Créé le: 24.01.2015
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Mon ami le roi

Roman

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© 2015-2023 André Birse

Face nord, hémisphère sud

6

La balle est partie. Dedans. Elle est dans le court, le point est gagné. Plus que le point c’est une figure de style, universelle que chacun garde pour lui dans son coin d’après-midi ou dans les plis de la couverture qui l’abrite.

 

Roger voit son corps par l’âge sculpté. Os et muscles plus saillants. Le fait d’être soi insolemment dans un rayon d’adolescence. « If you can dream—and not make dreams your master » (If – Kypligng), Roger doit continuer d’entendre Kypling et de l’écouter. Il est déjà le maître de ses rêves et semble vouloir continuer.  Maître de nos rêves, il ne semble pas le souhaiter. La fusée avait plusieurs étages. Il est seul dans la dernière cabine et monte sur le bout de son nez. Il faut entonner un chant d’adieu. Lui ne le fera pas. Il a une décision à prendre puis une autre, comme toujours, et continuer.

 

Novembre étend ses ombres et nous attendons d’autres lampions. Une carrière, une demi-journée, le début de l’année. Les temps sont comptés, les points et l’argent aussi qui, chez Roger jamais plus ne manquera. Il faut désormais lui souhaiter cet après que lui persiste à voir comme un avant. Le prochain tournoi, les conférences et les messages, les avions, la famille et les balles de break et de match. Il continue de nous étourdir. Je vais faire encore un tour de pâté de maison et avant traverser une fois encore le boulevard, je vérifierai le résultat qui sera bon s’il devait avoir pris les bonnes décisions.

 

Rodge, comme disent certains de ses vrais amis, est accueilli en maître-légende à Paris. En salle à Bercy. Il y est tant aimé. Standing ovation. Au café de la gare, je consulte les infos, manie obsessionnelle de contrôle. Le monde dans la paume numérisée de la main. Oui, enfin, quoi, le monde et soi. Le tout en soi. Plusieurs rubriques avec le sourire de Roger qui salue la foule les mains modestement levées au-dessus de sa tête. Lui seul le peut. Il est Roger Federer.

 

Une autre image me surprend dans les rubriques infos. À Lausanne, une manifestation contre l’interdiction de la mendicité. Saisi, en focal attirant: un visage christique avec regard vers l’arrière et vers l’avant. En profondeur superficiellement. Cette personne s’oppose résolument à toute interdiction de la mendicité. Elle attire l’attention, sur elle et sur le problème. Prohiber. Le mendiant que tous nous serions. Je passe mon tour. Roger doit avoir un avis. Fait-il la différence ? Entre qui et qui. Ce que disent ces silences. Je n’y échapperai pas. Je mendie et ne donne pas. En matière d’inégalité, de l’avis de quelque- uns dont le mien, le génie n’importe de guère. Combatif et doué ça compte, dans les rues mondialisées.

 

Hypertrophie.

 

« Retour gagnant de Federer » titrent les sites. Double retour gagnant. Dans la compétition et pour obtenir une balle de match. Un splendide Retour bloqué qui a généré une clameur dans le palais omnisports. Plaisir offert. Voir Roger qui joue ce soir contre Nishikori  à Bercy. Il s’envole à nouveau. Et gagne puis c’est au tour de Djoko. Roger dit vouloir oublier, ou faire oublier, Cincinatti l’été dernier. « Dès le deuxième retour », il aurait vécu le pire jour de sa carrière. En retour. En retour de service.

 

Service gagnant.

 

Etonnant, ce mot service. C’est tout sauf un service rendu à autrui. On propose en empêchant la réception par l’autre de ce que l’on est sensé lui servir, pour engager l’échange. Les mots trompent vous savez, les chiffres moins. Mais il y aura toujours des commentaires.

 

Ce week-end ça s’est mieux passé pour Roger qui a perdu tout de même après avoir livré un superbe combat. Trois ou quatre points mal joués dans le dernier tie-break. Ça suffit pour n’être plus suffisant. Djoko a montré sa rage à la fin. Entre sourire et exultation guerrière, on nous aime ou on ne nous aime pas. Mats Wilander, qui écrit ses commentaires dans l’Equipe, ne voudrait plus voir Roger jouer. Il aurait assez gagné selon lui et s’il a encore perdu contre Djoko c’est que les enjeux ne sont plus vitaux pour lui. Mats ne veut pas qu’un tel champion s’amuse dans les arènes modernes. Je le comprends  mais ne trouve rien à redire à Roger.

 

Ce soir, dans le couloir, avec les gestes lents de ma physique condition, j’imite Roger. Genou plié, dos levé, vers l’avant une volée, puis l’autre jambe. Seul dans le couloir illuminé, une volée basse, plancher craquelant, le dos ça va. Pas de balle, pas de bruit, une danse, moi aussi, pas de grâce, la beauté vivante, qui parfois s’anime en soi. Confidentiellement.

 

L’Everest encore une fois.

 

Roger n’était pas dans son assiette ce soir à Londres contre Nishikori. Je n’étais pas dans la mienne non plus. Mouvements des plaques tectoniques de la vie. Sa semaine sera difficile, la mienne pourrait l’être aussi. Des gros matchs, des gros calibres. Il faudra être là. C’est la première fois que ça m’arrive: je n’avais pas envie de le regarder jouer. L’Everest pour la énième fois. Séverin son ami et conseiller sportif disait de lui ce matin dans la presse qu’il pourrait perdre tous ses matchs que sa carrière n’en serait pas moins belle et réussie. C’est vrai. Mais alors, enfin, que cherche-t-il? Il dit qu’à 37 ans on ne peut le considérer comme favori. Le site ATP trouve les mots, « inspirant, légendaire, iconique ». Merci les gars. Il vient de perdre en bleu sur fond bleu. Les commentateurs télé faisaient très copains de bistrot. Plus rien à dire, ni à redire.

 

La descente est périlleuse en alpinisme aussi, il faut se méfier d’elle et de soi. Se méfier, être attentif, à elle la montagne et à soi qui ne cesse de gravir, d’y revenir, d’en vouloir, de se situer. Le jour du centenaire de l’Armistice de la première guerre mondiale qui aura tout emporté de la candeur humaine ou de ce qu’il pouvait en rester, Roger a perdu un match, le premier des Master 2018, contre son ami américano-japonais, l’un et l’autre drapés dans un tissu nippon qui a perdu de notre fraîcheur et s’offre une sueur mondiale et toute généralisée. C’était insignifiant. Roger pourtant jamais ne le sera, même réduit dans une arrière-gloire, s’il continue comme ça avec des coups approximatifs et un langage justificateur.

 

Un siècle et un jour

 

A l’heure qu’il est sa mauvaise humeur n’aura pas passé. Il doit faire la presse avant minuit et je vais aller dormir, sans appréhension pour lui. 14-18, il y a un siècle, c’était effroyable, nos sens ne nous le rendent pas. Ces deux dates si parlantes, 1914, que nous venons de commémorer, 1918 que l’on fête pour apprendre. Entrer dans l’histoire, en inconnus. On ne s’imagine pas. Nous devrions, Roger et moi, être attentifs à la qualité de nos humeurs, souci des circonstances et conscience des vrais enjeux. Il a eu bien raison de ne pas toujours relativiser. Un jour peut-être.

 

Nous franchissons des étapes annualisées nommées pas des nombres. Numérisées, digitalisées, désoxyribonucléisées, un siècle après les tranchées. Roger et ses amis servent sur le T. C’était passionnant. Il n’y a pas que la guerre dans la vie. Il se donne de l’importance alors qu’il en a en réserve et en suffisance. Je vais m’installer sur une chaise, mais je ne sais pas encore laquelle, celle de l’arbitre ou dans les gradins, peut-être aux côtés de Séverin. Ou celle-ci, à mon bureau, là où je travaille et où j’écris. M’installer avant que le jeu reprenne, à Londres ou à Rio. Là où il était question qu’il s’arrête pour lui, en 2016 qui était loin encore de 14, le 14 de ce siècle-ci. Ce n’est plus d’actualité, mais de l’histoire en 1900 ou en 2000. Leurs années et les nôtres. Il n’ est pas allé à Rio. Il ne s’est pas arrêté de jouer, non plus. Il est toujours là. C’est son acquis, son droit, ses limites. Je change de chaise, ne sachant plus où ni quoi regarder. Rien peut-être, je ne regarderai rien. De toute façon ça passe, avec ou sans lui, avec ou sans nous. Sans eux, depuis un siècle et un jour.

 

Tombé de la lune

 

En conférence de presse à l’issue de sa demi-finale du tournoi des maîtres perdue contre Zverev, Roger se fait le commentateur de son œuvre. Il se dit heureux de cette année 2018, cite Pete Sampras et relève les hauts faits de ses quatre saisons. Gagné, perdu à la loupe de Federer. Il revient de la lune, en est tombé comme Cyrano, ou de tout autre astre qu’il se sera choisi. Décide de faire encore un tour de la terre avant d’y retomber. Dégage de chaque situation le positif. Son corps, son équipe, sa prochaine saison pour laquelle il se déclare prêt et impatient. Il doit prendre des décisions, jouer ou non sur terre battue et termine en disant combien il aime prendre des décisions.

 

Notre vie simple, la sienne aussi. Il doit avoir un ou plusieurs secrets, pour agir et pour ne pas dire, ne pas tout dire, des doutes, de la volonté d’être grand, comme Pierre ou Ivan. Se protège en gardant secret ce qui le trouble. Caravane autour du monde. Roger prometteur, il y a vingt ans, le même inépuisable n’entend pas quitter le circuit.

 

Nous attendons la centième victoire qui viendra. Le public suit, certains sont encore transis, froid, impatience, vénération. Se mirer. Je ne sais pas si c’est moi, mais je trouve son corps changé. Le haut du buste, les pectoraux. Plus construit, plus saillant. Nous maîtrisons désormais la science du corps parfait. Djokovic a creusé un écart déterminant avec son corps d’aptitude. Souple, vif, finement taillé, infiniment

 

Comme déjà dit

 

Roger parle de 2019. Nous l’avons vu triompher là où c’était improbable puis persister jusqu’au sublime (Wimbledon 2012) et maintenant il résiste jusqu’à en devenir méritant. Ce sont des histoires différentes réunies en une, image, langage, émotions, attentes. A l’ombre du sérail. L’existence de Roger en son absence, il faudra s’y faire, comme en cet instant, à l’heure où j’écris ces mots, entre les finalistes qui ne s’ignorent pas et se souviennent de lui. Ce que faisait Roger, ce qu’il aurait fait ou fera peut-être encore. Nous sommes tenus à l’écart par les grands hommes, les gardes du corps changé et les agents distributeurs de contre-performances.

 

Vient le soir d’hiver. Nous flirtons avec les angoisses d’autrui et lui pense Australie. Un autre continent en permanence toujours dans sa région. Partout en ses terres, tel qu’en lui même. Le règne de Roger  accentue la descente des ombres et les promesses, comme déjà dit par Romain Gary, de l’aube.

 

Décembre 2018

 

Tout ou rien

 

Après le match de double mixte, Roger et Serena font un selfie, avec perche. Très réussi. Elle exprime ses émotions. Immense sourire. Lui est plus retenu, gestion de sa gloire en saisissant les moments propices. Il est encore et/ou toujours là, s’en accommode et/ou s’en amuse. Il a su se faire à l’idée d’être Roger au fil des années. Pendant le match, il a froncé les sourcils, houspillé sa partenaire. Il reste dans le combat et l’on ne sait trop qu’en penser. Roger ne nous demande pas au reste d’avoir un avis. Il est dans son truc et le temps est en mouvement. Je n’ai plus d’appréhension pour lui. Léonard Cohen aurait dit que remettre le Prix Nobel à Bob Dylan revient à passer une médaille d’or autour du sommet de l’Everest.

 

C’est aussi absurde que cela.

 

Être le meilleur, au plus haut, au vu et au su de tous. Qui a eu le sentiment d’être le meilleur en l’étant véritablement ? Certains l’ont été dans le savoir et d’autres ont cru l’être sans que ce soit le cas. Usain Bolt semble en effet avoir couru plus vite qu’aucun autre homme –  plus de cent milliards ont existé –  et il rêve d’être meilleur footballeur qu’il n’est. Le guépard le plus rapide de l’histoire n’a pas été recensé. A un moment donné c’est absurde. Il n’empêche qu’un point gagné est un acquis dans le défi lancé à l’adversaire et relevé par lui. Roger veut encore gagner, des points, des matchs, des tournois, des grands chelems, des cœurs. L’argent, il n’en parle pas, mais il y a un business plan. Ce n’est pas possible autrement. Pour lui, c’était du tout ou rien, quand l’ombre de la défaite pouvait s’imposer encore.

 

Entre deux accords.

 

On voit cette ombre avancer début juillet sur le central de Wimbledon. Roger a vaincu les astres qui créent l’étendue de l’ombre. Il a repoussé les limites du jour et de la nuit. C’est incommensurable. Réputation, notoriété, gloire, « de tous les temps ». Il essaiera de le vivre simplement et le fait à ce stade de remarquable façon. L’homme moyen qui le suit, une ligne dans les statistiques, deux yeux éblouis,  cherche de l’ombre pour disparaître dans la foule en évitant une totale dépersonnalisation. Le fan consommateur de votre gloire se cherche un ami. Le premier cercle, qui autour, qui dedans. C’est la même histoire pour tous. Fans, stars. L’horloge biologique indique l’heure. Ces prochains mois, mon admiration pour Roger sera mise à rude épreuve.

 

Depuis vingt ans qu’il est actif…, on ne va pas faire l’inventaire. Des écrivains ont émergé, dont Michel Houellbecque en France, qui publie « Sérotonine » ces jours-ci alors même que Roger s’est soumis plusieurs fois par saisons à un contrôle antidopage. Une jeune chanteuse dont j’ai oublié le nom s’est imposée avec « Havana ». Prince est mort, et d’autres avec lui. Il a fait sensation à la mi-temps du super bowl en 2007, avec « Purple rain ». Le monde a bougé, la terre a tremblé. Le tsunami du 26 décembre 2004, celui de ces jours derniers en plein concert rock, autres statistiques. Le bassiste emporté entre deux accords. You tube refait le monde, tout ou presque peut être visionné et revisionné, un nombre calculable de fois dont les plus beaux points de Roger.

 

Agrandissement du tout.

 

Les pixelisation du monde, image par image. Aucun philosophe n’a pu redéfinir le tout. Certains travaillent honnêtement. Les scientifiques attendent que la sonde leur réponde. Les ultras, les antis, les alternos, se mondialisent aussi. Il faut un arbitre de chaise et un vainqueur en puissance, avec des règles claires et un œil de faucon pour rassurer le monde et, à l’intérieur de celui-ci, une silhouette agrandie plusieurs centaines de milliers de fois pouvant être celle de n’importe qui et ce n’importe qui aura son avis, de près ou à distance, sur Federer Roger, ses mérites, ses titres, son jeu et sa personne.

 

Le premier épisode de La série « Top Models, amours, beauté et gloire” a été diffusé en 1987, sur une chaîne canadienne. Roger avait six ans. En couverture de mon magazine TV, il semble être la superstar de la série. Il aime poser bien habillé, très à son avantage. Avantage, sur le court ou dans les critères esthétiques. Le titre en couverture « questions pour un champion ». Rencontre sémantique entre un jeux télévisé et les doutes qui assument les admirateurs de Rodge. Où ? combien ? quels ? quand ? est/ce ? Les temps sont difficiles, mais à vrai dire pas pour ce qui concerne Roger qui au reste a gagné cette nuit contre Zverev à Perth dans un tournoi exhibition, c’est ainsi qu’on nommait ces événements et qu’on les nomme encore, où il aime ressurgir en début d’année et, cette année, il a bien fait de jouer. Je vais le regarder dans ces prochaines apparitions sans trop me poser de questions.

 

Le fait et la façon d’être.

 

Les reportages sur sa carrière soulignent systématiquement la fragilité de ses nerfs au tout début. Puis, sa maîtrise progressive et tout a changé. La mère de Roger, qui connaît le sujet, en parle avec classe. Une sorte de précision dans le fait et la façon d’être qui pourrait tout expliquer. Cette première confrontation avec André Agassi, maître-ouvrier de l’époque , qui, en 1998 déclarait avoir été impressionné. Et le tout s’est enchaîné. J’y étais, au café, derrière la télé, les écrans, sous la table même, quand l’installation informatique ne répondait plus que partiellement. Roger, je l’ai suivi avant même son titre junior à Wimbledon en 1998. Chaque étape était à venir. Nous étions impatients, mais notre impatience n’apparaît pas dans les documents d’archives, déjà vieillis. Le jeune régional, l’espoir confirmé, titré, etc …

 

Plus d’impatience. Totalement disparue. Réalité télé. Etre étonné quand on n’a pas le talent, admiratif à distance, au filet seul dans le couloir, se taper la tête contre une porte et s’en trouver désorienté alors que lui salue l’arbitre. Sa gloire m’est difficile. Pas tant que ça à vrai dire. Sa gloire m’est agréable. J’y ai ma part, mon pixel. Elle me constitue et je la constitue. J’en parlerais avec des personnes disparues. Un peu moins avec les vivants. Le sujet est si connu.

 

Peter Carter

 

Roger a dans le cœur une histoire qui lui appartient et face à laquelle il restera seul: la mort, le 1er août 2002, de Peter Carter qui fut son coach lorsqu’il était adolescent. Cet homme manque à ce scénario de gloire auquel il a beaucoup, et peut-être de façon déterminante, contribué. Un accident de voiture dans la brousse Sud-Africaine. Une complicité d’origine, Peter parlant au jeune homme, le jeune homme triomphant en pensée avec Peter disparu. L’épreuve ultime bien avant les finales, la maturité venue du fond d’un océan de larmes intérieures et celles aussi qui ont été versées. Roger sait entendre les applaudissements. Il sait, par le souvenir de Peter, écouter le silence aussi. Sur CNN, en ce début janvier 2019, Federer en a parlé et ses yeux rougis font le tour du monde. Le reste, en effet, lui appartient. Le regard horizontal du spectateur devine une transcendance, un rapport vivant avec quelqu’un qui n’est plus.

 

Tout bien sûr se mêle. Le fait de n’avoir pas encore atteint l’an 2000 et d’avoir moins de dix-neuf ans. Savoir qu’on existe et que, peut-être, quelque chose de grand nous attend. Aimer la vie, le jeu, le corps, ses parents. Ses potes aussi, et vouloir un maître avec qui on apprend. Une demande par le truchement du mouvement et de l’immobilité. Etre là, devant les vestiaires, sous un arbre, vers la buvette, entendre des rires se perdre dès le début de l’été. Se dire que peut-être, et sauver en chemin quelques certitudes venues du seul fait d’exister. Le jeu de jambes et les pas de côté. Le relâchement et quand le bras s’envole au-delà du mouvement. Une voix qui insiste, une discussion qui s’interrompt. Les parents dans l’environnement et le soleil qui fait ses longueurs dans le gris du ciel. Un fleuve, une fixité dans le regard, un plan pour la semaine prochaine. Ce qu’il faut travailler et l’attitude à adopter. Positionnement intérieur. Peter a été est demeure si important. CNN en a certes parlé, mais le secret de l’intimité était et sera par tous protégé.

 

Andy Murray, qui a bien titillé Federer dans sa carrière et l’a battu en finale olympique, c’était il y a six ans, a annoncé son retrait de la compétition. Il était si triste qu’on aurait dit qu’il communiquait sur une catastrophe aérienne, cinq-cents personnes dans un Boeing, ou une seule qui lui aurait été si chère, ou encore des amis partis vers le Nord en Suède et qui se seraient tués la nuit dans une collision de leur bus avec un camion. Etre triste, Andy en connaît un bout, il a réchappé à une tuerie dans son enfance. En constatant dans cette confession publique que son corps ne pouvait plus être celui d’un champion, il s’est laissé déborder par la tristesse, le deuil de la page tournée. Ce que notre corps ne nous permet plus de faire, si nous devions le confesser. Comment peu à peu il se retire. Cela ne m’empêche pas le matin devant la fenêtre de laisser partir quelques coups droits, dans le vide, abstraitement, avant d’enfiler mes pantalons.

 

Quant à soi

 

Faire le geste avec application, en revers aussi, la jambe d’appui reste pliée, puis de tenter une montée au filet et  changer de sport en tirant au but ou en abordant le schuss final de la descente de Kitzbuehl, ou encore  sortir du tremplin le corps relevé comme les sauteurs à ski et  se retrouver en Australie là ou Roger s’entraîne gentiment avant de répondre en conférence de presse qu’il se sent bien et que son corps pourra lui permettre de tenter sa chance dans le nouveau tournoi du grand-chelem auquel il prend part. Aucune raison d’aborder la suite tristement. C’est ce que nous faisons tous par les mérites de notre science innée du quant à soi, si nécessaire pour durer.

 

Ça ne fait que commencer et ça n’arrête pas de se terminer. La fraîcheur de Roger qui reste au nombre des favoris « parce que c’est Roger » dira Novak. C’est une grande famille, d’élus ATP, par à coups, coup après coup, la fièvre est montée. On se rend hommage, on s’interview. Ce pouvait être n’importe qui mais ce fut Andy, Novak, Rafa, Roger. Très proches et très surveillés. Une grande vérité et son exact contraire. Ils ont joué, perdu, gagné, triomphé en laissant quelques proies blessées paître dans le champ d’à côté. Je suis les conseils de Roger et cherche à vivre cela sans trop me poser de questions. Naturellement, sans me préoccuper des pourcentages. Et si je me sens à l’étroit, comme enfermé dans un palais où l’on m’aurait oublié, je trouve un journal, une télé, un ordinateur et ne m’intéresse qu’au point suivant, engoncé dans ma carrière de spectateur involontairement volontaire. Je me comprends.

 

Le linge de bain

 

Roger à la fin de la nuit européenne figure en vainqueur du jeune Taylor Fritz à l’issue de leur match en Australie. Une image parfaite, le bras levé en communion avec la foule. Les titres font état d’une sorte de grâce. Il est dans le coup, ses gestes sont ceux d’un seigneur du jeu. Il est devenu Federer et sait le rester. L’être en constance. Accepter d’être considéré comme tel, dans la simplicité et la complexité des choses. Jouer sur les deux tableaux à la fois. Je récupérais, non de mes exploits, mais de ma semaine dans un bain matinal, rêvassant. Ses chiffres, les miens, sa deuxième semaine, celle qui vient, et mon regard s’est attardé sur ce vieux linge de bain qui m’attendait. Rolland Garros, 2008, j’avais pris part en tant que consommateur à ce « marchandaising », et le linge est encore là. En original vieilli de cette édition d’il y a onze ans. Il a servi. Je n’y prêtais plus attention.

 

Cette finale RG  2008 dans les Tribunes. Roger dans un mauvais jour, dominé par la jeune Rafa. Ils pourraient se rencontrer encore. Rouge sang séché, le linge. Avec de grandes lettres et des figures. En 2009, même stade, même finale, sans Rafa, il gagnera. Je n’y étais pas. Regard fixe, sur une chose symbolique qui s’épuise, ce linge qui me parlait de toutes les victoires possibles et des déchirures endurées. La sueur du champion et le corps de tout un chacun dont le mien qu’il faut bien essuyer. Où va le rêve qui s’en revient. Lancé le linge, acheté, tacheté. Et toutes les promesses de l’instant vainqueur si elles devaient comme la neige ces temps-ci ne pas tenir. Il resterait Roger en Australie à l’autre bout d’un monde sans milieu. Pour ce qui me concerne en tous les cas.

 

Face nord, hémisphère sud.

 

A chaque échange, chaque séquence de l’échange, il est resté admirable. Aller chercher en trois pas cette balle hors de portée, frappée si fort par l’adversaire, qui a un corps lui aussi. Il est l’autre et même anatomie. Toute une vivacité naturelle et comme éternelle, mais ne l’étant pas. Les gestes différents, le but atteint tout autant, la chaleur, les ombres, les cris des corneilles nouvelles-nées, entendues chaque année dans cette nuit de Melbourne. Tsitsipas a gagné et devient le marqueur du déclin de Federer qui aime jouer encore et souhaitera continuer.

 

Nous étions avec lui, montant en puissance quand la victoire était le seul horizon plausible du jour ou du lendemain. Là, nous redescendons avec lui et la victoire n’est plus la première hypothèse, comme en montagne, quand l’air se fait rare. Un versant l’autre, Rheinold Messner, un italien, Federer des sommets, en a vaincu  14, de 8000 mètres ou plus, les seuls que propose notre monde. Il est redescendu, il y a quelques temps,  et l’on parle lui comme d’un mythe. Lui aussi du reste parle de lui comme d’un mythe.  Je le vois ici répondre à des questions sur une terrasse alpine. Son refus d’apport artificiel d’oxygène et ce que furent ses autres principes. Pas de communication depuis les sommets. Le Masherbrum, dans le Karakoram au Pakistan, très loin du cirque ATP, sa face nord, serait  un coin de la terre encore inaccessible à l’homme. Deux fois celle de l’Eiger.

 

Chutes de glace et verticalité.

 

Candide et lucide à la fois.

 

Roger, dit avoir des regrets pour son match d’aujourd’hui. Il est dans ses parois et ne lâche pas. Il est  à  la fois la montagne et l’alpiniste. L’hiver, la face, nord et l’été australien. Il suivra le grand cirque cette année et fera son numéro. Candide et lucide. Ses filles le regardent, leur mère aussi, les coachs, son clan choisi, ses fans et le spectateur moyen qui a besoin du point suivant pour croire encore que la vie ne sera pas morne. Les jeunes alpinistes, les grands talents, les mythes qui se répètent tout autour de la terre. Roger jouera cette année à Roland Garros. Il souhaitera se défier même et encore sur l’une ou l’autre face nord, à Londres et Paris.

 

Lu ce jour, une fois Roger éliminé, traître mot, un article de Jacques Bouveresse sur la distinction entre culture et communauté. Il faut plus que trois challenges manqués par set pour faire le tour de ces questions-là. Je me demande à quoi Roger se rattache, lui qui imprègne les cultures et les communautés de par le monde. Il n’en a cure. Reste lui-même avec ses forces adolescentes et sa maturité d’adulte. Très en dedans et très au-dessus. Vit le tout en direct et calmement comme s’il avait pu ne pas le vivre, s’inspirant de cette négation hypothétique comme un spéléologue le fait de sa lampe à acétylène. Roger est partout dans le monde. Ou est-ce moi qui le vois ainsi?

 

De beaux écrits journalistiques relatent ces moments : « Roger Federer n’a plus rien à prouver à personne, sinon à lui-même. Il n’est pas question de parler de fin de règne, encore moins de passation des pouvoirs. La magie qui l’habite ne se transmet pas » (Daniel Visentini dans Tribune de Genève de ce 21 janvier 2019 sous le titre « Terrassé Federer avait les ailes froissée »). Roger répond en français à nos journalistes Suisses romands et toujours cette singularité d’un langage plus adolescent dans notre langue que dans la sienne ou en anglais. Il est triste et peine probablement à admettre ce retour à la normale dans ses performances. Il est allé si haut et nous ne le savions pas. Il revient peu à peu et ne s’en aperçoit que laborieusement. Exact dans l’exceptionnel, il se fait plus approximatif dans l’ordinaire. Le commentaire sévère de mon restaurateur du lundi qui fut son premier laudateur dit presque tout de la suite. Dans l’attente des mois suivants, Roger bat le tempo depuis quelques temps dans quelques unes de nos vies.

 

En retour

 

Serein, habité par la gloire et la simplicité qui pour lui vont de pair, Roger était à Genève avec Bjorn Borg, en fin de semaine dernière pour présenter leur tournoi exhibition nommé « Laver Cup ». Ce sera en septembre. Bords du lac et dans un parc. Amusante caricature de Roger prenant un selfie avec les quatre réformateurs. Un summum. Jean Calvin amateur de Federer. Anachronisme. Selfie avec perche. Vision de la vie avec perche aussi. Il faut se déplacer, se décaler, se dire que tout est de l’ordre de l’évidence, l’amour des français, celui des gens de l’Inde, de Chine, d’Australie et revenir par le Pacifique. Il suffit de la bonne perche, d’une vue sur le monde, et la gloire sème à tous vents. Il est encore question de tennis, « jouer et gagner », de plaisir narcissique et de croyance dans le réel.

 

Les retours, les infos, les couleurs en mouvement, la beauté de pleins d’endroits dans le monde. Les retours, justement, parlant de tennis, de jeu. Roger n’y est plus tout à fait sur ce coup-là. Quand on voit Djoko rentrer dans le sien. Ne laisser aucune chance à la balle qui n’en laisse aucune à l’adversaire. Roger devient fragile à cet instant du jeu. Il n’est pas possible que l’on  voie ça et lui qui  ne le verrait pas. Personne n’est seul au monde s’agissant de Roger. L’après-midi s’est bien passé, la soirée et le jour suivant. Il a gagné et triomphé, en jouant. Personne ne le lui enlèvera. Lui c’est ainsi qu’il le voit. On lui tend la perche et il répond. Une fois, deux fois. Ce qu’il voudra bien qu’on en dise et surtout qu’on entende.  Roger et ses amis se sont bien amusés sous ma fenêtre. Il me semble ralentir le jeu par le seul fait d’y penser. Le lancer autant que la relance pour émerveiller. Soi et les autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

Webstory
30.11.2020

En 5e position des histoires les plus lues. Sur les traces de Roger Federer au travers du regard d'André Birse. Original!

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