ne tempère. Ion Tiriac, ancien joueur professionnel qui nous montre sa moustache de motard sur les courts et dans les tribunes depuis des décennies, voûté, couvant une idée, a osé critiquer Roger ces derniers jours en insistant sur le fait qu’il ne devrait pas choisir ses tournois à sa guise. Les pilotes de formule un ne le feraient pas, pourquoi pourrait-il le faire avec autant de caprice. C’était, je crois, l’esprit de la déclaration.

 

(“Un seul en vaut pour moi dix mille s’il excelle” Héraclite, pléiade, p. 157).

 

Roger ne répondra pas.

 

Il est dans le positif et traite le négatif d’une manière viscérale, dans l’introspection. Toujours à l’est – Tiriac est roumain – Novak Djokovic a posé sur les réseaux sociaux avec trois joueurs de football de l’équipe de Croatie, Modric, Rakitic et Sperisic. Un prince de Belgrade avec des seigneurs de Croatie. Sans légende autre que le plaisir de la rencontre et de la pose. Serbie, Croatie, 1992, leurs années  d’enfance.

 

Aujourd’hui, Djokovic qui a tant résisté à Roger, a comme disparu du circuit, s’est désélectrifié. Les spécialistes se demandent pourquoi, Marc Rosset dit que c’est incompréhensible. Je me dis, qu’enfant de la guerre devenu si grand guerrier, il aurait un problème entre lui et lui. Souffre de ce qu’il recherche. Il voudrait exister sans être défait ni s’imposer et prend conscience que ce n’est pas possible en réseau ni hors réseau. L’idée d’individu triomphant et de nation défaite.  Le péril , le sacre et le sacré.  Il faudrait le rebrancher. Personne ne l’aidera. Il nous pose une question à laquelle il répondra.

 

Roger écoutera, de loin. Regardera, de près, et sa silhouette jaillira sur un mur à New-York, dans les vitrines de par le monde, puis sur un court dans la ville qu’il choisira. En Allemagne, lui le rhénan, de légende, le post-wagnérien. Le mien ami des Dieux.

 

Dans le double numéro du Time (volume 191 nos 16 et 17) des 30 avril et 7 mai 2018, Roger est présent en couverture (l’une des six selon les régions du globe semble-t-il). Il est, selon ce titre, l’un des personnages les plus influents qui soit. Bill Gates signe le texte de présentation. Il dit son talent de champion et revient sur les projets de Roger dans le domaine de la philanthropie qui, comme le tennis, demande de la discipline et du temps. Bill sera triste avec tous les fans quand Roger raccrochera sa raquette. Une métonymie. Il a par avance complimenté Roger – qui l’a aussitôt remercié sur Twitter pour les « gentils mots » – en concluant ainsi sa présentation  « nous pouvons nous rassurer en sachant qu’il se consacrera à faire du monde un lieu plus équitable ». C’est tout à la fois une reconnaissance et une invitation à persister sous la plume de la personne qui  à distance domine le même monde.

 

Pour dire l’étendue du talent de Roger, Bill a choisi les mots de David Wallace Forster, dans son fameux article de 2006 (« … as a religious experience »). S’il a choisi ces mots c’est que l’auteur de l’article est quelqu’un d’important. Qui est-il cet auteur?  Bon joueur de tennis, il était un philosophe prometteur qui s’est perdu. Ce livre, paru en 1996, volumineux, génial, « L’infinie comédie », que certains disent confus, ou tenir du pensum, c’était lui. Il a connu des problèmes de dépression, « J’ai semble-t-il perdu toute capacité à travailler et à organiser ma vie et ma pensée. Mes ambitions sont modestes et tournent principalement autour du fait de rester en vie ». (l’Obs 27 août 2015). Son article de 2006 est un chant à la gloire de Roger. Il faut se méfier du mot ode dans ces circonstances. Il y en eut de sombres. Un chant. Des paroles et une musique. Très technique en fin connaisseur qu’il était.

 

Il a intensément admiré Roger dont  le jeu  lui a inspiré cet extrême propos: « c’est la réconciliation des êtres humains avec le fait d’avoir un corps ». Voilà qui en dit long sur  lui, qui ne fut pas champion, n’accomplit aucune œuvre philosophique bien qu’il ait montré de belles compétences, devint écrivain, dont ces 1500 pages sur l’infinie comédie, mais se perdit en route. Il parle aujourd’hui encore de dépression sur « You tube » et peut-être en parlera toujours. Il a mis fin à ses jours par pendaison le 12 septembre 2008. Cinq jours après la victoire de Roger à l’US Open contre Murray 6-2 7-5 6-2.  La finale est disponible en vidéo et le sera toujours.

 

Le choix de Roger de ne pas jouer sur terre battue en ce printemps 2018 est contesté par certains. Dont Nadal, qui se dit surpris et taille en pièce ses adversaires sur cette surface, soleil et ocre qui n’est déjà plus le lieu des triomphes de Roger. Pourtant, dans les stades européens, c’est comme s’il jouait encore alors qu’il n’y joue plus. Les ramifications de l’instantanéité dans la société spectacle décrite par Wallace Forster, font de tout amateur un spéléologue perdu dans ses galeries. C’est pourtant à l’extérieur que ça se joue. Dans la lumière et dans le vent. Couleurs variées et instants choisis. La force de l’instant, c’est pour elle que Roger est Roger et qu’il ne l’aura pas été que pour lui.

 

La vie sous-marine dans ses proches ou profondes vastitudes, diverses, non infinies. Les canopées galopantes et les sommets neigeux, réels comme, mais ce n’est pas tout à fait établi, le seraient aussi les infinis. La vie intérieure d’un individu terrestre, pour ne parler que de ce qui est connu à ce stade, justement, de la connaissance, naturelle ou humaine, est aussi une autre, tierce et profonde démultiplication de la réalité. Amadeus, filmé par Milos Forman fait partie de mon intériorité. Jack Nicholson répondant à l’infirmière aussi, ou jouant au basketball avec le géant, l’amoureux transi de « Mort à Venise » nage encore dans mes océans.

 

« Catherine va peut-être revenir» d’Yves Montand dans un film de Claude Sautet en traversant la route comme on le fait tous, s’adressant à un jeune ami: vie intérieure. Des pages de musique, la même en arrière fond, Arles depuis l’asile pour Vincent, le mal étouffant de Nice ou du Bataclan, c’est en moi. Chacun de nous. Giotto comme il ou elle l’ont évoqué. Les couleurs, les plis. Un regard dur, celui-ci étonné. Le regard de Roger avant de servir, je le revois US OPEN 2008. Après sa défaite, Andy Murray a dû insister sur le fait que Roger jouait bien, qu’il n’était pas sur le déclin. Avec ses 12 titres du Grand-Chelem, en septembre 2008, il devait faire face à la furie et aux sournoiseries de certains  commentaires, les trop, les déjà, les cependant. Il est dans son match. Ses pas tranquilles et appliqués vers la ligne de fond pour servir. Prépare sobrement son geste. Laisse poindre et planer son regard noir, lance sa balle, se déploie, claque son service, des secondes et des secondes ont passé, sur le court, dans le stade et dans la vie intérieure de millions de gens, dont la mienne.

 

C’était parti, l’indécision campait sur ses positions, tenait sur son socle. Le score évoluait pour la faire tomber dans le sens des aiguilles de la montre de Roger. Le souffle, sans sommeil, les sofas, des regards familiers, je n’ai pas compté. Roger en rouge, Murray en gris. Alex Ferguson entraîneur écossais de Manchester United, dans les tribunes. Sean Connery, James Bond, le moine du Nom de la Rose, concurrent de Roger dans les publicités du luxe, dans gradins aussi aussi. Les loges, pardon, VIP. Nos souffles, au même rythme, nos espoirs en suspension. Roger court à l’extérieur de nous, saute, frappe et se coltine un rude et prometteur adversaire, en nous. 12 septembre 2008, David Wallace Forster regardait aussi, dans un temps matériellement perceptible, offrant des échanges, désignant un vainqueur, permettant que l’on souffre. Répétition de l’attente, retour à la ligne, recommencement des gestes, tout reste possible pour l’instant d’après. Sidérant, sidéral, balle de match, fulgurants retours du perdant, explosion des cœurs pour aller plus vite vers le passé. Vécu.

 

Un jour après le tournoi de Monaco. Loin du circuit, dans une communication bien maîtrisée, Roger publie les images de sa visite en Zambie. En descendant vers la pointe de l’Afrique, à l’intérieur des terres. Aucun accès à l’océan. Il est reçu par le président. En chef d’Etat. Produit intérieur brut annuel par habitant, 4’300 dollars. En Suisse, onze fois plus. Des enfants à scolariser. Roger ne s’y ennuie pas. Un lieu plus équitable.

 

“Federeresque”. Roger Hodkinson est à Genève, au salon du livre. Il vient d’en publier un justement “Federeresque”, comportant de superbes photos de Roger (Federer) et des textes de lui,  Roger (Hodkinson). Il a trouvé son titre. Je n’ai pas encore trouvé le mien. Il est vrai que le non f e d e r e r est intéressant dans sa sonorité sans voyelles autres que le e. Les qualités de Roger relevées dès le sous-titre par son homonyme en prénom sont l’élégance, l’humilité, et toutes ses caractéristiques de classe et de performances accomplies dans la beauté des ombres.

 

Roger est sur le circuit depuis 2o ans. Il y aura encore beaucoup de livres à son propos et de vidéos. Des films probablement. Un blockbuster: Federer le grand. Lui est en Afrique et ne communique pas sur ses prochaines apparitions comme vient de le faire Abba, le groupe rock et disco, qui aurait enregistré deux chansons, 35 ans après le dernier enregistrement. Roger avait un an. Il n’a pas souffert de sa vie de star. Il semble au contraire y avoir trouvé la source d’une forme de bonheur.

 

Regardé cette semaine un film de Lionel Baier sur un criminel sadique et plus précisément sa victime. Une épouvantable histoire de crimes perpétrés sur des adolescents dans les années quatre-vingt en Suisse. Tortures sexuelles, puis meurtres, la nuit dans les forêts. Le film parle d’une proie humaine qui en a réchappé et permis par sa mémoire visuelle d’établir le portrait-robot du tueur qui a été arrêté et neutralisé. La souffrance sourde, inexpiable, de ce jeune homme  est le sujet sous-jacent du film.

 

Ecouté quelques extraits d’un débat sur ces questions. L’un des aspects du malaise insurmontable des victimes restées vivantes réside, au-delà de ce fait, être en vie, dans le souvenir de n’avoir eu, sur l’instant, à un moment et en un lieu précis de leur vie,  aucune chance. Un autre, malveillant, jouissant de leur neutralisation, de ce  pouvoir absolu obtenu dans un nouvel univers, celui qui fut imposé à la victime, son dernier avant de disparaître, d’être anéantie. Il y aurait 400 milliards d’étoiles dans notre galaxie visible dans le ciel, au-dessus des forêts. Mais là, on ne compte plus, et on ne nous laisse plus compter,  un tueur un jour, ne vous laisse aucune possibilité de vous en sortir.

 

Il n’est plus possible après cela d’éprouver ce sentiment de sécurité minimale, le jour et la nuit, que fait que nous continuons, comme si nous étions protégés. La première cause de nos désespoirs est extérieure à nous. Elle réside dans le malheur du monde qu’il nous accable ou non directement. C’est façon d’être aux aguets. Le sport est une transposition socialement réussie de la violence animale et humaine. La course du léopard et de l’antilope, le combat des guerriers face à face, les duellistes avec la mort au bout, la violence sadique à laquelle un instant l’on cherche à résister. Il faut avoir, Roger Hodkinson l’aura peut-être dit, l’instinct du tueur, pour s’imposer. Il semble que l’on n’ait fait attention avec le vocabulaire sportif, qui s’est spécialisé en oubliant les ennemis qui se tuent.

 

Ne laisser aucune chance est, c’est étrange, la faute des criminels (on entend souvent les procureurs dire « vous ne lui avez laissé aucune chance », pour obtenir une aggravation de la peine) et c’est aussi le savoir-faire suprême et le mérite des champions comme Nadal et Federer, ce que l’on admire le plus en eux. Transposition. Après la rencontre, ils se serrent la main.

 

Je fais un rêve, « I have a dream » appartient à tous. La référence historique est celle de Martin Luther King (1963), par ce discours qui marqua les mémoires dès le jour où il fut prononcé et garde toute sa force, sa nécessité et sa signification.

 

Tout autre contexte, au fond du café, cette semaine,  les mêmes mots, “I have a dream” un titre d’ Abba (1976). J’écoutais, je n’écoutais pas. Je guettais inconsciemment une phrase dans la chanson, ce que j’ai  toujours fait, me semble-t-il, sans la comprendre vraiment, par son rythme, cette déclamation chantée, et parce qu’elle recèle une proposition qui m’est répétée depuis longtemps, « if you see the wonder of a fairy tale », si tu vois le merveilleux dans un conte de fées.

 

Roger a employé ces mots « fairy tale » à deux reprises au moins ces derniers mois. Je m’étais promis d’en vérifier le sens et ne l’avais pas fait, jusqu’à aujourd’hui. La phrase d’Abba m’a permis d’y revenir. L’été dernier (2017), Roger avait observé qu’une carrière ne doit pas nécessairement s’achever comme un conte de fées. Il commentait la triste dernière course d’Usain Bolt qui s’est retrouvé ventre à terre dans cette ligne droite qui fut celle de ses triomphes et demeure celle de ses records. Cette année, lors de son triomphe à Melbourne, Roger a repris l’expression « fairy tale », pour remarquer que le conte se prolonge, qu’il continue. Le rêve, le merveilleux, le conte de fée. Si tu vois le merveilleux. Oui, on le voit, dans l’œuvre sportive de Roger. Il le perçoit comme ça aussi. Il mesure ses mots. En connaît la portée. Il n’osait pas, même dans ses rêves les plus fous, qu’il aura réalisés. Désormais, c’est une suite de rêves, un continuum, à n’y pas croire, un conte. De fées. Il le présente ainsi et il a bien raison.

 

VI

 

Nous sommes en juillet, nous levons les yeux, la fusée Federer-Wimbledon 2018 n’est pas sur orbite. En quart de final, Kevin Anderson est revenu dans le match après avoir été mené deux sets à rien. Le possible en Roger a mis la tête à l’envers. C’est le non qui l’a emporté. « Je n’ai pas réussi à le surprendre ». Au cinquième set, après beaucoup de jeux. Ça n’en finissait pas, puis ce fut terminé et Roger n’était plus dans le tournoi. C’est l’autre qui n’a pas lâché et c’est nous qui sommes surpris. Nous ne sommes pas tristes, pas tous. La collection est déjà si belle. Mais il faut se déshabituer et Roger ne nous a pas encore promis de ne pas recommencer.

 

L’être et l’étant d’un philosophe qui était au firmament de la discipline, non olympique, quand Roger est né mais que l’on n’ose plus nommer aujourd’hui. Il s’est passé tant de choses depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la mort de Staline, celle de Kennedy, le programme Apollo, une sorte de consécration du mal dans les actes et une nouvelle présentation de celui-ci dans le langage. Nous devons tous faire attention avant de servir. Roger le sait. Il a compris beaucoup de choses. Il est prêt à en comprendre encore. Il a changé de marque de vêtement sportif. Un contrat avec une marque japonaise, pour USD 300’000’000, sur dix ans. Ses journées sont bien occupées. L’originel, l’être, et l’apparition de l’étant, qui gêne et obstrue la perception du tout.

 

Nous sommes tous confrontés à cela, dans les variations de nos réalités individuelles . Le jour du premier match à Wimbledon, les spectateurs choisissent à l’entrée le joueur qu’ils souhaitent aller regarder. Les autre jours c’est un match qui est en option, 2 ème tour, 3ème tour, 8ème de finale et non plus un joueur . Il y en a tant qui choisissent Roger le premier jour à SW 19. « J’aimerais me mettre dans la file d’attente et leur demander qui ils sont, ce qu’ils attendent (de la vie et de lui?), mais je sais que ça ne peut se faire ainsi ». Le champion imaginé imaginant le spectateur qui l’imagine.

 

Djokovic et Nadal nous un livré un beau match cette année, que j’ai regardé en pensant à Roger. En 2018, la nouvelle génération pétouille et ne dérange aucunement les cadors. En 2005 puis au cours des années qui suivirent,  ces deux-là se sont invité dans  l’histoire de Federer qu’ils ont bousculé, battu, mis en difficulté. Ils lui ont piqué des titres, se sont arrogé une part d’histoire, mais l’on perçoit qu’à l’évidence, en lui compliquant la vie, ils ont valorisé sa carrière. Tous trois le savent, et leurs équipes aussi.

 

Le programme Apollo, qui a rythmé mon enfance, comme les battements du cœur, les orages, les récréations et les matchs de football, avait une fin prévue qui est advenue comme prévu. La présence de Roger dans nos modestes épopées est au cœur d’une actualité riche et durable qui s’effeuille. « A travers l’existence, l’être et le temps se laissent dériver l’un de l’autre en même temps qu’ils s’animent réciproquement (…)» (Jeanne Hersch, l’étonnement philosophique, p. 418). Avec Roger, ce fut comme ça dès le premier moment. Un jeune joueur bâlois au geste facile avec un regard qui semblait devoir et vouloir tenir. Un geste juste et aisé qui a avait fait partir la balle et qui devait se répéter, jusque dans les plus hautes sphères. Je l’ai suivi. Un autre article, les résultats, cette progression, cette promesse, toujours plus haut. Il fallait du temps et le temps pour vaincre semblait choisi. Attente du résultat, promesse et réalisation, temps vaincu, temps compté. La durée du point, du set, du match, du tournoi, pendant le jeu juste après celui-ci. Une scansion. Vers le triomphe, entre ceux-ci, un après pour lui permettre de récupérer, disparaître et revenir au centre de l’attention médiatique.

 

Dix ans déjà, ce match interminable, vécu avec des amis que je ne vois plus, Wimbledon 2008. C’était un moment très fort, insoutenable, qui s’est terminé dans l’épaisseur de la nuit et pour nous de la tristesse. Les deux protagonistes ne souhaitent plus en parler. Ils abordent l’instant présent, celui qui mène au match suivant. Le temps est toujours présent virtuellement sur l’Internet. Je ne clique pas sur ce match de 2008, probablement pour de multiples raisons, liées à l’épaisseur et à la nuit. Mais il est là, disponible, pour ceux qui souhaitent s’en servir. Roger ne cesse de taper dans la balle ni de courir sur les vidéos qui passent et repassent en un temps et en des lieux indéterminables. Variations dans le jeu et dans les réalités actrices et spectatrices. Rien n’est inventé, mais ce temps, ces êtres et ce temps.

 

Perception du tout.

 

Ici, courant juillet, là où on l’attend encore, maintenant qu’il ne sait plus tout à fait comment définir ce qu’il sera bien de dire et de faire, le moment voulu, le moment venu. “Il n’y a plus d’après”. Roger réfléchit, je l’entends. Ces admirateurs aussi, on ne nous entend plus. Haussement d’épaule, clignement de l’œil. L’été se durcira et Roger reviendra.

 

Mais l’avenir n’a pas d’épaules, et ne peut de là où il se trouve, signifier quoi que ce fût et moins encore procéder au haussement que nous permettent notre corps et nos réticences. Il est abstrait. Certains contestent qu’ils fassent partie du tout. Tant que nous y sommes et Roger aussi. Depuis son retour triomphant, il a eu des instants de quasi-lassitude. A Stuttgart contre son ami Haas, à Montreal contre Zverev, à Londres contre Goffin. à Indian Wells contre Del Potro, à Miami contre K., un jeune australien, tous vulnérables mais vainqueurs.

 

J’ai de la peine, comme beaucoup  à lire le service de Roger et à comprendre ce qu’il souhaite en faire désormais. Ingénieur et cosmonaute, parlant aux foules et créant des espaces, menant contre l’étant, service à suivre, Roger se dissipe peut-être et il y bien raison. Nous sommes le 23, et le ciment de New-York fait mal aux jambes. Nous en sommes là. Férus d’attentes, “couchés dans le foin avec le soleil pour témoin”

 

J’ai pris l’habitude, comme d’autres par millions, d’aller voir ce que dit tel ou tel sur twitter. Toni Kross, footballeur allemand jouant au Real Madrid, a souhaité un joyeux 37 anniversaire à Roger ce 8 août 2018. Il l’a nommé plus grand sportif de tous les temps. Les admirateurs de Toni, qui le sont aussi de Rafa, lui sont tombés dessus. C’est le jeu des commentaires qui s’est épaissi, alourdi et sali depuis que les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont. Une abrutissante foire électronique. Mohammed Ali a dit « je suis le plus grand », et depuis lors on lui cherche un équivalent. J’ai « le plaisir et l’honneur » d’être indifférent à cela. Le plus grand ? Quelle est la perspective ? Les grandes rivalités de l’histoire ou l’histoire des grandes rivalités. Aucun nom. Les très grands sont nombreux et ça ne les rend pas moins grands ni moins anormalisés.

 

De Vinci ou Michel Ange. Amadeus ou Ludwig. Allons bon ! Montaigne ou Pascal. François-Marie ou Jean-Jacques. Amitié, inimitié, postérité. Avis du public. Mandela ou Ghandi. En tennis aujourd’hui, il y a d’autres noms. De très grands rivaux de Roger, exceptionnels aussi. Ils ont leur jeu, leur personnalité et leur palmarès, leurs gains en tournois, au-delà de 100’000’000.— de dollars et leur aura publicitaire. Ils font ce qu’ils font et le feront encore. Ça ne changera rien  pour Roger qu’il gagne encore ou ne gagne plus. Fortune faite, gloire acquise. S’il est et restera unique c’est par l’ampleur du palmarès, peut-être pas indépassable, et la magie du geste incomparable. La danse, la finesse, la justesse, les fulgurances. Indéfinissable. Il a accompli quelques chose de grand et d’indéfinissable, procuré un plaisir partageur et narcissique inconnu.

 

C’est fait. Les autres peuvent accomplir leurs exploits, des victoires que Roger n’obtiendra pas, lui a créé un éblouissement qui ne reviendra pas. C’est bien ça, Roger, qui jouera cette semaine à Cincinatti. Il va nous faire une fin d’été. Je ne sais que penser. Vivre encore en direct un de ces moments.

 

J’éprouve une sorte de contentement à l’idée d’avoir écrit ce texte qui ne dit pas tout et révèle des faiblesses dans mon jeu. Mais enfin, il est là. Je ne voudrais pas, pour l’heure, qu’il s’efface. J’ai cherché un autre titre ce printemps mais ne trouve pas.

 

J’essaie encore :

 

Presque tout suivi

Mon admirable ami

Suivre l’icône

Variantes du suiveur

Irisations de la ferveur

Fervent amateur de R

Ses effets, mes variations

Retour de service

Jeux blanc

En bon suiveur

Jeu blanc

Variations du jeu

Le nôtre

A peu près tout

Numéro un,

Aucun mot ne dira

Aurai suivi

Suiveur no

Puissance 20

Lui en simple

Autant de fois

Plus encore

R F

Suivi R autant que F

R autant que F

R et F

Deux lettres

Vous avez ce me semble

Attrapé des étoiles

Vous avez ce me semble attrapé des étoiles

Superlativisé les dimanches

Finalement

Journal des dimanches

Privé de mots les suiveurs

If you see the wonder in a fairy tale

 

J’accepterais de l’aide ,

 

Un plaisir inconnu narcissique et partageur

Et personne d’autre

 

Je n’y parviens pas. Aucun de ces titres ne me convient. Roger bien sûr, mais il y en aura tant. Nous avons déjà une bande dessinée. Aléatoire et royal, naturel et béni, étrange et irréel. Son rêve pas le mien. Nos rêves sont les siens. Non heureusement et oui près tout. Roger rêve les rêves du monde et ses émotions n’ont pas encore tout dit. Vous avez, ce me semble, attrapé des étoiles. C’est le titre que je retiendrais à ce stade.

 

William Skidelsky l’a trouvé, son titre, en 2015, « Federer and me, a story of obsession ». Federer et moi, l’histoire d’une obsession. Il y a toujours, cette opposition : lui et nous. Ce qu’il vit et ce qu’il nous fait vivre. Ce qui lui arrive avec nous et ce qu’il nous arrive avec lui. Il est le un, nous sommes le multiple dans lequel certains cherchent à se ré-individuliser face à lui.

 

Je ne crois pas être victime à ce point d’une obsession comme Skidelsky et quelques autres. Mais j’ai été habité par la carrière de Roger, dans mes attentions, l’organisation de mon temps, la survenance lente et parfois vive de mes émotions, les considérations qui en résultent. Il m’est arrivé d’éprouver quelque lassitude, notamment ce printemps. Le fait du prince, par les mots, les caprices, le galop du naturel,  quelques  manières de langage. Mais son capital estime, par ce qu’il a réalisé, est si important que l’histoire de sa personne, qui comprendra bien quelques failles, est bénéficiaire pour beaucoup et pour longtemps.

 

Pour toujours. Ce joueur des années soixante, qui aimait tant le tennis et la vie, que j’ai croisé en ville et à l’école, décédé ce printemps, entre quatre-vingt et nonante, a dû aimer Federer, pour toujours. Il parlait peu des icônes. Je ne l’ai plus revu. Il a dû être heureux de connaître cette épopée, l’intégrer tout en restant étranger à elle. Je ne sais pas, ne peux parler pour lui et regrette de n’avoir pas ici ou là saisi l’occasion de parler avec lui, de Roger et d’autres choses.

 

La moitié du monde.

 

Dans un chapitre intitulé « la poursuite de la beauté », Skidelsky cherche aussi – écrire permet de mieux lire – à définir ce qui rend le jeu de Roger si attractif. On ne sait pas pourquoi la fascination s’est exercée à ce point. Que se passe-t-il dans son esprit, son système nerveux et dans son corps? Que se passe-t-il dans notre corps inactif, notre système neveux et notre esprit ? La beauté n’est pas suffisante en sport, ni dans toutes les guerres. Sans victoire, elle devient « superflue, vaine au regard de ce qui compte réellement » (Federer and me p. 209).

 

Avant de se rendre à Cincinatti, cette troisième semaine d’août 2018, Roger s’est entraîné sur le central de Flushing-Meadow, privilège de la classe au-dessus de celle des rois. Il s’en trouve dans notre imaginaire collectif. Gojowczyk sera son adversaire cette nuit, au premier tour. Attente du tournoi, d’une apparition de Roger qui paraît motivé. Son échec à Wimbledon cette année contre Kevin Anderson pourrait n’être qu’une péripétie s’il s’impose à l’US Open comme il entend le faire, « Le monde comme représentation et comme volonté »

 

Arthur Schopenhauer a fait mouche avec son titre. Roger aussi avec les siens. Une partie du reste du monde regarde ce soir un pont d’autoroute effondré à Gêne. Dans un passage surprenant, dans lequel il semble s’intéresser “aux gens malheureux”, Marcel Proust a noté que « Toute une moitié du monde pleurait » (Pléiade II 372). Dans le même paragraphe, il fait référence au « bonheur légitime ». Désarmé devant le sort de la moitié effondrée, je m’inquiète pour l’autre moitié et me demande en quoi un bonheur peut être légitime. Il y a bien quelques exemples qui ne disent pas tout. Demain, en me levant, je vérifierai le résultat de Roger.

 

Bronzé, sans son nouvel équipement seyant, vif dans ses petits pas, Roger a gagné cette nuit. Il se dit content d’avoir joué et de pouvoir tourner la page de sa défaite à Wimbledon. Comme souvent, on oublie le nom de son adversaire pour s’intéresser au suivant. Une logique, une routine de spectateur admirant. C’est ainsi. Il y a de l’énergie et du savoir à puiser dans les scansions de cette contemplation. Faire l’actualité, la sienne, celle d’autrui. Je n’en fais pas le tour, c’est le sort de Roger.

 

Sa façon bien à lui de construire mentalement l’instant et d’en faire parfois un momentum. Là, nous verrons. Il s’est appliqué à oublier Wimbledon 2018 – qui semble l’avoir rappelé à l’ordinaire et qu’il considère comme un échec –  se souvient de n’avoir plus gagné à New-York « depuis dix ans ». Il analyse la situation, avec son équipe, trie les faits de carrière et de jeu qui lui permettront d’être plus fort et s’élance dans cette nouvelle arène.

 

Il n’est pas ici question de vie ou ne mort, mais de « greatness », de grandeur. Il a répondu à diverses questions sur sa carrière sur le site ATP. Tranquille. La grandeur, est toujours en travail. Il doit avoir raison. En 2011, Aretha Franklin, qui vient de mourir était venue le voir jouer contre Tsonga. Elle est là dans les tribunes, attentive à lui. Aretha Franklin a vu Federer jouer. Dans les années soixante ou septante, avant la naissance de Roger, on nous dit de ses concerts qu’ils comportaient une  exceptionnelle intensité, produite par elle, sur scène, sa voix, sa présence, son corps, son chant, ses regards, à nul autre pareils.

 

Elle aussi est entourée d’étoiles, Ella, Nina, et la voix de “fever” enregistrée l’année de ma naissance.  Roger n’a pas à ma connaissance, entendu Aretha chanter. Il doit avoir  je l’espère pour lui, de riches capacité d’admiration. Lorsque le chant et profond et qu’il dit beaucoup de la vie, des plaisirs qui sont en elle et de la souffrance extérieure à soi, que d’une façon ou d’une autre, et superbement par les voix d’Aretha, l’on a ressentie sans vraiment s’en rendre compte.

 

2011, ce doit être l’année de son élimination par Djokovic en demi-finales. C’est arrivé deux fois. Ça tourne sur you tube. Cette défaite dont nous ne revenons pas, à 5-3 au cinquième set, 40-15 sur son service. Il a perdu. Un passif états-unien « depuis dix ans », pour notre homme, Del Potro 2009, Djoko, les demis et la finale quand Roger jouait en rose clair et que le serbe avait étouffé peu à peu son jeu. Mais ce sont les mauvaises pensées et il y a tout, dans le parcours de Roger, pour les mettre de côté. Il a gagné cinq fois l’US jusqu’en 2008. 2018, nous verrons.

 

Le matin suivant c’était perdu et Roger descend d’un cran. Dans la nuit, à vrai dire, ça l’était déjà. Un visage, un regard, une silhouette habillée différemment. Des remontées au score, depuis 0-40 par Djokovic qui travaille les angles et les trajectoires, solidement tranquillement, élégamment, avec un certain sens de la désarticulation. Roger perd à Cincinatti en 2018, les noms et les dates se mêlent dans les esprits et dans les cœurs aussi. Djoko relève que Roger n’a pas joué à son niveau, il parle même du fait qu’il ne se serait pas déplacé aussi bien que d’habitude. Extraits cités et traduits de conférences de presse.

 

On nous rappelle la dernière victoire de Roger à l’US OPEN, en 2008 contre Murray, qui jouait en gris bleu.  Roger, en rouge, qui tombe à terre après la balle de match. Je m’en souviens bien, puis ne m’en souviens plus.  Dans l’abondance, cela devient confus. Prolixité de la gloire.

 

Les langages de Roger. A l’arrivée sur place, content d’être là en forme. Sur le court, déterminé, puis moins. Les grimaces les sourires. Le fameux langage du corps qui n’en n’est peut-être pas un. Ensuite. Ensuite ? Le langage verbal, « excité », « avec mon équipe », blessé, en forme, se réjouit de jouer, attend de voir, a vu, beaucoup tennis, besoin de tennis, d’autre chose. Son nouveau, contrat, ses attentes, ses politiques commerciales ou  sportives, sa vie d’homme et d’athlète. Tout ce qui se sera bien passé et  doit se passer encore.

 

Je m’aperçois que Roger aussi, dans ses triomphes, non seulement parle plusieurs langues mais plusieurs langages, à l’égard des autres et de lui-même. La maturité est  péril, art en péril.  Etre prêt en toutes circonstances. Savoir faire et devoir être. Roger existe ingénuement. “Genuinely”, c’est beau aussi mais ce n’est plus la même chose et ça donnerait “wirklich” en allemand qui à trait à la vérité. Nous n’y sommes plus, spontanéité ingénue (qui l’aura probablement mené au succès avec application et concentration), n’a plus rien à voir avec vérité. Loin de Roger, c’est ainsi qu’il m’arrive de penser.

 

“Dust in the wind », chanson du groupe Kansas, habituée des ondes. Un succès qui avec d’autres fait sa course à travers les décennies, dans des sphères innombrables, publiques ou privées en suscitant une émotion surprenante que l’on reconnaît, et ce fait, reconnaître, donne au temps de nouvelles innocences, crée des émotions supplémentaires. La voix paraissait frêle et, sur l’instant, l’observation toute simple, essentielle: ” poussière dans le vent”. D’autres chanteurs reprennent, des guitares, un solo de violon vient se blottir dans notre sytème nerveux, des moments de musique qui  existent en nous. On imagine un homme fragile et puissant à la fois par la force de sa sensibilité. On s’étonne de la mélodie et de son apparition dans nos vies. Puis, par le canal digital des vidéos disponibles, cette  poussière  devient blockbuster, des millions de vues, que peu d’entre nous ne reconnaissent pas. La  fragilité s’endurcit. Elle devient monumentale et l’on peine à  réentendre cette voix comme les premières fois. C’était en 1977.  Reprise ensuite par Scorpions ou Murray Head. Une autre et même histoire, « Hotel California », vient de dépasser « Thriller » de Michael Jackson en nombre de disques vendus.  Rivalités sur les ondes.  Ce riff californien que nous connaissons par corps. Quels tubes auront retenu un enfant des années quatre-vingt qui, depuis sa chaise, partout dans le monde entend sans  cesse tant de  musique?

 

Est-il revenu aux Beatles, à Pink Floyd, Genesis, Queen ? Il est jeune pour ça. REM, Bob Dylan. Il est ami de Gwen Stefani et doit connaître ses succès. Il le dira peut-être un jour au hasard d’une interview d’après carrière. Là, son univers musical demeure bien à lui. Privé. Différent . « Dust in the wind », ce morceau peu important devenu planétaire, il l’aura entendu sans en faire une affaire.

 

Le roi lyre. Les conférences de presse reprennent. Roger est « vraiment impatient », content d’être en forme et de se sentir bien. L’US Open, gagné cinq fois entre 2003 et 2008. Il y fut invicible. Cette année, il voudrait faire quelque chose de “spécial”.  Saisir l’occasion.  Comme il sait parfois le faire quand elle se présente. Me demanderait-il mon avis que je lui dirais d’être plus authentique dans ses propos, comme il sait l’être dans ses gestes sur le court. Il me dirait probablement que son langage fait partie de son jeu et qu’il n’a pas à exprimer ses doutes. Rien de ce qui ne constitue pas sa force. C’est comme ça qu’on avance. Son ami Stan Wawrinka, autre joueur, autres et mêmes langages, s’est entraîné avec lui. Il y a des images accessibles. Ils ont échangé, joué et semblent parfois en être venus à s’expliquer. Stan aura été pour Roger un adversaire régulier et souvent battu (21-3) qui l’a privé d’un titre à Monte-Carlo. Et cette autre demi-finale à Londres 2014. Photographie sur instagram, la semaine dernière, souriants et complices. Signes de fraternité. Federer est dans son jeu. Vues sur celui-ci.

 

Stan s’entraîne régulièrement, lors de tournois, avec Djokovic et Nadal, qui ne jouent pas ensemble hors des matchs ni avec Roger. Ce petit monde, circulaire, de rivalités et d’amitié dans lequel Roger est un roi. Un roi lyre (voilà peut-être mon titre).

 

 

VII

 

 

 

 

Je connais beaucoup mieux l’histoire de Roger que les écrits de Shakespeare. Adolescent, j’ai vu Lear, plus tard, La tempête, puis Jules César, Hamlet même et Comme il vous plaira, mais ne sais rien de ce prestigieux auteur. On assiste à des tournois pour vivre ardemment, sur le moment, puis en retenir quelque chose, se constituer une connaissance de la vie qui n’arrête pas de bouger. Roger est sans conteste l’auteur que j’aurai le plus regardé. Et nous sommes dans cet univers où, chacun à nos postes, nous regardons.

 

Roger, dans ses premiers succès, quand il tombait à genoux, avec ses longs cheveux, les traits plus rudes qu’aujourd’hui. Pas si loin de chez lui, 21 ans avant lui, est né un chanteur intéressant, Suisse allemand comme lui, parlant français aussi : Stephan Eicher. Dans l’un de ses clips, « Pas d’ami comme toi » (1991), il ressemble étonnement à Roger, dans l’expression les forces et les contraintes du visage. Beaucoup entendu cette chanson, « je comprends mieux le monde en t’observant », dans l’ignorance totale des talents et du devenir de Roger, qui n’était pas encore apparu. Autre chanson d’Eicher, « Tu ne me dois rien ». Je ne parle de Stephan Eicher que pour relever cette proximité de lieu et de physionomie du visage étant assez  certain que Roger regarde ailleurs, écoute autre chose, ne revient pas en arrière ou ne le fera que dans l’intimité des émotions, développe sa propre richesse immatérielle, comprend que la fortune, la gloire et la maturité ont leurs exigences, les aborde comme les trois sœurs, de Tchekov, ou les trois filles, du roi Lear.

 

La personnalité de Djokovic fait l’objet de quelques articles intéressants, depuis ses victoires cette année à Wimbledon et d’autres à venir, probablement dans pas longtemps. Après s’être fait parfait pour le rôle, total dans sa maîtrise, présent esprit et corps, invincible adversaire de Roger (Finales à Wimbledon 2014 et 2015 et à New-York en 2015), s’être constitué une carapace, Novak a eu besoin d’exprimer sa vulnérabilité. Il l’a fait spectaculairement, a surpris ses amis, mis sa sensibilité à nu.

 

Etonnant et fort, ce besoin de dire que l’on est vulnérable après s’être imposé et avant de le faire encore. Nadal a aussi ressenti ces peurs, qu’il a surmontées à sa façon, point après point.. Djokovic est l’invincible résistant pris du désir de partager l’évidence de sa vulnérabilité. Cet article a touché. Un ami en difficulté, d’un même type, en sors un extrait, qu’il a découpé. Le serbe y  parle du poids des premières années de l’enfance et du fait qu’être champion ne revient pas à connaître les réalité du  monde. C’est vrai, nous le savons bien, pour les éliminés tout autant que  pour les qualifiés, ceux qui sortent et ceux qui ne s’en sortent pas. Cette question de réalité du monde dont on n’aurait ou non fait  la connaissance est valable, dans sa problématique et par le manque qu’elle engendre, pour les meilleurs et pour les pires.  Est-ce à tort ou à raison que j’ai répondu à mon ami qu’en grammaire et dans la vie la place du je est déterminante? Où qu’il se trouve il créé de l’inconfort, une tension. Il faut apaiser ce je et lui donner sa valeur toute simple. Pour ma part, je peine à distinguer une vie ratée d’une vie magnifique, c’est ma façon de réussir. Il manque quelque chose à ma phrase qui  ne dit pas tout. Ni perdant, ni vainqueur. Tous vivants, considérables et considérants.

 

Vulnérable dans la vie, conscient de l’être, avec plus de force et moins d’orgueil, Novak reste le principal adversaire de Roger dans cet US Open dont il l’a déjà sorti trois fois 2010, 2011 et 2015. Au troisième tour contre Nick Kyrgios, un australien, dont le père vient de Grèce et la mère de Malaisie, un fantasque doué, qui « excelle et qui excède », comme l’aurait, à en croire un ami, titré hier le journal l’Equipe, Roger nous a enchanté. La concentration, l’application et une présence physique impressionnante. Ce n’est plus celle des premières années, on le voit bien sur les séquences internet, elle est plus construite, résulte d’un entraînement spécifique, comme pour nous tous. Comment permettre à son corps de s’élancer encore dans un sprint éperdu ou se livrer à des gestes vifs et énergiques ? Roger l’a très bien fait hier. Avec son grade de plus que grand champion, il réjouit et il promet.

 

Pour lui qui aime la mode, dont l’une de papesses, Ana Wintour, vient le regarder jouer dans sa loge, la rupture avec son équipementier crée sourdement l’évènement. Plus de virgule, plus de RF, logo qui ne lui appartiendrait plus. C’est un comble. Roger ne serait plus RF. Nike et lui sont fâchés. Ça gronde dans le ciel noir de nos mythologies commerciales. Il ne manquerait plus que ça, dans ce monde parfait. Roger, se prépare, bien ancré dans sa propre réalité, en amont et en aval de tout ce qu’il n’a pas osé rêver. Le 2 septembre 1998, un avion Swissair s’est écrasé au large de Halifax avec 229 personnes à bord. D’épouvantables dernières minutes, jamais totalement reconstituées. Un avant, pour tous. Un après différent, pour ceux qui n’y étaient pas. Des dates, des lignes de partage et les chaos silencieux des aléas catastrophiques ainsi que d’autres plus ordinaires ou sortant  de celui-ci. Les dernières minutes de ce vol. Figure, préfiguration.

 

Le 13 septembre 1998, Roger a disputé à New-York, la finale de l’US OPEN junior qu’il a perdue contre David Nalbandian. Un adversaires qui lui causera encore quelques tracas avant de décliner puis de disparaître du circuit. Une finale chez les juniors, c’est bien. De quoi attirer l’attention des amateurs et des sponsors, mais tous ses actuels admirateurs ne savaient pas ce qui les attendait, l’efflorescence de RF commençait. Brisbane est « la ville la plus humide du monde ». Roger nous a livré ce fait géographique cette semaine en conférence de presse dans la nuit de New-York. Il venait de perdre son 8ème de finale, en souffrant de l’humidité. Il attendait que ça finisse, ne pouvait plus respirer, a montré de lui une image d’abattement et de fatigue. A bout de force sur sa chaise, cherchant de l’air, il a terminé ainsi ce moment professionnel, cette étape dans sa carrière. Ils en sont les uns et les autres, au haut de cette tour médiatique, à n’envisager officiellement que le moment à venir.

 

Rien d’autre.

 

La rencontre de demain: le point suivant, la balle de match, le prochain adversaire, en s’inscrivant dans un tout qui est leur carrière. L’instant quand la gagne est là, d’autres plus tard quand elle se retire. Allez les suivre. Une guerre par saison, quatre Grand-Chelem. Il serait temps de s’intéresser à la définition de ce mot, chelem, « réunion dans une même main de toutes les levées dans certains jeux de cartes » (Petit Robert, 2006, une bonne année pour Roger). Une origine située à 1784, vient de l’anglais slam. Wikipédia dit « claquer », Le Robert « écrasement », Cassel’s confirme « faire claquer », verbe intransitif. Le substantif, « slam » renvoie à vole, même origine, toutes les levées du joueur de carte. Roger a joué 30 finales de grand chelem. Pour en gagner 20. Unique. Ivan Lendl, froide légende des années quatre-vingt en a joué 19. Il paraissait invulnérable mais n’a jamais gagné Wimbledon. Légendes contre légendes dans les labyrinthes des mentaux admiratifs.

 

Roger s’est fait sortir à New-York, par John Milman, qui se déplaçait superbement dans la moiteur du stade. Il vient de Brisbane.

 

Nous avons tous un passé.

 

Nous avons tous des attentes immédiates, et pour plus tard aussi.

 

Ne pas mourir tout de suite, éprouver du plaisir, tenir le coup, encaisser, endurer, souffrir, ne plus souffrir, faire abstraction du tout, de soi, ne pas lever toute les cartes, ne plus jouer. Sein, dasein, mieux encore, exercer sa vitalité, augmenter ses pulsations, apprécier le repos, aller vers le neutre, s’impatienter, se réjouir, envisager, avoir l’idée d’abandonner, se ressaisir, faire le point en rester là, se laisser aller, s’enorgueillir, subsister.

 

Roger a tant de cartes en mains, nous le regardons. Il ne nous regarde pas. Plus, pas encore, mais la foule, mais la caméra, mais ses amis. A quoi souhaite-t-il jouer ?

 

Les moments forts sont si nombreux, spectaculaires, intenses, inédits. L’ “Equipe” propose sur son site une présentation des 39 matchs les plus glorieux de Roger. Je retournerai les voir et m’en délecter, perdus ou gagnés. Il n’en n’est plus là. Cette semaine et tant d’autres, il nous a laissé le goût pas très agréable de jeux qu’il a laissé filer, menant 40-15 sur son service et se déconnectant de la réalité, créant de lui-même sa vulnérabilité. Il sort de son extra-monde et revient à nous. Redevient. Comme nous. Se refait un ordinaire et nous l’impose. C’est agaçant.

 

Michel Ange qui perdrait son coup crayon, sa perception des couleurs. Roger éprouve-t-il l’envie de se montrer vulnérable? Je ne le crois pas. Souhaite-t-il gagner encore, pour lui, pour tous, pour des motifs commerciaux ? Il ne nous le dira pas. L’avenir, proche s’en chargera. Les pages dans les journaux. Nombreuses, pour analyser, sans bousculer l’idole. La question de l’âge, celle de la lucidité, celle encore du possible et de l’improbable. Nous avons tous un passé. Nous avons tous des attentes.

 

Del Potro – Djokovic ce soir en finale à New – York. L’un et l’autre sur le chemin de Roger par le passé. Légitimes tous les deux dans cette finale. Roger ne reviendra pas. Je le comprends à l’instant. Ça joue bien et ça tape fort. Juan – Martin en couleur oranger. Novak en sombre comme son regard.

 

Si je ferme les yeux, je l’ai fait aujourd’hui, et que je me dis, mais que restera – t – il de Roger, je revois ses duels avec Roddick qui l’ont fait roi à Wimbledon, ses victoires US en finale contre Hewitt et Agassi, les combats avec Nadal à Paris, les victoires à Londres contre le même, puis sa défaite, la nuit tombée, la montée de Djoko, perdu, gagné, Wimbledon 2012 contre Murray, des coups de grâce, double sens du terme. Puis Melbourne 2017, et le doublé, Californie et Floride, comme un futur Président ou un Président en voie de réélection. Peu le battaient en 2004,5,6 puis ce fut plus difficile et il aura admirablement réagi.

 

Sur le tout rien à redire.

 

Sur l’instant parfois nous enragions à le voir être défait. Avoir fléchi, laissé passer, accepté, ne rien pu faire. Nous nous interrogions et nous nous interrogeons encore. De toutes les couleurs je vous dis. Invincibilité, vulnérabilité, de l’une à l’autre. Plaisir et horreur des foules. Gloire de la victoire. Adulation. Notre mythologie ne désigne qu’un seul Dieu, le vainqueur. Il n’y a plus d’énigme. Le triomphe dit tout. Nous le voulons ainsi. Pas le choix. Peut paraître contradictoire mais ça ne l’est pas. Au lendemain de l’US Open, sans Roger. Nous avions manqué de sommeil pour lui, enfin pour nous s’agissant de lui. Poissons dans un aquarium, irisation de l’eau. En avoir été réduit à l’attente de ses moments de gloire, partagés. Océaniques reflets d’un tout englouti. Roger a le moral. Il rendra compte de son œuvre. Faudra suivre. Nous suivrons. Nous l’avons fait déjà.

 

« Shangai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. » Mots de Philippe Rahmy (“Shangai” p. 17) qui a décrit  cette mégalopole en se demandant « A quoi ressemble ce qu’on a jamais vu ». Roger a perdu en quart de finale. Il n’est à mon avis plus aussi fort qu’il le fut. Il jouerait en Suisse dans la catégorie des jeunes seniors. Chaque année compte. Chaque semestre. Il ne semble pas admettre cette évidence biologique pour des raisons qui nous échappent et lui échappent aussi peut-être. Il prête désormais le flanc à la défaite. Personne ne lui en voudra. Il redescend de son toit.

 

A deux reprises, j’y pensais cette semaine en ne le regardant pas jouer, il s’est fait remonter de deux sets à Wimbledon. Ses deux rivaux au sommet, Nole et Rafa, ne sont jamais tombés dans de tels pièges. La comparaison engendre de fausses vérités qu’il faut fuir, je le sais bien. Mais ils sont là. Dans les parages. Roger est maître de son jeu sublime et les morsures de ses cadets magnifiques n’altèrent en rien sa grandeur. Mais il prête le flanc et ils le savent. Raisons commerciales ? En partie peut-être. Je retiens qu’il est dans la force de son déni créateur de victoires. Longtemps, il a refusé de n’être pas celui qui devait gagner et il a gagné. Il refuse toujours mais ne gagnera plus. Plus beaucoup. « Gagner à Wimbledon pour la centième, ce serait bien » disait-il cet été à la presse. Il en est à 98. Nous verrons. Je vérifie, il se dit « content de son niveau ». Le mot niveau ne lui va pas très bien. Il était au-dessus, si remarquablement. Roger joue et pense en cherchant l’excellence à travers la normalité. Il a toujours fait ça.

 

Je vais impudemment lire dans ses pensées sur twitter. Les fans ont fait fort cette semaine. Un rouge continu dans les allées et dans le stade. Federermania. Certains vont très loin. « Scarlett » lui répond sur les réseaux. Elle semble lui consacrer sa vie. Images fragiles de poupée asiatique, un sourire envouté quand elle pose à côté de Roger. Elle a sa petite collection. Elle, en images. Narcissique oubli de soi et dévotion. Puis les selfies avec Roger. Comme en couple. Charbons ardents que la gloire. Grognements magmatiques que sa poursuite dans les multitudes. « Mon voyage prend fin et le tien commence, ami, frère, une ascension au milieu des étoiles. Je te rends ta liberté. Je rentre chez moi parmi les vivants » (Dernière phrase de Shangai de Philippe Rahmy , p. 201).

 

Nonante-neuvième victoire sur le circuit, cent moins un et neuvième victoire à Bâle. Même jour d’automne, octobre finissant novembre s’annonçant. Souvenirs de froidures dans le corps. Des épisodes de vies. Les regards et les rires des spectateurs bâlois. Voyant l’un d’eux se réjouir suite à un fait de jeu favorable à Roger, je perdais le sentiment d’absolu et d’essentiel accomplissement. Je l’ai éprouvé aussi.

 

Si Roger gagne, alors dans ma vie et la sienne, Roger aura gagné . Un tout est créé. Les autres prendront acte. Je ne le vois plus tout à fait comme ça. Ce ralenti, lorsqu’il se présente sous une balle descendante pour frapper un smash, la position de son corps, ce qu’il fait de ses jambes, comment il bouge mains et pieds, souplesse et soudainement puissance, tous dans ses bras nous sommes pour frapper. Ce sont des moments de vie, des images kaléidoscopiques, notre inconscient sursaute et veut y aller aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

Webstory
30.11.2020

En 5e position des histoires les plus lues. Sur les traces de Roger Federer au travers du regard d'André Birse. Original!

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