Un rêve élévateur ou un rêve révélateur (au choix) - quelques essais sur ce thème puis suite,  prose brève (je ne trie pas pour l’instant et laisse là ce que j’écris sur ce sujet singulier). Expérience intéressante. Journal d’admirateur, avec variations en prose. Notes prises, parfois répétitives, parfois transgressives.
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Mon ami le roi

 

Je ne m’y trompe pas. Je rêve. J’ai rêvé que j’étais l’ami de Roger Federer. Nous nous sommes rencontrés par un ami commun que je n’ai pas identifié dans mes rêves dont nous étions très proches, Roger et moi. Un tiers complice qui a créé une logique à trois. Peu à peu, dans mes rêves, Roger m’a admis, accepté même. Il a confiance en moi. Manifestement, à chaque nouvelle rencontre, il exprime de l’intérêt et de l’amitié à mon égard et, à l’intérieur de mes rêves, j’en suis si heureux et fier que j’ai de la peine à le croire.

 

Tant de personnes souhaitent être connues et appréciées et de lui et c’est à moi que cela arrive. Le hasard a bien fait les choses. Je me dis cela à chaque fois que je le revois. Je m’aperçois que je crains de le décevoir et fais attention à mes mots, à mon comportement. Je cherche à être rassurant. Ce n’est pas mon attitude ordinairement. Je fais certes attention à ne pas blesser, même dans mes moments d’exaspération. Peut-être suis-je prudent dans mes relations, comme je peux être distant mais aussi naturel et spontané. Pas de principe absolu, sinon un élémentaire respect de la personne. Avec Roger, rien de cela. Je suis réservé et m’efforce à redevenir naturel. Sans effet convaincant. La crainte de mal faire me retient. Je ne suis pas tout à fait moi-même, probablement par peur de perdre une amitié aussi providentielle qui me place en quelque sorte en un endroit du monde nécessairement enviable. C’est précieux. Il ne faut pas gâcher cette aubaine. Il a une personnalité intéressante avec ce qui lui arrive. Et peut-être puis-je lui apporter quelque chose?

 

Mon expérience personnelle, un regard sur le monde. Il pourra trouver certaines richesses dans une relation avec une personne qui ne connaît pas la célébrité, ni la gloire et moins encore de talent particulier ou de mérite. A vrai dire, pour le mérite c’est différent, plus difficile à mesurer à évaluer, que ce soit pour un champion comme lui ou un homme ordinaire comme moi, son ami. Le mérite ça se mérite, pourrait-on dire ou a-t-on déjà dit, mais, surtout, il s’observe en toutes circonstances indépendamment de la gloire ou de la performance. Le mérite est une valeur neutre et juste sauf dans les incidences de son observation ou de sa reconnaissance, si aléatoire. Une vie ordinaire peut aussi être dense et intéressante. Roger le comprendra et développera probablement une certaine curiosité à mon endroit. Plusieurs sujets sur la vie, la personne, la société, l’individu, le destin nous rapprocheront. Nous aurons, je le pressens, de très intéressantes discussions. C’est pour cela que je n’aime pas le laisser s’échapper et que j’apprécie le retrouver. Je suis un ami bienveillant et j’aime le voir apprécier que je n’en fais pas trop pour lui plaire. C’est subtil. Malgré mes peurs et ce côté insaisissable et imprévisible des moments de nos rencontres, souvent hasardeux et fuyants, tout se passe bien pour l’instant, dans mes rêves lesquels ne constituent toutefois qu’une partie de la vie mentale prolongée ou complétée par la partie éveillée de notre vie lors de laquelle nous avons une relation différente à la réalité. Et là, je dois l’admettre, Roger Federer n’est pas mon ami. C’est l’inverse ou plus justement la négation qui doit être constatée, je ne suis pas l’un de ses vrais amis. Il ne sait pas qui je suis.

 

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Bien éveillé, j’admets aisément cette autre réalité sans importance, mon ami ne me connaît pas, en observant toutefois que, si j’ai rêvé cette amitié inexistante, ce n’est pas sans raison.

 

Roger est très présent depuis 2003, en Suisse et dans le monde, donc dans ma vie qui s’y déroule – pour autant qu’elle se déroule – en même temps, réellement et virtuellement. Il a accès à moi, à ma vie intérieure et j’ai accès à lui, à sa vie extérieure. Il a gagné souvent sur le central de Wimbledon, au sud de Londres, lieu de transition vers la gloire planétaire. Il l’a fait avec une grâce et une efficacité qu’on ne cesse de louer. “Si tu rencontres les triomphes et les désastres en traitant semblablement (“just the same”) ces deux imposteurs (…) tu seras un homme mon fils”.

 

Roger connaît bien cet extrait du poème ” If “ de Rudyard Kipling qu’il a pu lire à chaque entrée sur le court central de Wimbledon. Ces deux vers sont inscrit au-dessus de la porte, à l’intérieur, à l’attention des joueurs. Il connaît tout le poème avec le temps. Il s’y est intéressé par la force des choses. On le voit sur une vidéo lire tout ce texte épique à haute voix avec son adversaire historique. Une élégie aussi, à la gloire et à la vie, à la menace, au péril et à la modestie.

 

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Il est seul sous ses arcs de triomphe. C’est pour cela qu’on se l’approprie par instants oniriques. Et l’ami de Federer que je suis dans mes rêves a le même âge que lui alors que, dans la réalité, je suis son aîné. Une génération nous sépare. Je lis souvent dans les commentaires d’adulation que c’est un privilège de vivre à la même époque que Roger ce qui, au strict plan du spectacle sportif offert – le mot n’est pas très bien choisi – est incontestable. L’idée de ce privilège va plus loin. Je vis aujourd’hui, et depuis dix ans, dans mon pays la Suisse, qui est le sien aussi, sous le règne, événementiel, émotionnel et référentiel de Roger Federer et je ne m’en porte pas plus mal. A vrai dire, la question du bonus de réalité n’est pas pertinente. Il se trouve que, comme tous les inféodés, je n’ai pas le choix.

 

Encore faut-il s’attarder un peu, sur les hasards de cette inféodation réelle et rêvée et sur ce qu’il reste de soi dans une telle relation. Personne n’est parfait, répète-t-on si souvent. Cette usante évidence, Roger vient la démentir, tout au moins dans nos esprits, éveillés ou non. Demain, il est probable que l’une des pages du journal que j’aurai entre les mains me rappellera sa perfection. Ce sera une page sportive ou une publicité avec ce mot repris, mis en valeur, par le jeu des lettres de son nom ou de ses initiales. Il y a « RF » dans perfection. On le lui rappelle tout autour du monde avec des pancartes , des banderoles, et des seins fleuris.

 

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Silence, « genius at work », un génie en action lit-on dans les foules des stades sur l’entier des cinq continents. Toutes les foules sont à lui. Si mon inconscient me pousse à devenir l’ami de Roger, c’est que je veux sortir de la foule, et toucher à mon tour cette perfection. J’aurai un contact physique avec lui. Je ferai attention. Pas une grande tape sur l’épaule, c’est excessif et maladroit. Mais un geste complice, amical et affectueux, qui sera mon privilège en tant que proche de celui qui s’est si superbement imposé à tous. Cela donnera beaucoup de consistance publique à celui que je suis, que je deviens, que l’on ne cesse de devenir. Sans lui, je me serais débrouillé certainement, mais moins bien, beaucoup moins bien. Il faut l’avouer. Je serais resté anonyme, discret, inefficace.

 

Bon, pour l’efficacité aussi c’est différent. On peut être efficace dans les petites œuvres de tous les jours, qui font les grands fleuves. Pas sûr que je lui ferai part de cette réflexion qui n’est pas celle d’un génie au travail. Il le percevrait aussitôt et en sourirait peut-être. Mais s’il a bien lu le poème de Kipling, il doit comprendre que pour être un homme, mon fils, et tous les fils, il faut faire face à un nombre considérable de situations complexes. Les défis de la vie ne se jouent pas tous sur le central de Wimbledon. Celle-là aussi, je la garderai pour moi. Elle n’est pas de circonstance. Pas pour lui, pas aujourd’hui. Je ne deviens pas son ami pour lui donner des leçons de modestie alors que c’est moi, par le fait de son amitié, qui prends l’ascenseur vers le haut, vers le très-haut, comme à Dubai où il aime se rendre, dans cet immeuble gigantesque et fameux, en forme de voile, qui semble le fasciner et qui toise la mer et le désert.

 

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Attention aux méandres de l’arrogance, de l’humilité feinte et de la classe naturelle. Je m’embarque-là dans quelque chose de délicat et m’inspirerai de lui, hors du court tout en me préservant des dangers du mimétisme. Sa vie n’est pas simple du tout, celle de ses amis non plus, elle est même infiniment complexe, pendant les confrontations, et avant et après celles-ci , pour les uns et pour les autres.

 

Alors même qu’il s’agit de résultats et de performances, l’histoire de Roger, dans laquelle j’ose m’inviter – nous sommes quelques uns, nous payons pour cela – s’est transformée en grand partage d’émotions, national et international. Il génère pour lui-même et pour d’innombrables personnes des émotions liées, compétition après compétition, à l’attente, à l’incertitude, au désir de vaincre, puis à l’angoisse et à la déception, mais avant tout à une exaltation générale et libératrice pour tous ces fans solitaires et disséminés, multiples ou rassemblés.

 

Avec élégance, il maîtrise ses gestes , accomplit ses mouvements prestement, avec une spontanéité de fauve ou de danseur, souvent décrite par des mots qui, comme ceux-ci, n’atteignent pas les hauteurs de sa réussite effective. Une attitude de rêve justement pourtant réelle qui inspire des sentiments divers de réjouissance, de fierté, avec un zeste d’envie. On voudrait réussir ce qu’il accomplit. Je ne sais pas s’il réalise ce qu’il réalise.

 

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C’est à mon tour d’être spontané et de prononcer une phrase insensée et approximative en faisant mine de faire un jeu de mot alors que je ne suis que pris au piège de mon imprécision: « est-ce que tu réalises ce que tu réalises ? ».

 

Dans les rêves, surtout les plus fous, il est préférable de ne pas prendre de risque. Je n’oserai donc pas de plaisanterie facile et décevante. Si je parle à mon ami Roger ce doit être avec des mots aussi parfaits que ses gestes et si je n’y parviens pas, ce qui m’apparaît d’emblée probable, il est préférable de rester réservé, presque transparent, tout juste existant comme un sujet irréel sorti de sa lampe d’Aladin.

 

Les rêves justement s’y prêtent bien.L’amitié aussi « c’était hier et c’est demain » (1). Elle fuit l’instant présent. C’est étrange de penser ça, mais c’est proche d’une certaine vérité. Je conçois que demain je verrai un ami et peut-être Roger avec lui. Tout sera réuni pour que cette rencontre soit intense et apaisante à la foi. L’avenir immédiat le dira, comme le passé donne lieu au souvenir. Mais l’amitié maintenant, sur l’instant, accessible et réelle, c’est difficile, surtout dans un rêve.

 

Et lorsqu’elle se réalise, que cet instant se fait réel, présent et concret, pour mieux l’apprécier, on revient à soi abstraitement et l’on fait un songe. (1) Louis Aragon, “Nous dormirons ensemble”

 

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L’amitié, comme tous les autres sentiments de la palette affective est fuyante sur le moment. Mais bon, je ne vais pas l’ennuyer avec ça. Je le laisse monter à la volée et triompher ou faire face à la défaite qu’il rencontre parfois.

 

Ecrivant cela, je vois une photo de lui dans l’ombre de l’été australien, après une élimination, terme qu’il ne s’appropriera pas. Cette image, bleue et sombre, avec la lumière toute puissante, que l’on devine à l’extérieur du stade, illustre combien chez les plus grands, ou reconnus comme tels, dont il fait partie, le désarroi est un voisin immédiat.

 

Roger a une forte présence dans l’imaginaire mondialisé d’aujourd’hui, dans l’esprit et le cœur ou l’estomac des spectateurs satellisés, dont je suis. C’est un statut délicat, celui d’un prince en démocratie devenu roi. Une image idéale et réelle, accessible à tous et intangible. Il a ses absences aussi, quand il perd à l’autre bout du monde, quand en Europe on se réveille en apprenant qu’il est sorti du tournoi, on craint pour sa légende. Il reprend l’avion et disparaît. En Suisse ou à Dubai, il retourne chez lui, en famille, se repose et se prépare, parle avec son équipe de ses prochaines campagnes. Il est si proche sur l’instant de la compétition avec le jeu des caméras. Ses gestes, ses humeurs, ses prouesses et ses erreurs sont les nôtres. Nous sommes si proches. Nous vivons avec lui en direct ses joutes tennistiques. Le coup réussi, le coup suivant, la faute non provoquée, l’attente entre les points. En repassant, en sirotant, en s’excitant, tant d’admirateurs le suivent.

 

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Le regard à l’adversaire, le silencieux dialogue psychologique et gestuel qui décide de la confrontation. Il joue pour ses « fans », hommes et femmes, qu’il adore, dit-il. Il y a de quoi rêver. Je ne me suis toutefois jamais mis fantasmatiquement à sa place alors que je l’avais fait enfant et adolescent pour d’autres idoles. Mais pour lui non, j’ai respecté sa place et n’ai pas eu l’idée de la lui disputer. Cela ne m’empêche pas de le côtoyer de près entre rêve et réalité.

 

Roger est en rapport de tension avec la gagne, continuellement. Il est fait, veut-on croire, pour gagner, devoir gagner et il gagne, c’est tout. Il le faut bien. Il est notre mercenaire talentueux et privilégié, notre gladiateur supersonique, notre dessin animé, notre luxe partagé et consenti.

 

A vivre en direct, à savourer en léger différé. Il a bien choisi aussi le domaine de son excellence. Le tennis et non pas la lutte suisse, voire même le ski alpin. Il s’est engagé dans un type de duels qu’acceptent et que recherchent les joueurs des deux hémisphères d’un même globe que l’ont dit nôtre. Son ascension n’en fut que plus belle, son apogée aussi, scintillante. Il faudra redescendre sur terre, nous le savons bien. Le processus est entamé. Nous acceptons, nous observons. Roger est au faîte de sa gloire dans une réalité provisoire dont il dit souvent n’avoir jamais osé rêver.

 

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Ça n’a pas manqué. Roger apparaît dans un spot publicitaire durant la finale de l’open d’Australie à laquelle il ne participe pas. Il apprend à dire” Roger” à un perroquet. Il prononce plusieurs fois son nom, dans une atmosphère familiale d’intérieur. Mais le bel ara n’y arrive pas. Roger sourit et disparaît. Etonnante cette publicité qui correspond à une sorte de rêve proposé, suggéré, au téléspectateur piégé. Le perroquet aussi est piégé, attaché. Je me sens comme un petit canari à regarder cela. D’autres joueurs ont pris possession de la géométrie du court. Les règles sont les mêmes, l’attention des médias ne décroît pas et Roger parle à un perroquet en souriant. Il faudra s’y habituer, et rester soi. Dans quelques instants, il y aura une balle de match, le point du triomphe, une nouvelle sacralisation. Une victoire en sport est une victoire de guerre, c’est bien connu. Le guerrier vainqueur est institué héros d’un peuple qui se réjouit. En face, on baisse la tête, personne n’apprécie sa propre élimination.

 

Roger a connu tout ça. Moi aussi, avec lui et chacun dans sa famille. Ces batailles entre peuples se vivent aujourd’hui en famille et entre amis. Chacun y prend sa part d’intérêt, d’angoisse et de réjouissance. Ce sont des moments très forts que j’ai vécus sans réserve. Mais, avec son perroquet, c’est lui et ce n’est pas lui. C’est moi et ce n’est pas moi. Je sursaute et ne rêve plus d’être son ami, mais crains, moi petit canari, d’être transformé en perroquet et de répéter ce qu’on lui dit de me faire dire.

 

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Une personne disparue dans les années 1990 aurait connu, si elle était restée avec nous, l’écroulement des tours de New-York, le smartphone, Roger Federer et plus encore de violence folle dans le monde. Roger, l’Internet et le smartphone ont connu en parallèle leurs éclosions et leurs triomphes respectifs . Aujourd’hui, nous sommes plongés dans nos petits appareils, une main les couvrant, l’autre les tapotant. Ce comportement devenu commun et bientôt vulgaire, me permet d’avoir accès à Roger en direct, en « live », en « live stream », sur les actualités Google, sur les sites spécialisés ou non et sur son nouveau compte à l’effigie du petit oiseau bleu. La communication est totale. Totale, mais à vrai dire contrôlée. Perfection exige. Le nombre de ses victoires, tous ses records, les plus beaux moments de son jeu par vidéos multipliées. Il est constamment accessible et regardé, admiré, adulé, en proie à tous les commentaires.

 

Il existe en plein dans le monde virtuel. Sa notoriété globale, autour du globe, égalerait celle d’Obama, de Gandhi, de Mandela, et sa mère, c’est notoire, est Sud-africaine. Il y a de quoi se pousser un peu sur la photo, hors cadre, pour quiconque s’improviserait ami de Roger. Il a posé en roi Arthur, pour Disney, au paroxysme de ses succès, en 2007. Cette image n’a pas renforcé la légende. L’épée semblait trop lourde et je me suis toujours demandé pourquoi. Mais, l’épée du roi Arthur, c’est Excalibur qui ne fut et ne sera légère pour personne, pas même pour Roger.

 

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Si l’on regarde bien les statistiques, il s’est révélé moins invincible depuis qu’il a tenté de libérer Excalibur de son rocher ; avec un succès incertain, si l’on se réfère à l’image le montrant en plein effort, sans disposer, dans cette mission mythique, de la facilité qui est la sienne dans les compétitions tennistiques. Il reste grand Seigneur, non de Bretagne, ni d’aucune contrée. Il règne intégralement sur le globe à la fois réel et virtuel, du récent hier et d’aujourd’hui. Pour demain, sa légende est en jeu, plus encore que celle d’Arthur, en lequel, c’est étrange, il a accepté de se déguiser. Le regard des gens. Parlez de Roger et observez le regard de votre interlocuteur. Vous y verrez une adhésion sans réserve à sa gloire ou l’inverse, une réserve sans adhésion.

 

On en aura trop ou pas assez parlé. Le vainqueur doit être célébré ou remplacé. Le nombre des admirateurs est très élevé, réparti aux quatre coins du monde. C’est la fortune de Roger. La raison pour laquelle il parle au perroquet ou se transforme en roi Arthur. Ses inconditionnels ont le regard transi. Il est une sorte d’égérie au masculin. Beaucoup gardent le silence, n’en parlent pas ou n’en parleront qu’avec lui. D’autres s’empêchent de toute extase et attendent son crépuscule. Les indifférents sont marginalisés. Il est difficile dans le monde d’aujourd’hui de rester, sur tous les orients et les occidents, à l’écart de la phénoménologie virtualisée de Roger.

 

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Il est le vainqueur puissant et triomphant. L’esthète agile et doué d’un talent qu’il partage avec les Dieux. En août 2006, un chroniqueur du New-York Times, publia un long article dithyrambique dont le titre était « Federer as Religious Experience », Roger comme expérience religieuse. C’est probablement excessif, mais c’est écrit, sérieusement et bien écrit. Le mythe a sa grandeur, sa puissance et son efficacité. Le pas n’est jamais véritablement pris sur l’adversaire, que ce soit avec une épée, comme Henri de Lagardère, personnage de fiction, le corps, tel Rudolf Noureev, danseur céleste qui a existé, ou avec une raquette de tennis et une petite balle jaune, comme Roger – notre vainqueur réel autant qu’idéal – que cet adversaire se nomme, Prince de Gonzague, Rafael Nadal ou temps de la vie qui avance.

 

David Foster, le dithyrambiste précité, dit, dans son article, que l’esthétique n’est pas le but du sport de haut niveau mais que celui-ci donne l’opportunité d’exprimer la beauté du corps humain. Il précise que “the relation is roughly that of courage to war”, à savoir que ce rapport est celui que nous retrouvons entre le courage et la guerre. Nous parlons donc de courage et de beauté, de guerre et de compétition sportive. Plus que religieuse, l’expérience me paraît être celle des hommes en action, de la défaite infligée à l’autre, éliminé, et du caractère fantastique de tout triomphe qui excite les foules tant au regard de la démonstration de force, qu’il implique, que de son caractère nécessairement éphémère qui inquiète et fascine. Et si le geste est beau, en résistance ou au moment de l’estocade, la grandeur n’en n’est que plus admirée ou tolérée.

 

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Il n’y a probablement pas beaucoup de générosité dans l’admiration. Sur l’instant on veut la victoire pour lui, Roger, et pour soi. L’aversion de la défaite est sincère. Mais en définitive, après toutes ces finales, gagnées ou perdues, si nous sommes heureux pour notre Alexandre le Grand, c’est bien au regard du fait abstrait qu’il comble quelque chose en nous. Nous sommes tous vraisemblablement en retard de quelques guerres ou duels à mener, de combats pour vaincre et Roger notre acteur fétiche le réalise pour nous. Ce n’est pas exactement ça, je le concède tout à fait. Mais c’est à peu près ça.

 

En ce mois de février 2015 Roger n’apparaît plus. Depuis son élimination australienne on ne le voit ni ne l’entend. Il a une gloire à défendre et des titres à décrocher. Il goûte à l’anonymat, dans les frimas des bords du Lac de Zürich, les neiges des Grisons ou la chaleur de Dubai, ses résidences. L’épopée connaît une suspension, une incertitude. Elle doit continuer, mais le public, attend. Les éliminés, les non qualifiés, les admirateurs, les indifférents. Wikipédia, autre phénomène contemporain de Roger, plus accessible toutefois que notre icône, définit la coda, terme utilisé en musique et en danse classique, comme “un signe de reprise qui permet de remplacer une phrase suspensive par une phrase conclusive”. Nous ne sommes plus dans le doute existentiel ou créatif, nous abordons la conclusion. En musique, c’est un moment

 

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Pour un feu d’artifice on parle d’apothéose, livrée au public qui ne s’attend pas à autre chose et veut monter encore d’un cran dans son émerveillement. Pour Roger, c’est plus délicat. Il a derrière lui de nombreuses apothéoses, des firmaments, des apogées, des paroxysmes, plusieurs septièmes ciels, et dix-sept titres du grand-chelem. Il veut encore jouer. Il est dans la course, dit aimer cela. On exagère beaucoup avec le mot histoire, en sport surtout. Entrer dans l’histoire, dans la légende, ne se décide ni ne se décrète. L’intérêt culturel et historique des peuples de demain n’est pas pré-déterminable. Mais enfin, Roger, est et restera l’inoubliable et surprenant champion qui aura marqué, joliment si l’on y pense bien, dans son domaine et au-delà, l’entrée dans ce siècle, et plus, dans ce millénaire. Un millénaire est toutefois trop grand, pour tout-un-chacun et même pour lui. C’est dire la grandeur d’Aristote, de Cicéron, qui a notamment développé la notion d’apothéose, de Paul, de Spartacus, et de quelques autres dont on parle encore aujourd’hui et que l’on étudiera demain, avec quelques empereurs et autres guerriers.

 

Pour Roger, c’est la suspension avant la coda. Une période incertaine qui est devant lui. Il est un trapéziste qui s’envolera une fois encore admirablement ou redescendra en glissant le long d’une corde. Je ne suis pas, sous réserve de rêves à venir dont je suis peut-être guéri par ce texte, au nombre de ses amis, mais après tous ces moments vécus, ces trophées si habilement décrochés, c’est en ami que je suivrai, en silence et par écrit, ce momentum mondial et mondain, ce dernier chapitre de son histoire de champion, cette phase significative de sa vie d’homme, cet épisode marquant, je le sais par avance, d’une existence de téléspectateur.

 

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(II )

 

A l’automne 2014, avant la finale de Coupe Davis entre la France et la Suisse, à Lille, une journaliste de L’Equipe, s’est rendue à Bâle, ville dans laquelle Roger est né et a grandi. Elle a visité les lieux de son enfance et son premier club de tennis. On ne retrouve pas, dans la description de la préadolescence de Roger les éléments de vie permettant de percevoir et de comprendre le géant sublime qu’il est devenu dans le monde du sport et de l’exemplarité comportementale.

 

Notre nouveau Gulliver, qui fut mon premier Federer lors de l’exposition nationale de 1964, une impressionnante image, vue de l’enfance, d’un géant debout, puis couché, comme l’ont voulu son auteur Jonathan Swift et les organisateurs de cette exposition, restée dans les esprits.

 

L’homme Federer a développé un charisme et un talent avérés et reconnus. L’enfant Roger à l’orée de son adolescence était dans l’ordinaire d’un gamin insaisissable et farceur dans son quartier, sa ville et son club sportif. Ses premiers comportements de champion cadet local étaient problématiques.

 

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Les jurons, les cris et les pleurs semblent avoir pris leur part dans l’éducation de ce futur prince. Les psychologues qui suivent ou examinent les mineurs déviants parlent souvent de l’importance clef, dans la formation de l’adulte, de cette période de vie qui va de quinze à vingt-cinq ans. Le sujet adolescent – les mots changent et le corps aussi – , performant ou marginalisé, sort, blessé ou indemne, peut-être toujours blessé, de cette intense période vécue au sein d’un laboratoire intime, physique et fantasmatique et d’un autre, social, avec des amis confrontant (autre néologisme de psycholologie) tels que Narcisse, Alter Ego, Big Brother, Monsieur Loyal et Mélusine.

 

Chez certains ça se passe mal. C’est la fuite en avant ou l’indolence, qui neutralise tout. L’échec et l’impasse se préparent. Cette présence parfois exaspérante de l’adolescent dans le regard de l’adulte était celle de Roger pourvu, outre son talent, ou concomitamment, d’une grande sensibilité, un côté joueur, évidemment avec une sorte d’excitation permanente. On ne sait pas comment, et il faut là aussi parler de résilience, Roger s’en est superbement sorti, par le succès et face au succès. Sa trajectoire devint unique, puis féérique. Le jeune homme perturbé, blessé, qui s’est si superbement rétabli, dans sa solitude d’avant la gloire, pourrait, il n’est pas inconsidéré d’y songer, devenir un Peter Pan volant au secours de l’adulte adulé qu’il est désormais et qui nécessairement un jour traversera une nouvelle période de solitude, tout en sachant, et c’est là l’un de ses talents les mieux cachés, qu’il n’en est rien. Histoire de faire face ensemble, entre légendes, aux adversaires et aux écueils.

 

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Les tissus rouges des loges du Victoria-Hall, lieu de musique classique à Genève,  je les regardais cette semaine en écoutant le concerto pour flûte et harpe de Mozart. La harpiste portait une robe bleu pâle. La flûtiste une autre rouge, dans un ton plus vif. L’œuvre, composée en 1777 est superbe, mozartienne, aucunement sombre et son exécution fut admirable. Les musiciennes exerçaient leur virtuosité avec leurs corps, leurs dos, leurs bras, leur âmes aussi, qui existent à n’en pas douter, dans ces moments-là tout au moins.

 

Je comprenais mal pour quelles raisons j’incluais Roger dans le spectacle. Il n’avait pas sa place à cet instant dans mon esprit. Et pourtant, il s’imposait. J’en étais gêné. Pour moi. Par pour lui qui occupe une telle multitude de dires et de pensées. J’étais sur le point de trouver insolite et malvenue cette présence mentale lorsque je compris l’abstraite superposition des événements valant surexposition de Roger. Il a en effet posé à ce balcon velours rouge avec ses collègues suisses de Coupe Davis, en septembre dernier, lors de la présentation des équipes de la demi-finale, Suisse-Italie. Ils étaient dans cette salle, sereins et confiants, en futurs vainqueurs pour l’année 2014 de cette prestigieuse compétition. C’est déjà du passé. L’instant royal au balcon aussi. Lui aurait-on donné un sceptre que ce n’en serait pas devenu ridicule tant sa personnalité a atteint ce degré de reconnaissance et de notoriété. Si on lui avait donné une flûte ou une harpe le ridicule aurait été atteint, mais on ne la pas fait et, en toute hypothèse, il n’aurait pas accepté. Il se connaît et il connaît son image publique. Publique est un faible mot pour lui. On a le sentiment d’un attroupement.

 

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Un préfixe grossissant ne suffira pas. Parlons peut-être de notoriété mondiale. Pour Mozart, il faut encore trouver plus et mieux ou ne rien ajouter. Mentionner son nom et écouter ses oeuvres, notamment son concerto pour flûte et harpe. Roger a développé plusieurs talents dont celui de s’exposer publiquement en triomphateur à la fois présent et discret. Sa virtuosité de joueur est-elle comparable à celle des musiciennes entendues l’autre soir qui sont admirables et célèbres, mais beaucoup moins connues que lui?

 

Il faut en rester là dans la comparaison qui n’a pas de sens. Le public absolument silencieux des concerts, quelques toussotements mis à part, est plus ancien et plus âgé que celui des finales de Federer, toujours retransmises en direct dans le monde entier. En musique, il n’y a pas de vainqueur sinon l’artiste et l’auditeur dont les émotions sont constantes et répétées, reproduites de siècle en siècle. Je peux imaginer Federer se calant dans un fauteuil pour écouter une telle prestation musicale et prendre part à un autre beau moment de ce monde. Il aurait cette force et cette lucidité d’artiste. Je l’espère pour lui. Le balcon lui va bien aussi parce qu’il sait en descendre, s’en extraire et se retrouver seul. Mozart écoutant Mozart deux-cents quarante ans plus tard, on ne sait pas ce que ça donnerait. Prendre conscience de sa création dans le coeur des gens serait périlleux pour un tel génie. Mais ça n’arrivera pas. Il a quitté la scène. L’adieu à tous se ressent et se comprend si magnifiquement dans son requiem. Pour Roger c’est différent. Sa situation personnelle réelle et

 

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Pour Roger c’est différent. Sa situation personnelle réelle et potentielle s’entend encore très bien dans l’effet sonore des gestes parfaits de la flûtiste et de la harpiste. J’en oubliais l’orchestre. On oublie toujours l’orchestre, à tort, quand on évoque les ors et les stars. III

 

Suite prose brève Federer – Antibes dans le désert Californien

Certains moments forts de la carrière de Roger Federer depuis 2003, au gré des compétitions qui reviennent aux mêmes dates chaque année, je les ai vus au pub. J’y retourne ce 21 mars 2015 pour la demie-finale d’Indian Wells aux portes du désert californien contre Milos Raonic, le canadien originaire du Monténégro, un grand serveur, coiffé de près avec des cheveux enduits et brillants.

 

Pas de table libre. Une chaise entre deux hommes installés. Je tente tranquillement ma chance. « Je serai le troisième homme ». S’ensuivent quelques propos de circonstances, une bière à offrir. Je prends mes aises. Roger semble bien servir, il joue en rose orange, dans la gamme de ses tee-shirt qui complète celle de ses coups. L’un de mes commensaux semble assez excité. Son ami est plus calme. Il regarde la rencontre tant que son fougueux interlocuteur le lui permet. Nous échangeons, sur la gloire de Federer, ses mérites et sa ténacité, tacitement admis. Il devrait gagner ce soir et ça semble bien parti.

 

On m’interroge sur son âge en l’aggravant de quatre ans. L’âge de Federer est un sujet de conversation depuis longtemps. Une préoccupation, une attente, un étonnement.Le père du plus calme de mes compagnons aura quatre-vingts ans demain. Il est peintre et fêtera cet anniversaire avec ceux de ses enfants qui voudront bien le rejoindre. J’accepte cette confidence qui m’est faite tranquillement,entre deux points gagnants de Roger.

 

Suite prose brève Federer – Antibes dans le désert californien

La discussion s’engage. Le corps axé vers la télévision,je tourne la tête, entre deux échanges pour échanger aussi, verbalement, courtoisement.Le plus tendu de mes voisins de table sort sans cesse pour fumer. Nous nous retrouvonsavec son ami non-fumeur qui me dit être venu d’Antibes pour l’anniversaire du père etregrette que ses frères ne soient pas venus. Je lui dis qu’il est bien qu’il soit présent, sans autre considération psychologique. Nous parlons de la célébrité, de celle de Rodger.Dans son métier de sommelier, sur la côte, il rencontre beaucoup de gens célèbres, de star,mais n’a jamais vu Federer.

 

Il précise aussitôt avec plus de vivacité avoir obtenu un soir dans un hôtel que Georges Benson pose avec lui pour une photo. Je me concentre aussitôt, pour ne pas manquer d’apprécier. « Georges Benson , le … ». Je vois une guitare, un chanteuraméricain, mais n’entends aucune mélodie. Je dois  connaître de lui sûrement, un air, un morceau.Il a vu trois de ses concerts. C’est son idole. Il y a de la ferveur dans ses propos.Il sort son portefeuille et me montre la photo. C’est lui, en 2007, avec ce beau chanteur noir,souriant et disponible. Je le félicite et suggère que la musique et la carrière de Georges Bensonsont d’une richesse insoupçonnée pour ceux, dont je suis, qui n’ont fait qu’effleurer un telphénomène musical. Il acquiesce et semble me pardonner aussitôt mon incompétence surle sujet. Nous nous rejoignons sur le nom de Federer, qui remporte le premier set ce à quoi jerends attentif mon interlocuteur en proie à la vivacité gestuelle et langagière de son ami revenuun instant à l’intérieur.

Au début du second set, il me parle d’Antibes et le fait avec affection pour cette ville à proposde laquelle il semble vouloir, toujours très paisiblement, tester mes connaissanceset ma sensibilité. Je lui parle d’un peintre dont le nom ne me revient pas immédiatementà l’esprit. Ce peintre tourmenté qui s’est suicidé dans les années cinquante en sautantdu deuxième étage de sa maison au bord de la mer. Ça ne lui dit rien. J’ai visité le muséePicasso en 2007. Il y avait une exposition provisoire des œuvres de ce peintre suicidé.Je m’étais baladé au bord de la mer, près de cette maison.

 

Albert Camus parle dans sescarnets du geste final de ce peintre. Cette balade devant Antibes et la mer m’a laissé unsouvenir puissant. Sur l’instant je m’étais laissé aller à une songerie en voyage dans lesannées cinquante par laquelle le désarroi de ce peintre m’était devenu perceptible, Nicolas de Stael. Merci ma mémoire d’avoir bien voulu me rendre son nom.Une vie terrible à étudier. Une œuvre à regarder, abstraite et réelle à la fois. Ces deux notionsne s’opposent pas nécessairement. Avant d’y mourir, de Stael a vécu à Antibes qu’il a peint. Le fort, sa masse et la mer en bleus vifs ou pâles. Des rouges aussi et des silhouettes humaines,vagues. Revoir Antibes et revenir à Nicolas. Je montre à mon ami de l’instant la photode la maison d’Antibes d’où de Stael s’est jeté.

Il retrouve une certaine excitation : « je passe devant tous les jours, faut que j’en parle à ma femme, et à mon père ». Il me rappelle que celui-ci est peintre. Je regarde sur mon smartphone, ni bonne ni déjà vieille habitude, quelques images des œuvres du peintre tourmenté. Je prolonge huit ans plus tard, sur quelques secondes ma balade devant sa maison, ressens la force qui se dégage de ce souvenir. Mon ami me tend alors la photographie de lui et de Georges Benson. Je l’accepte comprenant que c’est important pour lui. Je le trouve sympathique et apaisant.

 

Federer gagne le deuxième set et le match. Il s’est moins déconcentré que nous ne l’avons fait. Il a su répondre aux services fulgurants et lourds de Raonic, « le petit jeune là » avec une corpulence et une figure de vainqueur pour l’avenir. Le match est fini. La discussion aussi. Nous levons et convenons que le moment a été sympathique. Sans suite nécessaire. Ils repartent gaillards vers la ville. J’accède à un enregistrement de Georges Benson, « Give me the night », air qu’il me semble avoir toujours connu. Musique soul, musique de l’âme entendue constamment depuis les années quatre-vingt qui évoque infiniment de moments insaisissables, jadis et aujourd’hui. Roger a gagné. Il est en finale qui se jouera demain, dans l’espoir d’une autre performance, dont l’importance m’échappe pour l’heure.J’étais venu assister à cette victoire et repars en ayant emprunté plusieurs chemins en divers endroits et moments, le sentiment serein d’avoir gagné à l’échange, sans savoir exactement quoi.

 

Mon ami le roi

Quand il répond en français aux questions des journalistes, Rodger retrouve un langage d’adolescent, ce qui s’explique. Il a séjourné en Suisse romande aux premières années de son adolescence, pour suivre l’école nationale de tennis. Il vivait dans une famille d’accueil. Il était un champion en herbe sans avoir idée, par lui-même ou dans le regard des autres, de son phénoménal destin. Aujourd’hui encore, lorsqu’il s’exprime en français, il remplace la première personne du singulier par la deuxième. Il s’en trouve peut-être apaisé, dans son individualité mondialisée. Il se met à la place de tu pour dire à on ce qu’il ressent. C’est assez frappant. Nous l’avons tous fait. Peut-être le faisons-nous encore à certains moments de notre discours pour en varier, par facilité, les effets. Pour faire vite. Mais nous n’avons pas devant nous un parterre de journalistes, micros tendus, caméras à l’affût. Lui s’en sort ainsi devant cette population qui le suit et dont il se méfie désormais, ce qui ne l’empêche pas de lui livrer parfois quelques confidences . Cette semaine à Rome, il a évoqué cette mise en situation permanente de star attirant le public. Il serait accompagné lors de ses déplacements entre les lieux du stade de sept gardes du corps qui formeraient un cordon autour de lui pour le protéger de la foule, toujours la même, toujours changeante, empressée et envahie – et plus encore envahissante – par cette admiration qui la taraude et le poursuit. Lui comprend et ne comprend pas, apprécie et n’apprécie pas. Il sent venir à lui le temps des certitudes de l’acquis et de la confusion due aux excès de toutes sortes que générera sa gloire en furie, innarrêtable. Il doit s’interroger à ce propos. Evoquant les réseaux sociaux, il a exprimé un embarras, pas encore une lassitude, mais quelque chose qui pourrait devenir éprouvant devant les excès de cette multitude tout autant amoureuse que demanderesse de sa présence de champion, du renouvellement de ses apparitions.

L’appartenance à la foule débordante ne conviendrait à personne – mythomanes et mégalomanes inclus qui n’en font pas, ordinairement, l’expérience concrète – et moins encore avec un tel degré de constance, quel que soit l’endroit du monde. Il lui reste ses jardins, romains ou rhétiques, son printemps suisse qu’il a photographié et publié sur son réseau. Dans la solitude, il partage sa gloire. L’inverse semble vrai. Il met en scène certaines de ses images de solitude normalisée, un paysage printanier en Suisse, perdu un instant, en ville, sur un bateau à Istanbul, admiratif devant le monde, comme si sa nouvelle gloire, inatteignable devait être celle de la solitude partagée.

 

Les images de Roger défilent. Il est en surreprésentation galopante. Son visage, son corps en mouvement, au service, en frappant, en courant, dans les airs. C’était le passage obligé, les airs, durant son enfance, au début des années nonante. Le champion planétaire s’appelait « Air Jordan », c’était un joueur de basket, un extra- terrestre qui semblait voler sous les paniers et ne jamais retomber, d’où son nom ainsi répandu et commercialisé. Roger l’admirait enfant et l’a suivi dans les airs, le commerce et les images. Il semble ne jamais retomber et quand il retombe finalement, c’est avec grâce, après avoir frappé. Sa danse sportive, dans le cadre du jeu, devient une danse pour personne que tout un chacun aurait voulu réaliser, d’où la fascination ainsi créée.

 

Certains soirs furent ceux de la défaite tout au long de ces années de gloire. A Rome ce dimanche, on le voyait bien, il ne pouvait rien faire contre la régularité musclée d’un autre champion né à Belgrade, sept ans après la mort du Maréchal Tito. Un champion Serbe qui lui répond du tac au tac. On aimerait, le public italien aussi, qu’il gagne encore ce tournoi puis un autre. Mais les balles reviennent et s’en vont, éclatent au grand jour, la perfection n’est pas absolue, c’est pour cela que nous nous y intéressons. L’ombre descend sur le Foro Italico. Les pins bleus et les blanches statues, l’ont regardé commettre quelques erreurs. Un autre que lui, dans une nouvelle mais différente perfection triomphe à sa place. Roger a encore perdu. En 2006, alors qu’on le croyait invulnérable, il avait dû laisser la victoire à un jeune espagnol, né 11 ans après Franco. Une rencontre haletante, incertaine et interminable, que j’avais regardée dans je ne sais quel salon. Je me souviens de la poussière de sable ocre, et de l’excitation négative qu’avait provoquée en moi cette ancienne défaite. A chaque point, avant que la balle ne fuse ou ne retombe, l’absolu du monde était en jeu. Heureux de l’avoir vécu, je m’interroge sur la nature réelle de cet absolu, social et psychologique. Roger a joué, défié. Il a été défié, atteint, vaincu. Mais il demeure à Rome ou ailleurs un éternel vainqueur dans l’esprit des gens, spectateurs, téléspectateurs, internautes, accrochés à leur siège. J’y aurai laissé quelques lambeaux de vie dans ces accrochages. Je me serai intéressé à ce regard et à ces gestes. Nous sommes quelques uns, par millions, à avoir vaincu et perdu avec lui, dans le sable romain, la terre parisienne, le gazon londonien et le ciment à New-York, sans oublier le tapis synthétique d’Australie. Tout un monde aussi vrai qu’irréel, passionnant que faux, et riche et ne menant à rien.

Hier, il a fait très chaud. Je me suis retrouvé en fin de journée accoudé au zinc d’un bar du quartier. Roger Federer affrontait Andy Murray en demi-finale de Wimbledon. J’y ai quelques souvenirs dans ce bar dont la finale de l’an passé, jouée contre Novak Djokovic, avec ce cinquième set perdu par Roger, que j’ai regardée sur un poste installé à l’extérieur, appuyé contre un poteau en oubliant de bouger. Des cris, des commentaires, des personnages indifférents et je suis là discret et oublieux de tout ce qui est étranger à la rencontre. J’ai perdu cette ferveur, pour à peu près tout en matière sportive – et peut-être même de façon plus absolue – mais cette carrière de Roger m’absorbe dans ses moments les plus forts tel que celui vécu hier. Il s’est élevé dans les airs, comme son idole d’adolescence, pour frapper son service. Il l’a fait avec force, violence et beauté. Sa présence sur le court était plus calme et plus vive encore qu’aux meilleurs moments de sa carrière. Sur ce gazon, devant ce parterre de personnalités et ce public patient qui attend des heures pour entrer dans le stade, le lieu unique, il a joué mieux que jamais, sec, clair et juste. Est-ce important? Est-ce dépourvu de toute importance ? Un homme à mes côtés a pris sa consommation sans lever le regard vers la télévision qui accaparait tous les autres clients. Il n’avait pas tort d’être indifférent. Mais je ne crois pas qu’il ait alors fait l’expérience d’une action de société, comme le sont le sport ou le théâtre, menée avec une telle puissance de conviction visuelle, par le geste et le corps, relationnelle, par l’échange sportif, compétitive ou émotionnelle par l’efficacité qui s’impose à tous, adversaires, spectateurs, dans la tribune, dans les salons et les bars du monde entier. Roger Federer aura trouvé cette clef-là pour ouvrir le monde à lui et le faire admirateur de son jeu et de sa gloire.

Ressorti du bar après cette superbe victoire, j’ai ressenti l’émotion vive des triomphes universels de Roger. Elle était perceptible comme la chaleur. Je devrais m’interroger (“roger” est partout, même dans interroger), définir la vanité et la vacuité de ces phénomènes de gloire sportive, mais l’interrogation ne s’impose pas. Il est notre danseur, notre ténor, notre gladiateur. Il transgresse quelques chose par sa classe, sa grâce, et cette transgression nous ne l’avons pas encore tout à fait perçue, lui non plus. Etre un vainqueur absolu n’est le sort réel de personne. Attirer, le regard, la crainte, l’admiration de ses pairs et des élites et des foules en cassant toutes les pierres de la fierté et de l’envie, Roger aura fait cela. Il a recommencé hier. Il jouera demain, la finale, pour plus de gloire encore. Suis-je rendu naïf, plus encore par ces exploits d’un Suisse que je ne connais pas mais qui est devenu mon ami en rêve et en vérité ? Demain, il y aura un moment en famille. La tension nous gagnera. Le souvenir s’estompera. Tous les souvenirs s’estompent. Une excitation patriotique nous aura gagné, un choix de guerrier entre les guerriers, Djokovic parle de ses années d’enfance marquées par la guerre. Je suis surclassé par Roger qui n’élimine que ses adversaires et non ses admirateurs. Il prive les uns de temps pour jouer et les autres de mots pour le louer. C’est une sorte d’ absurde qui passera et une des perceptions du présent qu’il ne faut pas laisser passer et qui s’éloignera aussi. Quelque chose d’explicable et de significatif en ressortira. Sur le moment vécu. Sur les contrastes de notre temps et le possible individuel et social. Par le geste c’est parfait, par l’esprit ça le deviendra peut-être, mais alors il faudra que tout le monde participe.

Samedi 11 juillet 2015 (pages 28 et 29)

Revu l’une de ces images. Un serpent mange un alligator après cinq heures de lutte. L’alligator est avalé par le serpent qui en prend la forme. L’un et l’autre sont figés par la défaite et les ardeurs du triomphe, jusqu’au bout. Combat perdu, la vie n’est plus. Le vainqueur dévore sa proie avec laquelle il aura mené à cette fin un combat à la vie à la mort. Pas d’autre but que de sauver sa peau et d’avoir celle de l’autre. Quintessence de l’action. Le serpent poursuit sa route. De toute sa longueur. C’est plus tard que l’on a défini la notion de bienveillance et c’est à la même époque que l’on s’est mis à compter les points.

 

Hier, Roger a perdu contre Djokovic et l’image du serpent m’est revenue. Involontairement. Dans mon demi-sommeil. L’expérience de la victoire, la sienne, sur l’autre, est l’expérience de l’élimination de soi potentiellement et l’autre effectivement. C’est en cela que c’est excitant. Pas de mystère. Un serpent et un alligator se serrent la main au filet. Civilement parlant, sauvagement pensé. Et les sauvageries tout autant que les civilités ne sont que deux manières de vivre son statut de proie. Roger connaît cela. Il serre la main de ses chers éliminés. Il connaît aussi pour l’avoir vécu, à l’ombre d’un soir tombant, le sort du finaliste traversé par le venin du vainqueur, qu’il fut souvent, qu’il veut être encore . Il prend le rôle de l’humilié peu souriant, du triste défait. Toujours gagnant, jamais perpétuellement. Nous vivons ces expériences. Le téléspectateur fait sa mue, change de peau, ne se laisse pas dévorer, commente l’action et l’attitude des rivaux. Celui qui ne pouvait que gagner et l’autre qui était fait pour la défaite. A dimanche prochain. Un autre taureau. Une autre bête, un peintre aussi pour saisir la beauté de l’action. Quand l’adversaire est laissé sur place. Sans bouger.

Assoiffés de ces images-là nous sommes les vainqueurs purs et durs, puis les beaux perdants. C’est jouer pour jouer. C’est du sport et nos champions sont merveilleux. Scruter leurs visages, écouter ce qu’ils disent. Les savoirs sauvés. On veut les mêmes. On veut recommencer, jusqu’à l’âge les préservant de l’obligation de combattre. Roger passe un sale moment. Il est dévoré par l’envie de se battre encore, contre lui et contre Djoko qui se bat contre lui – il est vrai, si vrai, qu’on ne sait plus très bien qui est lui. C’est la foire aux pronoms, le marché des narcisses, le miroir à qui voudra. Je prends acte et ne doute plus de mon admiration mais peut-être de ma bienveillance devant la langueur et la soif, cette soif d’excitation.

Perdre ou gagner. Alexandre toujours. Les conquérants, les empereurs, les envahisseurs, la victoire au bout de tous les comptes. C’est ce que nous attendons. Il y a quelque chose là-dessous. En demandant qu’il s’impose encore, en souffrant qu’il tarde à le faire absolument, en tournoi du Grand Chelem, nous aspirons à vaincre encore. Tout un chacun veut éviter d’être défait. Ce même tout un chacun, pour sortir de cette identité, entend donc s’imposer par lui-même, par et pour un peuple et une nation. Les drapeaux font le tour du stade pour faire le tour du monde. Chaque semaine une revanche à prendre, par anticipation. Avec une raquette, une automobile, des skis, un vélo, une perche ou un javelot, et tant d’autres moyens encore, nous demandons la victoire, de fervente préférence. Les champions déclarent haïr la défaite, nous aussi. L’amour de la défaite n’est pas défendable. L’absence de défi peut être acceptée, pour les anonymes, les ascètes, mais dans l’action c’est la victoire qui séduit. Roger a gagné plus de mille fois. Gagner, c’est rester vivant. Il a perdu, un peu plus de deux-cents fois. Perdre c’est repartir au combat. Une logique, probablement biologique, s’est imposée à tous. Une loi, celle du dominateur. Atteindre à l’excellence. Dépasser l’excellence des meilleurs et s’accorder un unique moment d’exaltation qui fasse battre les cœurs. Influer par un geste efficace sur le rythme de toutes les respirations. Celle de l’adversaire et celles aussi de ses admirateurs, les siens et les leurs. Gagner les cœurs en leur faisant battre la chamade. Roger parfois manque des coups qu’il ne devrait pas. Il est prince de la maîtrise et vassal de la faute dans une même minute: il lui arrive d’être défait. Il n’aime pas ça. Moi non plus. Mais, il repart perdant, avec des souvenirs et des espoirs de vainqueur. Nous aurons tout connu avec lui. Tant exigé. Leçon de vie exaltante avec faible introspection. La victoire qui inspire ne peut être que celle du lendemain.

Pas de finale ce dimanche. C’était dimanche dernier. La ville est calme sous la chaleur. Le bar, le pub, le salon ne sont pas en attente. D’autres événements les occuperont ou non. Les jours de finale ont été nombreux pour Roger et ceux qui suivent son ineffable parcours qui s’est matérialisé dans le temps et les souvenirs. Avec lui, tout fut possible. Ce silence dominical est un silence d’avenir qui ne comble pas les fébriles attentes du passé.

 

Le passé. C’était après les tours de New-York, une marque d’effroi terrible et spectaculaire dans les mémoires. Un effondrement auquel John Mac Enroe avait assisté de sa fenêtre. L’an 2001 a pris ses aises dans le malaise de l’histoire. Et le temps a recommencé. Il se fait attendre, chacun dans son âge, puis surgit et passe. Roger a regardé ses adversaires dans les yeux. Avant chaque nouvel échange. Il attendait. Il attend encore. Penché vers l’avant. Attentif, concentré, prêt à répondre. Et les points et les sets ont défilés. Les années, les trophées, la gloire, l’argent, la famille, et toute cette caravane, fervente et médiatique, que j’ai regardé passer, sans me taire. Une suite d’instantanés, des émotions en avalanche, une accumulation de tout ce qui est possible vécue dans l’incertitude et l’exigence. Le décompte des points est fait, systématiquement. Les statistiques, les cris, les articles et les vidéos. Presque tout est accessible. Et pourtant, pensant à qui ne l’aura pas vécu, pour avoir disparu avant que Roger ne surgisse, je mesure, sans faculté de les chiffrer, à la fois l’importance et la vanité de ces dimanches de finales gagnées ou perdues.

Cincinnati, ça recommence. Roger a brillé hier dans un ciel parfaitement dégagé et sur tous les écrans habituels. De tous les côtés, la balle fusait et bondissait. Il était à l’aise et ça se voyait. C’est dire. Le regard de son épouse, dans les tribunes, et celui de son adversaire, ceux de l’équipe d’en face contre ceux de ses admirateurs, et le sien surtout. Ce même regard de duelliste concentré qu’il promène depuis dix-sept ans autour de la terre, pour chasser la balle et lever les bras au ciel. Dans cette ville du centre des Etats-Unis, il a triomphé souvent, six fois et le fera peut-être encore ce soir. Contre Djokovic. Ils en sont à 20 partout. Mais le serbe lui a piqué sous le nez de beaux trophées. Ils régleront encore leurs mécomptes.

 

Ces jours de quart, de demi et d’entière finale, Roger aura marqué un certain nombre de dimanches et de samedis de ma vie, et de quelques autres. Il marque même les esprits disparus ou non encore apparus. Plus de cent dimanches, donc deux années pleines, d’attention dominicale. La lecture du journal le matin, les titres et les interviews. Avec attente et incertitude. Il y a eu un premier émerveillement et l’on demande à s’émerveiller encore d’une façon plus absolue plus entière, à l’égard de tous; et les battus partageront notre excitation de vainqueurs. Roger a encore bondi, c’est la septième à Cincinnati, on lui pardonnera tout. Il atteint un statut d’icône dont personne ne mesure la portée. Il allume des foyers d’admiration partout dans le monde et les contre-attaquant seront dépourvus de moyens. Le cri de victoire de Djokovic cet été à Wimbledon était déchirant. Un cri qui paralyse la proie. Mais la défaite n’est pas la mort et la proie reprend des forces, sourit aux photographes et reprend confiance en elle durant l’été.

Là, Roger, n’a pas retenu ce cri en lui. Il efface ses défaites et se grandit par elles. Il est un guerrier volontaire sacralisé qui marque son temps et mes dimanches d’une façon si particulière. Les statistiques sont lourdes et caractérisées. Il y a de la gloire et de l’argent, une reconnaissance mondialisée, un spectacle impeccablement réussi. Le champion crée une sorte de transe individualisée derrière son poste, un sourire qui se dessine involontairement sur le visage, quelque chose de singulier à partager.

 

Il est entré en lice, s’y maintient et réjouis un nombre indéterminable d’admirateurs. En est-ce assez ? En est-ce trop ? La balle file plus vite que la pensée.Ce qu’il fait, je peux le faire. Son agilité est la mienne, j’y étais, je sens mon corps réaliser ce possible qui est en lui et c’est pour cela que j’admire Roger. Je lui sais gré de mon montrer tout ce que je pouvais faire et de le faire aussi bien à ma place. Finalement, nous étions doués tous les deux, mais lui seul avait l’imagination nécessaire pour inventer ces gestes que mon corps, quelque peu retenu, n’avait pas parfaitement dessiné. Il m’a sorti d’un certain empâtement. La génération qui nous sépare et fait que je n’ai plus la forme sportive d’un jeune homme, que lui-même n’est bientôt plus, ne constitue aucunement un empêchement. Je vis ses exploits en me les appropriant idéalement. J’ai marché sur la lune, j’étais Brel à l’Olympia et je partage les victoires de Federer. Pour les défaites, j’ai moins d’imagination. J’enrage. Je l’abandonne un peu dans ces instants mais prends régulièrement de ses nouvelles.

« Mon esprit part en spirale », Mardy Fish, décrit ce 1er septembre 2015, comment en 2012, il a renoncé à affronter Roger Federer en huitième de finale de l’US OPEN. C’était le rendez-vous de sa vie de sportif, à New-York, le lundi de la fête du travail, le jour anniversaire de son père, contre « le plus grand joueur de tous les temps » et dans le bus qui le menait au stade, il a été saisi d’une nouvelle crise d’anxiété. Il a prononcé le mot renoncement, dans un dialogue avec son épouse, et il y renoncé. En 2003, sur la voie du sacre de Roger à Wimbledon, Mardy Fish avait été son adversaire en 8ème de finale. Ils s’étaient rencontrés depuis lors et Mardy Fish s’était montré capable d’inquiéter Roger et de le battre à une reprise (Indian Wells 2008).

 

Mais c’est lui, Mardy, qui allait céder devant l’inquiétude, au-delà du raisonnable, du supportable. Après avoir tout mis en œuvre pour devenir l’un des meilleurs joueurs du monde et y être parvenu en accédant au « top ten », les dix meilleurs classés – en ayant perdu beaucoup de poids – Mardy Fish a développé un trouble de la personnalité: « anxiety disorder ». Le trouble de l’anxiété. Il fut saisi de crises, tous les quarts d’heure, des inquiétudes en spirales, immaîtrisables, aucune aptitude à ne plus être inquiet, à ne plus être dépassé émotionnellement, nerveusement, par sa vie de joueur, de champion. Le mental s’emballe et ne se rééquilibre plus. Les idées inutiles et disproportionnées se succèdent et dominent la pensée et la concentration. Il a abandonné cette nuit-là à New-York.

Il vit depuis lors avec ce trouble et vient de mettre un terme à sa carrière en publiant une tribune sur internet que beaucoup auront lue, dont Roger certainement. Celui qui est anxieux est lucide, à long terme. A bref ou moyen terme, il l’est aussi, mais ne s’octroie pas cet espace d’action et de liberté, sous conditions, qui fait qu’on ne sait quoi vaut la peine d’être vécue. La fragilité des champions et des presque champions, la fragilité aussi des éliminés, mais les forces reprises dans toutes les situations individuelles.

 

Mardy refuse de terminer sa tribune par une métaphore sportive « parce que le sport aboutit à des résultats et que la vie continue ». Le lecteur comprend qu’elle continue avec ou sans résultat tant qu’elle continue. Mardy et Roger ne se sont pas affrontés sur tous les terrains. Roger est très exigeant dans ses propos quant à l’état de préparation physique de ses collègues joueurs. Je me demande, et nous ne le saurons vraisemblablement jamais, ce qu’il pense de la fragilité des choses en matière de condition psychique, avec ou sans préparation. Force ou robustesse mentale ou fragilité ou désordre psychique. La roche tarpéienne est proche du Capitole en la matière également. 6-0, 6-0, un jour ça ne signifie plus rien. Mais Roger a bien raison de rester concentré. Il sait jouer avec les autres et avec lui-même. Son œil, ses jambes et son bras prolongent superbement la force de son être et l’on peut penser qu’il est lucide lui aussi lorsqu’il voit des gens comme Mardy Fish s’éloigner. Cela fait partie de son histoire qui est infiniment riche. C’est du Balzac. Non, c’est du Federer, dans toute sa force et ses variations, en lui et autour de lui, mais dans ses coups surtout. Il serait un” shot-maker”.  Intraduisible, sinon lourdement, comme la balle de Roger.

New-York 2015. Nous y sommes. Roger est bien là. Son plus coriace adversaire de jadis, Rafa Nadal, semble perdre de son allant physique. Il aurait entamé un déclin, imperceptible chez Roger – sinon par son absence de victoires dans les majeurs depuis trois ans. Federer est bien le principal contradicteur de Djokovic, le numéro un actuel qui lui mange une partie de son palmarès sans entamer quoi que ce soit de son prestige. Le serbe est un athlète solide et tenace, enfant de la guerre, qui utilise son corps en caoutchouc pour étouffer les initiatives de Roger qui ne se lasse pas pour autant et remonte au filet, de tournoi en tournoi, de ville en ville.

 

Certains adversaires l’ont battu, l’éteignant sur l’instant. Personne ne l’a découragé. Il a son jeu à poursuivre, sa carrière à mener, sa légende à édifier, plus encore de jeux, sets, matchs à emporter, de palmarès à fournir, de fortune… La fortune c’est autre chose. Roger et riche et enrichissant. C’est comme ça qu’on le voit. Il n’y a pas d’erreur quelque part. Il est dans le seyant habillement que lui a préparé son équipementier. Un pour les sessions de jours. Un autre pour les sessions de nuit. Des kits vestimentaires fort bien conçus pour la lumière naturelle ou artificielle de ce stade en phase d’extension, par le haut, par la construction d’un toit nouveau qui déjà abrite les joueurs en ne laissant plus comme avant libre cours aux tempêtes, parfois violentes aux Etats-Unis. C’est bien connu. Tout est là dans cette lumière de septembre et cette chaleur aussi, rude et pesante depuis une semaine.

L’actualité sportive est parfois bien seule à nous divertir ou nous accaparer, sous réserve de la chronicité des guerres et du malheur humain, du malheur vivant. Au centre de cette année 2015, l’actualité du monde est plus encore rude et pesante. Insoutenable. Dans les mêmes médias, sur le même écran: Palmyre, la Syrie, les millions de migrants, les bateaux en Méditerranée, qui ne cessent de sombrer. Il faut rester concentré, ne pas laisser son esprit être envahi par les mauvaises pensées. C’est l’apanage des champions et des personnes épargnées des troubles de l’anxiété. Roger a très bien su faire cela. Sur le central. Depuis 1998, sur tous les centraux du monde, malgré ce qui s’y passe, dans le monde. Aujourd’hui, il devient difficile de rester parfaitement concentré. En tant que joueur, il faut être « dans sa bulle », selon l’expression d’usage. En tant qu’admirateur, c’est plus délicat. Il y a un détournement émotionnel de l’attention portée aux exploits des uns et des autres. Ça joue à New-York. Mais il pourrait y avoir des parenthèses ici ou là. Le toit mobile du central pourrait ne pas suffire pour protéger le monde dans son ensemble. Il faut faire de plus en plus d’effort pour se réjouir. Et c’est à New-York que tout cela a débuté, enfin ce nouvel épisode noir de l’histoire extra-sportive. En septembre 2001, deux jours après la fin de l’US OPEN. A quelques pas de là. Les tours, leur effondrement, l’Irak, Guantanamo, la chute du dictateur, le départ des soldats, le printemps arabe, les combattants pour le Califat, l’atrocité, les exécutions, la Syrie, l’Europe peu éveillée, Obama réticent et passif, la violence sans fin, la fuite des populations. Ces années durant, j’ai fait mon métier comme j’ai pu. Roger a fait le sien. Il a marqué l’histoire de son sport mais aussi, du monde ou de ce qu’il en reste. Il a son idée sur beaucoup de sujets.

Là, c’est sûr, il doit s’inquiéter aussi. Il a vu la photo de l’enfant sur la plage. C’est notre actualité à tous. Les sentiments sont négatifs et le jeu reprendra pour les présents, les qualifiés, les admis et les autres vivants.Genève, le 6 septembre 2015

 

On se lève le matin en Europe et l’on apprend que Roger a encore brillé dans la nuit américaine. Le temps pour réagir manque à ses adversaires. Les mots manquent aux commentateurs. C’est un champion qui donne de la joie à qui veux bien le regarder évoluer. Une sorte de plaisir visuel, émotif et physique. Assister à l’accomplissement juste, souple et efficace d’un geste ludique incertain et périlleux, inaccessible pour le reste du peuple de la terre. Les mots, les miens en tous les cas, décidément ne le définiront pas. Il faut se référer à l’extase des foules pour prendre la mesure de ce qui ce passe. Sur l’instant, il nous fait oublier, le tout et le reste. Il est le vainqueur, dans sa grâce et sa détermination. Roger est un enfant des années quatre-vingt, un adolescent des années nonante, un fruit de l’an 2000, une réussite fameuse de l’époque qui s’écoule. Le risque serait de le banaliser, par les mots, les mots-images, les mots clichés. Il n’en a cure. Il reste dans sa bulle, dans sa sphère, son monde et poursuit immodestement, pas d’erreur là-dessus, son chemin vers la gloire, atteinte depuis longtemps, ainsi devenu son chemin au-delà même de la gloire. Il vit en lui même et par lui-même mais aussi à l’intérieur d’un certain nombre, important, de ces contemporains. On ne lui a pas donné de surnom. Tous réducteurs. Le magnifique, c’est la classe en dessous, C’est fou de dire ça.

Le 11 septembre, c’est le 11 septembre, chaque année. On se rend à Ground zero. Les familles, les journalistes, les touristes, et les politiques. Les sportifs restent à l’hôtel et au stade avec une pensée pour tous les malheurs d’hier et d’aujourd’hui. Roger est sur sa chaise entre deux jeux impairs, pensif. Il lève les yeux vers l’écran du stade, comme à son habitude. Deux stars de la scène et de la télévision improvisent un groove, une danse dans le rythme répétitif de « single ladie » de Beyoncé. Tout New-York sourit de ces quelques pas de démonstration et Roger participe à cela du regard. La réception de l’oeuvre de Freud n’est pas la même selon les pays. Il y a le Freud français, le Freud anglais, le Freud américain. Pour Roger c’est différent. Il s’adapte à l’ambiance et semble se plaire beaucoup aux Etats-Unis et le pays s’adapte à lui. Le lieu l’intègre à sa culture et intègre sa culture à l’oeuvre de Roger. Je dois probablement exagérer en écrivant cela. Mais le plafond ne me tombe pas sur la tête. Ce n’est pas si excessif ni déraisonnable que ce peut en avoir l’air. On passe de la danse au sport, du sport au recueillement, du recueillement aux mondanités, des mondanités à la compétition. C’est notre façon de « groover ». L’admiration peut être un travail ou une facilité que l’on s’accorde. Pour lire les grands auteurs c’est un travail. Je voudrais admirer plus encore Blaise Pascal ou Nietzsche et je dois les lire pour donner libre cours à mon admiration. J’emprunte cette expression à un titre de Cioran (Exercices d’admiration) sur l’oeuvre duquel, il est peu probable que je m’attarde davantage. On abandonne beaucoup en chemin. Pour Roger c’est encore différent. C’est souvent différent pour tout ce qui a trait à Roger. Je m’attarde volontiers sur son oeuvre gestuelle. Il suffit de tenir debout ou plus précisément de rester debout comme cette nuit au milieu de laquelle Il affrontera Stanislas,

Il suffit de tenir ou plus précisément de rester debout comme cette nuit au milieu de laquelle il affrontera Stanislas,son ami Stanislas qui pour rester ou devenir « groove » a rédui son prénom à Stan. Mais il a gardé le nom Wawrinka, notre compatriote et ami de Roger et champion lui aussi entré par la porte alors que, nous le savons, Roger est entré par la cheminée. Une demi-finale entre joueurs suisses c’est particulier. Nous verrons bien le sort du match et l’évolution de leur relation. Stan et Roger sont champions, amis, rivaux, suisses et encore en lice. L’un éliminera l’autre. C’est cette nuit à New-York.11 septembre 2015.

 

Roger a encore gagné. Il est de retour en finale à New-York. Ces ciels de fin d’été, rouges à l’horizon marquent l’esprit de ceux qui ne traversent l’Atlantique qu’en pensée ou ne le traversent plus du tout et se limitent aux voyages à travers l’écran. Des couleurs, des gens ordinaires et d’autres importants, une atmosphère particulière et de la musique et des boissons pour tous. L’histoire du sport écrit l’un de ses chapitres les plus irréels, ou qui le deviennent un jour, avec la série en cours de Roger. A vivre en direct et même de façon anticipée. Federer-Djokovic, une rivalité dont ni l’au ni l’autre ne voulait entendre parler, devient une affiche grandiose, dans l’esprit des joueurs et des spectateurs. J’ai lu sur le site du New-York times un nouvel article sur Federer. Il n’a pas perdu un set depuis qu’il a posé un pied au Etats-Unis cet été. C’est une série de chiffres qui parle. Je vais la chercher pour la faire parler dans ce texte. La voici : « 6-1, 6-2, 6-2, 6-1, 6-2, 6-1, 6-3, 6-4, 6-4, 7-6, 7-6, 7-5, 6-3, 6-3, 6-1 ».

Bien vu par le journaliste, bien fait par Roger sur qui on écrit beaucoup désormais. L’article décrit aussi la volonté de Roger de ne pas jouer par animosité contre un adversaire comme le faisait un Jimmy Connors dans les années septante et quatre-vingt. Pourtant sa rivalité avec Djokovic pourrait être amère. Elle le sera peut-être demain soir. Je crains et j’apprécie leur rencontre.

 

S’il devait  l’emporter Roger fêterait un 18 ème succès en grand-chelem. Son auréole serait encore plus lumineuse. Je serai ainsi au nombre de ses millions de fans. Pas possible autrement. Tendu probablement. Désireux de quelque chose. Certains philosophes auraient dit que la volonté est unique. Celle de la victime et du bourreau (Deleuze : Nietzsche p. ). La volonté de Federer et celle de Djokovic serait une seule et même volonté ? Et celles passives des spectateurs et téléspectateurs qui s’entrechoquent et s’entrecroisent dans le stade et sur les réseaux sociaux – mal nommés, il faudrait dire sites informatiques pour futurs gladiateurs – constituent-elles une seule et même volonté. C’est envisageable dans un futur biologique et informatique qui va très au-delà de notre temps. Demain toutefois, Roger aura besoin de sa volonté à l’exception de toute autre pour enluminer et/ou rendre plus lumineuse encore son auréole sans affadir le sort de quiconque.

Le monde est aussi politique; sportif, biologique, réel, informatique, en feu, et politique. Roger le sait. Il n’y pense pas trop, actuellement. Il regarde les débats à la télévision. Les prochaines élections américaines avec Donald Trump en tête chez les conservateurs. En Angleterre, Jeremy Corbyn a été nommé aujourd’hui à la tête des travaillistes. En France, on pense « Président » et on oublie le reste. En Allemagne, une femme dirige le tout assez tranquillement. En Italie, c’est un jeune socialiste. En Espagne, je ne sais plus, sur l’instant. En Chine, Canada, à Istanbul ou à Brisbane, il y a des vainqueurs politiques. Je ne sais pas si Roger les connaît tous. Pourtant, il a joué dans tous ces pays et lieux, durant cette seule année 2015. Il est homme doué et intelligent. Aucune raison d’en faire un humaniste (espèce en voie de disparition ou déjà disparue) ou un encyclopédiste. Il devrait jouer en Suisse la semaine prochaine et s’intéressera peut-être aux élections de cet automne dans notre pays. Notre stabilité politique est louable mais elle génère un ennui auquel je ne peux échapper que quelques instants durant le soir même des élections en oubliant presque tout dès le lendemain. Roger a fait référence à la vie politique de notre pays lors d’une interview l’automne dernier avant la phase finale de la coupe Davis. Il a dû dire que le sort de cette compétition ne va pas changer les choses en politique suisse. Il y avait du respect pour la Suisse et pour ceux qui la dirigent. Il parvient à ne pas s’accorder une importance absolue. Il a raison. Ses succès ne changeront pas la vie sociale et politique de notre pays. Il ne prendra pas le pouvoir, alors qu’avec une telle aura, il l’aurait pris dans un certain nombre de pays, moins solides ou plus fantasques dans le choix de leurs dirigeants. Lui, ne surenchérira pas avec son destin ou celui de tel ou tel peuple.

Les joueurs de tennis enrichis ont pour habitude de créer une fondation. Roger l’a fait. Il a investi sans recherche d’intérêt financier pour des écoles au Malawi. Il y tient. Il le fait bien. Le Malawi, est un pays très pauvre, sans accès à la mer au Nord de l’Afrique du Sud, pays d’origine de sa mère. Roger n’est pas parfait mais il y a quelque chose de merveilleux en lui et de juste en ceux qui l’admirent. Demain, il aura un adversaire, un seul, et des admirateurs, innombrables. Les volontés seront divergentes. Nous sommes très loin de l’unicité et de la cohésion. Nous serons là, au soir du 13 septembre 2015 pour assister en prise directe à l’un des événements de la carrière de Roger, qui avec d’autres dans la force de sa particularité, s’intégrera à de multiples existences en l’état toutes différentes les unes des autres.

Genève, le 12 septembre 2015

En 2005, il y a dix ans de cela, Roger Federer rencontrait André Agassi en finale de l’US OPEN. Il avait gagné et parle souvent de ce match comme de l’une de ses victoires les plus difficiles. Dans le vent de New-York face à un champion américain dont la statue était déjà bien en place. Je revois ces images. Roger plus jeune, à vingt-quatre ans. Un jeu différent de celui de son actuelle maturité. Mais cette fougue et cette science naturelle du geste juste. Il aura beaucoup tapé dans cette balle au fond des grands stades et créé cet émerveillement du spectateur. En Suisse ce dimanche, les articles et les éditoriaux révèlent une reconnaissance et une attente. Il y a de la dévotion. Chez certains, c’est très prononcé. Paralysés de ferveur devant la télévision, saisi d’une immaîtrisable nervosité. C’est le sort de beaucoup dans la population. C’est vrai en Suisse et c’est vrai dans le monde. Les dingues de Roger se comptent par…, ne se comptent plus. Des journalistes, des gens du spectacle, des écrivains ont tenté d’en dire plus sans pouvoir saisir le phénomène dans sa totalité, sa parfaite complexité ou sa complexe imperfection. Il faut avoir recours à Djoko, qui aura été l’anti-Federer par excellence. Parce qu’il est excellent et qu’il s’oppose en tout à Federer. Il est capable de le contredire jusqu’à la balle de match. Il l’a fait à New-York deux ou trois fois et à Wimbledon ces deux dernières années. Ce soir, Roger a rendez-vous avec Djoko et avec des millions de gens. Le stade vide sous la pluie révèle sa profondeur, son architecture et sa géométrie. Des parallèles et des rectangles tracés en blanc sur un fond bleu. Les règles sont strictes. L’arbitre sur sa chaise n’a pas le choix et l’œil électronique de l’épervier vient régler les différends à la seconde même en laissant planer sur les musaraignes humanisées que nous sommes un faux doute artificiellement prolongé comme un jeu avec la vérité. .

En tennis, la vérité est chiffrée. Géométrique et chiffrée. Pas de place pour la spéculation. Pour la perspective oui, visuelle et celle de l’avancement du temps ou de son recul, la science tennistique n’est pas indiscutable là-dessus.

Les journaux sont en manque de titres concernant Roger. Ils sont à court. Ils l’ont vite été à vrai dire. Le phénomène Roger leur a échappé. Je lis l’Equipe, et les sites Guardian ou BBC. Le New-York Times aussi, qui a publié de beaux articles. Roger est décrit comme étant seul à son niveau, puis on lui trouve des parts d’ombre comme, celle qui avance dans les dans les stades, des faiblesses ou des adversaires qui l’ont dépassé. L’annonce de son déclin a fatigué les auteurs avant le joueur. Cette volonté devant un phénomène social, ou culturel ou sportif de trouver les limites et de les définir dans une perspective sombre qui permet au citoyen ordinaire de reprendre la main. Nous sommes toujours en deçà de nos capacités de réelle admiration, même devant la Joconde, noyée dans sa surmédiatisation, ou les trios de Schubert que peu auront écouté. Georges Brassens entendait « aller bon train les commentaires ». Il est parti et les commentaires affluent et refluent, sur le net, dans les stade et dans la rue. Un monde avec une seule rue. Roger connaît tout cela. Mais il s’est fait une santé de grand homme. Il est dans son vestiaire, dans les couloirs et dans le stade, fort dans sa tête, très au-dessus de tout cela à quoi il sait prendre part en acteur et en spectateur, en adversaire et en visiteur. Nous étions, demain, nous serons ce soir, nous sommes un dimanche soir de septembre 2015 et Roger va encore attirer mon anonyme attention et décider de la qualité de mon sommeil et de l’humeur du lendemain.

Soir d’octobre. Début septembre n’est plus d’actualité. C’est toujours comme ça. On croit être ici et on est là. L’hyper-présence de Djokovic à New-York, début septembre a laissé quelques traces dans le palmarès de Roger mais n’enlève rien à sa phénoménalité. En ami, l’on aurait voulu qu’ici ou là Roger nous laisse un autre souvenir gagnant. Mais rien n’y fit. C’était une arène vociférante à New-York et l’autre gladiateur a vaincu. Le public a plus que gracié Rodger qui dit vouloir persister. Je vais prendre de ses nouvelles parfois sur son site gazouillant. Il aime poser avec ses idoles comme ses idolâtres aiment poser avec lui. A Shangaï récemment il a souri, intimidé avec Michael Jordan, les airs, l’adolescence, le temps de l’anonymat et de l’envie de devenir un champion. Exaucé Roger.

Il aura donc fait la Chine et Dubaï cet automne et se déplace dans le monde comme je me déplace dans mon quartier. Il vit différemment. Peu sont ainsi mondialisés et reconnus comme tels. L’image qu’il nous a proposée ces derniers jours sur Twitter est pourtant singulière, noire, étrangement. Une route dans la nuit. Un virage éclairé par les phares de la voiture, une barrière de sécurité blanche qui trace un trait lumineux dans la nuit. Un virage à prendre sur une petite route de campagne. Il a vu les chutes du Niagara, le ciel de New-York, les déserts australien et californien, le milieu du monde sur toutes les surfaces, et là il nous envoie “oh rien de subliminal”, une route d’automne la nuit depuis longtemps tombée, un chemin banalisé, comme sa voiture et sa vie à cet instant-là. Je n’ai pas eu accès aux ciels précités, mais une route perdue, le soir, en Suisse, éclairée par la voiture que je conduis, oui, ça m’est arrivé. Comme à chacun de nous, ici. ça n’arrête pas de nous arriver. C’est la vie moderne qui veut ça. Et la fatigue et la routine.

A Roger aussi et à tous les princes consorts de son rang il arrive de passer par ces routes nocturnes et banales. Il y voit quelque sens ou beauté qu’il communique à ses millions de “followers”, de suiveurs. Suivez-moi, sur la route vers l’entraînement. Il a dû souhaiter communiquer, quelque chose comme ça. Il est en Suisse. Il va s’entraîner le soir. Il reprend dans la nuit la route du travail que nous prenons tous. Ce n’est pas cette image-là qui restera chez les suiveurs et dans le public, grossi des millions de fois, qui s’intéresse à lui et jamais ne l’oubliera. Les dieux communiquent aujourd’hui par l’image et Roger publie celles qui font sa vie à ses yeux et pour le regard d’autrui. Les lumières de Paris, artificielles et naturelles, celles des projecteurs et de sa gloire, mais aussi au fond de lui, une petite route perdue, inquiétante et dangereuse, si l’on est pas attentif.

 

Je regarde et comprends mal, tente de m’expliquer. Admirateur convaincu, je vois notre champion perché sur ses hauteurs, lucide, habile et parfois saisi de quelques vertiges qui le font se souvenir et, nous le rappeler, du caractère froid, incertain et noir, comme une route dans le soir, de toute humaine et banale nécessité de poursuivre et d’avancer.

 

Il poursuit en effet, il avance, il revient, il est présent « sur et hors du court », là où ses adversaires disent lui reconnaître tant de mérites. Pas tous, car il est l’adversaire de ses adversaires, mais une quasi-infinité de mérites qui reste limitable sans être ni imitée ni parfaitement limitée.

Roger, ses contempteurs et ses thuriféraires ne parviennent pas à le définir et demeurent ainsi dans le commentaire de l’indétermination. Il nous échappe d’où qu’on le regarde. Une conférence de presse avant le prochain tournoi (Bâle) et l’on apprend qu’il en veut et s’en veut aussi – c’est rarement exprimé chez lui – pour ses performances à Londres et à New-York cet été 2015 . Il est vrai qu’il inscrit à son palmarès de glorieuses défaites. Sur l’instant, elles accablent l’admirateur ,  qu’il appelle « fan ». Puis on s’habitue au suspens, à son histoire, on guette le nouvel exploit entre attentes et souvenirs.“Il a su rester simple”. On entend souvent ces mots à son propos. Simple autant que fragile autant que performant autant qu’habile autant qu’éternel. Eternel dans le coeur de gens, sur l’instant. Dans le réel personne ne l’est. Nous avons vu cela. Même les gens ne le sont pas. Présent dans le coeur des gens. Voilà qui est possible et raisonnable et vrai.

 

Les saisons se terminent dans le noir et en noir chez Federer. Au fond des halles dans lesquelless on joue en hiver avec le printemps suivant en tête. Le printemps suivant à trente quatre ans. Dans sa vie d’homme il peut voir venir les printemps et ne pas désespérer des nocturnes hivernales. En tant que champion, c’est plus délicat. Un ancien champion aujourd’hui dirigeant-commentateur et parlait de “coucou sur les épaules”. Références aux échéances du temps. A la durée du plaisir de le regarder joueur, de la lassitude peut-être. Lui n’en a pas, nous non plus, mais cette coda, sportive et musicale doit être belle, chaque note compte, chaque jour également. Chaque point, chaque regard, chaque dollars. Federer dépasse le monde que le dépasse. C’est entre eux que ça se joue. Federer et le monde.

A Bâle, après un septième triomphe chez lui, et un premier, contre Nadal, dans ce tournoi un journaliste lui demande, ce premier novembre 2015, en français, simplement, peut-être trop, s’il n’est “pas immortel quand même”. Il répond simplement, en immortel, qu’il ne l’est pas. C’était après la cérémonie, verticale et alignée, parfaite dans sa conception et présentable dans le monde entier, comme toutes les cérémonies de ce nom. Federer est parfait durant la cérémonie, parfait dans la nature et touchant dans son immortalité présente. Il le sait. Il le sent. Maintenant, il faut faire vivre les souvenirs, qui sont là, disponibles, ancrés dans un passé accessible, c’est maintenant qu’il faut intervenir et donner vie faute de sens à toutes les immortalités précaires.

Automne 2015

Juillet 2014, juillet 2015. Deux ans de vie, au milieu de toutes les réalités, dans la géométrie du court, tracée à la main, sans repères telle la vie des individus, à chaque jour, la suite du début d’un monde. Je ne sais pas s’il arrive à Roger de perdre ses clefs. Là, j’ai sur moi les miennes et j’irai faire un tour, au théâtre peut-être, « La Panne » de Dürrenmat, s’ils ont encore de la place. J’irai par le bord du lac, dans ce soir d’été qui s’applique sur la ville. Je lutte contre une tristesse, celle qui me tourne autour depuis hier, l’élimination de Roger à Wimbledon, sa défaite rageante contre Raonic. Dans le quatrième set, il y était, il était devant. Puis on ne sait comment, ce sentiment que ça devient difficile, que l’énergie vient à manquer (il faudrait plusieurs termes pour énergie qui est un mot important et déterminant, significateur de vie), pour le corps, les gestes, la grâce, l’efficacité. Oui, il faudrait plusieurs mots pour dire toutes ces sortes d’énergie qui font qu’on y arrive ou que l’on reste là. Il a commis deux doubles fautes à 5 jeux à 6, 40/15 sur son service. Un service gagnant et ils jouaient un tie-break, lui pour le match et la finale, Raonic, pour un cinquième set.

Une double faute, c’est un point perdu, un engagement raté à deux reprises, un doute, une absence d’assurance, un risque pris à tort, une maladresse. Deux doubles fautes, à ce moment-là, sur le central à demi herbeux du sud de Londres. La gloire ne s’enrayera pas. Stefan Edberg est là, dans les loges, royal, qui a beaucoup servi, avec constance, puissance et grâce. Il a fait des doubles fautes. On ne lui en veut plus. On lui en en a jamais voulu.

Il est un jeune et puissant sénateur du tennis. Roger avait demandé son aide pour gagner encore. Ils y sont presque parvenus. A Londres en 2014, cinquième set perdu, lâché devant Djokovic. Londres 2015, lâché encore, Djokovic mangeur de gloire. New-York 2015, le public avec lui, tout le public, une ferveur pour un autre trophée. C’était l’histoire, de 2005 à 2007, de celui qui parvenait presque toujours à ses fins et ce devint la chronique de celui qui n’y arrive plus tout à fait, moins absolument, et persiste à tenter de gravir une marche de plus au sein d’un panthéon qu’il a déjà conquis ou d’ajouter une colonne d’intemporalité à ce même panthéon.

 

Son jeu reste superbe, son palmarès ébouriffant. Les statistiques sont renversantes. Les rencontres empreintes de magie plus nombreuses que le commentateur du présent ne peut le percevoir. Mercredi dernier sur la chaîne anglaise, à la sortie de son match contre Marin Cilic, le commentateur parlait avec une émotion qui rattrape l’éternité, « add to his legacy », ajoute à sa gloire, dans le sens de don, la gloire qui serait un don fait au monde. Il a ce don, il l’aura eu, il l’aura fait. Nous le célébrerons encore. Aujourd’hui, pourtant, la respiration de ses admirateurs, s’est arrêtée à ses deux doubles fautes. Arrivait-il à Zeus d’être distrait ? Qui est Zeus au juste? Federer, je peux vous le décrire, dans ses forces et ses faiblesses. Non faiblesse n’ira pas, n’est pas adéquat. Pendant que Roger travaille encore, j’irai dans mes sommeils, chercher quelques références et précisions sur le nom de ce Dieu qui m’est venu à l’esprit par l’évocation d’une toute humaine défaillance de Roger.Eté 2016

Ce n’est pas un post-scriptum. Mais il est vrai que j’avais interrompu l’évocation de mon rêve ainsi que celle des réalités d’autrui dans l’historique des conquêtes de Roger. Dimanche dernier, il nous en a fait une belle, il a gagné à Melbourne sa dix-huitième couronne mondiale contre Rafael Nadal, un moment d’anthologie ancré dans le présent autant que dans les autres temps de la vie. Djokovic et Murray, les numéros deux et un mondiaux se sont retrouvés au tapis tôt dans le tournoi. Federer avançait, de son pas sublime. Nadal, en faisait de même, par sa puissance retrouvée. Et justement, ils se sont retrouvés en finale. Nous ne savions plus quel matin se présentait à nous, les années 2000, 5,6,7,8,9,10,11, puis 17. Un compte à rebours vers l’avant. Des chiffres qui ne cachent rien. Ils ont joué, ils ont dansé. La fascination était mondiale. Et Roger a gagné ce cinquième set de la finale qu’il avait perdu, à Londres en 2014, à New-York en 15. Perdu contre Djokovic, il lâchait avec des maximes populaires, sur l’inéluctable et le vieillissement, le tour qui vient, qu’on laisse à l’adversaire.

 

Là il a pris. C’était perdu puis il a su, se souvenir et se décontracter. Nous sommes beaucoup à chercher nos mots, pour dire ce qu’il est et ce que nous sommes par ce qu’il est. Il y a une vidéo qui traîne sur le net, d’un mec peu apaisant, de gros bras tatoués et un regard vers la caméra de son mobile comme vers une victime qu’il aurait contrainte. Il soupire, frémit et pleure en regardant Roger. C’est embarrassant. L’élégance admirée par son contraire. Je suis un soudard collectivisé et Roger a gagné.

Nous y sommes à nouveau. Perdurant. Demain, il y a finale à Londres. 16 juillet 2017. Roger s’est inscrit au tournoi en ne laissant presque rien au hasard pas même l’aléatoire. C’est mon ressenti. Il a perduré dans l’exercice de son jeu fascinant. Il est finaliste et favori, contre Cilic. Nous avons des souvenirs avec lui. A New-York en 2014, j’avais regardé cette rencontre avec distance et Cilic avait dominé Roger comme rarement. Un sentiment de dépassement, la perfection s’était trompée de côté. L’an dernier, le retour miracle dans le match, et la phrase du commentateur avec le mot « legacy ». Depuis, tout a encore changé, Roger a mis sur sa statue un chapeau royal, plus beau et plus éternel, que celui de Louis, neuf ou dix, onze même, si l’on compte bien, avec sa médaille, signes distinctifs.

 

Le feutre, le cachemire ou la soie de la gloire de Roger on encore gagné en qualité, en excellence. Il est revenu après six mois de repos et nous a estomaqués. Les commentateurs se font concis, silencieux même. Tomas Berdych, son adversaire d’hier, en demi-finale, a répondu à une question dans la question « Si un Dieu du tennis vous demandait … ? », « Alors s’est à Roger que je répondrais ». Cette recherche des mots, une fois que la balle a fusé, cette référence à un Dieu. Personne n’y croit. Nous connaissons sont humanité mais il nous fait douter de la nôtre, si l’action devait ne se concevoir qu’au plus juste, au plus efficace, cerveau, jambes, mains. Pour nous tous, humains spectateurs, admiratifs donc contraints par l’incertitude.

 

Sur l’écran, le cortège statique des éperdus de Roger. En rouge, rougissants, souriants, venu, d’Asie, venus d’ici. Il traverse une terrasse surplombant la foule entre deux bâtiments à Wimbledon et la ferveur se matérialise en clameur. Il sourit. Non, ce n’est pas l’éternité, c’est son contraire justement, c’est le présent surplombant.

 

Je suis au soir de sa victoire qui m’a occupé presque toute la journée, quelques brasses ou lectures de journaux en sus, dont les pages qui lui sont consacrées. Il a gagné, à Wimbledon, pour la huitième fois. L’œuvre est accomplie. Il n’est plus un grand champion avec sur la fin de grandes défaites qui passent bien. Il est un tout, embrasse sa femme, puis la princesse et prend son père dans les bras. Il parle avec les autres champions, les seniors les juniors, magistralement, avec éclat, plus riches les statistiques, surprenantes, invraisemblables. Les heures de gloire. L’accomplissement sidère ceux-là même qui ne connaissent pas l’humilité. Il a fait le tour, du court, du monde, des palais. Les réservistes et les as du déclin prédit en ont pris pour leur grade. Les laudateurs manquent de vocabulaire et les pleureurs de larmes. Il y aura entre autre cette histoire, celle de Roger Federer.

Et si un tout qui ne serait que potentiel nous avait fait individus pour faire vivre les connaissances et  partir à la recherche de toutes les virtualités du réel? Roger aurait bien fait son travail. Il se serait distingué, aurait affaibli l’autre pan de l’alternative, non pas l’adversaire, que l’on dit perdant et qu’il fut aussi, mais celui qui n’aurait pas accompli le geste, pris sur lui, respecté le père dont il aurait réalisé les rêves et surmonté le langage gestuel en le dépassant.

Par les mots on n’y arrive pas. C’est pourquoi il se tait en jouant.

 

Cette admiration circulaire, tout autour de toutes les sphères, et les demis, les quarts ou les huitièmes, comme dans le tournoi, elle est faite de quoi ? C’est la connaissance qui n’en revient pas des exploits d’une individualité qu’elle a créée et qui s’est faite roi. Masculinité, féminité, tout s’y prête et la totalité se tait. La victoire n’en restera pas là. Roger n’est pas un monstre. Il le sait bien. Il l’a compris enfin, après y avoir crû lui aussi.

 

Toute une littérature journalistique se développe autour de Roger. « C’était hier et c’est demain ». Les pages affluent, abondent et se répètent, heuristique de la performance. J’en entends un : « ce n’est pas la façon dont il gagne mais celle dont il joue qui nous fascine ». Sur une chaîne américaine. Federer, le Bâlois, le Suisse, l’Américain, l’Australien, que l’enchaînement service volée mène à toutes les cultures, les frontières et les horizons. Les fans et les sponsors, n’ont pas d’âge et leurs nationalités ne sont qu’un élément secondaire, tant que la balle et dans le court et que l’ace a tenu son rôle de météore comptabilisée. Dix mille, qu’il vient d’atteindre, ce n’est pas beaucoup, en astronomie, seul domaine d’investigation dans lequel Roger perdrait sinon de sa splendeur peut-être de son originalité. Et encore, tant que les inventaires sont vérifiés à vues humaines.

Pour l’histoire et dans l’histoire. C’est court et lassant tout autant que la notion d’éternité. Rien n’est dit de ce qui se passe maintenant alors que c’est maintenant que ça se passe. J’avais essayé de l’appliquer à ma propre réalité. Pas l’éternité, ni même la référence à l’histoire mais le “c’est maintenant que ça se passe”. Ça a très vite passé et c’est depuis longtemps désuet. On acquiert de l’expérience Roger et moi, vous et moi, à distance. Avec ces mots-là.

 

Nous avons lu aujourd’hui, éternel et divin, en titre avec les bras levés qui accompagnent le V. Toute une littérature journalistique, des mots choisis pour dire ce qui est exceptionnel chez Roger. La liste n’est pas longue car les mots semblent manquer, mais elle serait vite fastidieuse à lire.

 

Nous avons le même problème eux et moi, nous ne parvenons  pas à transcrire  ce que Roger inspire, visuellement, sur un plan d’immédiateté et d’esthétique, d’émotion et d’estime. Il est là, nous le sommes aussi, il doit transpercer quelqu’ au-delà, au classement du meilleur des mondes. Maintenant que le compte y est, que le sérail l’a consacré 8 fois, 19 fois, que les chiffres sont atteints et les records battus, plus rien ne ressemble à plus rien et Roger traverse les mondanités avec son trophée dans les mains. S’il fallait élire un maître du monde, Roger serait parmi les meilleurs candidats, me dit un ami avec lequel, depuis le début, nous avons beaucoup parlé de Roger.

Un article avec photo dans un journal du coin parlait d’un jeune joueur prometteur de 16 ou 17 ans. C’était donc en 1997 ou 1998. J’ai tout suivi. Un autre ami me dit que lui aussi et c’est ainsi exponentiellement. Je l’ai vu lentement jaillir. Il m’a occupé l’esprit mes réveils fin de semaines et dimanches avec sa progression puis ses triomphes que nous avons vu venir et qui nous ont submergés. Dans la tête de l’un, puis la tête de l’autre. Roger progressait, inspirait, séduisait. Aujourd’hui, depuis son balcon de “South West 19” – même chiffre, c’est étonnant, que celui des ses victoires en majeurs – il émerveille les regards, Prince électeur, Allemagne, Hollande, Angleterre, la route des épices en sautillant.

 

Il impose le silence et une certaine vénération sur les océans qu’il regarde d’en haut depuis les avions qui le transportent d’arène en arène. Maintenant que c’est accompli, est-ce que c’est fini. La coda, nous réserve-t-elle encore quelques harmonies?

De vieux journaux. À peine plus de trois ans. Des élites de la finance et de l’économie parlent de leur passion venue “de fil en aiguille” pour Roger, son style et son intelligence. L’un s’apprêtais à entrer dans son “Federer blues” qu’il ne vivra pas, vu les deniers accomplissements de son champion, ou le vivra différemment. La Federer lassitude non plus, ne devrait pas le gagner. Certains en souffrent, mais pour ne l’avoir pas supporté, jamais à ma connaissance pour l’avoir trop aimé. Des histoires de toutes sortes fleuriront. A ce stade, c’est une pensée unique, dans un sens ou dans l’autre, avec quelques indifférents aussi, qui pour une fois amènent de la qualité au débat. À quel point les mots comptent s’agissant de lui. Inimitable, non reproductible, filmé certes et photographié, beaucoup, il doit être dit, décrit, mis en texte. C’est ce que je fais ici, par accaparement, désœuvrement et prétexte. L’un de ses ex-adversaires vient de mourir de la maladie de Charcot, chez nous, de Lou Gehrig, aux États-Unis. Il y a des reportages vidéo, Roger interrompt une séance d’entraînement pour serrer la main de Jérome Golmard, qui va tant souffrir et vient d’arrêter de respirer, par manque de force et de capacités neuronales.

 

Roger a eu quelques mots d’encouragements qui n’ont pas suffis. Le tennis qui se présente parfois comme une famille a connu des deuils dus à cette maladie, qu’il rappelle sur son site Internet. Tous bien jeunes. On oublie souvent que la carrière de Federer a été marquée au début par un décès, qu’il a dû surmonter, celui de Peter Carter, son coach d’adolescence, disparu dans un accident de voiture en Afrique du Sud. Un moment dont les historiens du sport et les biographes de Roger parleront.

Un moment dont les historiens du sport et les biographes de Roger parleront. En cet été 2017, celui de son sacre absolu, Roger montre Arthur, sur ses “post” soit sa coupe de Wimbledon. Sur la table d’un repas du soir, à l’extérieur en montagne, à côté d’une edelweiss, sur un banc, avec lui. Ça fait un peu rikiki. Il l’a nommé ainsi, Arthur, en référence au vainqueur de Wimbledon 1908. 19 grand-chelem et 8 Wimbledon. S’il gagne aux Etats-Unis, il devra l’appeler Rafael. Car il aurait alors 20 grand chelem et 8 Wimbledon, soit 2008, année du combat jusqu’à la nuit à l’issue duquel il dut céder à Nadal son trophée pas encore nommé Arthur. Il y a déjà un Arthur dans sa vie. 2007, le tournage pour Disney, Exqualibur, les limites.

 

Roger ne se prend pas la tête. Il ne tient pas à être une idole a-t-il déclarée dans l’une de ses interviews distillées dans la presse haut de gamme. Et une autre séquence vidéo nous propose le discours inverse, de celui que l’on entend de toutes parts; ce que Federer a raté, ce qu’il n’a pas gagné, les adveraires qui l’ont battu plus souvent qu’il ne l’a fait. Réquisitoire de ses échecs. Un exemple très réussi de mauvaise foi comme, certains intervenants (dont un Salamine) sur les sites de discussions (tel celui de l’Equipe) ou certaines décisions de justice. Tout ce que l’on peut dire de négatif, disons-le, assénons-le. Tenons-le pour vrai. C’est ce à quoi j’ai pensé. Amusé et meurtri, selon les domaines de références.

 

Roger est triomphant. Il est une Joconde ou un Cervin. Il dit combien il souhaite rester « healthy », en bonne santé, être un bon père et un bon mari, promener sa coupe et gagner encore des tournois du grand-chelem. C’est étourdissant et ça doit l’être aussi pour lui. Surfedereréalisme.

Une certaine tension dans l’air en ce mois d’août 2017. Entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, au Venezuela aussi, et partout où on ne le dit pas. Sur le circuit ATP, c’est aussi très disputé. Nadal se fait sortir à Montreal par un jeune Canadien au nom russe et Roger s’en sort avec ses coups de raquette et son jeu de jambe, quelques jours après avoir fêté ses trente-six ans. Il a perdu un set après une série de plus de trente  gagnés de suite.

 

C’est un homme avec plusieurs séries prestigieuses de records en cours. Il vit avec ça. Usain Bolt à Londres fait ses adieux en triomphant moins. Deuxième. Ou pas du tout. Second. Il demeure l’homme le plus rapide du monde avec de très remarquables statistiques. 9.58 sur 100m et 19.19 sur 200m, beaucoup plus que remarquable. Ils auront eu, Roger et Bolt, en partage leur période de gloire, leur gigantisme, leur universelle gentrification. Bolt c’est la foudre, le spectacle fait de puissance, d’audace et d’arrogance.

 

Mais l’arrogance, comme la vitesse, ne dispose pas d’un champ de progression infini. Un jour, c’est égal à zéro. Roger a choisi d’autres chemins. Ils les prends comme ils viennent. Il dit n’avoir pas beaucoup de souvenirs de tennis 2010, année de naissance de ses filles. Il avait gagné en Australie. 2011 contre Murray, nous vérifierons, mais il était no 1 mondial. 2012, il a gagnée Wimbledon, contre Murray. 2013, il a souffert, mauvaise année, le dos. 2014, il perd à Londres au cinquième set contre Djokovic et aux Etats-Unis. La victoire le fuyait. Mais il était là et disait vouloir l’être encore. 2015. Il perd à nouveau contre Djokovic à New-York.

Sa dernière chance aux yeux de presque tous. 2016, il se bat, se repose et se retape. Il progresse. 2017, c’est maintenant et c’est fou. Aujourd’hui encore un papier dans lequel le journaliste use du mot légende pour conclure après en avoir essayé d’autres. Ils n’y arrivent plus. Disqualification des laudateurs. J’en suis. Il nous laisse à plusieurs mètres de la réalité verbale. Lui, Roger, reste là. Il change de couleur de maillot. Il y aura une collection un jour, d’art post-moderne. La galerie Federer, les images, les mots, les vidéos, qui prennent le pouvoir. Les réseaux sociaux le portent en triomphe. Les Salamine et autre vengeurs masqués sur les forums usent de mots outranciers. Roger est au Canada. Il met son corps et son mental à contribution. Ce soir, partout dans le monde, partout sur la toile, on vérifiera ses gestes, sa frappe, ses petit pas et son nouveau résultat. Montreal 2017, demi-finales.

Regarder Federer avec de la fièvre. En montagne, dans une chambre d’hôtel, luttant contre fatigue, virus ou bactérie, leurs effets qui me laissent alité, j’ouvre l’œil à 22 heures pour regarder Roger à Montreal. Hier, ce fut laborieux, à sa gracieuse manière, aujourd’hui, ça paraît bloqué, le dos. Roger a laissé manger par un début de barbe son visage planétaire qui désormais semble être de cire sur les images d’apparitions publiques tant il est connu et reconnu. L’ami avec lequel nous partageons des émotions. Lui de son côté et nous, un petit milliard d’amis qui l’attendons.

 

En Inde, un guru starifié et adoré, c’est le rôle du guru, vient d’être condamné pour viol et ses admirateurs se révoltent dans les rues, plusieurs dizaines de personnes en sont mortes, tuées dans les manifestations. L’histoire de ce guru, de cet homme, est inquiétante. Elle dit probablement beaucoup de l’état d’une société, des gens qui la composent, des excès narcissique et du besoin d’admirer.

 

Avec Roger, qui est aimé en Inde et qui un jour, s’interrogera sur le fait d’être idole, s’en préservera, mettra des limites, je le crois, nous restons très civilisés, médiatiques, foules raisonnables et disciplinées.

Et nous vibrons par le fait de cette réussite exemplaire que nous faisons nôtre, tout en la lui laissant. Si c’est malsain, tout rapport social le sera. Depuis les temps anciens, cette guerre-là n’aura pas été la plus rude, mais peut-être la plus glorieuse.

 

Un article encore, lu aujourd’hui, sur Roger et sa relation au doute à l’approche de l’US OPEN 2017. Les journalistes développent un certain talent en pensant à lui, mieux en le reproduisant par la pensée. Ils écrivent une histoire qu’ils savent importante. Plusieurs pages à nouveau sur Federer-Nadal qui ne se sont jamais rencontrés à New-York. Ces combattants attirent la lumière et celles aussi de la curiosité intérieure quand nous cherchons à la partager. Roger paraît-il apprend plus encore à vivre et à jouer, à combattre, en écoutant ses émotions, en se fiant à elles, et à entendre aussi son corps. Nous l’avons vu souffrir à Montreal, Nadal galvanise ses muscles, les jeunes se rapprochent, nous verrons bien si Roger gagnera encore, « une plaisanterie », selon lui. Nous sommes prêts à rigoler encore un peu, à répondre avec lui à l’adversité.

 

Plus rien à réparer, l’œuvre est parfaite. Bien sûr il y a eu ce jour-là, cet adversaire, une domination qui s’annonçait et se révèle trop couteuse pour les nerfs, le corps et le mental dudit adversaire, Honneur à lui. Il fait chaud sur l’Europe. Le Texas du sud est inondé. Houston souffre et la souffrance pourrait se faire ouragan. Catégorie 3, puis 4, puis 5. Atteindre les côtes. Roger regarde ça depuis son hôtel.

En 2003, il était favori à Houston, du Master qu’il a remporté. On peut voir ça sur le Net. Il fait jeune. Il l’était et le temps se fait ouragan, force indéterminable. Roger, gracile, a toujours été attentif à son jeu de jambes, clef de ses triomphes. Tac tac tac et tac. C’est ainsi qu’il dit comment il ressent son jeu quand il est performant. Le nombre d’informations qui circulent à son propos. La victoire, le rang, ce qu’il en dit, ce qu’il veut, comment il réagit, ses souvenirs de batailles et ses projets. Une intensité admirative qui ne faiblit pas.

 

La dévastation d’un ouragan est plus cruelle que celle d’un champion. La comparaison aurait pu s’arrêter là. Les prénoms féminins et masculins donnés à ses masses d’air tourbillonnantes avec un œil au centre effraient ceux qui se trouvent sur leur passage. On attend Irma à Miami où Roger a gagné cette année. Il n’est plus en catégorie 5, Roger, en ce début septembre. Il a perdu à New-York contre Juan Martin Del Potro. L’argentin contre lequel il a mené de beaux combats dont cette demie finale olympique en 2012 qui l’avait épuisé. J’avais regardé au Café de la Presse ce tie break interminable. Il s’en était sorti. La nuit passée s’est mal passée pour Roger contre Juan Martin. En adversaires on se désigne par les prénoms aussi. Par crainte, reconnaissance et collégialité. Roger expose en salle de presse les dégâts qu’il a fait ou ce qu’il a manqué de faire, aurait dû, aurait pu. Il a même reparlé de cette finale de 2009 contre Juan Martin qu’il penserait gagner s’il pouvait la rejouer.

Si Roger fait dans la frustration narcissique, revient sur ce qu’il aurait pu mieux dévaster, que dire de nous qui ne sommes que de très ordinaires dépressions non catégorisables. Parler de soi des heures durant face à un parterre de journalistes qui orientent leurs questions avec une cyclonique obstination Roger est poussé à la faute. Il s’en sort très bien généralement. L’autre soir son propos déréalisé, comme au mode subjonctif, m’a surpris. Certains prennent la peine sur les réseaux sociaux de dire qu’ils le trouvent arrogant.

 

Son arrivée à New-York était étrange, secrète. Mal de dos contracté à Montreal, retenue à l’entraînement, discours prudent d’auto-conviction. Il me semblait bien le connaître quand il s’est engouffré d’un pas rapide dans le tunnel en quittant le stade après la défaite. Il s’est dit soulagé. Il nous échappait. Les groupies pleuraient en rouge. Gracile de corps, complexe dans sa personnalité. Entre surgissements, intelligence et candeur. Avec ce bel, anglais parlé, ce français d’adolescent spontané et son suisse-allemand que je ne peux suivre. Je me suis intéressé à ses séances de presse, à son langage, ses silences et j’ai regardé aussi plusieurs séquences d’entraînement à New-York avec son équipe, son père, qui ne semble cesser de le suivre, Séverin, son ami, qui le coach, et Ivan l’ex-adversaire qui le conseille.  Des caméras qui le précèdent ou lui emboîtent le pas. L’ambiance est proche de celle d’une cour royale et Roger travaille son jeu de jambes sur les retours de service, en rêvassant. Il ne m’adresse pas la parole.

 

Mon ami le roi – Federer avec ce qu’il me reste de mots

J’étais, et c’est la première fois, presque soulagé de son élimination. Ainsi qu’il l’a très bien dit, il n’avait pas sa place en demi-finale. Mais surtout, le nombre de personnes qui s’inquiètent de sa méforme, se réveillent après minuit pour voir ce qui se passe à New-York quand il est sur le court, lui souhaitent un vingtième triomphe, ne comprennent pas pourquoi les argentins s’excitent à ce point dans les tribunes quand il manque sa volée. Roger comprend les fans. Il ne les connaît pas tous, ne rêve pas d’être leur ami mais les intègre volontiers à sa réalité. La métaphore de l’ouragan reste sur zone dans mon esprit.

 

J’ai fait le plein, là. Le plein d’informations sur Roger, ces derniers jours, semaines, mois, années, siècles, millénaires, ères. J’ai oublié les minutes et les secondes, les heures, leurs quarts et leurs demis. Me suis nourri de tout. L’attente du prochain match, de son déroulement, du résultat. Le regard, l’expression, la lisseté du visage, la licéité du personnage. Il l’est, lisse et licite. Mais celui qui consacre du temps à attendre de l’admirer se retrouve tout courbaturé et moins à l’aise que son champion. C’était agréable, réel, concret, vivant. Autant d’éléments de combustion pour mon imagination. J’ai fait la guerre et me suis fidélisé, à ma famille et à ma patrie, aux amis de mon ami. Les journalistes sportifs se sont bien occupé de nous en nous expliquant l’inexplicable. Nous avons fraternisé.

 

Mon ami le roi – Federer, avec un nom comme ça

Roger a dîné avec Bill Gates dans un restaurant de New-York. En avril, ils tournaient un spot de promotion. Deux hommes dans un stade, l’un s’entraîne, joue, l’autre l’applaudit, le soutient et l’admire bruyamment, perturbe sans égards sa séance de travail. La caméra vient à lui. C’est Bill Gates, l’ami du coin. Seulement un demi-milliard de fortune pour Roger, francs ou autres c’est pareil, quatre-vingt milliards pour Bill, que je trouve très sympathique pour quelqu’un d’aussi efficace. Ils sont copains, des gens comme nous, sourire, tranquillité aisance, relationnelle et patrimoniale. Ils sont amis, Roger ne rêve pas. Bill non plus. Ils se voient. A New-York ou ailleurs. Roger est, à n’en plus douter, pour quiconque sur terre – rare de pouvoir dire ça – une précieuse fréquentation.

 

Nadal fait des progrès en anglais, en tennis aussi. Il gagne l’US OPEN sans trembler. Roger a douté, vacillé, perdu. Chacun sa voie dit Rafa à l’interview en soulignant son plaisir de faire partie de cette génération d’exception, Roger, Rafa, Novak, dans un ordre que l’on vérifiera à la fin de leurs carrières respectives.

 

C’est aujourd’hui le temps des flash-back, mêlés aux attentes des premiers épisodes de l’avenir. Souvenirs, griseries de l’immédiat, comptes et décomptes, points et statistiques, avec des césures, comme celle-ci. Rien durant quelques semaines, et de nouveaux projecteurs. Nous sommes pris au jeu. Tout à fait, sans perdre de vue le grand huit des émotions.

 

Mon ami le roi – Jim Carey remet ça

Jim Carey est un homme étrange qui se comporte étrangement sur scène et lors de certaines apparitions publiques. Une séquence vidéo vient à nos yeux – qui ne la cherchaient pas sinon du bout des doigts – lors de laquelle il répond à une journaliste de mode, dont le compte twitter va frétiller ces prochaines semaines, que ces gens, ces stars, « icônes » sont hors réalité laquelle n’est pas celle du monde que l’on voit « en dessous de l’énergie qui danse pour elle-même ». Un poème très osé très fou et tout autant lucide improvisé par cet artiste clownesque qui ne semble pas tout aimer dans le show business et l’extase médiatique. Roger, en exact contraire de ce style incontrôlable, n’aurait pas ri ce cette séquence, il est autrement sérieux dans le monde, du sport et de la mode et différemment drôle aussi. Matchs à rejouer.

 

En 2011, il menait 5-3 40-15, au cinquième set, sur son service en demi-finales et Djoko a gagné. En 2015 contre le même, il a perdu en finale sans aller au cinquième. Le kaléidoscope tourne. Toutes les images venues des écrans et de ma vie intérieure sont là. Le galop est envoûtant, la volonté de puissance et son accomplissement jaillissent, puis le cheval se cabre, souffre, un autre le dépasse, et la volonté de qui l’on ne sait pas, met en œuvre le kaléidoscope. C’est ainsi depuis 2003, quatorze ans, le début de l’adolescence. La sienne, les miennes vécues les unes après les autres, la présente qui galope, lors de laquelle j’ai pensé à Roger comme à un ami.

 

Mon ami le roi

C’était un dimanche, celui-ci même du soir soir où nous écrivons. Des bruits de pas sportifs dans une salle à quelques lieu d’ici. Shangaï, Roger a dû dire le nom de cette ville avec la prononciation chinoise à la remise des prix, à l’autre bout d’un micro tendu par un présentateur qui semblait y jouer sa vie. Il a gagné. Contre Nadal, superbement. Tout définitivement paraissait simple.

 

J’ai regardé cela, sur mon iphone, après m’être tardivement levé. “Sans iphone ni Federer, que ferais-tu ce matin?”. Je me suis laissé surprendre par cette pensée que j’ai laissé passer sans me sentir obligé de répondre. Questions posées à soi même. Il y a une autre vie possible à l’instant et c’est pourtant celle-là que nous acceptons, le spectacle choisi de la voie triomphante d’une idole, comme cette femme chinoise, vêtue de rouge avec,  tenant à ses lèvres, une petite poupée bleue  à l’effigie de Federer. Fétichisme apparent. Sur une pancarte, rouge, en anglais, “être fan de Federer est ce qu’il nous arrive de plus important dans la vie”. ça ne s’arrête pas.

 

A l’autre extrémité du  court, du sport, de la vie en sociétés, Federer est calme. Il accompli son oeuvre et son destin. Il donne de la vitesse à la balle. Il nous questionne sans s’interroger. Shangaï à l’autre bout des mondes. Nadal, “my good friend and rival”. Entre les deux, c’est un gros morceau de la culture sportive, de l’image et encore de ce qu’il peut être dit de la réussite. Nous restons dans une zone de vérité, pas de celles qu’il trouve sur le court, Roger, en servant si imparablement, mais dans une zone idéale ou matérielle, de ce qui peut-être dit aux âmes sans les détourner de leurs projets, réaliste ou non, de survie, voire de simple existence sur terre.

Roger se déclare parfois très fatigué. Il m’arrive de l’être aussi. Il ne l’admet qu’après-coup, une fois la défaite survenue. Je ne le dis que par moments. Nous avons des vies parallèles à vrai dire. A  vrai dire pas tant que ça. Il récolte des informations, je le fais aussi.  Il parle avec son équipe. Je cherche encore à provoquer la discussion, mais nous avançons, dans nos groupes et nos teams sans plus chercher la concertation. A l’initiative, face aux vents. C’est le jeu. Cessons ici les comparaisons qui n’ont plus de sens, même à l’infini. Comme tant de mes amis, Roger, je ne le retrouverai pas. Je peux prendre des nouvelles, suivre ses exploits, mais j’aurais tort de chercher à synchroniser l’insynchronisable. Roger me fait perdre la tête, le sens des proportions. J’en perds  la notion essentielle de distinction des individus. Lui c’est lui, eux ne sont  que  les autres lui-même. L’individuation bat son plein. Je délire un peu là, le sachant revenir de Shangaï, dans ce clair après-midi d’automne.

 

Dans l’Equipe, parlant de sa rivalité avec Nadal, il revient sur ce cinglant 63 62 60 que lui avait fait subir le jeune apache espagnol en finale à Rolland-Garros, en 2008. Il n’a pas oublié cette défaite. Moi non plus. J’y étais. Le linge de cette édition, rouge pâle et noir pend encore dans ma salle de bains. Une vie s’écoule. C’est la seule fois que je l’ai vu sans médias. J’étais dans le stade transformé en studio de télévision. Spectacle médiatique. Il jouait en bleu anthracite. Ses balles fusaient mais celles de Nadal terrassaient l’air, l’ocre, les lignes. Train, métro, file d’attente, attente à la sortie, métro, train. Rien vu. Une différence de taille qui semblait ne jamais devoir être comblée. Aujourd’hui nous savons qu’elle l’a été. Nous avons souffert pour cela.

Bravo Roger, encore bravo.  Vous avez élégament surmonté ce péril nadalien, cette rafale énervante. Je l’ai dit ce matin à mon marchand de journaux. Un espagnol. Ni l’un ni l’autre de ces deux joueurs ne peut ajouter à sa gloire déjà pleine, ce qui ne les empêche pas de se battre encore. Mais Ramon, ledit marchand, ou  son interlocuteur, ledit écrivant, n’ont pas fini d’admirer ni de mener bataille. En cela, comparaison vaut.

 

(…)

 

Lisant une revue, « Or Spinoza a mis en place une anthropologie du devenir; les notions qui la construisent chez lui sont celles de constitution, d’aptitude, de disposition. Elles permettent de penser comment le même individu peut passer à travers plusieurs états, se développer, voire cesser d’être lui-même » (Pierre-François Moreau, Nos existences en puissances, Magazine littéraire, no 517, p.90), j’ai regardé la huitième victoire de Federer à Bâle en 13 finales.

Autant de dimanches après-midi, heure d’hiver tout juste revenue, à le regarder courir entre les lignes, faire fuser la balle, laisser s’exprimer son regard noir, dans le vide, vers soi, à travers le public. Des milliers de personnes dans la salle, transies de crainte pour l’éternité et d’intérêt pour le point suivant. Civilisées, affranchies de leurs obligations hebdomadaires, asservies par leur ferveur dominicales, eux et nous. Pour quelqu’un d’autre se sera différent. Avec Roger c’est comme ça. Une page entière hier dans la Tribune de Genève, consacrée à cette dévotion à ce qui peut ou doit en être dit. Genève, Bâle, deux villes en Suisse à chaque extrémité de la chaîne jurassienne. Nos coins de pays, partagés avec Roger. Calvin, Erasme, Rousseau, Nietzsche. Federer et plus personne. Le journaliste creusait son sujet, essayait, ses mots, a guetté ceux de Roger qui arrêtera un jour et peut-être plus vite que ses admirateurs ne le pensent. Sérénité et peur mêlées dans les stades et les salons.

 

Chronicité de la tension, récurrence de la quête, accueil des triomphes. Nous cherchons quelque chose en lui. Vendredi, en demi-finales contre Mannarino, il était en difficulté. Nous l’avons tous vu, le patron du restaurant, le voisin de table, les anonymes sur les réseaux, ce qui a tout changé c’est une demi-volée frappée en reculant. A sa façon, avec la facilité naturelle d’un garçon de 12 ans et la maîtrise d’un professionnel de 36. Lorsqu’il frappe la balle, tout son corps adopte l’attitude juste. Qui assiste à la scène est battu autant que l’adversaire par l’accomplissement de cette frappe qui mène à la perception  de ce qui au mieux pouvait être fait. C’est le corps en son tout complexe et l’esprit par sa présence complice qui jouent ensemble au tennis sur terre

 

Mon ami le roi – Roger a rêvé d’être ton ami

Novembre revient dans la cadence. Londres, le tournoi des maîtres, Roger en est le favori. Sa superbe et sa classe ont marqué les esprits en cette année 2017. Il est au-delà de la performance prévisible, fait imploser les pronostics, surprend dans leurs fatigues ses adversaires, les commentateurs et ceux qui admirent regardent jusqu’aux contempteurs minoritaires, tantôt mutiques tantôt obtus. Roger lâche ses coups. Puis ne les lâche plus tout à fait. Un signe de fatigue, un peu de sueur dans la nuit de Londres, pris de vitesse, en manque de vitesse, une défaite, qui ne fait de mal qu’à quelques-uns.

 

D’autres gagnent, on en vient à être contents pour eux. L’œuvre de Federer est accomplie, mais lui seul décidera de son plafond, de son terme. Il dit avoir le « droit de rêver » en parlant de la prochaine saison. C’est Roger qui rêve et moi qui devient réaliste. Un titre ce matin dans la presse, comme « la réponse du réel », qui n’a pas vraiment sa place dans l’histoire de Roger, sinon par les chiffres. Nous étions hors réalité, en avions le sentiment, rare et délicieux. Puis les bateaux et les avions repartiront. Depuis la Tamise vers l’Europe, les neiges, le repos et l’Autralie. Continuation d’une histoire qui même au-delà de sa fin ne se terminera pas dans l’esprit des gens, de tous les gens qui ont Federer pour ami.

 

Mon ami le roi

Dans un film promotionnel, Roger entraîne Bill Gates et lui fait exécuter des abdominaux. Il lui tient les jambes en haut d’une paroi et celui-ci – remplacé par un cascadeur abdominal – revient à sa hauteur puis redescend. « Infini plus un, infini plus deux … » Roger fait le compte des remontées toutes plus improbables les unes que les autres. Ils terminent leur préparation pour un match de bienfaisance (dit aussi : exhibition), poursuivant en commun leurs œuvres philanthropiques, échangent des balles en équilibre sur une corde, tels des funambules. “Sur une jambe maintenant”. Roger  en ami-bourreau de Bill.

 

Nous ne savons plus avec lui, Roger, et moins encore avec eux, Bill et Roger, où est le réel ou plus justement où nous en serions avec lui, si nous pouvons l’appeler ainsi. Ces images censées nous mettre en rapport avec l’impossible ne créent leur effet que de façon approximative. Nous sommes avec lui dans l’irréel. Il est avec nous dans nos rêves.

 

Sur le court, après le match avec Jim Courier, ex-champion transformé en interviewer décontracté dans l’azur gommé du stade australien, Federer accepte de commenter les variations de genre et de couleurs que lui impose son équipementier. Il le fait avec humour, nous parle des nécessités et du plaisir de sa « story telling ». Cette année avec des semelles roses, la gare de dessinée Melbourne sur ses chaussures, deux lignes en diagonale, une rouge, une noire, sur polo clair, une sorte de blanc cassé, le tout animé par la vivacité de son œil et de ses jambes.

Il vient de vaincre à nouveau, contre Cilic, en cinq sets, son vingtième grand chelem. 20RF#, parler de Roger, c’est évoquer ces années de magie, de couleur et de feux et c’est vibrer encore au milieu de tous les étés continentaux. « Venant de Suisse mais aimé du monde entier : Roger Federer ». C’est ainsi que le speaker a annoncé son triomphe.  Je consulte le charmant petit appareil – qui  parfois menotte notre esprit –  pour y trouver les premières réactions des champions de la planète sport. Les visages, les séquences, saisies entre les ombres du stade, sont autant de nouvelles indications de cette affection pluralisée, mondialisée. J’apprends le mot éternité  en allemand sur le site du Spiegel : “Rekord für die Ewigkeit”. Dis comme ça, dans sa langue maternelle, l’éternité gagne en évidence.

 

C’est parti de ses gestes, certainement, de sa façon de faire jouer son corps ou d’accepter que celui-ci le fasse joueur, que rien à aucun moment ne paraisse maladresse. Indolence, peut-être, rarement, absence de concentration, éventuellement, absence de justesse dans l’exécution du coup, jamais. On voit ce ralenti, quand il recule, que la balle est très basse, impossible à relever, il continue de reculer, comme s’il avançait dans une autre dimension, frappe, relève la balle, se retrouve en position d’attendre disponible pour le coup suivant de l’adversaire, qui ne viendra pas. Il a gagné le point, mène au score, vaincra.

Nous voulons tous être imaginairement capables de cela, depuis les âpres batailles qu’il a fallu livrer dans l’histoire universelle (l’authentique qui n’est pas connue et les autres stars wars ou games of thrones qui elles le sont) et les duels auxquels nous sommes condamnés dans notre nos histoires individuelles. Avec Roger, on ne fait plus la différence. C’est en cela que nous l’admirons. Il vient nous consoler de tous nos combats perdus depuis des siècles et rendre possiblement merveilleux le suivant, ou l’un de ceux qui pourrait avoir été mené avec grâce et succès. Pour rêver. L’un des éditorialistes du numérique (Reboulet, l’Equipe) décrit très bien ce soir de victoire, Roger, le prénom, qui répond à d’autres prénoms, et Jim et celui-ci et celui-là. La liste d’attente de ses amis dépasse le milliard, celles de ses émules est un peu plus réduite, pour les élus aussi. Mais ceux qui sont émus, et j’en suis, c’est peut-être plus encore, que ce petit nombre, milliard, qui ne dit bientôt plus grand-chose, s’agissant de Roger et de quelques autres réalités galactiques.

 

Kevin Anderson (sud africain finaliste du dernier us open) dit sur Twitter qu’il est honoré de pratiquer le même sport que Roger. Chris Evert, championne américaine des années septante et quatre-vingt, alors que Roger naissait dit par le même canal que personne ne la fait pleurer comme Roger, personne d’autre. Twitter, les plateaux télé, les foules devant le stade, les commentaires sur les sites, le présent essai textuel, tous essaient,  et personne ne parvient, de prolonger les gestes, transfigurer les chiffres, dire la richesse des attentes et le nerf de l’attention.

En 2009, Roger avait pleuré comme il l’a fait aujourd’hui. Il avait perdu contre Nadal qui le consolait. L’un en rouge l’autre en bleu. Rod Laver les regardait. Il avait  71 ans. J’étais revenu à pied par le bord du lac depuis le pub  dans ce froid de fin janvier. Mes émotions étaient diverses, assez profondes, je ne sais plus ce qui s’y jouait, l’écoulement de là vie peut-être. J’avais peu apprécié ces larmes, qui ne correspondaient pas à l’image que je me faisais d’une trajectoire triomphale. J’étais de ceux qui dirent « c’est la fin, il ne reviendra pas, s’il s’apitoye sur son sort ».

 

Puis j’ai rebondi avec lui, dès Roland-Garros qu’il gagnera cette année-là. Il doit avoir une relation chaleureuse avec l’Australie, comme Agnetha Falskog la chanteuse blonde du groupe Abba qui parle souvent de sa tournée dans ce pays en 1977, de la ferveur et de l’accueil qu’elle ne peut oublier. Roger non plus n’oubliera pas.

 

Les larmes l’ont à nouveau trahi et révélé à la fois. C’est venu du corps. Plus fort que tout, cette humanité rassemblée, pour lui, sa famille, ses parents, Rod Laver (qui a 80 ans). Nous  sommes le 28 janvier 2018. A entendre Roger devant la presse. L’âge n’est pas « an issue », une question déterminante. Le compteur n’en tourne pas moins et le froid revient le long du lac, présent comme depuis toujours et à jamais dans l’étrange indifférence des eaux et de l’horizon. Intérieurement je parle de Roger, et non plus à lui, plus tout à fait,  à vrai dire, le sachant est assailli par ses amis. Je m’adresse à d’autres interlocuteurs choisis, abstraitement, vaguement. Vainqueurs ou vaincus, nous ne cessons de traverser des foules qui n’en n’ont que pour Roger.

Un détracteur, sur le net, un journaliste, des proches, des parents, partis depuis longtemps qui ne l’ont pas connu et ne l’en apprécient pas moins. Ils font partie de la phénoménalisation de Roger. Les pages se tournent, les mots se perdent, les images défilent, les titres rivalisent. « La légende du siècle » en une de l’équipe ce 29 janvier 2018. Hier en version numérique, ils avaient osé « le jour du seigneur ». Sens de l’humour, désarroi, perte des repères. L’éditorialiste poursuit « Roger Federer rayonne bien au-delà des lignes qui l’ont fait roi. Omniprésent, omnipotent, il continue à pousser les murs, étirer le temps » allant jusqu’à le désigner « ami public no 1 » et donc à me priver de toute amicale et exclusive privacité avec lui.

 

Mats Wilander, qui à dix-sept ans gagna Roland Garros alors que Roger n’avait pas encore un an fut l’un de ces prédécesseurs. Il est aujourd’hui l’un des suiveurs du circuit et donc de Roger. Il ne sait plus comment qualifier ce qu’il voit, « le revers, le service ou le déplacement de Roger » (l’Equipe même jour). Il termine son commentaire « l’œil de … », en observant « il est si spécial comme être humain ».

 

Nous y arrivons. Il a fallu se laisser surprendre par Roger, l’admirer, le décrire, en définir les limites et, désormais, témoins de sa perdition dans les chiffres interminables de sa carrière, noyé dans l’émotion générale, il faudra décrypter l’homme, le rendre spécial, dire ce qui fait qu’il accomplit ce que l’on voit, ce qui se ressent à travers la monde, à son unique et considérable sujet.

Roger, s’est baladé à Melbourne. Il a nommé son trophée. Il se remet de nos émotions et des siennes partagées. Il est bien sûr heureux de ce qui se passe maintenant et aussi, il le souligne, de se qui passera demain « C’est impressionnant comme il arrive à trouver à la fois sa propre motivation et toujours du positif dans toutes les situations que lui impose son métier » (Séverin Lüthi, dans l’Equipe de ce 29 janvier 2018). Son métier et sa vie exceptionnelle d’homme qui l’est tout autant. Merci, Séverin, de nous traduire les mots de l’homme admirable. « Nous étions exacts dans l’exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre » (René Char).

 

Un joueur professionnel de cricket, nommé Ashwin Ravichandran présentant un nombre d’abonnés sur son site en millions dit de Roger qu’il ne peut plus être apprécié, évalué, par adjectifs désormais. Il est sorti de ce monde-là. Septième vie, autres vies, nirvana, inaccessibilité. Les collègues français de Roger sur le circuit, interrogés à ce récurrent propos , ne savent plus que dire, entre admiration et banalisation, une sorte d’insensibilité comme un alpiniste dans le froid des hauteurs périlleuses où l’on va parfois les chercher (c’est le cas ces jours-ci sur le deuxième toit du monde). Cédric Pioline, ex-finaliste, commentateur et directeur de tournoi, admet qu’il s’est trompé et ne le voyait pas aller au-delà des 17 titres en grand-chelem . Il lui reconnaît une énergie intérieure qui impressionne. Nicolas Mahut, qui en est à …- … contre Roger,  fait des comptes, 54 quarts de finale en carrière – stade de la compétition que ledit Mahut, excellent joueur, n’a jamais atteint – représentent 13 années entières.

La caravane fait silence, ploie sous les bruits aéroportuaires, ne sait plus à quel saint se vouer, se sent seule avec Roger. Un journaliste de la télévison suisse alémanique tend le micro à Roger à son arrivée à Zurich et lui demande comment il va « Ciao amigo, wunderbar ». Des centaines de personnes l’attendaient avec des regards émerveillés.

 

Une parfaite réussite qui étonne et enchante. Roger est un enchanteur inscrit dans le réel, le sien et celui de tant d’admirateurs. Il faudra veiller et lui permettre de le faire à ce que cet ordinaire au pays des merveilles … Jules César, Richard III, Hamlet, Macbeth, roi Lear. Roger demeurera son propre William Shakespeare et s’assurera d’un juste et propice enchaînement  des actes et des scènes. Une part rêvée fécondée par la réalité. Ce 30 janvier 2018 ou la veille. Il a exprimé l’envie de revenir en Suisse, c’est fait, de décompresser, ça se fera et de « disparaître ». « sic », note un journaliste. Laissons-le faire, public, privé, repos, guerre, première page, arrière-cour. Court central, lieux secrets, tout convient.

 

Que fait-il des malaises relationnels? Des situations qui ne collent pas à l’idéalité du monde? On ne peut pas tout résoudre avec des aces ou des retours. Le stratège qui sert la main vers le filet à l’adversaire et à l’arbitre pour saluer ensuite le public qui l’applaudit. 20 victoires fois sept rencontres valent 140 évènements sociaux et autant de triomphes, en y ajoutant les 6 rencontres avant les 10 finales perdues et oubliés nous arrivons à 200 victoires en grand chelem sur le chemin de la finale gagnée ou perdues suivi par des femmes et des hommes du monde entier.

Une procession continue dans la joie et la fidélisation. Il n’y a pas de message, sinon celui de la normalité des instants que Roger a souvent ponctué par des « ça reste difficile à croire ». Croyance singulière qui se confond avec la vie sans nécessité d’aucune autre sorte de vérité.

 

L’éternité montre des signes d’impatience. Point après point est une mauvaise réponse selon Roger. Il faut se montrer disponible pour l’instant qui vient et s’en réjouir. C’est à peu près tout. Il l’exprime différemment, nous le savons en français, sa langue d’adolescence ou en anglais, sa langue de maturité voire en « Schwyzerdütsch », sa langue maternelle et de retour d’australe destination. Il fait gris à Zurich et Roger s’applique à disparaître.

 

début février  2018

Pas trouvé les mots pour dire les attentes, les enfilades chiffrées, les couloirs, les éliminations, les couleurs naturelles ou synthétiques, les cris, l’intériorité partagée. Juste ou admirable, ça ne passe plus. Le prosateur ne maîtrise pas sa sémantique, ni son lexique. Out ou faute. Pas joué, pas gagné, pas trouvé. Aimé ce que j’ai vu. Voudrais y réfléchir. Les illustrateurs parviennent à de très fortes images. Les « youtubeurs » collectionnent les beaux points. Les mots, mes mots, ceux des journalistes et des commentateurs, s’entrechoquent, se divisent et se multiplient. En parlant d’autre chose, on pourrait le décrire, dans le silence de la seconde où l’on revient à lui.

 

Dimanche sans Roger. C’est quoi cette histoire. Il a plus que réalisé ses rêves et nous lui sommes redevables. Aucune colère. Il aurait pu ne pas … mais il a. J’aurais pu … mais je n’ai pas. Valorisation ou dévalorisation du sort individuel. Jouer le jour ou jouer la nuit est l’une des préoccupations saisonnière de Roger. Les après-midi de grâce mais parfois de canicule ou les soirs de fraîcheur et d’exposition. Il faut faire de choix, une suite interminable de choix dans une vie sociale quelle que soit la caste à laquelle nous appartenons. En haut de la pyramide, exerçant ses talents, Roger a exercé les siens, spontanément, fièrement, obstinément. Le choix des personnes, des compétitions, des sponsors, des sparring-partners, des mots, des coups, des moments et lieux de retraite.

 

Février 2018

Les compilations vidéo des meilleurs coups de chaque joueur font fureur sur Internet. Pour Roger, sa victoire à Wimbledon en 2001 sur Pete Sampras est devenue la première référence mythique. Le tout jeune homme vif et virevoltant, corps bouillonnant d’adolescent en lutte avec lui-même, s’impose face à un Pete Sampras, ancien Dieu, mature, fatigué, triste et boudeur. Les cinq balles de sets perdues contre Safin en 2005 en Australie, le premier match contre Nadal, la même année à Miami.

 

Un autre corps, le nôtre, qui change et se transforme complètement tous les … ? Tous les jours, mais plus encore avec le temps. Roger déploie ses ailes, contracte ses muscles, avance sur ses demi-volées, plus rien ne le retient. Il est plusieurs joueurs à la fois. Celui de de 2005 et 2006 qui s’avéra presque imbattable, sauf par Nadal sur terre ou quelques-uns, par incident, a changé, a muri, s’est constitué des capacités exceptionnelles sur une base qui l’était déjà. Des chiffres qui restent et ne cessent d’étonner celui qui les consulte attentivement. Denis Duboule est un biologiste genevois que l’on présente comme étant également de niveau mondial. Il s’applique à nous exposer que les gènes construisent le corps, de haut en bas, si j’ai bien compris, un enchaînement, une organisation de la complexité qui fait qu’un jour un être vivant peut être mobile et vif sur ses jambes. Tous les enchaînements génétiques, pragmatiques, en jouant, en travaillant, en exerçant font qu’un jour Roger fut Roger.

Cette finale contre Nadal à Rome en 2006. Sur une terre battue poussiéreuse, j’étais au milieu de ma vie, j’ai dû forcer le passage au salon chez des amis, pensait évoluer dans un cocon, ai regardé ce match épique, dense et interminable. Dans cet après-midi romain, Roger avait eu des balles de match. Il y jouait nos vies, les a perdues, est reparti battus. Nous étions faits et défaits pour une sombre éternité sans gloire. Tout a changé. Il a tant gagné que ces vieux échanges perdus n’ont plus la même importance. Il s’est construit, comme un corps avec ce génome qui l’a porté vainqueur devant les foules.

 

Indian Wells, mars 2018. Roger atteint probablement son pic de gloire active et d’efficacité. Il a repris sa place de numéro 1 mondial à Rafael Nadal en février à Rotterdam. Un détour inattendu dans cette ville lui a permis de se replacer dans la hiérarchie par la victoire dans ce tournoi vécu avec émotion comme chaque nouveau pas sur son Everest. C’était dans l’obscurité de l’hiver hollandais à l’abri d’une halle dont il a vanté les qualités. Intérieur, indoor, à l’abri du soleil et du vent. A Indian Wells, c’est le premier plein air de l’année, des roches lointaines et inoffensives, un lieu privilégié dans le monde. Il a profité de souligner combien il l’apprécie, avec sa famille. Il parle, sourit, jouit de la vie, joue au tennis, n’y croit pas, comprend qu’il y a lieu d’y croire. Les vents de lumière baignent sa gloire dans le désert et sur le toit d’un monde.

Annabelle Croft, ancienne joueuse professionnelle et journaliste britannique, dont le maintien rigoureux sur les plateaux ne parvient pas à dissimuler son amour du tennis et par conséquent aussi de Roger, a fait une déclaration de cette sorte, d’amour, en parlant de l’électricité qui s’empare du stade quand il apparaît et de la reconnaissance qu’il recevra quand il s’arrêtera.  De joie et de singularité. Elle a aussi utilisé le mot special qui devient une généralité s’agissant de lui et de quelques autres spécificités médiatiques et individuelles. Cette particularité qu’il emmène avec lui autour du monde est en effet de l’ordre d’une excitation électrisante dont sont saisies les foules qui le regardent évoluer, assistent à ses performances.

 

Le phénomène, non Roger lui-même, mais ce qu’il suscite à l’égard de ceux qui prennent connaissance médiatiquement et en direct de ce qu’il fait ; et le direct se prolonge indéfiniment sur « you tube ». Ce phénomène prend une ampleur inconnue, une starification venue de ses gestes, du poids de ses gestes sur la vie de ses adversaires, des spectateurs, de tous ceux qui regardent, tribunes, colline derrière le stade, télévision, ordinateurs, revues, vidéos, montages, directs, « high lights ». Vérification réflexe ce matin, qu’a-t-il fait dans le désert contre ce jeune sud-coréen? « Still perfect, still the one », sur le site ATP. Toujours parfait, toujours premier. Encore là, encore l’homme de la situation. Ça devient en effet gênant, embarrassant, ce merveilleux auquel nous assistons. La journée sera belle. Enfin, tout l’indique si l’on se réfère à l’univers de Roger qui nous comprend. Ne plus savoir à quel saint se vouer, ici ça va. Nous en avons un. Il y a une interaction qui toutefois n’est pas d’ordre spirituel.

Il est question avec lui, soit à notre propos, de gracieuse efficacité dans la vie sans qu’il y ait besoin de recourir à l’esprit ou au mysticisme. Ce week-end est particulier sachant que Roger jouera une demi-finale, au moins et qu’il pourrait battre son propre record d’invincibilité en début de saison 16-0. Seize victoires, zéro défaite. Il faut le faire, tenir, agir et progresse, Début de saison ou invincibilité sont deux réalités nécessairement provisoires. Un match de Federer demain, c’est une réjouissance, une ouverture en soi, un moment de vrai plaisir, une curiosité à satisfaire, un vide qui permet de faire le plein, une inquiétude à dissiper. Un instant à venir, annoncé par une fée qui ne vieillit pas. Roger est très rationnel dans ses propos, beaucoup plus que la normale à hauteur de laquelle j’ai peine à me hisser. Il parle au journaliste, maîtrise sa communication. Ses admirateurs considèrent qu’elle fait partie de son jeu. Il est habile, c’est vrai. Une capacité à dégager du positif de chaque situation, un mieux à voir partout où l’on est. Le mental à l’aise dans le corps qui le génère et le suit. Les effets de l’un, les effets de l’autre.

 

Cette saison pleine qu’il traverse avec un jeu de jambes qui épate les observateurs. Des pages et des pages de déclarations, en salle de presse, en têtes-à-têts, organisés, comptés, minutés, une exclusivité précieuse et limitée. Vie de seigneur s’offrant en spectacle pour les peuples qui ne parviennent pas à prendre sa mesure. Hypertexte, hyper-présence. Lu ce matin un article sur Ernest Ansermet, importante personnalité de notre région, fondateur de l’OSR, qualifiée de totémique. Merci, pour le terme, il convient pour Roger.

On parle parfois, en cyclisme, du régional de l’étape  quand le peloton traverse la région d’où vient l’un des coureurs qui le composent. Cette dénomination ne va pas du tout pour Roger qui s’est universalisé. Mais à bien y penser, elle pourrait en définitive être utilisée  à son égard et j’exagère à peine en le  soulignant. Elle vaudrait, s’agissant de lui, pour chaque région du monde dont celle où il se trouve en ce moment et qu’il semble apprécier, l’entrée du désert californien. Il y soigne ses statistiques effarantes. Les consultant, je m’aperçois que 2013, fut en effet pour lui une année plus pauvre que les autres, seulement … victoires.  Il a été en difficulté par périodes avant dêtre le roi de chaque région. Mais on ne regarde désormais la mosaïque que dans son ensemble. Le détail appartient aux spécialistes d’un autre genre.

L’espace n’est peut-être pas si impressionnant quand il nous est expliqué par Stephen Hawking, qui vient de mourir, cette troisième semaine de mars 2018. Le temps non plus. Il suffit de se déprendre de l’information de leurs vastitudes, de ne plus y penser ne fût-ce qu’un instant, ce que nous faisons la plupart du temps, et de se demander ce qui fait qu’un individu, celle-là ou celui-ci, ait eu la chance ou le fatum d’y apparaître. La multitude est plus effrayante pour la conscience d’un seul. Des milliards par milliard de fourmis exotiques auraient envahi un petit coin de terre de ma région, qui fut celle de Roger quand il était adolescent en formation. Des milliards par milliards, sur les autant de milliards de régions, de plus encore de galaxies, chaque individu utilisant pour s’informer et se distraire, des milliards de pixels, amusant ou interpellant ses milliards de neurones.

Prenant la mesure de cette démesure, nous comprenons mieux pourquoi Roger est précieux. Si nous prenons un malin et constant plaisir à répéter qu’il est unique et à le vouloir tel plus encore, c’est que pour notre apaisement collectif et personnel, nous avons besoin de son unicité qui rend plausible la nôtre.

 

La nôtre aussi. Si nous l’admirons à ce point pour ce qu’il fait aux autres, les éliminer, que nous ne faisons pas, c’est nous qui sommes de côté, c’est que nous, permettez un décrochement, c’est que je suis seul dans mon coin avec quelque peine à triompher de tout absolument et de le le faire avec une grâce qui sidérera tout au chacun, coutumier ou non, du fait sidéral. Donc, seul, sans que personne n’ait pris la peine de m’abandonner ou avant même d’avoir rencontré celle ou celui qui ferait cela, vainqueur en pas grand chose, même pas dans mon pas à pas, ce soir, j’oublierai tout cela et  regarderai Roger jouer plus attentivement encore que s’il avait été mon ami.

 

Roger dans la soirée, l’attente du match de Federer, ou l’après-midi, après le repas, on y aura pensé toute la matinée, des avants, des après, la tension, le relâchement. Impossible de faire autre chose, de s’y consacrer, il occupe nos cent mille journées. Le soir tombant à la fin de l’hiver européen, lui jouera le matin, au printemps californien. Décalage horaire transcontinental, il anime nos quartiers en atténuant les effets du jet lag. Le temps trouve son compte et les espaces leurs perspectives. Nous entrons sur le court par centaines de milliers, seuls avec lui.

L’adversaire de ce soir est peu connu mais prometteur. Il pourrait être n’importe qui. Roger ne peut être que lui-même, mais le reste du monde, sa famille mise à part, est interchangeable. Tout aurait changé. J’aurais parlé de Roger avec le lieutenant Colombo, Leonard de Vinci, Franz Schubert, un poète dans son goulag, Moise Tschombé et ses neuf ou dix enfants, Vincent, dans un bistrot à Arles,  Theresa May, dans la loge vip, le capitaine Haddock même s’y serait intéressé. Tous s’en seraient inspirés. Churchill aurait cessé de plaisanter, Mandela qui a peut-être eu le temps de l’apprécier. J’en parle au reste parfois avec un migrant venu du Magreb, ou d’anciens exilé iraniens. Ils ont souri, mais il est vrai que parfois le monde de Roger peut leur paraître lointain.  Je n’aurais pas dû être surpris.

 

Dans la fatigue et l’attente de sa demi-finale, je me suis autorisé ce défilé fantasmatique. Il semble convenir irréellement à l’idéalité des circonstances.

 

Pendant la page de pub, il y en a eu quelques-unes durant ces années, je reviens sur le court, le silence pendant l’échange. On entend les pieds bouger, concentration des joueurs, incertitude du sport, tout entier attentif au sort de cette balle, à sa signification, ce qu’il adviendra d’elle, ce qu’ils en feront. Poids et vitesse ne sont pas distinguables contrairement à ce qu’on entend. Elle sort de la raquette, alors que le joueur entre dans la balle. Avant, c’était des armes, le sang coulait, on en mourrait, ce n’était pas du sport. Il y a eu des ajustements, des faits sociaux, un marché de la gloire, une éthique et des classements. Service Federer.

 

Larry Ellison, 52 milliards de fortune, propriétaire du tournoi et de quelques parcelles du désert, est à quelques mètres des joueurs. Un avion puis un hélicoptère viennent survoler le stade. Silence perturbé, Roger lève la tête. Lui aussi peut être dérangé, mis en danger. Dans son match aussi. Il est breaké, Borna Coric signe son acte de naissance en lui prenant le service, puis en gagnant le premier set. Ça ne changera rien à la carrière de Roger qui est celle d’un triomphe compact.

 

Mais il est là, en Californie, au milieu de rentiers installés dans leurs fauteuils et une logique de victoire en série qui s’enraye. Le vent agite les géraniums. Pete Sampras se comporte en ami dans les Tribunes. Federer est mené. L’autre agresseur son revers et le contraint à l’échange. Roger se bat. Jeux d’ombres et de soleil sur ce court bleu indigo. Puissant et sombre. Il passe devant dans le deuxième avec l’aide du public qui rajeunit. « C’est magnifique. Il s’empare de ce deuxième set ». Il s’est emparé d’un certain nombre de sets et les batailles qu’il accepte de livrer encore nous enivrent. S’il gagne, il est prévu de regarder la finale en famille. Mais le vent forcit et Roger perd son service d’entrée. Jeu blanc. A l’envers du bon sens et des espérances

 

Il revient avec courage 2-2 au troisième. Cette femme qui s’est levée quand il s débreaké. Comme s’il était son homme, enjouée, toute libre dans sa fête. D’autres femmes se lèvent, saisies d’une joie entière.

Un truc parfait que cette réalité du jeu quand Roger gagne et il a gagné. Les hommes aussi sourient. Ils acceptent l’enchantement sans broncher. Cette balle slicée amortie pour emporter son service à 5/4 comme si elle était tombée dans l’océan.

 

Je n’ai pas vu de coups droits imparables mais une application intelligente d’un joueur extraordinaire. Et la chaleur californienne gagne les foyers de notre Europe qui s’apprête à affronter une nouvelle vague sibérienne.   Dit-on. Le supra régional de toutes les étapes. Roger offre plus que des mots, un silence gagneur, un visage que tant d’entre nous ont capté et intériorisé.

 

Ce que fait Roger est simple finalement.

 

Il se rend sur un court de tennis, entame une partie avec un adversaire en respectant les règles du jeu, en s’y soumettant et gagne un nombre considérable de fois. Il le fait à titre professionnel en s’y consacrant entièrement depuis l’enfance. Il s’est élevé au plus haut niveau de performance contre ceux qui autour du monde ont fait de même. Les parties qu’il a jouées, gagnées ou perdues, ont passionné les spectateurs autour du globe, par la beauté de ses mouvements et le rapport dialectique qui s’observe avec le jeu des adversaires.

Avant la naissance de Roger, période de guerre froide, on lisait souvent ce mot, dialectique. Aujourd’hui beaucoup moins, même dans les revues spécialisées. Je l’emploie dans ma chambre forte pour tenter de mettre en lumière ce qui se passe avec Roger. C’était une tentative. Ce mot m’a échappé comme parfois, la balle lui échappe quand il fait « fait un bois » et l’envoie dans les tribunes.

 

Que saurais-je encore écrire à son propos ? Rien, des mots qui m’échappent et perdent leur sens, voire encore ce que la suite de son histoire si étonnement partagée m’inspirera ou me dictera.

 

16/17 mars 2018

Hier soir, le repas familial fut riche d’échanges et d’émotions, « avant Federer ». Puis vers minuit à Genève, fin d’après-midi à Indian Wells, Roger est passé à côté de la fin de sa finale, pour quelques points. Deux doubles fautes dans le tie-break du troisième – après avoir mené  6-5, 40-15, trois balles de match – puis un mauvais retour. C’est perdu. Del Potro s’est imposé. Il a dit combien le fait de jouer Roger en finale est particulier. Le public réagit différemment. L’émotion et la tension sont vives, perceptibles, irrationnelles.

 

« C’était Juan Martin et moi ». Nous sommes déçus dans nos salons Roger aussi dans son vestiaire individualisé, « ça va piquer un moment ». Une peur de le voir perdre ou manquer de gagner encore saisit ceux, nombreux, qui s’attardent devant ses matchs. Il redevient ordinaire sur l’instant alors qu’il ne le sera plus. Jamais. Nous rappelle qu’il peut être maladroit, nerveux, sortir de son match quelques instants, vulnérable. C’est peut-être ça le secret de la gloire de Roger, la vulnérabilité d’un être puissamment performant. Nous avec, entre ces deux pôles et ce que le monde en sait. Aujourd’hui, l’Amérique du Sud, l’Argentine, bleue et blanche dans les rangées, vigoureuse, blessée et admirative de Roger. Un grand mélange dans toutes les familles en divers lieux réunies, par cet épisode circonstanciel, une défaite de Roger après qu’il lui ait manqué un point, à trois reprises pour ensoleiller, un matin de plus, nos névroses et nos normalités. Rien à signaler, perdre ou gagner quand l’une et l’autre hypothèse nous guettent épisodiquement au bout d’un chemin,. Matutinale étrangeté.

Roger a bien parlé après le match. Amical, respectueux, désireux d’aller de l’avant. « Si la retraite peux attendre c’est parce que j’apprécie « to ride », de continuer ainsi l’expérience menée. Quelques propos amicaux sur Twitter à l’attention de son vainqueur et la cavalcade continue. Il est à Chicago, ville d’Obama, qui lui dispute le rang de première star mondiale du début des années 2000. Confiant, rayonnant, il se félicite de ce qu’il vit en ce début d’année et déclare qu’il vivra encore une grande saison. Il tient les manettes de la gloire et du succès et ses insuccès de passage n’enlèvent rien à sa gloire. Pour un journaliste à ce stade à quoi revient le devoir ou l’opportunité de poser une question à Roger Federer.

 

Hawkins a suscité une admiration générale. Ses cendres seront ensevelies à Westminster avec Newton et Darwin. Les exploits d’un tel homme, ses performances sont difficilement appréciables, sinon par ses pairs, mais son courage physique et intellectuel, qui nous paraissait faire partie des évidences sues et rangées de ce monde, constitue une somme d’efforts et une constance dans la détermination, tout au cours d’une vie agressée de façon injuste et aléatoire par on ne sait quels sbires.  Nous  n’avons pas la capacité d’admirer autrement que par poncifs une oeuvre aussi gigantesque que les espaces sidéraux et les trous noirs dont elle a fait ses objets. Il nous faut du merveilleux, impeccable, pas un pli, comme Roger sur ses courts. Sommes-nous dans l’exceptionnel ? Sommes-nous dans la banalisation de l’admirable et de l’admiration? Parfois, c’est comme si j’avais été sorti précocement d’un tournoi et que rentrant à pied j’en venais à me poser un certain nombre de questions.

Hawkins a suscité une admiration générale. Ses cendres seront ensevelies à Westminster avec Newton et Darwin. Les exploits d’un tel homme,l’excellence de ses performances, sont difficilement appréciables sinon par ses pairs, mais son courage physique et intellectuel, qui nous paraissait faire partie des évidences sues et rangées de ce monde, constitue une somme d’efforts et une constance dans la détermination, tout au cours d’une vie agressée de façon injuste et aléatoire par on ne sait quels sbires. Le silence de l’univers.  Nous n’avons pas la capacité d’admirer autrement que par poncifs une oeuvre aussi gigantesque que les espaces sidéraux et les trous noirs dont elle a fait ses objets. Il nous faut du merveilleux, impeccable, pas un pli, comme Roger sur ses courts. Sommes-nous dans l’exceptionnel ? Sommes-nous dans la banalisation de l’admirable et de l’admiration? Parfois, c’est comme si j’avais été sorti précocement d’un tournoi et que rentrant à pied j’en venais à me poser un certain nombre de questions.

 

Quand il est « en tournée », sur le circuit, Roger répond toutes les semaines aux mêmes questions et à de nouvelles aussi. Là, avant le tournoi de Miami, où il revient régulièrement depuis vingt ans, il dit combien cette période est riche en satisfactions, parle l’énergie qu’il y consacre et de celle qu’il en retire. La famille et les amis, le plaisir, les objectifs atteints, ceux qui peuvent l’être encore constituent les références récurrentes de son discours. Nous ne dirons pas de sa pensée par respect pour les travailleurs et les éventuels génies de ce domaine de la vie.

Pourtant ce que Federer dit prend toute sa valeur,  exerce toute sa force. C’est vrai sur les réseaux numériques,   sociaux pour qui veut le considérer comme tel, qui lui ont permis de juger c’est-à-dire de statuer sur la couleur de la balle couramment utilisée pour jouer au tennis par lui et ses collègues professionnels. « Elle est jaune », a-t-il dû préciser.

 

Jacques Bouveresse, philosophe émérite et reconnu, a observé à la fin d’une discussion au Collège de France avoir « rencontré un énorme problème entre le réalisme scientifique et le réalisme perceptuel ». Il a consacré une partie de sa vie à étudier en quoi et comment la réalité peut être définie par l’observation humaine. Ses travaux ont permis de clarifier le débat. Œuvre quasi-faite, il n’en concède pas moins être encore dans le vague sur ce qui peut être dit du réalisme perceptuel. Il ne prendrait pas part au débat de la petite balle jaune sans réticences, de diverses sortes probablement. Roger n’en a pas moins tranché. Le réel et le perçu ne semblent pas le perturber. Elle est jaune.

 

Depuis la Californie jusqu’à la Floride, Roger a choisi de faire un tour par Chicago pour promouvoir sa Coupe Rod Laver dont les hommes d’affaires qui l’entourent sont les concepteurs. Il fait tout juste, descend d’avion, est accueilli par  un chauffeur de prestige, John Mc Enroe, lance le compte à rebours de la compétition, qui aura lieu à l’automne, en entourant de grands noms du sport, dont Rod Laver, que l’âge commence à accabler sérieusement,  qui sourit avec Roger lequel sait être spontané, sérieux, drôle quand il le faut, et peut aussi faire semblant d’être surpris. Il tourne.

Sur le court, il a son palmarès de contre-pieds qui ravissent le public des stades et les amateurs de vidéos. Il y en a un fameux à Rome, contre un joueur letton réputé pour son arrogance. En début de semaine, il a souligné que la vie peut ne pas être ensoleillée tous les jours et que parfois, il faut livrer bataille. Ce serait aussi vrai « as a person », en tant que personne. Il faut alors savoir s’entourer. Ses commentateurs indiens louent sa philosophie sur les réseaux. Roger ne parle pas de solitude, ni d’isolement, ce ne serait pas possible pour quelqu’un comme lui. Il ne parle pas non plus des amitiés déraillées ou rouillées de celles qui ne connaissent pas de nouveau départ, souffrent d’une certaines superficialité que révèlent le temps ou les jours sans soleil. Gagner Indian Wells et Miami la même année, c’est réaliser le « sunshine double », le doublé du soleil. S’imposer, d’autorité, susciter la crainte, l’amour et l’admiration. Difficile à réaliser, c’est aussi vrai en tant que personne. Il est même déconseillé de se risquer rechercher de de telles perspectives dans le combat social et la réalité relationnelle.

 

A 2-2 dans le troisième set contre un australien à Miami 97 pour cent des personnes consultées voient Roger l’emporter. A 3-2, elles ne sont plus que 92 pour cent, mais le stade est plein comme à chaque fois pour Federer. L’incertitude ce lit dans les entrailles, les étoiles et sur les sites. Elle s’observe dans le geste et se répand comme toute information, de par monde, commentaire russe, arabe, ce qui se passe sur les courts ne passe pas inaperçu à l’époque magique de Roger, qui vient d’accomplir un geste rare, déjà viral, une volée par derrière le dos, mais reste accroché par le jeune australien.

Il est à la peine dans ce match. A se lancer de sempiternels défis, en confiance, il rencontrera bien quelque difficulté face à la résistance des autres joueurs dans le monde, pris un à un et qui un à un relèvent le défi.. Individuellement. Une force s’oppose à lui. Ce mot, force, est en force dans le langage depuis le nouvel épisode d’une certaine guerre, celles des étoiles, au sein de laquelle il tient un rôle particulier. Il faut être de son côté. Je ne connais pas la « Guerre des étoiles », sinon par les articles de magazines. J’en suis resté à Roger. Je suis de son côté. Mais il vient de perdre à Miami. Contre le jeune australien, au tie-break du troisième. Il fera négativement les titres ces prochaines heures, cette défaite le privant de sa place de no 1 mondial. Fatigué. Ce n’est pas simple tous les jours comme il nous l’aura rappelé en conférence de presse, après sa défaite contre Del Potro, dimanche dernier. Pas de finale ce dimanche pour Roger et ceux qui le suivent.

 

Une séquence dépourvue de tout malheur bien qu’empreinte de tristesse a ému des milliers de suiveurs « followers » depuis les courts d’entraînement à Miami. Juan Martin Del Potro s’entraînait. Un public au sein duquel les sud-américains étaient nombreux s’était réunis autour du court où il s’entraînait. La caméra du smartphone balaie cette rangée de spectateurs, On entend une voix  qui surgit et devance le murmure . Une jeune femme, très jeune, une fillette quand elle apparaît à l’image. Elle interpelle Del Potro, lui clame son amour. Il est « le meilleur du monde », elle le demande, en pleurs, vifs et chaleureux. Une émotion qui remonte des sèves de la terre et s’exprime par une personne à l’égard d’une autre. Del Potro comprend. Il se lève de sa chaise, court doucement vers elle et se laisse enlacer brièvement. Elle est consolée par ses parents, Del Potro va saluer d’autres personnes.

Rien ne s’est passé, c’est l’émotion qui a passé, anodine, anonyme, comme deux diamants dans le ciel, la voix de Rihanna, admirée par cette fillette  (peut-on supposer) sur laquelle les uns dansent depuis septembre 2012. Roger avait battu Murray à Wimbledon en juin, les gens partout dansent facilement et volontiers. Il y a du vrai dans ce rien ou je n’y suis pas. Je n’y suis pas.

 

Roger a perdu. Il ira s’en expliquer devant la presse puis se reposer. Je le ferai aussi dans ma vie de suiveur jusqu’au prochain évènement ou non-évènement significatif. Il lui arrive de dire « je voudrais rejouer ce match (US Open 2009 contre Del Potro), ce  jeu ou ce tie-break (Indian Wells 2018 contre le même) pour voir ce qui peux passer ».

 

C’est étonnant de dire ça. Un reflet d’adolescence. Il doit comprendre désormais qu’il n’a y pas de seconde chance. Un second service, mais pas de seconde chance, une fois la balle de match jouée. C’est ce qui nous fascine, le fait de perdre, de ne plus pouvoir s’imposer. Il est vrai que la plupart du temps les duellistes renaissent de leurs cendres et peuvent se constituer un palmarès. Ailleurs, à un autre moment. Les deux seuls mots  de langue française qui se terminent par les consonnes muettes p et s ? Corps et temps. Pas de seconde chance.

 

24 mars 2018

« Je ne peux pas attendre », en anglais, semble être utilisé pour dire « je me réjouis ». Roger le dit souvent. Je serais curieux de connaître l’avis, sur cet emploi, de ses admirateurs indiens qui semblent déçus, presque fâchés de sa sortie d’emblée de cause à Miami. Lui aussi est déçu. Il le dit. Son coup droit de vainqueur l’a abandonné depuis quelques jours et c’est l’ensemble de son jeu qui en pâtit. De son jeu, pas de son œuvre laquelle semble désormais inaltérable. Mais nous sommes dans une zone temporelle au sein de laquelle Roger n’est pas triomphant.

 

Il n’est plus numéro 1. C’est différent. Comme si nous devions réapprendre à nous battre par et pour nous-mêmes. Plus d’excuse, pas d’extase. On ne le reverra pas avant juin. Dans deux mois. D’ici là, il se reposera et fera un bloc d’entraînement. Il dit vouloir jouer « le plus longtemps possible » mais renonce à la terre battue. Ça se délite petit à petit. Roger veut tenir le coup. Il est plusieurs personnes à la fois. Leader en affaires, dans sa stratosphère de champion, en Namibie prochainement pour la philanthropie, en invité en Suissse dans nos magazines du dimanche dans une famille monoparentale, pour ceux qui ne seraient pas un modèle absolu,  mais aussi l’homme récupérant de ces efforts princiers. Tu ne peux pas tout faire, Roger. Chacun aura son avis. Lui, gagne encore puis donne des signes de fléchissement. L’aménagement de son langage au gré des circonstances devient aussi une caractéristique chez lui. Nous l’écoutons. Il sait varier son jeu, à mon avis mieux que ses propos. L’on dira un jour qu’il a aussi très bien parlé. Les mots, le jeu, le jeu en tout. Pour les uns et pour les autres, le personnage Roger se révèle d’une efficacité qui déconcertera encore. Un statut iconique et lui qui fait signe en passant.

 

Mon ami le roi

Sous la pluie cette semaine en attendant le tram, j’ai vu passer Roger. Calmement, parmi les autres passants, un smartphone à l’oreille. Il m’a surpris,  j’ai sursauté et l’ai bien sûr tout de suite reconnu. Sa démarche, son profil, cette attitude que nous avons tous enregistrée sur nos fonds d’écran : émotionnels. Pour le fond d’écran physique, nous avons encore le choix. C’est facultatif et interchangeable. Pour l’émotionnel, les conditions de l’interchangeabilité sont plus restrictives. Elles laissent peu de place à l’autonomie. Roger a marqué les esprits et c’est allé jusqu’au cœur. Tout admirateur est une personne blessée. Le premier réflexe passé, dans l’attente toujours d’un tram qui tardait, j’ai compris que c’est sur un écran de télévision qu’il m’avait frôlé, plusieurs à bien y regarder,  en vitrine,  disposés en savant désordre, pour mieux communiquer, et l’on passe à l’image vivante, pour nous proposer telle marque de téléphone mobile.

 

J’ai  attendu son  nouveau passage  dans son cycle publicitaire,  revécu ma rencontre avec lui;  ce moi surpris qui le reconnaît si prestement, en ami, en passant, en consommateur d’images. Reconnaissance vocale, identification faciale, fond d’écran et hologramme. Le courant semble avoir passé. Roger en phénomène électrique. Le trafic était perturbé, je suis rentré à pied.

Amis, ennemis, dans les mondes, une constante qui rien ne tempère. Ion Tiriac, ancien joueur professionnel qui nous montre sa moustache de motard sur les courts et dans les tribunes depuis des décennies, voûté, couvant une idée, a osé critiquer Roger ces derniers jours en insistant sur le fait qu’il ne devrait pas choisir ses tournois à sa guise. Les pilotes de formule un ne le feraient pas, pourquoi pourrait-il le faire avec autant de caprice. C’était, je crois, l’esprit de la déclaration.

 

(“Un seul en vaut pour moi dix mille s’il excelle” Héraclite, pléiade, p. 157)

Roger ne répondra pas.

 

Il est dans le positif et traite le négatif d’une manière viscérale, dans l’introspection. Toujours à l’est – Tiriac est roumain – Novak Djokovic a posé sur les réseaux sociaux avec trois joueurs de football de l’équipe de Croatie, Modric, Rakitic et Sperisic. Un prince de Belgrade avec des seigneurs de Croatie. Sans légende autre que le plaisir de la rencontre et de la pose. Serbie, Croatie, 1992, leurs années  d’enfance.

 

Aujourd’hui, Djokovic qui a tant résisté à Roger, a comme disparu du circuit, s’est désélectrifié. Les spécialistes se demandent pourquoi, Marc Rosset dit que c’est incompréhensible. Je me dis, qu’enfant de la guerre devenu si grand guerrier, il aurait un problème entre lui et lui. Souffre de ce qu’il recherche. Il voudrait exister sans être défait ni s’imposer et prend conscience que ce n’est pas possible en réseau ni hors réseau. L’idée d’individu triomphant et de nation défaite.  Le péril , le sacre et le sacré.  Il faudrait le rebrancher. Personne ne l’aidera. Il nous pose une question à laquelle il répondra.

 

Roger écoutera, de loin. Regardera, de près, et sa silhouette jaillira sur un mur à New-York, dans les vitrines de par le monde, puis sur un court dans la ville qu’il choisira. En Allemagne, lui le rhénan, de légende, le post-wagnérien.

 

Le mien ami des Dieux

Dans le double numéro du Time (volume 191 nos 16 et 17) des 30 avril et 7 mai 2018, Roger est présent en couverture (l’une des six selon les régions du globe semble-t-il). Il est, selon ce titre, l’un des personnages les plus influents qui soit. Bill Gates signe le texte de présentation. Il dit son talent de champion et revient sur les projets de Roger dans le domaine de la philanthropie qui, comme le tennis, demande de la discipline et du temps. Bill sera triste avec tous les fans quand Roger raccrochera sa raquette. Une métonymie. Il a par avance complimenté Roger – qui l’a aussitôt remercié sur Twitter pour les « gentils mots » – en concluant ainsi sa présentation  « nous pouvons nous rassurer en sachant qu’il se consacrera à faire du monde un lieu plus équitable ». C’est tout à la fois une reconnaissance et une invitation à persister sous la plume de la personne qui  à distance domine le même monde.

 

Pour dire l’étendue du talent de Roger, Bill a choisi les mots de David Wallace Forster, dans son fameux article de 2006 (« … as a religious experience »). S’il a choisi ces mots c’est que l’auteur de l’article est quelqu’un d’important. Qui est-il ?  Bon joueur de tennis, il était un philosophe prometteur qui s’est perdu. Ce livre, paru en 1996, volumineux, génial, « L’infinie comédie », que certains disent confus, ou tenir du pensum, c’était lui. Il a connu des problèmes de dépression, « J’ai semble-t-il perdu toute capacité à travailler et à organiser ma vie et ma pensée. Mes ambitions sont modestes et tournent principalement autour du fait de rester en vie ». (l’Obs 27 août 2015). Son article de 2006 est un chant à la gloire de Roger. Il faut se méfier du mot ode dans ces circonstances. Il y en eut de sombres. Un chant. Des paroles et une musique. Très technique en fin connaisseur qu’il était.

 

Mon ami le roi

Il a intensément admiré Roger dont  le jeu  lui a inspiré cet extrême propos: « c’est la réconciliation des êtres humains avec le fait d’avoir un corps ». Voilà qui en dit long sur  lui, qui ne fut pas champion , n’accomplit aucune œuvre philosophique bien qu’il ait montré de belles compétences, devint écrivain, dont ces 1500 pages sur la l’infinie comédie, mais se perdit en route. Il parle aujourd’hui encore de dépression sur « You tube » et peut-être en parlera toujours. Il a mis fin à ses jours par pendaison le 12 septembre 2008. Cinq jours après la victoire de Roger à l’US Open contre Murray 6-2 7-5 6-2.  La finale est disponible en vidéo et  le sera toujours.

 

Le choix de Roger de ne pas jouer sur terre battue en ce printemps 2018 est contesté par certains. Dont Nadal, qui se dit surpris et taille en pièce ses adversaires sur cette surface, soleil et ocre qui n’est déjà plus le lieu des triomphes de Roger. Pourtant, dans les stades européens, c’est comme s’il jouait encore alors qu’il n’y joue plus. Les ramifications de l’instantanéité dans la société spectacle décrite par Wallace Forster, font de tout amateur un spéléologue perdu dans ses galeries. C’est pourtant à l’extérieur que ça se joue. Dans la lumière et dans le vent. Couleurs variées et instants choisis. La force de l’instant, c’est pour elle que Roger est Roger et qu’il ne l’aura pas été que pour lui.

 

Mon ami Fe-ro-de-ger-rer

La vie sous-marine dans ses proches ou profondes vastitudes, diverses, non infinies. Les canopées galopantes et les sommets neigeux, réels comme, mais ce n’est pas tout à fait établi, le seraient aussi les infinis. La vie intérieure d’un individu terrestre, pour ne parler que de ce qui est connu à ce stade, justement, de la connaissance, naturelle ou humaine, est aussi une autre, tierce et profonde démultiplication de la réalité. Amadeus, filmé par Milos Forman fait partie de mon intériorité. Jack Nicholson répondant à l’infirmière aussi, ou jouant au basketball avec le géant, l’amoureux transi de « Mort à Venise » nage encore dans mes océans.

 

« Catherine va peut-être revenir» d’Yves Montand dans un film de Claude Sautet en traversant la route comme on le fait tous, s’adressant à un jeune ami: vie intérieure. Des pages de musique, la même en arrière fond, Arles depuis l’asile pour Vincent, le mal étouffant de Nice ou du Bataclan, c’est en moi. Chacun de nous. Giotto comme il ou elle l’ont évoqué. Les couleurs, les plis. Un regard dur, celui-ci étonné. Le regard de Roger avant de servir, je le revois us open 2008. Après sa défaite, Andy Murray a dû insister sur le fait que Roger jouait bien, qu’il n’était pas sur le déclin. Avec ses 12 titres du Grand-Chelem, en septembre 2008, il devait faire face à la furie et aux sournoiseries de certains  commentaires, les trop, les déjà, les cependant. Il est dans son match. Ses pas tranquilles et apppliqués vers la ligne de fond pour servir. Prépare sobrement son geste. Laisse poindre et planer son regard noir, lance sa balle, se déploie, claque son service, des secondes et des secondes ont passé, sur le court, dans le stade et dans la vie intérieure de millions de gens, dont la mienne.

 

Mon ami le roi – Ton ami le moi – ami de lui – le mien ami – Fe-ro-de-ger-rer

C’était parti, l’indécision campait sur ses positions, tenait sur son socle. Le score évoluait pour la faire tomber dans le sens des aiguilles de la montre de Roger. Le souffle, sans sommeil, les sofas, des regards familiers, je n’ai pas compté. Roger en rouge, Murray en gris. Alex Ferguson entraîneur écossais de Manchester United, dans les tribunes. Sean Connery, James Bond, le moine du Nom de la Rose, concurrent de Roger dans les publicités du luxe, dans gradins aussi aussi. Les loges, pardon, VIP. Nos souffles, au même rythme, nos espoirs en suspension. Roger court à l’extérieur de nous, saute, frappe et se coltine un rude et prometteur adversaire, en nous. 12 septembre 2008, David Wallace Forster regardait aussi, dans un temps matériellement perceptible, offrant des échanges, désignant un vainqueur, permettant que l’on souffre. Répétition de l’attente, retour à la ligne, recommencement des gestes, tout reste possible pour l’instant d’après. Sidérant, sidéral, balle de match, fulgurants retours du perdant, explosion des cœurs pour aller plus vite vers le passé. Vécu.

 

Un jour après le tournoi de Monaco. Loin du circuit, dans une communication bien maîtrisée, Roger publie les images de sa visite en Zambie. En descendant vers la pointe de l’Afrique, à l’intérieur des terres. Aucun accès à l’océan. Il est reçu par le président. En chef d’Etat. Produit intérieur brut annuel par habitant, 4’300 dollars. En Suisse, onze fois plus. Des enfants à scolariser. Roger ne s’y ennuie pas. Un lieu plus équitable.

 

“Fereresque”

Roger Hodkinson est à Genève, au salon du livre. Il vient d’en publier un justement “Federesque”, comportant de superbes photos de Roger (Federer) et des textes de lui,  Roger (Hodkinson). Il a trouvé son titre. Je n’ai pas encore trouvé le mien. Il est vrai que le non f e d e r e r est intéressant dans sa sonorité sans voyelles autres que le e. Les qualités de Roger relevées dès le sous-titre par son homonyme en prénom sont l’élégance, l’humilité, et toutes ses caractéristiques de classe et de performances accomplies dans la beauté.

 

Roger est sur le circuit depuis 2o ans. Il y aura encore beaucoup de livres sur lui, à son propos, et de vidéos avec des films probablement. Un blockbuster: Federer le grand. Lui est en Afrique et ne communique pas sur ses prochaines apparitions comme vient de le faire Abba, le groupe rock et disco, qui aurait enregistré deux chansons, 35 ans après le dernier enregistrement. Roger avait un an. Il n’a pas souffert de sa vie de star. Il semble au contraire y avoir trouvé la source d’une forme de bonheur.

 

Regardé cette semaine un film de Lionel Baier sur un criminel sadique et plus précisément sa victime. Une épouvantable histoire de crimes perpétrés sur des adolescents dans les années quatre-vingt en Suisse. Tortures sexuelles, puis meurtres, la nuit dans les forêts. Le film parle d’une proie humaine qui en a réchappé et permis par sa mémoire visuelle d’établir le portrait-robot du tueur qui a été arrêté et neutralisé. La souffrance sourde, inexpiable, de ce jeune homme  est le sujet sous-jacent du film.

 

Aucune chance

Ecouté quelques extraits d’un débat sur ces questions. L’un des aspects du malaise insurmontable des victimes restées vivantes réside, au-delà de ce fait, être en vie, dans le souvenir de n’avoir eu, sur l’instant, à un moment et en un lieu précis de leur vie,  aucune chance. Un autre, malveillant, jouissant de leur neutralisation, de ce  pouvoir absolu obtenu dans un nouvel univers, celui qui fut imposé à la victime, son dernier avant de disparaître, d’être anéantie. Il y aurait 400 milliards d’étoiles dans notre galaxie visible dans le ciel, au-dessus des forêts. Mais là, on ne compte plus, et on ne nous laisse plus compter,  un tueur un jour, ne vous laisse aucune possibilité de vous en sortir.

 

Il n’est plus possible après cela d’éprouver ce sentiment de sécurité minimale, le jour et la nuit, que fait que nous continuons, comme si nous étions protégés. La première cause de nos désespoirs est extérieure à nous. Elle réside dans le malheur du monde qu’il nous accable ou non directement. C’est façon d’être aux aguets. Le sport est une transposition socialement réussie de la violence animale et humaine. La course du léopard et de l’antilope, le combat des guerriers face à face, les duellistes avec la mort au bout, la violence sadique à laquelle un instant l’on cherche à résister. Il faut avoir, Roger Hodkinson l’aura peut-être dit, l’instinct du tueur, pour s’imposer. Il semble que l’on n’ait fait attention avec le vocabulaire sportif, qui s’est spécialisé en oubliant les ennemis qui se tuent.

 

Ne laisser aucune chance est, c’est étrange, la faute des criminels (on entend souvent les procureurs dire « vous ne lui avez laissé aucune chance », pour obtenir une aggravation de la peine) et c’est aussi le savoir-faire suprême et le mérite des champions comme Nadal et Federer, ce que l’on admire le plus en eux. Transposition. Après la rencontre, ils se serrent la main.

 

If you see the wonder of a fairy tale

Je fais un rêve, « I have a dream » appartient à tous. La référence historique est celle de Martin Luther King (1963), par ce discours qui marqua les mémoires dès le jour où il fut prononcé et garde toute sa force, sa nécessité et sa signification.

 

Tout autre contexte, au fond du café, cette semaine,  les mêmes mots, “I have a dream” un titre d’ Abba (1976). J’écoutais, je n’écoutais pas. Je guettais inconsciemment une phrase dans la chanson, ce que j’ai  toujours fait, me semble-t-il, sans la comprendre vraiment, par son rythme, cette déclamation chantée, et parce qu’elle recèle une proposition qui m’est répétée depuis longtemps, « if you see the wonder of a fairy tale », si tu vois le merveilleux dans un conte de fées.

 

Roger a employé ces mots « fairy tale » à deux reprises au moins ces derniers mois. Je m’étais promis d’en vérifier le sens et ne l’avais pas fait, jusqu’à aujourd’hui. La phrase d’Abba m’a permis d’y revenir. L’été dernier (2017), Roger avait observé qu’une carrière ne doit pas nécessairement s’achever comme un conte de fées. Il commentait la triste dernière course d’Usain Bolt qui s’est retrouvé ventre à terre dans cette ligne droite qui fut celle de ses triomphes et demeure celle de ses records. Cette année, lors de son triomphe à Melbourne, Roger a repris l’expression « fairy tale », pour remarquer que le conte se prolonge, qu’il continue. Le rêve, le merveilleux, le conte de fée. Si tu vois le merveilleux. Oui, on le voit, dans l’œuvre sportive de Roger. Il le perçoit comme ça aussi. Il mesure ses mots. En connaît la portée. Il n’osait pas, même dans ses rêves les plus fous, qu’il aura réalisés. Désormais, c’est une suite de rêves, un continuum, à n’y pas croire, un conte. De fées. Il le présente ainsi et il a bien raison.

 

La perception du tout

Nous sommes en juillet, nous levons les yeux, la fusée Federer-Wimbledon 2018 n’est pas sur orbite. En quart de final, Kevin Anderson est revenu dans le match après avoir été mené deux sets à rien. Le possible en Roger a mis la tête à l’envers. C’est le non qui l’a emporté. « Je n’ai pas réussi à le surprendre ». Au cinquième set, après beaucoup de jeux. Ça n’en finissait pas, puis ce fut terminé et Roger n’était plus dans le tournoi. C’est l’autre qui n’a pas lâché et c’est nous qui sommes surpris. Nous ne sommes pas tristes, pas tous. La collection est déjà si belle. Mais il faut se déshabituer et Roger ne nous a pas encore promis de ne pas recommencer.

 

L’être et l’étant d’un philosophe qui était au firmament de la discipline, non olympique, quand Roger est né mais que l’on n’ose plus nommer aujourd’hui. Il s’est passé tant de choses depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la mort de Staline, celle de Kennedy, le programme Appolo, une sorte de consécration du mal dans les actes et une nouvelle présentation de celui-ci dans le langage. Nous devons tous faire attention avant de servir. Roger le sait. Il a compris beaucoup de choses. Il est prêt à en comprendre encore. Il a changé de marque de vêtement sportif. Un contrat avec une marque japonaise, pour USD 300’000’000, sur dix ans. Ses journées sont bien occupées. L’originel, l’être, et l’apparition de l’étant, qui gêne et obstrue la perception du tout.

Nous sommes tous confrontés à cela, dans les variations de nos réalités individuelles . Le jour du premier match à Wimbledon, les spectateurs choisissent à l’entrée le joueur qu’ils souhaitent aller regarder. Les autre jours c’est un match qui est en option, 2 ème tour, 3ème tour, 8ème de finale et non plus un joueur . Il y en a tant qui choisissent Roger le premier jour à SW 19. « J’aimerais me mettre dans la file d’attente et leur demander qui ils sont, ce qu’ils attendent (de la vie et de lui?), mais je sais que ça ne peut se faire ainsi ». Le champion imaginé imaginant le spectateur qui l’imagine.

 

Djokovic et Nadal nous un livré un beau match cette année, que j’ai regardé en pensant à Roger. En 2018, la nouvelle génération pétouille et ne dérange aucunement les cadors. En 2005 puis au cours des années qui suivirent,  ces deux-là se sont invité dans  l’histoire de Federer qu’ils ont bousculé, battu, mis en diificulté. Ils lui ont piqué des titres, se sont arrogé une part d’histoire, mais l’on perçoit qu’à l’évidence, en lui compliquant la vie, ils ont valorisé sa carrière. Tous trois le savent, et leurs équipes aussi.

 

Le programme Apollo, qui a rythmé mon enfance, comme les battements du cœur, les orages, les récréations et les matchs de football, avait une fin prévue qui est advenue comme prévu. La présence de Roger dans nos modestes épopées est au cœur d’une actualité riche et durable qui s’effeuille.

« A travers l’existence, l’être et le temps se laissent dériver l’un de l’autre en même temps qu’ils s’animent réciproquement (…)» (Jeanne Hersch, l’étonnement philosophique, p.418). Avec Roger, ce fut comme ça dès le premier moment. Un jeune joueur bâlois au geste facile avec un regard qui semblait devoir et vouloir tenir. Un geste juste et aisé qui a avait fait partir la balle et qui devait se répéter, jusque dans les plus hautes sphères. Je l’ai suivi. Un autre article, les résultats, cette progression, cette promesse, toujours plus haut. Il fallait du temps et le temps pour vaincre semblait choisi. Attente du résultat, promesse et réalisation, temps vaincu, temps compté. La durée du point, du set, du match, du tournoi, pendant le jeu juste après celui-ci. Une scansion. Vers le triomphe, entre ceux-ci, un après pour lui permettre de récupérer, disparaître et revenir au centre de l’attention médiatique.

 

Dix ans déjà, ce match interminable, vécu avec des amis que je ne vois plus, Wimbledon 2008. C’était un moment très fort, insoutenable, qui s’est terminé dans l’épaisseur de la nuit et pour nous de la tristesse. Les deux protagonistes ne souhaitent plus en parler. Ils abordent l’instant présent, celui qui mène au match suivant. Le temps est toujours présent virtuellement sur l’Internet. Je ne clique pas sur ce match de 2008, probablement pour de multiples raisons, liées à l’épaisseur et à la nuit. Mais il est là, disponible, pour ceux qui souhaitent s’en servir. Roger ne cesse de taper dans la balle ni de courir sur les vidéos qui passent et repassent en un temps et en des lieux indéterminables. Variations dans le jeu et dans les réalités actrices et spectatrices. Rien n’est inventé, mais ce temps, ces êtres et ce temps.

 

Perception du tout

Ici, courant juillet, là où on l’attend encore, maintenant qu’il ne sait plus tout à fait comment définir ce qu’il sera bien de dire et de faire, le moment voulu, le moment venu. “Il n’y a plus d’après”. Roger réfléchit, je l’entends. Ces admirateurs aussi, on ne nous entend plus. Haussement d’épaule, clignement de l’œil. L’été se durcira et Roger reviendra.

 

Mais l’avenir n’a pas d’épaules. Il est abstrait. Certains contestent qu’ils fassent partie du tout. Tant que nous y sommes et Roger aussi. Depuis son retour triomphant, il a eu des instants de quasi-lassitude. A Stuttgart contre son ami Haas, à Montreal contre Zverev, à Londres contre Goffin. à Indian Wells contre Del Potro, à Miami contre K., un jeune australien, tous vulnérables mais vainqueurs.

 

J’ai de la peine, comme beaucoup  à lire le service de Roger et à comprendre ce qu’il souhaite en faire désormais. Ingénieur et cosmonaute, parlant aux foules et créant des espaces, menant contre l’étant, service à suivre, Roger se dissipe peut-être et il y bien raison. Nous sommes le 23, et le ciment de New-York fait mal aux jambes. Nous en sommes là. Férus d’atttentes, “couchés dans le foin avec le soleil pour témoin”

 

Roger

J’ai pris l’habitude comme d’autres par millions d’aller voir ce que dit tel ou tel sur twitter. Toni Kross, footballeur allemand jouant au Real Madrid, a souhaité un joyeux 37 anniversaire à Roger ce 8 août 2018. Il l’a nommé plus grand sportif de tous les temps. Les admirateurs de Toni qui le sont aussi de Rafa lui sont tombés dessus. C’est le jeu des commentaires qui s’est épaissi, alourdi et sali depuis que les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont. Une abrutissante foire électronique. Mohammed Ali a dit « je suis le plus grand », et depuis lors on lui cherche un équivalent. J’ai le plaisir et l’honneur d’être indifférent à cela. Le plus grand ? Quelle est la perspective ? Les grandes rivalités de l’histoire ou l’histoire des grandes rivalités. Aucun nom. Les très grands sont nombreux et ça ne les rend pas moins grands.

 

De Vinci ou Michel Ange. Amadeus ou Ludwig. Allons bon ! Montaigne ou Pascal. François-Marie ou Jean-Jacques. Amitié, inimitié, postérité. Avis du public. Mandela ou Ghandi. En tennis aujourd’hui, il y a d’autres noms. De très grands rivaux de Roger, exceptionnels aussi. Ils ont leur jeu, leur personnalité et leur palmarès, leurs gains en tournois, au-delà de 100’000’000.— de dollars et leur aura publicitaire. Ils font ce qu’ils font et le feront encore. Ça ne changera rien  pour Roger qu’il gagne encore ou ne gagne plus. Fortune faite, gloire acquise. S’il est et restera unique c’est par l’ampleur du palmarès, peut-être pas indépassable, et la magie du geste incomparable. La danse, la finesse, la justesse, les fulgurances. Indéfinissable. Il a accompli quelques chose de grand et d’indéfinissable, procuré un plaisir partageur et narcissique inconnu.

C’est fait. Les autres peuvent accomplir leurs exploits, des victoires que Roger n’obtiendra pas, lui a créé un éblouissement qui ne reviendra pas. C’est bien ça, Roger, qui jouera cette semaine à Cincinatti. Il va nous faire une fin d’été. Je ne sais que penser. Vivre encore en direct un de ces moments.

 

J’éprouve une sorte de contentement à l’idée d’avoir écrit ce texte qui ne dit pas tout et révèle des faiblesses dans mon jeu. Mais enfin, il est là. Je ne voudrais pas, pour l’heure, qu’il s’efface. J’ai cherché un autre titre ce printemps mais ne trouve pas.

 

J’essaie encore :

 

Presque tout suivi

Mon admirable ami

Suivre l’icône

Variantes du suiveur

Irisations de la ferveur

Fervent amateur de R

Ses effets, mes variations

Retour de service

Jeux blanc

En bon suiveur

Jeux Blancs

Variations du jeu

Le nôtre

A peu près tout

Numéro un,

Aucun mot ne dira

Aurai suivi

Suiveur no

Puissance 20

Lui en simple

Autant de fois

Plus encore

R F

Suivi R autant que F

R autant que F

R et F

Deux lettres

Vous avez ce me semble

Attrapé des étoiles

 

Vous avez ce me semble attrappé des étoiles

Superlativisé les dimanches

Finalement

Journal des dimanches

Privé de mots les suiveurs

If you see the wonder in a fairy tale

 

J’accepterais de l’aide ,

 

Un plaisir inconnu narcissique et partageur

Et personne d’autre

 

Je n’y parviens pas. Aucun de ces titres ne me convient. Roger bien sûr, mais il y en aura tant. Nous avons déjà une bande dessinée. Aléatoire et royal, naturel et béni, étrange et irréel. Son rêve pas le mien. Nos rêves sont les siens. Non heureusement et oui près tout. Roger rêve les rêves du monde et ses émotions n’ont pas encore tout dit. Vous avez, ce me semble, attrapé des étoiles.  C’est le titre que je retiendrais à ce stade.

 

Sans

William Skidelsky l’a trouvé son titre, en 2015, « Federer and me, a story of obsession ». Federer et moi, l’histoire d’une obsession. Il y a toujours, cette opposition : lui et nous. Ce qu’il vit et ce qu’il nous fait vivre. Ce qui lui arrive avec nous et ce qu’il nous arrive avec lui. Il est le un, nous sommes le multiple dans lequel certains cherchent à se ré-individuliser face à lui.

 

Je ne crois pas être victime à ce point d’une obsession comme Skidelsky et quelques autres. Mais j’ai été habité par la carrière de Roger, dans mes attentions, l’organisation de mon temps, la survenance lente et parfois vive de mes émotions, les considérations qui en résultent. Il m’est arrivé d’éprouver quelque lassitude, notamment ce printemps. Le fait du prince, par les mots, les caprices, le galop du naturel,  quelques  manières de langage. Mais son capital estime, par ce qu’il a réalisé, est si important que l’histoire de sa personne, qui comprendra bien quelques failles, est bénéficiaire pour beaucoup et pour longtemps.

 

Pour toujours. Ce joueur des années soixante, qui aimait tant le tennis et la vie, que j’ai croisé en ville et à l’école, décédé ce printemps, entre quatre-vingt et nonante, a dû aimer Federer, pour toujours. Il parlait peu des icônes. Je ne l’ai plus revu. Il a dû être heureux de connaître cette épopée, l’intégrer tout en restant étranger à elle. Je ne sais pas, ne peux parler pour lui et regrette de n’avoir pas ici ou là saisi l’occasion de parler avec lui, de Roger et d’autres choses.

 

La moitié du monde

Dans un chapitre intitulé « la poursuite de la beauté », Skidelsky cherche aussi – écrire permet de mieux lire – à définir ce qui rend le jeu de Roger si attractif. On ne sait pas pourquoi la fascination s’est exercée à ce point. Que se passe-t-il dans son esprit, son système nerveux et dans son corps? Que se passe-t-il dans notre corps inactif, notre système neveux et notre esprit ? La beauté n’est pas suffisante en sport, ni dans toutes les guerres. Sans victoire, elle devient « superflue, vaine au regard de ce qui compte réellement » (Federer and me p. 209).

 

Avant de se rendre à Cincinatti, cette troisième semaine d’août 2018, Roger s’est entraîné sur le central de Flushing-Meadow, privilège de la classe au-dessus de celle des rois. Il s’en trouve dans notre imaginaire collectif. Gojowczyk sera son adversaire cette nuit, au premier tour. Attente du tournoi, d’une apparition de Roger qui paraît motivé. Son échec à Wimbledon cette année contre Kevin Anderson pourrait n’être qu’une péripétie s’il s’impose à l’US Open comme il entend le faire, « Le monde comme représentation et comme volonté »

 

Arthur Schopenhauer a fait mouche avec son titre. Roger aussi avec les siens. Une partie du reste du monde regarde ce soir un pont d’autoroute effondré à Gêne. Dans un passage surprenant, dans lequel il semble s’intéresser “aux gens malheureux”, Marcel Proust a noté que « Toute une moitié du monde pleurait » (Pléiade II 372). Dans le même paragraphe, il fait référence au « bonheur légitime ». Désarmé devant le sort de la moitié effondrée, je m’inquiète pour l’autre moitié et me demande en quoi un bonheur peut être légitime. Il y a bien quelques exemples qui ne disent pas tout. Demain, en me levant, je vérifierai le résultat de Roger.

 

Le sort de Roger

Bronzé, sans son nouvel équipement seyant, vif dans ses petits pas, Roger a gagné cette nuit. Il se dit content d’avoir joué et de pouvoir tourner la page de sa défaite à Wimbledon. Comme souvent, on oublie le nom de son adversaire pour s’intéresser au suivant. Une logique, une routine de spectateur admirant. C’est ainsi. Il y a de l’énergie et du savoir à puiser dans les scansions de cette contemplation. Faire l’actualité, la sienne, celle d’autrui. Je n’en fais pas le tour, c’est le sort de Roger.

 

Sa façon bien à lui de construire mentalement l’instant et d’en faire parfois un momentum. Là, nous verrons. Il s’est appliqué à oublier Wimbledon 2018 – qui semble l’avoir rappelé à l’ordinaire et qu’il considère comme un échec, –  se souvient de n’avoir plus gagné à New-York « depuis dix ans ». Il analyse la situation, avec son équipe, trie les faits de carrière et de jeu qui lui permettront d’être plus fort et s’élance dans cette nouvelle arène.

 

Il n’est pas ici question de vie ou ne mort, mais de « greatness », de grandeur. Il a répondu à diverses questions sur sa carrière sur le site ATP. Tranquille. La grandeur, est toujours en travail. Il doit avoir raison. En 2011, Aretha Franklin, qui vient de mourir était venue le voir jouer contre Tsonga. Elle est là dans les tribunes, attentive à lui. Aretha Franklin a vu Federer jouer. Dans les années soixante ou septante, avant la naissance de Roger, on nous dit de ses concerts qu’ils comportaient une  exceptionelle intensité, produite par elle, sur scène, sa voix, sa présence, son corps, son chant, ses regards, à nulle autre pareille.

 

Roger

Elle aussi est entourée d’étoiles, Ella, Nina, et la voix de “fever” enregistrée l’année de ma naissance.  Roger n’a pas à ma connaissance, entendu Aretha chanter. Il doit avoir  je l’espère pour lui, de riches capacité d’admiration. Lorsque le chant et profond et qu’il dit beaucoup de la vie, des plaisirs qui sont en elle et de la souffrance extérieure à soi, que d’une façon ou d’une autre, et superbement par  les voix d’Aretha, l’on a ressentie sans vraiment s’en rendre compte.

 

2011, ce doit être l’année de son élimination par Djokovic en demi-finales. C’est arrivé deux fois. Ça tourne sur you tube. Cette défaite dont nous ne revenons pas à 5-3 au cinquième set, 40-15 sur son service. Il a perdu. Un passif états-unien « depuis dix ans », pour notre homme, Del Potro 2009, Djoko, les demis et la finale quand Roger jouait en rose clair et que le serbe a étouffé peu à peu son jeu. Mais ce sont les mauvaises pensées et il y a tout, dans le parcours de Roger, pour les mettre de côté. Il a gagné cinq fois l’US jusqu’en 2008. 2018, nous verrons.

 

Le matin suivant c’était perdu et Roger descend d’un cran. Dans la nuit, à vrai dire, ça l’était déjà. Un visage, un regard, une silhouette habillée différemment. Des remontées au score, depuis 0-40 par Djokovic qui travaille les angles et les trajectoires, solidement tranquillement, élégamment, avec un certain sens de la désarticulation. Roger perd à Cincinatti en 2018, les noms et les dates se mêlent dans les esprits et dans les cœurs aussi. Djoko relève que Roger n’a pas joué à son niveau, il parle même du fait qu’il ne se serait pas déplacé aussi bien que d’habitude. Extraits cités et traduits de conférences de presse.

On nous rappelle la dernière victoire de Roger à l’US OPEN, en 2008 contre Murray, qui jouait en gris bleu.  Roger, en rouge, qui tombe à terre après la balle de match. Je m’en souviens bien, puis ne m’en souviens plus.  Dans l’abondance, cela devient confus. Prolixité de la gloire.

Les langages de Roger. A l’arrivée sur place, content d’être là en forme. Sur le court, déterminé, puis moins. Les grimaces les sourires. Le fameux langage du corps qui n’en n’est peut-être pas un. Ensuite. Ensuite ? Le langage verbal, « excité », « avec mon équipe », blessé, en forme, se réjouit de jouer, attend de voir, a vu, beaucoup tennis, besoin de tennis, d’autre chose. Son nouveau, contrat, ses attentes, ses politiques commerciales ou  sportives, sa vie d’homme et d’athlète. Tout ce qui se sera bien passé et  doit se passer encore.

 

Je m’aperçois que Roger aussi, dans ses triomphes, non seulement parle plusieurs langues mais plusieurs langages, à l’égard des autres et de lui-même. La maturité est  péril, art en péril.  Etre prêt en toutes circonstances.

 

Savoir faire et devoir être. Roger existe ingénuement. “Genuinely”, c’est beau aussi mais ce n’est plus la même chose et ça donnerait “wirklich” en allemand qui à trait à la vérité. Nous n’y sommes plus, spontanéité ingénue (qui l’aura probablement mené au succès avec application et concentration), n’a plus rien à voir avec vérité. Loin de Roger, c’est ainsi qu’il m’arrive de penser.

 

Dust un the wind

“Dust in the wind », chanson du groupe Kansas, habituée des ondes. Un succès qui avec d’autres fait sa course à travers les décennies, dans des sphères innombrables, publiques ou privées en suscitant une émotion surprenante que l’on reconnaît, et ce fait, reconnaître, donne au temps de nouvelles innocences, crée des émotions supplémentaires. La voix paraissait frêle et, sur l’instant, l’observation toute simple, essentielle: ” poussière dans le vent”. D’autres chanteurs reprennent, des guitares, un solo de violon vient se blottir dans notre sytème nerveux, des moments de musique qui  existent en nous. On imagine un homme fragile et puissant à la fois par la force de sa sensibilité. On s’étonne de la mélodie et de son apparition dans nos vies. Puis, par le canal digital des vidéos disponibles, cette  poussière  devient blockbuster, des millions de vues, que peu d’entre nous ne reconnaissent pas. La  fragilité s’endurcit. Elle devient monumentale et l’on peine à  réentendre cette voix comme les premières fois. C’était en 1977.  Reprise ensuite par Scorpions ou Murray Head. Une autre et même histoire, « Hotel California », vient de dépasser « Thriller » de Michael Jackson en nombre de disques vendus.  Rivalités sur les ondes.  Ce riff californien que nous connaissons par corps. Quels tubes auront retenu un enfant des années quatre-vingt qui, depuis sa chaise, partout dans le monde entend sans  cesse tant de  musique?

 

Est-il revenu aux Beatles, à Pink Floyd, Genesis, Queen ? Il est jeune pour ça. REM, Bob Dylan. Il est ami de Gwen Stefani et doit connaître ses succès. Il le dira peut-être un jour au hasard d’une interview d’après carrière. Là, son univers musical demeure bien à lui. Privé. Différent . « Dust in the wind », ce morceau peu important devenu planétaire, il l’aura entendu sans en faire une affaire.

 

Le roi lyre

Les conférences de presse reprennent. Roger est « vraiment impatient », content d’être en forme et de se sentir bien. L’US Open, gagné cinq fois entre 2003 et 2008. Il y fut invicible. Cette année, il voudrait faire quelque chose de “spécial”.  Saisir l’occasion.  Comme il sait parfois le faire quand elle se présente.

 

Me demanderait-il mon avis que je lui dirais d’être plus authentique dans ses propos, comme il sait l’être dans ses gestes sur le court. Il me dirait probablement que son langage fait partie de son jeu et qu’il n’a pas à exprimer ses doutes. Rien de ce qui ne constitue pas sa force. C’est comme ça qu’on avance. Son ami Stan Wawrinka, autre joueur, autres et mêmes langages, s’est entraîné avec lui. Il y a des images accessibles. Ils ont échangé, joué et semblent parfois en être venus à s’expliquer. Stan aura été pour Roger un adversaire régulier et souvent battu (21-3) qui l’a privé d’un titre à Monte-Carlo. Et cette autre demi-finale à Londres 2014. Photographie sur instagram, la semaine dernière, souriants et complices. Signes de fraternité. Federer est dans son jeu. Vues sur celui-ci.

 

Stan s’entraîne régulièrement, lors de tournois, avec Djokovic et Nadal, qui ne jouent pas ensemble hors des matchs ni avec Roger. Ce petit monde, circulaire, de rivalités et d’amitié dans lequel Roger est un roi. Un roi lyre (voilà peut-être mon titre).

 

Trois soeurs, trois filles

Je connais beaucoup mieux l’histoire de Roger que les écrits de Shakespeare. Adolescent, j’ai vu Lear, plus tard La tempête, puis Jules César, Hamlet même et Comme il vous plaira, mais ne sais rien de ce prestigieux auteur. On assiste à des tournois pour le vivre ardemment, sur le moment, puis en retenir quelque chose, se constituer une connaissance de la vie qui n’arrête pas de bouger. Roger est sans conteste l’auteur que j’aurai le plus regardé. Et nous sommes dans cet univers où, chacun à nos postes, nous regardons.

 

Roger, dans ses premiers succès, quand il tombait à genoux, avec ses longs cheveux, les traits plus rudes qu’aujourd’hui. Pas si loin de chez lui, 21 ans avant lui, est né un chateur intéressant, Suisse allemand comme lui, parlant français aussi : Stephan Eicher. Dans l’un de ses clips, « Pas d’ami comme toi » (1991), il ressemble étonnement à Roger, dans l’expression les forces et les contraintes du visage. Beaucoup entendu cette chanson, « je comprends mieux le monde en t’observant », dans l’ignorance totale des talents et du devenir de Roger, qui n’était pas encore apparu. Autre chanson d’Eicher, « Tu ne me dois rien ». Je ne parle de Stephan Eicher que pour relever cette proximité de lieu et de physionomie du visage étant assez  certain que Roger regarde ailleurs, écoute autre chose, ne revient pas en arrière ou ne le fera que dans l’intimité des émotions, développe sa propre richesse immatérielle, comprend que la fortune, la gloire et la maturité ont leurs exigences, les aborde comme les trois sœurs, de Tchekov, ou les trois filles, du roi Lear.

 

Roger

La personnalité de Djokovic fait l’objet de quelques articles intéressants, depuis ses victoires cette année à Wimbledon et d’autres à venir, probablement dans pas longtemps. Après s’être fait parfait pour le rôle, total dans sa maîtrise, présent esprit et corps, invincible adversaire de Roger (Finales à Wimbledon 2014 et 2015 et à New-York en 2015), s’être constitué une carapace, Novak a eu besoin d’exprimer sa vulnérabilité. Il l’a fait spectaculairement, a surpris ses amis, mis sa sensibilité à nu.

 

Etonnant et fort, ce besoin de dire que l’on est vulnérable après s’être imposé et avant de le faire encore. Nadal a aussi ressenti ces peurs, qi’il a surmontées à sa façon, point après point.. Djokovic est l’invincible résistant pris du désir de partager l’évidence de sa vulnérabilité. Cet article a touché. Un ami en difficulté, d’un même type, en sors un extrait, qu’il a découpé. Le serbe y  parle du poids des premières années de l’enfance et du fait qu’être champion ne revient pas à connaître les réalité du  monde. C’est vrai, nous le savons bien, pour les éliminés tout autant que  pour les qualifiés, ceux qui sortent et ceux qui ne s’en sortent pas. Cette question de réalité du monde dont on n’aurait ou non fait  la connaissance est valable, dans sa problématique et par le manque qu’elle engendre, pour les meilleurs et pour les pires.  Est-ce à tort ou à raison que j’ai répondu à mon ami qu’en grammaire et dans la vie la place du je est déterminante? Où qu’il se trouve il créé de l’inconfort, une tension. Il faut apaiser ce je et lui donner sa valeur toute simple. Pour ma part, je peine à distinguer une vie ratée d’une vie magnifique, c’est ma façon de réussir. Il manque quelque chose à ma phrase qui  ne dit pas tout. Ni perdant, ni vainqueur. Tous vivants, considérables et considérants.

Vulnérable dans la vie, conscient de l’être, avec plus de force et moins d’orgueil, Novak reste le principal adversaire de Roger dans cet US Open dont il l’a déjà sorti trois fois 2010, 2011 et 2015.

 

Au troisième tour contre Nick Kyrgios, un australien, dont le père vient de Grèce et la mère de Malaisie, un fantasque doué, qui « excelle et qui excède », comme l’aurait, à en croire un ami, titré hier le journal l’Equipe, Roger a enchanté. La concentration, l’application et une présence physique impressionnante. Ce n’est plus celle des premières années, on le voit bien sur les séquences internet, elle est plus construite, résulte d’un entraînement spécifique, comme pour nous tous. Comment permettre à son corps de s’élancer encore dans un sprint éperdu ou se livrer à des gestes vifs et énergiques ? Roger l’a très bien fait hier. Avec son grade de plus que grand champion, il réjouit et il promet.

 

Pour lui qui aime la mode, dont l’une de papesses, Ana Wintour, vient le regarder jouer dans sa loge, la rupture avec son équipementier crée sourdement l’évènement. Plus de virgule, plus de RF, logo qui ne lui appartiendrait plus. C’est un comble. Roger ne serait plus RF. Nike et lui sont fâchés. Ça gronde dans le ciel noir de nos mythologies commerciales. Il ne manquerait plus que ça, dans ce monde parfait.

Roger, se prépare, bien ancré dans sa propre réalité, en amont et en aval de tout ce qu’il n’a pas osé rêver.

Le 2 septembre 1998, un avion Swissair s’est écrasé au large de Halifax avec 229 personnes à bord. D’épouvantables dernières minutes, jamais totalement reconstituées. Un avant, pour tous. Un après différent, pour ceux qui n’y étaient pas. Des dates, des lignes de partage et les chaos silencieux des aléas catastrophiques ainsi que d’autres plus ordinaires ou sortant  de celui-ci. Les dernières minutes de ce vol. Figure, préfiguration.

 

Le 13 septembre 1998, Roger a disputé à New-York, la finale de l’US OPEN junior qu’il a perdue contre David Nalbandian. Un adversaires qui lui causera encore quelques tracas avant de décliner puis de disparaître du circuit. Une finale chez les juniors, c’est bien. De quoi attirer l’attention des amateurs et des sponsors, mais tous ses actuels admirateurs ne savaient pas ce qui les attendait, l’efflorescence de RF commençait.

 

Brisbane est « la ville la plus humide du monde ». Roger nous a livré ce fait géographique cette semaine en conférence de presse dans la nuit de New-York. Il venait de perdre son 8ème de finale, en souffrant de l’humidité. Il attendait que ça finisse, ne pouvait plus respirer, a montré de lui une image d’abattement et de fatigue. A bout de force sur sa chaise, cherchant de l’air, il a terminé ainsi ce moment professionnel, cette étape dans sa carrière. Ils en sont les uns et les autres, au haut de cette tour médiatique, à n’envisager officiellement que le moment à venir.

Brisbane est « la ville la plus humide du monde ». Roger nous a livré ce fait géographique cette semaine en conférence de presse dans la nuit de New-York. Il venait de perdre son 8ème de finale, en souffrant de l’humidité. Il attendait que ça finisse, ne pouvait plus respirer, a montré de lui une image d’abattement et de fatigue. A bout de force sur sa chaise, cherchant de l’air, il a terminé ainsi ce moment professionnel, cette étape dans sa carrière. Ils en sont les uns et les autres, au haut de cette tour médiatique, à n’envisager officiellement que le moment à venir.

 

Rien d’autre.

 

La rencontre de demain, le point suivant, la balle de match, le prochain adversaire, en s’inscrivant dans un tout qui est leur carrière, l’instant quand la gagne est là, d’autres plus tard quand elle se retire. Allez les suivre. Une guerre par saison, quatre Grand-Chelem. Il serait temps de s’intéresser à la définition de ce mot, chelem, « réunion dans une même main de toutes les levées dans certains jeux de cartes » (Petit Robert, 2006, une bonne année pour Roger). Une origine située à 1784, vient de l’anglais slam. Wikipédia dit « claquer », Le Robert « écrasement », Cassel’s confirme « faire claquer », verbe intransitif. Le substantif, « slam » renvoie à vole, même origine, toutes les levées du joueur de carte. Roger a joué 30 finales de grand chelem. Pour en gagner 20. Unique. Ivan Lendl, froide légende des années quatre-vingt en a joué 19. Il paraissait invulnérable mais n’a jamais gagné Wimbledon. Légendes contre légendes dans les labyrinthes des mentaux admiratifs.

Roger s’est fait sortir à New-York, par John Milman, qui se déplaçait superbement dans la moiteur du stade. Il vient de Brisbane.

 

Nous avons tous un passé.

 

Nous avons tous des attentes immédiates, et pour plus tard aussi.

 

Ne pas mourir tout de suite, éprouver du plaisir, tenir le coup, encaisser, endurer, souffrir, ne plus souffrir, faire abstraction du tout, de soi, ne pas lever toute les cartes, ne plus jouer. Sein, dasein, mieux encore, exercer sa vitalité, augmenter ses pulsations, apprécier le repos, aller vers le neutre, s’impatienter, se réjouir, envisager, avoir l’idée d’abandonner, se ressaisir, faire le point en rester là, se laisser aller, s’enorgueillir, subsister.

 

Roger a tant de cartes en mains, nous le regardons. Il ne nous regarde pas, plus, pas encore, mais la foule, mais la caméra, mais ses amis. A quoi souhaite-t-il jouer ?

Les moments forts sont si nombreux, spectaculaires, intenses, inédits. L’ “Equipe” propose sur son site une présentation des 39 matchs les plus glorieux de Roger. Je retournerai les voir et m’en délecter, perdus ou gagnés. Il n’en n’est plus là. Cette semaine et tant d’autres, il nous a laissé le goût pas très agréable de jeux qu’il a laissé filer, menant 40-15 sur son service et se déconnectant de la réalité, créant de lui-même sa vulnérabilité. Il sort de son extra-monde et revient à nous. Redevient. Comme nous. Se refait un ordinaire et nous l’impose. C’est agaçant.

 

Michel Ange qui perdrait son coup crayon, sa perception des couleurs. Roger éprouve-t-il l’envie de se montrer vulnérable? Je ne le crois pas. Souhaite-t-il gagner encore, pour lui, pour tous, pour des motifs commerciaux ? Il ne nous le dira pas. L’avenir, proche s’en chargera. Les pages dans les journaux. Nombreuses, pour analyser, sans bousculer l’idole. La question de l’âge, celle de la lucidité, celle encore du possible et de l’improbable. Nous avons tous un passé. Nous avons tous des attentes.

 

Del Potro – Djokovic ce soir en finale à New – York. L’un et l’autre sur le chemin de Roger par le passé. Légitimes tous les deux dans cette finale. Roger ne reviendra pas. Je le comprends à l’instant. Ça joue bien et ça tape fort. Juan – Martin en couleur oranger. Novak en sombre comme son regard.

Si je ferme les yeux, je l’ai fait aujourd’hui, et que je me dis, mais que restera – t – il de Roger, je revois ses duels avec Roddick qui l’ont fait roi à Wimbledon, ses victoires US en finale contre Hewitt et Agassi, les combats avec Nadal à Paris, les victoires à Londres contre le même, puis sa défaite, la nuit tombée, la montée de Djoko, perdu, gagné, Wimbledon 2012 contre Murray, des coups de grâce, double sens du terme. Puis Melbourne 2017, et le doublé, Californie et Floride, comme un futur Président ou un Président en voie de réélection. Peu le battaient en 2004,5,6 puis ce fut plus difficile et il aura admirablement réagi.

 

Sur le tout rien à redire.

 

Sur l’instant parfois nous enragions à le voir être défait. Avoir fléchi, laissé passer, accepté, ne rien pu faire. Nous nous interrogions et nous nous interrogeons encore. De toutes les couleurs je vous dis. Invincibilité, vulnérabilité, de l’une à l’autre. Plaisir et horreur des foules. Gloire de la victoire. Adulation. Notre mythologie ne désigne qu’un seul Dieu, le vainqueur. Il n’y a plus d’énigme. Le triomphe dit tout. Nous le voulons ainsi. Pas le choix. Peut paraître contradictoire mais ça ne l’est pas. Au lendemain de l’US Open, sans Roger. Nous avions manqué de sommeil pour lui, enfin pour nous s’agissant de lui. Poissons dans un aquarium, irisation de l’eau. En avoir été réduit à l’attente de ses moments de gloire, partagés. Océaniques reflets d’un tout englouti. Roger a le moral. Il rendra compte de son œuvre. Faudra suivre. Nous suivrons. Nous l’avons fait déjà.

 

Shangai

« Shangai. Ce nom explose sous sa masse. Dans aucun pays, sous aucun régime, l’homme n’a produit un tel dieu. Il tranche l’espace, il prolifère. » Mots de Philippe Rahmy (“Shangai” p. 17) qui a décrit  cette mégalopole en se demandant « A quoi ressemble ce qu’on a jamais vu ». Roger a perdu en quart de finale. Il n’est à mon avis plus aussi fort qu’il le fut. Il jouerait en Suisse dans la catégorie des jeunes seniors. Chaque année compte. Chaque semestre. Il ne semble pas admettre cette évidence biologique pour des raisons qui nous échappent et lui échappent aussi peut-être. Il prête désormais le flanc à la défaite. Personne ne lui en voudra. Il redescend de son toit.

 

A deux reprises, j’y pensais cette semaine en ne le regardant pas jouer, il s’est fait remonter de deux sets à Wimbledon. Ses deux rivaux au sommet, Nole et Rafa, ne sont jamais tombés dans de tels pièges. La comparaison engendre de fausses vérités qu’il faut fuir, je le sais bien. Mais ils sont là. Dans les parages. Roger est maître de son jeu sublime et les morsures de ses cadets magnifiques n’altèrent en rien sa grandeur. Mais il prête le flanc et ils le savent. Raisons commerciales ? En partie peut-être. Je retiens qu’il est dans la force de son déni créateur de victoires. Longtemps, il a refusé de n’être pas celui qui devait gagner et il a gagné. Il refuse toujours mais ne gagnera plus. Plus beaucoup. « Gagner à Wimbledon pour la centième, ce serait bien » disait-il cet été à la presse. Il en est à 98. Nous verrons. Je vérifie, il se dit « content de son niveau ». Le mot niveau ne lui va pas très bien. Il était au-dessus, si remarquablement. Roger joue et pense en cherchant l’excellence à travers la normalité. Il a toujours fait ça.

Je vais impudemment lire dans ses pensées sur twitter. Les fans ont fait fort cette semaine. Un rouge continu dans les allées et dans le stade. Federermania. Certains vont très loin. « Scarlett » lui répond sur les réseaux. Elle semble lui consacrer sa vie. Images fragiles de poupée asiatique, un sourire envouté quand elle pose à côté de Roger. Elle a sa petite collection. Elle, en images. Narcissique oubli de soi et dévotion. Puis les selfies avec Roger. Comme en couple. Charbons ardents que la gloire. Grognements magmatiques que sa poursuite dans les multitudes. « Mon voyage prend fin et le tien commence, ami, frère, une ascension au milieu des étoiles. Je te rends ta liberté. Je rentre chez moi parmi les vivants » (Dernière phrase de Shangai de Philippe Rahmy , p. 201).

 

Nonante-neuvième victoire sur le circuit, cent moins un et neuvième victoire à Bâle. Même jour d’automne, octobre finissant novembre s’annonçant. Souvenirs de froidures dans le corps. Des épisodes de vies. Les regards et les rires des spectateurs bâlois. Voyant l’un d’eux se réjouir suite à un fait de jeu favorable à Roger, je perdais le sentiment d’absolu et d’essentiel accomplissement. Je l’ai éprouvé aussi. Si Roger gagne, alors dans ma vie et la sienne, Roger aura gagné . Un tout est créé. Les autres prendront acte. Je ne le vois plus tout à fait comme ça. Ce ralenti, lorsqu’il se présente sous une balle descendante pour frapper un smash, la position de son corps, ce qu’il fait de ses jambes, comment il bouge mains et pieds, souplesse et soudainement puissance, tous dans ses bras nous sommes pour frapper. Ce sont des moments de vie, des images kaléidoscopiques, notre inconscient sursaute et veut y aller aussi.

 

Le maître de nos rêves

La balle est partie. Dedans. Elle est dans le court, le point est gagné. Plus que le point c’est une figure de style, universelle que chacun garde pour lui dans son coin d’après-midi ou dans les plis de la couverture qui l’abrite.

 

Roger voit son corps par l’âge sculpté. Os et muscles plus saillants. Le fait d’être soi insolemment dans un rayon d’adolescence. « If you can dream—and not make dreams your master » (If – Kypligng), Roger doit continuer d’entendre Kypling et l’écouter. Il est déjà le maître de ses rêves et semble vouloir continuer.  Maître de nos rêves, il ne semble pas le souhaiter. La fusée avait plusieurs étages. Il est seul dans la dernière cabine et monte sur le bout de son nez. Il faut entonner un chant d’adieu. Lui ne le fera pas. Il a une décision à prendre puis une autre, comme toujours, et continuer.

 

Novembre étend ses ombres et nous attendons d’autres lampions. Une carrière, une demi-journée, le début de l’année. Les temps sont comptés, les points et l’argent aussi qui, chez Roger jamais plus ne manquera. Il faut désormais lui souhaiter cet après que lui persiste à voir comme un avant. Le prochain tournoi, les conférences et les messages, les avions, la famille et les balles de break et de match. Il continue de nous étourdir. Je vais faire encore un tour de paté de maison et avant traverser une fois encore le boulevard, je vérifierai le résultat qui sera bon s’il devait avoir pris les bonnes décisions.

 

 

Rodge

Rodge, comme disent certains de ses vrais amis, est accueilli en maître-légende à Paris. En salle à Bercy. Il y est tant aimé. Standing ovation. Au café de la gare, je consulte les infos, manie obsessionnelle de contrôle. Le monde dans la paume numérisée de la main. Oui, enfin, quoi, le monde et soi. Le tout en soi. Plusieurs rubriques avec le sourire de Roger qui salue la foule les mains modestement levées au-dessus de sa tête. Lui seul le peut. Il est Roger Federer.

 

Une autre image me surprend dans les rubriques infos. À Lausanne, une manifestation contre l’interdiction de la mendicité. Saisi, en focal attirant: un visage christique avec regard vers l’arrière et vers l’avant. En profondeur superficiellement. Cette personne s’oppose résolument à toute interdiction de la mendicité. Elle attire l’attention, sur elle et sur le problème. Prohiber. Le mendiant de quelqu’un tous nous serions. Je passe mon tour. Roger doit avoir un avis. Fait-il la différence ? Entre qui et qui. Ce que disent ces silences. Je n’y échapperai pas. Je mendie et ne donne pas. En matière d’inégalité, de l’avis de quelque- uns dont le mien, le génie n’importe de guère. Combatif et doué ça compte, dans les rues mondialisées. Hypertrophie.

 

« Retour gagnant de Federer » titrent les sites. Double retour gagnant. Dans la compétition et pour obtenir une balle de match. Un splendide Retour bloqué qui a généré une clameur dans le palais omnisports. Plaisir offert. Voir Roger qui joue ce soir contre Nishikori  à Bercy. Il s’envole à nouveau. Et gagne puis c’est au tour de Djoko. Roger dit vouloir oublier, ou faire oublier, Cincinatti l’été dernier. « Dès le deuxième retour », il aurait vécu le pire jour de sa carrière. En retour. En retour de service.

 

Service gagnant

Etonnant, ce mot service. C’est tout sauf un service rendu à autrui. On propose en empêchant la réception par l’autre de ce que l’on est sensé lui servir, pour engager l’échange. Les mots trompent vous savez, les chiffres moins. Mais il y aura toujours des commentaires.

 

Ce week-end ça s’est mieux passé pour Roger qui a perdu tout de même après avoir livré un superbe combat. Trois ou quatre points mal joués dans le dernier tie-break. Ça suffit pour n’être plus suffisant.

 

Djoko a montré sa rage à la fin. Entre sourire et exultation guerrière, on nous aime ou on ne nous aime pas.

 

Mats Wilander, qui écrit ses commentaires dans l’Equipe, ne voudrait plus voir Roger jouer. Il aurait assez gagné selon lui et s’il a encore perdu contre Djoko c’est que les enjeux ne sont plus vitaux pour lui. Mats ne veut pas qu’un tel champion s’amuse dans les arènes modernes. Je le comprends  mais ne trouve rien à redire à Roger.

 

Ce soir, dans le couloir, avec les gestes lents de ma physique condition, j’imite Roger. Genou plié, dos levé, vers l’avant une volée, puis l’autre jambe. Seul dans le couloir illuminé, une volée basse, plancher craquelant, le dos ça va. Pas de balle, pas de bruit, une danse, moi aussi, pas de grâce, la beauté vivante, qui parfois s’anime en soi. Confidentiellement.

 

L’Everest encore une fois

Roger n’était pas dans son assiette ce soir à Londres contre Nishikori. Je n’étais pas dans la mienne non plus. Mouvements des plaques tectoniques de la vie. Sa semaine sera difficile, la mienne pourrait l’être aussi. Des gros matchs, des gros calibres. Il faudra être là. C’est la première fois que ça m’arrive: je n’avais pas envie de le regarder jouer. L’Everest pour la énième fois. Séverin son ami et conseiller sportif disait de lui ce matin dans la presse qu’il pourrait perdre tous ses matchs que sa carrière n’en serait pas moins belle et réussie. C’est vrai. Mais alors, enfin, que cherche-t-il? Il dit qu’à 37 ans on ne peut le considérer comme favori. Le site ATP trouve les mots, « inspirant, légendaire, iconique ». Merci les gars. Il vient de perdre en bleu sur fond bleu, les commentateurs télé faisaient très copains de bistrot. Plus rien à dire, ni à redire.

 

La descente est périlleuse en alpinisme aussi, il faut se méfier d’elle et de soi. Se méfier, être attentif, à elle la montagne et à soi qui ne cesse de gravir, d’y revenir, d’en vouloir, de se situer. Le jour du centenaire de l’Armistice de la première guerre mondiale qui aura tout emporté de la candeur humaine ou de ce qu’il pouvait en rester, Roger a perdu un match, le premier des Master 2018, contre son ami américano-japonais, l’un et l’autre drapés dans un tissu nippon qui a perdu de notre fraîcheur et s’offre une sueur mondiale et toute généralisée. C’était insignifiant. Roger pourtant jamais ne le sera. Réduit dans son arrière-gloire pourtant, s’il continue comme ça avec des coups approximatifs et un langage justificateur.

 

Un siècle et un jour

 A l’heure qu’il est sa mauvaise humeur n’aura pas passé. Il doit faire la presse avant minuit et je vais aller dormir, sans appréhension pour lui. 14-18, c’était effroyable, nos sens ne nous le rendent pas. Ces deux dates si parlantes, 1914, que nous venons de commémorer, 1918 que l’on fête pour apprendre. Un siècle plus avant. Entrer dans l’histoire, en inconnus. On ne s’imagine pas. Nous devrions, Roger et moi, être attentifs à la qualité de nos humeurs, souci des circonstances et conscience des vrais enjeux. Il a eu bien raison de ne pas toujours relativiser. Un jour peut-être.

 

Nous franchissons des étapes annualisées nommées pas des nombres. Numérisées, digitalisées, désoxyribonucléisées, un siècle après les tranchées. Roger et ses amis servent sur le T. C’était passionnant. Il n’y a pas que la guerre dans la vie. Roger se donne de l’importance alors qu’il en a en réserve et en suffisance. Je vais m’installer sur une chaise, mais je ne sais pas encore laquelle, celle de l’arbitre ou dans les gradins, peut-être aux côtés de Séverin. Ou celle-ci, à mon bureau, là où je travaille et où j’écris. M’installer avant que le jeu reprenne, à Londres ou à Rio. Là où il était question qu’il s’arrête pour lui, en 2016 qui était loin encore de 14, le 14 de ce siècle-ci. Ce n’est plus d’actualité, mais de l’histoire en 1900 ou en 2000. Leurs années et les nôtres. Il n’ est pas allé à Rio. Il ne s’est pas arrêté de jouer, non plus. Il est toujours là. C’est son acquis, son droit, ses limites. Je change de chaise, ne sachant plus où ni quoi regarder. Rien peut-être, je ne regarderai rien. De toute façon ça passe, avec ou sans lui, avec ou sans nous. Sans eux, depuis un siècle et un jour.

 

Tombé de la lune

En conférence de presse à l’issue de sa demi-finale du tournoi des maîtres perdue contre Zverev, Roger se fait le commentateur de son œuvre. Il se dit heureux de cette année 2018, cite Pete Sampras et relève les hauts faits de ses quatre saisons. Gagné, perdu à la loupe de Federer. Il revient de la lune, en est tombé comme Cyrano, ou de tout autre astre qu’il se sera choisi. Décide de faire encore un tour de la terre avant d’y retomber. Dégage de chaque situation le positif. Son corps, son équipe, sa prochaine saison pour laquelle il se déclare prêt et impatient. Il doit prendre des décisions, jouer ou non sur terre battue et termine en disant combien il aime prendre des décisions.

 

Notre vie simple, la sienne aussi. Il doit avoir un ou plusieurs secrets, pour agir et pour ne pas dire, ne pas tout dire, des doutes, de la volonté d’être grand, comme Pierre ou Ivan. Se protège en gardant secret ce qui le trouble. Caravane autour du monde. Roger prometteur, il y a vingt ans, le même inépuisable n’entend pas quitter le circuit.

 

Nous attendons la centième victorie qui viendra. Le public suit, certains sont encore transis, d’admiration principalement. Je ne sais pas si c’est moi, mais je trouve son corps changé. Le haut du buste, les pectoraux. Plus construit, plus saillant. Nous maîtrisons désormais la science du corps parfait. Djokovic a creusé un écart déterminant avec son corps d’aptitude. Souple, vif, finement taillé, infiniment

 

Comme déjà dit

Roger parle de 2019. Nous l’avons vu triompher là où c’était improbable puis persister jusqu’au sublime (Wimbledon 2012) et maintenant il résiste jusqu’à en devenir méritant. Ce sont des histoires différentes réunies en une, image, langage, émotions, attentes. A l’ombre du sérail. L’existence de Roger en son absence, il faudra s’y faire, comme en cet instant, à l’heure où j’écris ces mots, entre les finalistes qui ne s’ignorent pas et se souviennent de lui. Ce que faisait Roger, ce qu’il aurait fait ou fera peut-être encore. Nous sommes tenus à l’écart par les grands hommes, les gardes du corps changé et les agents distributeurs de contre-performances.

 

Vient le soir d’hiver. Nous flirtons avec les angoisses d’autrui et lui pense Australie. Un autre continent en permanence toujours dans sa région. Partout en ses terres, tel qu’en lui même. Le règne de Roger  accentue la descente des ombres et les promesses, comme déjà dit par Romain Gary, de l’aube.

 

Décembre 2018

 

Tout ou rien

Après le match de double mixte, Roger et Serena font un selfie, avec perche. Très réussi. Elle exprime ses émotions. Immense sourire. Lui est plus retenu, gestion de sa gloire en saisissant les moments propices. Il est encore et/ou toujours là, s’en accommode et/ou s’en amuse. Il a su se faire à l’idée d’être Roger au fil des années. Pendant le match, il a froncé les sourcils, houspillé sa partenaire. Il reste dans le combat et l’on ne sait trop qu’en penser. Roger ne nous demande au reste pas d’avoir un avis. Il est dans son truc et le temps est en mouvement. Je n’ai plus d’appréhension pour lui. Léonard Cohen aurait dit que remettre le Prix Nobel à Bob Dylan revient à passer une médaille d’or autour du sommet de l’Everest. C’est aussi absurde que cela.

 

Être le meilleur, au plus haut, au vu et au su de tous. Qui a eu le sentiment d’être le meilleur en l’étant véritablement ? Certains l’ont été dans le savoir et d’autres ont cru l’être sans que ce soit le cas. Usain Bolt semble en effet avoir couru plus vite qu’aucun autre homme –  plus de cent milliards ont existé –  et il rêve d’être meilleur footballeur qu’il n’est. Le guépard le plus rapide de l’histoire n’a pas été rencensé. A un moment donné c’est absurde. Il n’empêche qu’un point gagné est un acquis dans le défi lancé à l’adversaire et relevé par lui. Roger veut encore gagner, des points, des matchs, des tournois, des grands chelems, des cœurs. L’argent, il n’en parle pas, mais il y a un business plan. Ce n’est pas possible autrement. Pour lui, c’était du tout ou rien, quand l’ombre de la défaite pouvait s’imposer encore.

 

Entre deux accords

On voit cette ombre avancer début juillet sur le central de Wimbledon. Roger a vaincu les astres qui créent l’entendue de l’ ombre. Il a repoussé les limites du jour et de la nuit. C’est incommensurable. Réputation, notoriété, gloire, « de tous les temps ». Il essaiera de le vivre simplement et le fait à ce stade de remarquable façon. L’homme moyen qui le suit, une ligne dans les statistiques, deux yeux éblouis,  cherche de l’ombre pour disparaître dans la foule en évitant une totale dépersonnalisation. Le fan consommateur de votre gloire se cherche un ami. Le premier cercle, qui autour qui dedans. C’est la même histoire pour tous. Fans, stars. L’horloge biologique indique l’heure. Ces prochains mois, mon admiration pour Roger sera mise à rude épreuve.

 

Depuis vingt ans que Roger est actif…, on ne va pas faire l’inventaire. Des écrivains ont émergé, dont Michel Houellbecque en France, qui publie « Sérotonine » ces jours-ci alors même que Roger s’est soumis plusieurs fois par saisons à un contrôle antidopage. Une jeune chanteuse dont j’ai oublié le nom s’est imposée avec « Havana ». Prince est mort, et d’autres avec lui. Il a fait sensation à la mi-temps du super bowl en 2007, avec « Purple rain ». Le monde a bougé, la terre a tremblé. Le tsunami du 26 décembre 2004, celui de ces jours derniers en plein concert rock, autres statistiques.  Le bassiste emporté entre deux accords. You tube refait le monde, tout ou presque peut être visionné et revisionné, un nombre calculable de fois dont les plus beaux points de Roger.

 

Agrandissement du tout

Les pixelisation du monde, image par image. Aucun philosophe n’a pu redéfinir le tout. Certains travaillent honnêtement. Les scientifiques attendent que la sonde leur réponde. Les ultras, les antis, les alternos, se mondialisent aussi. Il faut un arbitre de chaise et un vainqueur en puissance, avec des règles claires et un œil de faucon pour rassurer le monde et, à l’intérieur de celui-ci, une silhouette agrandie plusieurs centaines de milliers de fois pouvant être celle de n’importe qui et ce n’importe qui aura son avis, de près ou à distance, sur Federer Roger, ses mérites, ses titres, son jeu et sa personne.

 

Le premier épisode de La série « Top Models, amours, beauté et gloire” a été diffusé en 1987, sur une chaîne canadienne. Roger avait six ans. En couverture de mon magazine TV, il semble être la superstar de la série. Il aime poser bien habillé, très à son avantage. Avantage, sur le court ou dans les critères esthétiques. Le titre en couverture « questions pour un champion ». Rencontre sémantique entre un jeux télévisé et les doutes qui assument les admirateurs de Rodge. Où ? combien ? quels ? quand ? est/ce ? Les temps sont difficiles, mais à vrai dire pas pour ce qui concerne Roger qui au reste a gagné cette nuit contre Zverev à Perth dans un tournoi exhibition, c’est ainsi qu’on nommait ces événements et qu’on les nomme encore, où il aime ressurgir en début d’année et, cette année, il a bien fait de jouer. Je vais le regarder dans ces prochaines apparitions sans trop me poser de questions.

 

Le fait et la façon d’être

Les reportages sur sa carrière soulignent systématiquement la fragilité de ses nerfs au tout début. Puis, sa maîtrise progressive et tout a changé. La mère de Roger, qui connaît le sujet, en parle avec classe. Une sorte de précision dans le fait et la façon d’être qui pourrait tout expliquer. Cette première confrontation avec André Agassi, maître-ouvrier de l’époque , qui, en 1998 déclarait avoir été impressionné. Et le tout s’est enchaîné. J’y étais, au café, derrière la télé, les écrans, sous la table même, quand l’installation informatique ne répondait plus que partiellement. Roger, je l’ai suivi avant même son titre junior à Wimbledon en 1998. Chaque étape était à venir. Nous étions impatients, mais notre impatience n’apparaît pas dans les documents d’archives, déjà vieillis. Le jeune régional, l’espoir confirmé, titré, etc …

 

Plus d’impatience. Totalement disparue. Réalité télé. Etre étonné quand on n’a pas le talent, admiratif à distance, au filet seul dans le couloir, se taper la tête contre une porte et s’en trouver désorienté alors que lui salue l’arbitre. Sa gloire m’est difficile. Pas tant que ça à vrai dire. Sa gloire m’est agréable. J’y ai ma part, mon pixel. Elle me constitue et je la constitue. J’en parlerais avec des personnes disparues. Un peu moins avec les vivants. Le sujet est si connu.

 

Peter Carter

Roger a dans le cœur une histoire qui lui appartient et face à laquelle il restera seul: la mort, le 1er août 2002, de Peter Carter qui fut son coach lorsqu’il était adolescent. Cet homme manque à ce scénario de gloire auquel il a beaucoup, et peut-être de façon déterminante, contribué. Un accident de voiture dans la brousse Sud-Africaine. Une complicité d’origine, Peter parlant au jeune homme, le jeune homme triomphant en pensée avec Peter disparu. L’épreuve ultime bien avant les finales, la maturité venue du fond d’un océan de larmes intérieures et celles aussi qui ont été versées. Roger sait entendre les applaudissements. Il sait par le souvenir de Peter, écouter le silence aussi. Sur CNN, en ce début janvier 2019, Federer en a parlé et ses yeux rougis font le tour du monde. Le reste, en effet, lui appartient. Le regard horizontal du spectateur devine une transcendance, un rapport vivant avec quelqu’un qui n’est plus.

 

Tout bien sûr se mêle. Le fait de n’avoir pas encore atteint l’an 2000 et d’avoir moins de dix-neuf ans. Savoir qu’on existe et que, peut-être, quelque chose de grand nous attend. Aimer la vie, le jeu, le corps, ses parents. Ses potes aussi, et vouloir un maître avec qui on apprend. Une demande par le truchement du mouvement et de l’immobilité. Etre là, devant les vestiaires, sous un arbre, vers la buvette, entendre des rires se perdre dès le début de l’été. Se dire que peut-être, et sauver en chemin quelques certitudes venues du seul fait d’exister. Le jeu de jambes et les pas de côté. Le relâchement et quand le bras s’envole au-delà du mouvement. Une voix qui insiste, une discussion qui s’interrompt.

Les parents dans l’environnement et le soleil qui fait ses longueurs dans le gris du ciel. Un fleuve, une fixité dans le regard, un plan pour la semaine prochaine. Ce qu’il faut travailler et l’attitude à adopter. Positionnement intérieur. Peter a été est demeure si important. CNN en a certes parlé, mais le secret de l’intimité était et sera par tous protégé.

 

Andy Murray, qui a bien titillé Federer dans sa carrière et l’a battu en finale olympique, c’était il y a six ans, a annoncé son retrait de la compétition. Il était si triste qu’on aurait dit qu’il communiquait sur une catastrophe aérienne, cinq-cents personnes dans un Boeing, ou une seule qui lui aurait été si chère, ou encore des amis partis vers le Nord en Suède et qui se seraient tués la nuit dans une collision de leur bus avec un camion. Etre triste, Andy en connaît un bout, il a réchappé à une tuerie dans son enfance. En constatant dans cette confession publique que son corps ne pouvait plus être celui d’un champion, il s’est laissé déborder par la tristesse, le deuil de la page tournée. Ce que notre corps ne nous permet plus de faire, si nous devions le confesser. Comment peu à peu il se retire. Cela ne m’empêche pas le matin devant la fenêtre de laisser partir quelques coups droits, dans le vide, abstraitement, avant d’enfiler mes pantalons.

 

Quant à soi

Faire le geste avec application, en revers aussi, la jambe d’appui reste pliée, puis de tenter une montée au filet et  changer de sport en tirant au but ou en abordant le schuss final de la descente de Kitzbuehl, ou encore  sortir du tremplin le corps relevé comme les sauteurs à ski et  se retrouver en Australie là ou Roger s’entraîne gentiment avant de répondre en conférence de presse qu’il se sent bien et que son corps pourra lui permettre de tenter sa chance dans le nouveau tournoi du grand-chelem auquel il prend part. Aucune raison d’aborder la suite tristement. C’est ce que nous faisons tous par les mérites de notre science innée du quant à soi, si nécessaire pour durer.

 

Ça ne fait que commencer et ça n’arrête pas de se terminer. La fraîcheur de Roger qui reste au nombre des favoris « parce que c’est Roger » dira Novak. C’est une grande famille, d’élus ATP, par à coups, coup après coup, la fièvre est montée. On se rend hommage, on s’interview. Ce pouvait être n’importe qui mais ce fut Andy, Novak, Rafa, Roger. Très proches et très surveillés. Une grande vérité et son exact contraire. Ils ont joué, perdu, gagné, triomphé en laissant quelques proies blessées paître dans le champ d’à côté. Je suis les conseils de Roger et cherche à vivre cela sans trop me poser de questions. Naturellement, sans me préoccuper des pourcentages. Et si je me sens à l’étroit, comme enfermé dans un palais où l’on m’aurait oublié, je trouve un journal, une télé, un ordinateur et ne m’intéresse qu’au point suivant, engoncé dans ma carrière de spectateur involontairement volontaire. Je me comprends.

 

Le linge de bain

Roger à la fin de la nuit européenne figure en vainqueur du jeune Taylor Fritz à l’issue de leur match en Australie. Une image parfaite, le bras levé en communion avec la foule. Les titres font état d’une sorte de grâce. Il est dans le coup, ses gestes sont ceux d’un seigneur du jeu. Il est devenu Federer et sait le rester. L’être en constance. Accepter d’être considéré comme tel, dans la simplicité et la complexité des choses. Jouer sur les deux tableaux à la fois. Je récupérais, non de mes exploits, mais de ma semaine dans un bain matinal, rêvassant. Ses chiffres, les miens, sa deuxième semaine, celle qui vient, et mon regard s’est attardé sur ce vieux linge de bain qui m’attendait. Rolland Garros, 2008, j’avais pris part en tant que consommateur à ce « marchandaising », et le linge est encore là. En original vieilli de cette édition d’il y a onze ans. Il a servi. Je n’y prêtais plus attention.

 

Cette finale dans les Tribunes. Roger dans un mauvais jour, dominé par la jeune Rafa. Ils pourraient se rencontrer encore. Rouge sang séché, le linge. Avec de grandes lettres et des figures. En 2009, il gagnera. Je n’y étais pas. Regard fixe, sur une chose symbolique qui s’épuise, ce linge qui me parlait de toutes les victoires possibles et des déchirures endurées. La sueur du champion et le corps de tout un chacun dont le mien qu’il faut bien essuyer. Où va le rêve qui s’en revient. Lancé le linge, acheté, tacheté. Et toutes les promesses de l’instant vainqueur si elles devaient comme la neige ces temps-ci ne pas tenir. Il resterait Roger en Australie à l’autre bout d’un monde sans milieu. Pour ce qui me concerne en tous les cas.

 

Face nord, hémisphère sud

A chaque échange, chaque séquence de l’échange, il est resté admirable. Aller chercher en trois pas cette balle hors de portée, frappée si fort par l’adversaire, qui a un corps lui aussi. Il est l’autre même anatomie. Toute une vivacité naturelle et comme éternelle, mais ne l’étant pas. Les gestes différents, le but atteint tout autant, la chaleur, les ombres, les cris des corneilles nouvellement nées, entendues chaque année dans cette nuit de Melbourne. Tsitsipas a gagné et devient le marqueur du déclin de Federer qui aime jouer encore et souhaitera continuer.

 

Nous étions avec lui, montant en puissance quand la victoire était le seul horizon plausible du jour ou du lendemain. Là, nous redescendons avec lui et la victoire n’est plus la première hypothèse, comme en montagne, quand l’air se fait rare. Un versant l’autre, Rheinold Messner, un italien, Federer des sommets, en a vaincu  14, de 8000 mètres ou plus, les seuls que propose notre monde. Il est redescendu, il y a quelques temps,  et l’on parle lui comme d’un mythe. Lui aussi du reste parle de lui comme d’un mythe.  Je le vois ici répondre à des questions sur une terrasse alpine. Son refus d’apport artificiel d’oxygène et ce que furent ses autres principes. Pas de communication depuis les sommets. Le Masherbrum, dans le Karakoram au Pakistan, très loin du cirque ATP, sa face nord, serait  un coin de la terre encore inaccessible à l’homme. Deux fois celle de l’Eiger.

 

Chutes de glace et verticalité.

 

Candide et lucide à la fois

Roger, dit avoir des regrets pour son match d’aujour’hui. Il est dans ses parois et ne lâche pas. Il est  à  la fois la montagne et l’alpiniste. L’hiver, la face, nord et l’été australien. Il suivra le grand cirque cette année et fera son numéro. Candide et lucide. Ses filles le regardent, leur mère aussi, les coachs, son clan choisi, ses fans et le spectateur moyen qui a besoin du point suivant pour croire encore que la vie ne sera pas morne. Les jeunes alpinistes, les grands talents, les mythes qui se répètent tout autour de la terre. Roger jouera cette année à Roland Garros. Il souhaitera se défier encore sur l’une ou l’autre face nord, à Londres et Paris.

 

Lu ce même jour, une fois Roger éliminé, traître mot, un article de Jacques Bouveresse sur la distinction entre culture et communauté. Il faut plus que trois challenges manqués par set pour faire le tour de ces questions-là. Je me demande à quoi Roger se rattache, lui qui imprègne les cultures et les communautés de par le monde. Il n’en a cure. Reste lui-même avec ses forces adolescentes et sa maturité d’adulte. Très en dedans et très au-dessus. Vit le tout en direct et calmement comme s’il avait pu ne pas le vivre, s’inspirant de cette négation hypothétique comme un spéléologue le fait de sa lampe à acétylène. Roger est partout dans le monde. Ou est-ce moi qui le vois ainsi?

 

Le cri

Toni Kroos, joueur du Real Madrid, venu d’Allemagne l’Est communique son effroi sur son comte Twitter en publiant l’émoticône qui fait penser au cri de Munch et s’en inspire probablement. C’est la panique. De beaux articles de désespoir viennent décrire ce qui arrive à Roger qui se fait éliminer en huitième d’un grand chelem pour la troisième fois de suite. Ce n’est pas son niveau. Il n’est plus à son niveau. Je les lis ces messages et ces articles. La défaite reste une hypothèse dans le discours de Roger et dans son réel, mais pas dans la palette de ses émotions ni celles de ses aficionados, dont Toni Kroos, où elle reste un accident. On n’osera pas répéter qu’un accident ne se répète pas.

 

De beaux écrits journalistiques relatent ces moments : « Roger Federer n’a plus rien à prouver à personne, sinon à lui-même. Il n’est pas question de parler de fin de règne, encore moins de passation des pouvoirs. La magie qui l’habite ne se transmet pas » (Daniel Visentini dans Tribune de Genève de ce 21 janvier 2019 sous le titre « Terrassé Federer avait les ailes froissée »). Roger répond en français à nos journalistes Suisses romands et toujours cette singularité d’un langage plus adolescent dans notre langue que dans la sienne ou en anglais. Il est triste et peine probablement à admettre ce retour à la normale dans ses performances. Il est allé si haut et nous ne le savions pas. Il revient peu à peu et ne s’en aperçoit que laborieusement. Exact dans l’exceptionnel, il se fait plus approximatif dans l’ordinaire. Le commentaire sévère de mon restaurateur du lundi qui fut son premier laudateur dit presque tout de la suite. Dans l’attente des mois suivants, Roger bat le tempo depuis quelques temps dans quelques unes de nos vies.

 

En retour

Serein, habité par la gloire et la simplicité qui pour lui vont de pair, Roger était à Genève avec Bjorn Borg, en fin de semaine dernière pour présenter leur tournoi exhibition nommé « Laver Cup ». Ce sera en septembre. Bords du lac et dans un parc. Amusante caricature de Roger prenant un selfie avec les quatre réformateurs. Un summum. Jean Calvin amateur de Federer. Anachronisme. Selfie avec perche. Vision de la vie avec perche aussi. Il faut se déplacer, se décaler, se dire que tout est de l’ordre de l’évidence, l’amour des français, celui des gens de l’Inde, de Chine, d’Australie et revenir par le Pacifique. Il suffit de la bonne perche, d’une vue sur le monde, et la gloire sème à tous vents. Il est encore question de tennis, « jouer et gagner », de plaisir narcissique et de croyance dans le réel.

 

Les retours, les infos, les couleurs en mouvement, la beauté de pleins d’endroits dans le monde. Les retours, justement, parlant de tennis, de jeu. Roger n’y est plus tout à fait sur ce coup-là. Quand on voit Djoko rentrer dans le sien. Ne laisser aucune chance à la balle qui n’en laisse aucune à l’adversaire. Roger devient fragile à cet instant du jeu. Il n’est pas possible que l’on  voie ça et lui qui  ne le verrait pas. Personne n’est seul au monde s’agissant de Roger. L’après-midi s’est bien passé, la soirée et le jour suivant. Il a gagné et triomphé, en jouant. Personne ne le lui enlèvera. Lui c’est ainsi qu’il le voit. On lui tend la perche et il répond. Une fois, deux fois. Ce qu’il voudra bien qu’on en dise et surtout qu’on entende.  Roger et ses amis de cinq ans se sont bien amusés sous ma fenêtre. Il me semble ralentir le jeu par le seul fait d’y penser. Le lancer autant que la relance pour émerveiller. Soi et les autres.

 

Pleine ligne

Ce fut plaisant à regarder bien qu’ un peu préparé. Le livret par avance écrit et le personnage mythique est entré en scène pour sa 100ème victoire en tournoi. Certains gestes étaient superbes. A lui seul,  sa superbe. Quelques coups droit et une volée basse inoubliable. Entre une porte et une armoire, m’y exerçant, jamais, même doucement, sans raquette ni balle – pas d’autre adversaire que soi-même –  je ne parviens pas à m’approcher de cette facilité, sinon par un biais fantasmatique, corps-éclair, Roger Federer.

 

2020, il en sera. Jusqu’à quand dans l’année il ne sait pas. Préfère ne pas y penser. Il est inimitable, je me casse le dos à le comprendre et sa retraite est la nôtre. Curieuse, l’aura de Roger, plus que Roger lui-même qui se sort ordinairement de ces situations mythiques. Cent fois, photos repassées, au moment de la victoire, avec les coupes.  Je les ai toutes regardées, suis dans l’histoire qui déjà m’a échappé.

 

Irréversibilité de ses succès, pas à pas, à longueur de bras, lèvres contractées, joues contre joues avec personne, Marie Stuart dans les tribunes. Ah, si elle avait vu Roger jouer son propre destin aurait été moins cruel. Elle en serait venue à l’apprécier. Ce sort absurde, se serait trouvé un maître. J’irai voir ce film qui sort maintenant, parallèlement au centième succès de Roger. Bien fait, entre les lignes ou en plein dessus. Comme un cousinage dans la grandeur. On ne lui conteste plus rien, à Roger. En ce moment, c’est la longévité, la référence à l’âge.

 

Il doit s’en passer des choses dans sa tête

Puis ce sera autre chose. Ces finales regardées, son jeu connu et reconnu. Regard contre regard, aucun dans le vide. Une complicité de tous les instants avec des armées de damnés. Sa place sans la civilisation dont on peut si facilement être évincé. Il parle des jeunes et revoit avec nous ces images.

 

Si souvent entendues, ces phrase journalistiques, le commentaire du commentateur commentant, là, sur le moment, dont la tête n’est peut-être pas tout à fait libre de choses qui s’y passent aussi. Les derniers pas vers le sommet, du blues, du business, de l’art ou de l’Everest. Quand on y arrive avec un dernier si à écarter. Puis, le sommet du monde ce sera toi.

Il s’en est passé des choses dans nos têtes, sans que l’on puise dire exactement quoi.

 

Roger est à nouveau dans le désert en Californie, avec ses potes, ses collègues et peut-être certains de ses amis. Il entre dans un couloir, accompagné d’un organisateur, ressort sur un balcon, consent une interview, recommence. Chacun est unique, lui se fait multiple, même sourire, encore de la spontanéité. Il revient dans les bâtiments, avec son accompagnateur, consent une séance photo “quand tu demandes le challenge”. Il le demande. Se fait vrai, consent le faux sourire unique, nécessairement. S’est entraîné sur le court voisin de celui  de Rafa. Douceur du combat. Retour des calendes de mars. Roger comprend que l’on croit qu’il tout inventé. En début de semaine, s’est appliqué à dire qu’il n’est pas superman.  Nous demande de le croire et le prouvera en gagnant encore.

 

Quand tu joues aux ricochets

Tu cherches un truc, pour penser à autre chose, la vieille chanson d’un chanteur qui va mal et se détruit. Où en est-il ? Qui reprend ses chansons ? Tu crois trouver, continues automatiquement, un peu fatigué, le week-end a été reposant, mais le sommeil te rappelle à lui. Tu cliques encore et une pub te fera attendre. Ça va, c’est Roger, qui prépare des pâtes Barilla, mieux que personne. Une foule musicale, aimante et audacieuse, le demande, l’entoure, et se laisse surprendre par ses talents culinaires.

 

C’est une « story telling » publicitaire. Dernier plan, une femme. Sublime évidemment. Un absolu de beauté, les bras, le corps. Un regard de braise. Pas d’échange autorisé, le geste seulement, qui préfigure le don, pas celui dont on serait pourvu, lui particulièrement, mais la donation. Ce qui va à l’autre. en l’occurrence, un plat de Barilla servi à la sublimante femme Et la pub s’arrête là. Avec Roger, quand tu joues aux ricochets, la pierre ne retombe jamais.

 

Plusieurs fois peut-être

Je suis allé vérifier. En fin d’interview, il a bien dit « plusieurs fois » (many more times) en parlant de ses confrontations possibles avec Rafa. Leur 39ème n’a pas eu lieu en demi-finale d’Indian-Wells. Rafa est blessé à un genou. Tout son poids, toute sa force et son énergie, à chaque frappe devenue vitale autant que virale, ça use. Il n’a pas l’air de le comprendre. C’est vrai pour tous, à nos degrés différents de viralité et de vitalité. Roger a aussi observé que ce pouvait être, qu’il espère que ça ne le soit pas, leur dernière possibilité de rencontre en compétition. Leur fameuse histoire, suivie échange par échange. Ils ont tué le temps en tapant sur les cordes de leurs raquettes dont nos nerfs étaient le prolongement. Les retranscriptions des propos de Roger sur les sites ne font plus mention de plusieurs mais de quelques fois. Sa langue n’aura pas fourché. Il s’applique à dire la vérité aux autres et à lui-même. Cette objectivité de langage, radieuse et optimiste, tirant le meilleur des mots et de la situation, caractérise le savoir-faire de Roger en salle de presse.

 

Je me vois, en scène, dire à cinquante journalistes venus m’écouter ce qu’il faut penser de l’agressivité de cet ami ou du silence ininterprétable de celle-ci. L’adéquation de nos comportements, les promesses à tenir, les jours de défaite, ce qui est important face à la disette et là où nous estimons avoir triomphé. Personne en salle de presse, aucun arbitre sur la chaise, tribunes vides, pas de lignes, ni de filet, aucun adversaire absolument désigné. Ma vallée de Coachella, mes autres vallées sans nom, boulevards vides, passages sous les ponts, au bout, une télévision: Roger est en finale à Indian Well contre Dominique Thiem.

 

Entre quoi et quoi

Un autre vivant dimanche de pluie avant le match de Roger qui fait le lien avec les présents, les passants et les disparus. Ça va loin cette histoire et personne ne peut en dire l’exacte entièreté. C’était un plaisir, pourrait-on dire à Roger. Au fil de ces années, ces silences, avec attentes, leurs cris, ses mots, il faut encore observer que le tout implique ou revêt une certaine complexité. L’une des pistes de réflexions serait à mes yeux, ce que cette non-violence dit de la violence dont elle nous préserve. Mais ce n’est qu’une piste, mal entamée, comme un cow-boy qui faisait demi-tour entre deux pans de rocher dans la vallée de Coachella. J’ai souvent été celui-là.

 

N’oublions pas le commentaire de “sgi” sur l’Equipe aujourd’hui. Au milieu des louanges et parmi les posts hostiles, il vient rappeler l’essentiel à ses yeux: “Voilà encore une sacrée chance pour le GOAT ! Rêvons du prochain tournoi où il se prendra une bonne râclée par Djokovic et qu’il se retire définitivement avec ses millions et Barilla”. Sgi avec d’autres, n’apprécie pas Roger, mais alors pas du tout. La bagarre a aussi lieu sur les réseaux, depuis deux jours, l’horreur digitalisée de Christchurch vient nous le rappeler d’assommante façon. Etre au mieux de sa forme dans le stade des Dieux, adulé par des millions de suiveurs et l’un d’entre, viralement, joue à autre chose et part à l’assaut. Roger n’y peut rien évidemment. Il ressent cet absurde, cherche lui aussi à faire le lien entre quoi et quoi ,  jouera physiquement cette nuit dans le soleil de Californie pour gagner une fois encore. Suprématie dans la vallée et au-delà.

 

Les cloches de Bâle

Son visage sur nos murs, les ombres du regard, la face nord de son nez, modèle en puissance, top au ralenti. Il est l’icône de la 5G que les marchés s’apprêtent à nous proposer. Depuis la naissance de Roger, le monde a changé. 2.0 n’avait pas encore la signification qu’il n’a plus. La 1G, faisait son apparition, histoires parallèles de sa vie. Les tensions dans le monde différaient de celles d’aujourd’hui. Bienveillance et empathie n’avaient pas encore vieilli, inimitié était bien cachée, gloire s’impatientait et Narcisse en redemandait. Roger n’a pas tous les pouvoirs, il le sait bien. Ses admirateurs un peu moins.

 

La finale, est à 23.30. Je ne devrais pas la regarder. Audience police demain à 9h00. Je ne sais pas encore comment je vais m’organiser. ça vaut le coup, cette incertitude qui semble mener à la gloire d’on ne sait exactement qui, celle de Roger étant acquise.

 

Je me suis comme naturellement réveillé pour regarder les deux derniers sets. Roger a perdu. Deux fois son service à ce que j’ai vu, puis le match. Deux balles amorties qui ne lui ont pas réussi et auparavant deux montées aventureuses au filet. On lui pardonne tout. Lui aussi se pardonne beaucoup. Roger jouant, parlant ou se taisant, une même personne qui nous livre sa cohérence et ses contradictions.

En fin de compte, il est là où tant d’autres voudraient être et demeure performant. Par cette présence au long cours, il affirme autant qu’il interroge. Cette émotion, quand c’est perdu et quand c’est gagné, qui est-elle ? Que fait-elle ? C’est une valorisation de chaque individu par le combat gagné d’un autre individu performant et doué. Plus encore, une nouvelle promission, oui une terre, une conquête, la suprématie que l’on osait plus demander. On apprécie encore son aura autant que sa modestie. Comme vous et moi il est et il sera.

 

On s’étonne, il ne s’explique pas. Ses choix étranges sur certains points comme Gaël son ami. Roger entre dans une autre dimension qui n’était pas au programme. Une intériorisation de la gloire hors des sentiers battus de l’intériorité. Les fans rugissent. Le regard clair et admiratifs des supérieurs hiérarchiques tout en haut de l’affiche, dont les VIP sont les subordonnés. Roger les a ensorcelés sans le vouloir. Il dit n’être pas Superman sans se rendre compte qu’il se pose en Batman. N’enlèvera pas le masque bien qu’il ait déjà changé d’habit. Jamais lu les Cloches de Bâle de Louis Aragon. Je ne sais même pas de quoi ça parle. Il faut dire à Roger de ne pas les perdre de l’ouïe.

 

Dissonance

Radu Albot, joueur moldave de 29 ans, plus petit que la moyenne de ses collègues adversaires, a perdu 5-7 au tie break du troisième set hier soir à Miami contre Roger qui l’admire et qu’il admire. Réciprocité dans l’inégalité de leurs parcours respectifs. « Maintenant que j’ai joué contre lui pour plus de deux heures, je ressens sur ma peau tout ce qu’il peut faire », a déclaré Albot, ravi malgré la défaite. « Il peut manœuvrer là où il le souhaite, créer des angles, des hauteurs, de l’effet », ainsi décrit-il la magie de Roger qui hier soir m’a paru quelque peu lourd et fatigué, comme emprunté, ce qui est un comble s’agissant de lui, une dissonance.

 

Roger prend le tout très au sérieux, ce surplus de règne qu’il entend vivre comme un bonheur. Les extraits de ses performances sur ces vingt-dernière années lui sont servis et resservis. S’il joue, c’est qu’il est jeune avec les jeunes qui lui rappellent qu’il ne l’est plus tout à fait. Les lois de l’univers et du milieu. La force de l’âge qui se décline en déclinant, images à l’appui. « C’était hier et c’est demain ».

 

Dans son box, son épouse et sa mère, si attentives et sérieuses. Après, je crois, le premier set, Lynette, la maman, a offert la paume de sa main tendue vers le ciel  à un ami voisin qui voulait avec elle saluer ainsi ce bout de triomphe. Chaque point continue de compter. Une vue aérienne de ces stades de Miami, d’un rose violet surprenant, des terrains de jeu à n’en plus finir, puis de compétition, et les stands pour les personnalités, le jaune et le mauve des chaises, bancs et sièges. Un cuir de circonstance aux premiers rangs qui ont essaimé dans notre société.

Un cuir de circonstance aux premiers rangs qui ont essaimé dans notre société. Je suis quelqu’un d’autre à Miami, ne crains pas l’avion, regarde avec le peuple mais suis seul devant, calfeutré dans mon simili avec mon smartphone et mon inattention pour regarder jouer Federer mieux que n’aura su le faire son moldave adversaire. Si la caméra vient sur moi, je ne la fixerai pas, ne ferai aucun signe. Etranger à la douceur du monde, je ne concéderai aucun sourire. Il doit s’en passer des choses dans ma tête. La caméra ne m’a pas vu mais Roger lit dans mes pensées.

 

Il joue à Miami dans un quart d’heure, le début du match est repoussé, de quart d’heure en quart d’heure. Nous attendons. La curiosité est là. Que fera-t-il face à son prochain adversaire. Encore un peu de gloire. A côté de l’écran, resté là depuis un dimanche de lecture, Nietzche (qui a enseigné à Bâle un siècle avant la naissance de Roger), au troisième traité de sa généalogie de la morale, sur la signification des idéaux ascétiques, cite en latin le tout dernier désir de gloire des saints, une formule empruntée à Tacite, « même pour les sages la passion de la gloire est la dernière dont on se dépouille » (livre de poche p. 182).

 

5G de la morale

Dans ce traité, Nietzsche, semble malsain à tous ceux dont je suis qui,  sans explications de tiers et valeureux auteurs, le comprendront mal, voire pas du tout. Il décrit « la conspiration de ceux qui souffrent contre les réussis et les victorieux, on y hait l’aspect du victorieux ». Il ajoute, « et quelle attitude mensongère pour ne pas avouer cette haine comme haine » (p. 217). Il oppose ceux qui à ceux qui. Nomme, en les opposants les « malades » et les « réussis ». Je continuerai de le lire avec l’appui de « ceux qui » me permettent de donner à cette colère les repères et la fluidité utiles à sa compréhension. Pour l’heure, je ferme ce livre, « Ces ratés ; quelle noble éloquence déverse leurs lèvres ! Quelle soumission sucrée, mielleuse, humble flotte dans leurs yeux » (p. 217), le ferme vraiment. Il va me faire rater le début du match de Roger. Un raté qui réussit à regarder son réussi à ne pas rater son entame de match. Un ace, deux coups droits, une volée basse. Nous verrons.

 

Et Roger a joué avec beaucoup d’application, visage assombri, entouré de son clan comme un junior qui en veut. Il a gagné, solide sur ses jambes laissant partir son coup droit avec cette épaule qui fait le tour de son corps. Autour d’une table entre amis, nous avons apprécié et personne ne trouvait à redire. Miami 2019, contre et avec les jeunes.  Ceux de la génération 5G pour laquelle Roger s’affiche en grand alors que la mise en œuvre de cette nouvelle étape magnétique est de plus en plus contestée. Etre d’accord avec tous sur tout n’est pas psycho-socio-émotico-possible. Nous apprendrons tous, tous les jours, et Roger et très fort pour trouver des angles.

 

Miami 2004

En mars 2004 à Miami, il a joué contre un très jeune apache aux jambes vives et au buste d’acier. Ils venaient tous les deux de chez Nike, Roger promu premier, Rafa prometteur qui, ce soir-là, le battit. Deux sets gagnants, deux sets gagnés. Nos nuits américaines en Europe, perchés en-dedans de soi, un linge à la main. Le lui lancer entre les points dans cet univers rectangularisé. C’était déjà maintenant et ce pouvait l’être toujours. Les yeux sentent battre le cœur qui voit la balle venir. La première de leur petite quarantaine de rencontres au sommet de l’histoire du sport, comptabilisables, de battants, brillants, dont seuls quelques-uns seront et que nous aurons regardé avec une étrange et inconditionnelle passion. Roger a superbement tenu, 15 ans plus tard contre un très jeune canadien qui n’était pas né quand il commença de jouer et qui depuis longtemps déjà ans l’admire. Deux sets gagnants, deux sets gagnés. Si solide en son corps avec sa panoplie de coups variés. Oublions la lettre ouverte que lui a adressé une mère sensible aux forces magnétiques et réticente à la 5G pour laquelle, en Suisse, il fait de la publicité. Oublions que l’évènement qu’il a organisé à Genève en septembre connaît un étouffant succès avec des transferts d’argent qui le sont tout autant. Les piques faciles et empoisonnées que lui lance un éditorialiste malmalveillant de notre coin de pays.

 

Roger sur son court, prince des solitudes, empereur des foules tout à la fois vaincues et triomphantes. Roger, c’est Roger et c’est demain soir à 19h00. Un écran, un fauteuil, un tabouret, de bar, de bureau ou de salon, je devrais en être, j’y serai.

 

Miami 2019

Les mots d’un autre pour dire ce je tente de mettre en mots « Il n’est pas comme les autres. C’est une vérité connue mille fois établie, mille fois vérifiée sur un court de tennis depuis vingt ans. Roger Federer a traversé deux décennies, il est tombé parfois mais aujourd’hui il règne encore. A Miami depuis une semaine, c’est comme si la vie de cet homme-là était relié par un fil à l’éternité. Le sablier se vide pour lui comme pour les autres. Le temps grignote érode et fait son œuvre. Et pourtant, Roger Federer est là en majesté. Le buste droit, le regard intense et toujours cette invraisemblable légèreté, ce jeu comme un poème, guidé par la douceur et toute les grâces » (David Loriot, l’Equipe 31 mars 2019, p. 28).

 

On le voit arriver sur le plateau de ESPN, comme s’il allait dire bonjour au voisin. Bien dans son monde et dans sa peau, il dit qui il est en tant que personne et comment il devient en tant que joueur, c’est intéressant. Il gagne plus de matchs qu’on le croit, vainc aussi ses contempteurs en étant soi comme il sait l’être avec détermination, simplicité naturelle et brillance. Roger dans son cycle, ses boucles, dans le circuit, se place en tête du classement sur l’année. C’est toujours la dernière fois. Il a cloué le bec de l’éditorialiste qui est en moi. Miami 2019, c’est gagné, comme 2005 aussi, nuit verte et profonde contre Rafa, vu au pub il y a 3650 jours, demain toujours recommencé. Le point suivant, à gagner, tension, regards, immédiateté, comme une dépendance par lui vécue librement.

 

Leonard Euler

La permanente intensité de la seconde à venir. Le calme entre les tempêtes. Lucide, le garçon. Plus qu’on ne le croit et plus encore que je ne le craignais. Il répond avec aplomb et décontraction comme s’il avait inventé le monde dans lequel il évolue. « I was down », j’étais en bas, touché.  Après sa défaite contre Juan Martin l’an passé à Indian Wells. Nous l’étions aussi. Il était marqué et s’est mis à douter. Son retour semble de retour. Il vient de gagner Miami. Pourquoi joue-t-on plus longtemps de nos jours?  Moins de vie rock and roll répond-il, les bains glacés aussi, et toutes ces choses-là. Le montant des prix est une autre raison, plus de motivation pour voyager. Il regarde les journalistes dans les yeux, exerce sa modestie sans faux-fuyants. On l’appelle, un mec de l’organisation. D’autres plateaux l’attendent. Il regarde, acquiesce, et suit immédiatement la logique de son parcours médias du jour. La fatigue, de début de soirée, tensions, réflexion, action, attente, échanges, calculs et raccompagnements. Un peu paumé, au-devant d’elle qui me saisit, la fatigue, je regarde une première vidéo. Vulgarisation scientifique, protons, bosons, les ondes qui sont ce qu’elles sont et deviennent ce que le corpuscule était. Après 13 minutes, je passe à une autre vidéo. Exercice d’arithmétique à partir d’une formule considérée comme essentielle et belle, de Leonard Euler, un autre bâlois. Un e, un i, et aussi 1 et 0.  Intéressant, je tiens, puis lâche au bout de 5 minutes. Le grand Pan numérique me propose les 15 plus beaux points de Federer, dont quelques-uns que je ne connais, pas, tous nommés, en anglais.

 

L’éternité plus un jour

Et tout soudain, la fatigue, les sources d’énergie, la vulgarisation et ces suites de chiffres condensés, se mêlent aux images des mouvements de Roger. Sans le vouloir, intemporellement, je vis un instant poétique, de vidéaste désaltéré, une poésie à coups de neutrons, accessible par la magie des mouvements de Roger et la stupéfaction de ses adversaires. Ce n’est pas gagné, c’est magicalisé.

 

Dans l’air du temps, nous étions au mois de mai. Une quarantième fois. Le fait justement d’y revenir. Un jour dans la saison, un instant dans la vie et le tout se perpétue. Le tout en soi qui nous convie et que nous percevons. Fleurs, herbes et sensation de mai, un espace profond, un devenir immédiat, une instantanéité fuyante. C’est la radio dans la voiture, probablement, j’étais allé courir, qui émis l’information. « L’éternité et un jour » était palme d’or à Cannes et j’en avais été content.

 

Angelopoulos, j’avais apprécié l’un des ses films, beaucoup et avec une douce émotion, des paysages, une intelligence des choses qui donnait un moment de répit à l’avance de l’absurde dans l’esprit du temps. Je ne sais plus de quel film il s’agit. Avec le mot brouillard, oui paysages, je les revois. Hier soir, un cinéaste sud-coréen a obtenu la palme. Théo est mort, renversé par une moto sur le Pirée en 2004 et Bruno est parti cette année en février. On repasse ses films au ciné-club, dont celui-ci, primé en 1998. Nous sommes une nouvelle fois en mai. Bien envie de m’éviter de ne pas aller le voir. Ne pas ajouter à la liste des occasions manquées qui s’allonge quoi qu’on y fasse. C’est tout à l’heure. Roger Federer joue à Roland Garros.

Son premier tour. Il est accueilli avec cœur par le public qui l’attendait depuis trois ans à Paris. Le triumvirat est bien en place. Nadal, monstre des cendrées, tonicité et chiffres en furie. Djokovic altier en son altérité, puissance faussement partageuse. Valable pour tous. Roger aussi qui est là, en short blanc, haut gris, un trait sur les flancs jusqu’aux cuisses,  en champion starifié, monument vu de loin, filmé de près. En 1998, il était junior et allait terminer l’année no 1 mondial dans cette catégorie. lI a gagné, l’orange bowl. C’est bien ce que le vainqueur reçoit un plat remplit d’oranges.

 

Il est très sérieux en servant, combien de fois l’épaule exerce cette force qui doit mettre la balle hors d’atteinte ou pousser l’autre à la faute? Roger persiste au fil des ans. Je le laisse là et me décide pour l’éternité. Plus un jour. Il est 16.12 à Paris, à Genève aussi. Rolex nous tient à carreau avec son heure de luxe visible derrière Roger. A la sortie du film, il fait encore jour ou à nouveau, ici aussi. Il a gagné 6-2 6-4 6-4. « Aut Man » était dans les tribunes. Sur l’Equipe, il  a publié à 17.02 un commentaire : « (…) il a sorti un match très costaud, bravo Roger. Pour ceux qui ne l’ont jamais vu en vrai dépêche vous, après il ne restera plus que Youtube ». Voir Roger en vrai. Je ne l’aurai vu qu’une fois, il y a onze ans. Dans le film de Théo, il y a une réplique ou un commentaire aussi, tout ne serait qu’attente du vrai. Le personnage parle le l’hypocrisie du printemps. En sortant de ce film, je me demande quels sont les moments qui comptent vraiment. Tous,  mais certains sont  plus importants à vivre avec justesse si l’on n’en est capable. Roger, à ce que j’en sais, a le même questionnement avec ses bons points aux bons moments et ce qu’il faut en dire avant et après. Bruno Ganz aussi était un très bel acteur.

 

Numéro spécial

Dans ce film, il porte un manteau très lourd, mouillé tout au long de sa dernière nuit et ne prend pas la peine de l’enlever dans ses rêves. Le scénario est assez lourd aussi, de même, il faut bien le reconnaître que le scénario de chaque vie. Acteur, spectateur. Il est question d’ ” hypocrisie du printemps », dans les songes de cet homme qui passe au bord d’une mer. C’est probablement vrai pour beaucoup d’entre nous. Pour Roger c’est encore différent, aucune hypocrisie dans ses printemps. Il le sait bien et  le confirme au plus loin de ses autres saisons qu’il ne prend plus la peine de nommer.

 

Les articles sur les sites et dans les journaux se multiplient, aux devantures des kiosques ces jours-ci un numéro spécial sur Roger. Je ne lis pas tout. Il est bien de lire autre chose. Mais cet article, « entre ocre et crépuscule ». Une plume voudrait redéfinir le réel, le nommer prêtant à Roger une réflexion sur le temps qui passe, ses vingt ans dans le monde du tennis professionnel. Opposé à Casper Rudd, 20 ans, au troisième tour à Paris, il observe « je connais mieux son père ». On est en ferveur dans les gradins, la décontraction taquine de Roger à l’interview le fait apparaître différent. Il est vrai qu’il est autant là qu’il l’a été et moins qu’il ne le sera. Chacun sait, chacun regarde et considère. Pas vrai pour le jeune joueur prometteur, le novice, le débutant. On échange des balles et l’arbitre soudainement devaient diable, compte les points, dits qu’il n’en reste plus beaucoup, dit que l’arbitre, c’est quelqu’un d’autre et que ce quelqu’un ne sait pas qui il est. Roger n’en n’a cure, il balance son service, le suit au filet guette la balle de l’adversaire et laisse passer les commentaires des guetteurs de l’ombre montante. On rejouera demain.

 

Noviciat

Pris l’habitude de regarder le sport en lisant un magazine. Un titre dans la rubrique philosophie « essayez donc de sortir de maintenant ». Un défi, que Roger m’aide à réaliser. Avec lui, je vivais demain pour lui permettre de gagner, et ressassais le maintenant de ses combats contre Nadal ou Djoko. L’avenir devait ne plus revenir, puis Roger recommençait, origine de l’action, comportement utile, aces, sets, retours, coups droits, revers, regards, attente, genoux pliés, corps bondissant, regard perçant, puis profond, naturel et modestie, panoplie. A chaque point, c’était une disparition du moment d’avant. Une bonne chose de faite. Le sport est une riche vérité autant qu’un grand mensonge qui se nourrit de milliers de petits instants.

 

Des myriades d’images, de références, de clics à son propos et, dans une séquence pour une tv française, lors de son passage à Paris, Roger assis au bas d’un escalier dans son costume jeans du jour répond franchement aux questions en nous permettant de comprendre qu’il ne faut peut-être pas aller le chercher là où il n’est pas. Il se souvient bien de sa victoire contre Sampras en 2001, la plus importante selon lui. C’est la deuxième fois qu’il est tombé à terre après le point gagnant. Il peut encore décrire comment, le flanc, l’épaule, s’il se retourne, et roule. Étrange tout de même. On gagne et l’on se souvient comment on est tombé en apprenant que l’on a gagné. Ce sont eux qui tombent, Rafa et Roger et c’est moi, avec quelques autres, qui n’arrive pas à me relever. Interrogé sur ses regrets Roger répond sur ses appréhensions. Les vingt prochaines années ne seront pas faciles.

 

Si jamais ce le fut

Ses parents sont sexagénaires. Ma génération. Il se soucie de nous. Distant, lucide et jamais inamical, Roger dans la généralité. Ce qui est commun dans l’esprit de quelqu’un d’aussi singulier. La star télé lui dit « bienvenu dans notre clique ». Le mot a ses richesses, militaires, sémantiques sociales et psychologiques. A prendre avec soi. Mais clique, pour Roger, ça ne va pas. Il suffit de le regarder encore jouer à nouveau, nous réapprendre à percevoir ce qu’il invente. Sur terre battue cette année, il a bien travaillé à sa façon, virtuose et légère. Certes, il faut prendre acte de la supériorité de Nadal à Roland. Plus de discussion, et à l’entame du troisième set, sur une aire de repos d’autoroute, arrêté là pour m’informer, quand j’ai compris qu’il n’y arriverait pas, treize plus tard, ça mal fait mal … au cœur… un tout petit peu. Et, là pour une fois, je peux l’observer sans réserve : ce n’est plus important, si jamais ce le fut.

 

Aux premiers jours de juillet, le gazon est parfaitement vert à Wimbledon. Plus dense que chez le voisin, pelouse extra-verte et tondue, à s’y rouler. Apparaissent les chaussures blanches de Roger, avec ses titres dessus. L’été vient de commencer, traditions, cérémonial. Roger dit souvent ces temps-ci, que le temps, justement, de sa carrière a si vite passé. Il gagne un match, puis deux, trois en ce dimanche où personne n’a joué, avant le lundi des huitièmes. Quand l’a-t-il dit, je ne sais pas, les journalistes ont leurs répertoires et leurs fiches, mais il semble bien avoir parlé du plaisir essentiel de jouer et de la professionnalisation de ce plaisir, que ne parviennent pas à développer les jeunes pousses, les champions en herbe. Les trois sont au sommet et ce devrait être l’un d’eux dimanche prochain. Professionnalisation de la rivalité.

 

Par jeu

Le rite de célébration est une signature biologique. La façon de célébrer dit tant du tout, de l’ensemble individualisable. Roger est superbe de profonde simplicité dans ses exultations de vainqueur. Celle d’hier à Wimbledon après sa victoire en demies contra Rafa. Il parle au ciel avec un cœur aguerri que brise la conscience à l’instant du triomphe. Le corps s’élance et le regard cherche vainement l’immobilité, la perpétuation d’une suprême seconde, la foule, l’azur, le gazon ou l’adversaire, pour n’être finalement que soi dans un silence qui reviendra. Mais là, avoir agi, à nul autre pareil, dans ce qui fut un combat avec un adversaire ami, un ennemi que l’on n’élimine par jeu.

 

L’émotion se généralise, saisit les anonymes et les plus grands qui face à ce qu’ils voient se font tout petits. Servir aussi bien que possible, c’est parfait et ça l’est à nouveau, puis il renvoie, bien et agressivement, chacun son tour, avec des cassures de rythme, puis celui-ci que l’on soutient, une fois encore.

 

« Encore une fois » dit cent fois, le commentateur, ami de Roger. Vendredi soir, clair comme tous ces deuxièmes vendredis de juillet. Il y a cinquante ans on marchait sur la lune, et c’était notre spectacle d’enfance, par le petit bout de la lorgnette pré-numérique. Aujourd’hui, Roger est notre marcheur lunaire, comme sur la terre, sans entrave, avec la clarté de son regard, face visible, face cachée, notre spectacle d’adulte à l’âge de ses parents. C’est lui l’enfant et c’est nous aussi quand il le souhaite.

Regarder avec ou sans le son. Sans, pour ma part, hier. Commentateurs oubliant de s’oublier, cris du frappeur ou de la foule. Grand écran ou smartphone. Assis ou en marchant, salon familial, avec qui le verrais-je. Son père à lui, dans un coin, le moins décalé de tous, dont la passion restera vibrante, essentielle et authentique. Avec les mots,sans y réfléchir, je parle au ciel.

 

Nadal a dans l’esprit de ses admirateurs une existence autre que la sienne. Djokovic, pense sa ferveur et se fait transporteur d’âme. Nous sommes sans l’adversité avec une conscience inaltérée de ce que nous avons en commun et en partage, dont les règles du jeu. Federer se fait le représentant de ce qu’il est, donnant aux autres, alter et adverses contemplateurs l’occasion de se faire admirateurs ou contempteurs.

 

Je me penche pour ressentir cette profondeur, tente de respirer puis d’expirer, nous aurons tous besoin d’oxygène, pour vivre déjà, et encore, puis pour assister à ces instants de défi, en opposition, la flèche, le retour, une géométrie, relativement descriptive. Ça n’aura servi à rien si ce n’est pas la gagne au bout du chemin.

 

Par défi

Le privilège est cette inconnue, le sort de la rencontre de cet après-midi. Tout ce qu’on y met. Les instants de Roger nous appartiennent alors que lui seul sera sur le court. En ce moment, il m’apparaît inconcevable que je ne sois pas de ce monde, pour être de ceux qui veulent la victoire de Roger et y assisteront. Il le sait. Ça l’aidera dans son jeu.

 

Ce que c’est qu’une conviction. Un destin se mesure aussi à son influence sur la multitude. Je me disais hier soir qu’il serait bien de mieux s’exprimer par la discrétion. Roger a des gestes devant lui qu’il doit accomplir à nouveau. Les enjeux, le drame qui se joue sans en être un, le frisson qui saisit tant de gens, un seul reste en vie et décroche le graal. Aux yeux des autres ce ne peut être que l’adversaire à nos yeux ce ne doit pas être lui. C’est actuel, c’est tout à l’heure et c’est ancestral aussi.

 

D’autres commentateurs s’extasient aussi souvent que possible. Par promotion de l’exploit, commercialisation de ce sport. Et l’on procède aux décomptes devant signifier quelque chose. Le chiffre 21 (victoires en grand chelem)  vient comme un félin s’offrir à Roger pour peut-être mieux lui échapper. La personnalité de Djoko en guerrier halluciné et inspiré par un ciel protecteur vient aussi le provoquer. A portée de main, comme un premier trophée, une nouvelle unicité.

 

Ce qui a lieu

Tendu, fatigué, soir de défaite (13 à 12 au cinquième), insupportable. On ne devrait pas consacrer tant d’émotion à une compétition sportive. Et pourtant, ça vous tient, je ne sais pourquoi à ce point. C’est là réalité. «Le monde est tout ce qui a lieu », écrit Wittgenstein au chiffre premier de son Tractatus. « It is what it is », c’est ce que c’est, c’est comme ça, c’est ainsi, répond Roger Federer, non à Wittgenstein mais aux journalistes qui l’interrogent sur le sentiment qui l’anime après cette défaite.

 

Une gloire à 20 titres de majeurs est identique à une gloire à 21 titres. Mais aujourd’hui, encore, il n’est pas venu à bout de Djoko. Ça fait beaucoup de résistance réussie par celui-ci. On ne compte plus les dates ni les lieux. Djoko sait comment lui répondre. A nouveau, Roger était près. Il a servi pour le match. Mal. A eu deux balles de match, perdues. A été magnifique par instants fulgurants et répétés et comme indolent sur des points qu’il ne devait laisser fuir. Ces amorties, ce peu de coups droits, des balles qui filent là où il ne fallait pas. Le cri rageur de Djoko n’a pas retenti. Il a respecté la princesse qui lui remit le trophée.Et Roger doit s’expliquer.

 

Je ne m’attendais pas à ce dimanche et ce dimanche s’est déroulé de façon inattendue. Cette fois, m’inspirant de Mats Wilander, je dirais que c’est la fin, des finales de Grand Chelem. Parmi ces milliers de commentateurs lequel suis-je? Chacun une idée, une certitude, un dégoût, une fervente déclaration et quelques constatations qui s’alignent. Mais où est donc le réel? Qu’en est -il de lui? Roger a osé dire que les étoiles sont alignées. Toujours dangereux de prendre les étoiles à témoin. Elles vous prennent à partie.

Gueule de bois au travail le lendemain. Beaucoup de monde est dans cet état. « C’est ainsi ». Un virtuose, musique ou danse, nous a fait une démonstration de son art et nous ne retenons que les fausses notes ou les faux-pas. Faut pas. Il avait un adversaire méthodique qui savait ce qu’il fallait faire pour lui faire mal, l’a toujours su.

 

John Bercow, speaker de la Chambres des Communes arborait hier dans les  tribunes un tee-shirt bleu avec les lettres RF. On le voit ce matin dans la presse anglaise exprimant son dépit. Il est au centre du débat sur le Brexit qui a fait rage ce printemps en maîtrisant les instants les plus dramatiques et se retrouve à mi-juillet émotionnellement neutralisé par la défaite de Roger. Avons-vous des excuses ? Il ne faut paraît-il pas non plus se laisser submerger par les pensées négatives. Le souvenir lancinant d’un échec qu’il faut savoir mettre de côté. Roger est un as dans ce domaine. Mais j’ai lu ce matin l’expression « regrets éternels », qui me court après.

 

Chacun donne son avis, les mythes se répandent par le langage journalistique et la diffusion numérique. Il fait bon être anonyme. On ne l’est jamais tout à fait. Roger a un milliard de voisins et autant d’infirmières à domicile. Je me demande si, hier, ce fervent soutien ne lui a pas porté préjudice au moment de servir pour le match. L’exultation non maîtrisée de son agent commercial. L’attente du triomphe dans le silence du stade et si Djoko, à jamais fils de la guerre des Balkans, ne s’est pas nourri de cette opposition avec le public.

 

Sphinx

Wilander nous donne sa vérité, ce serait le service au centre sur balle de match et la facilité des victoires de 2004-2007. N’importe quoi ? Il n’a pas perçu la très observable évolution de Roger dans son jeu. Les effets de la recherche de l’originalité dans un trop long ennui après l’action et la gloire. Je deviens méchant. Il doit y avoir une utilité, un acide pour combattre la mémoire, une facilité pour se détromper de l’ennemi, un talisman pour croire que nous ne serions pas exclus de l’essentiel, un témoin lumineux qui nous indique que l’essentiel n’est pas tout.

 

Je suis oisif en ce lendemain de défaite. J’écris certes un peu, mais dans la désorganisation. Je cherche vainement sur les réseaux un mot juste qui dirait tout de ce qui s’est passé. La juste parole est une absurdité, elle n’aurait de force que par la façon dont elle est lue. Sinon, c’est l’anarchie guerrière où fourmillent les inimitiés. La bienveillance est une notion cosmétique. Je vois Djoko au côté de José Mourinho, un entraîneur de football qui s’est fait une réputation à force de malice. Deux sourires possibles pour y peindre celui du Djoker (Nicholson ou Hedge), image répulsive et fascinante de notre temps. Je l’ai mauvaise.

 

Une autre image me calme, toute bête (thérianthrope) et insignifiante. Pas trouvé le mot, mais l’image. Mourhino en touriste à côté du Sphinx. Il est enfin modeste et intimidé, comme on voudrait que Djoko le soit.

Et le sphinx si connu, si présent, devient un symbole sur-puissant de la culture et de la domination, pour elle seule convient ce mot, de la civilisation en laquelle doivent être réintégrées des notions qui ne seraient pas seulement guerrière ou négatives. Roger aux côtés du sphinx. Il serait lui-même et sa réalité individuelle n’aurait rien d’effrayant.

 

Je devine le clin d’œil unique que le sphinx réservera  à Roger mais dois me tromper encore en prêtant  au sphinx de Ghizée une telle intention. Je choisi les propos consolateurs de « Rinus », lus sur Twitter « Federer n’est plus un joueur de tennis. Qu’il gagne ou qu’il perde, l’on ressent, grâce à lui, l’émotion limpide du jeu. C’est au-delà de l’intelligible. Quelle légende ». Transcendance est un mot valise ou un mot « djoker ». Mais il reflète l’expression au-delà de l’intelligible, qui nous laisse du champ.

 

La semaine passe les chiffres tournent. « Ah il devait gagner me dit sentencieusement l’antiquaire du coin de rue ». 11 fautes directes dans les tie break, aucune pour Djoko. « Il a manqué son match tout en jouant formidablement bien » souligne cet ami. Je me dis qu’en effet Roger est un joueur galactique mais qu’il n’est pas un joueur implacable. On aurait souhaité qu’il le fût. Ça n’enlève pas grand-chose mais ça restera. Les poncifs et les propos convenus lus un peu partout. Ce qui est grand, ce qui importe, ce qui se détermine.

 

Trève des diseurs de vérités

La même finale avec le public qui soutiendrait Djoko, Roger en sortirait vainqueur. Le clan de Roger qui a sur-réagi au moment des balles de match. Blick, le quotidien suisse alémanique de boulevard en veut à Mirka.

 

Il fait chaud en ce mois de juillet. Un boxeur russe meurt après son combat. Les réseaux sociaux le pleurent. Sur le ring les coups pleuvaient. Roger est aussi à la fois un héros et une proie de l’information diffusée sur le Net. Ce qu’il a dit, hier et avant-hier, en réchauffé. Pourquoi Djokovic est meilleur. Plus stable au moment de frapper selon Paul Annacone, ancien coach de Roger. Pourquoi et comment, il battra les records.

 

Puis les trois, Rafa, Djoko, Roger sont célébrés et commentés. Dans cette chaleur tout semble se dissoudre et Roger perdant et plus admiré que s’il avait simplement gagné. Le scénario de la finale, les points de Roger, plus nombreux que ceux de son adversaire, ce dont il a été capable, l’émotion qui en est ressortie.

 

Assertion après assertion. Vaincre serait trahir, être défait comporterait une promesse. Vrai pour un temps. Vrai pour Roger, non pour le boxeur qui s’est obstiné sous les coups de son adversaire. Touché au cœur ou au cerveau. Trève des vérités.

 

Ces flambées de pixel …

Rien sur le compte Twitter de Roger depuis avant la finale de Wimbledon. C’est un critère pour mesurer l’humeur sociale. Son statut de personnalité surexposée ne va pas sans aspérité. Son discours est fait d’innocence et de positivité, mais les reflux médiatiques sont dans l’ordre des choses. Mécanique du monde humain. La bague de Mirka dans les tabloïds, la propriété au bord du lac de Zürich dans la presse de boulevard.

 

Côté tennis, Roger a connu une défaite en un peu plus d’une heure, contre Rublev à Cincinnati. La plus courte apparition sur un terrain en qualité de perdant depuis 2003. Signes qui ne trompent pas. Pourtant, il y a une fenêtre à New-York pour lui. Nadal aime les triomphes mais pourrait ne pas trouver la voie synthétique ce triomphe-là et Djoko se trouve de jeunes adversaires qui le font passer sous son propre joug. Réponse du berger Temps à la bergère Providence.

 

À Roger de trouver un passage et de répondre à un nouveau rendez-vous au rang des seigneurs du jeu. C’est tout ce qu’il peut faire sous des milliards de regards conquis dont le mien qui parfois ploie sous la lourdeur des paupières. Fan somnolent qui accueillerait une nouvelle victoire à New-York avec une délectation non encore atteinte de lassitude.

 

… qui nous font croire au réel

L’US Open c’est un peu la cérémonie de clôture de l’été. Le foutoir des derniers événements de la saison caniculaire. Un rappel, une annonce, le passage non obligé. On ne voit pas le soir venir, ni la pluie tomber. Comptes et mécomptes les yeux rivés. L’écran ne déploie rien d’autre que ces flambées de pixel qui nous font croire au réel.

 

Il est là, souriant et dispo derrière le micro. Conférence de presse, façon de ne pas mettre les pieds dans la boue. Un G7 à lui tout seul. Merkel, Johnson, Trump, Macron, le japonais et les autres. D’une seule voix, et Djoko qui se trompe d’image pour dire que l’Amazonie brûle et que ça lui brise le cœur. « Leaks » et « Fakes » ne sont pas des espèces menacées. Roger a eu quelques flash après Wimbledon, ce coup-ci et ce coup-là, puis un verre de rouge avec Mirka et du camping dans le pays en famille et tout semble reparti, en individu unique et généralisable, ce que nous pourrions, nous voudrions, nous ne saurions être. Il fait le bilan de ces dernières années à New-York, se sent mieux que jamais, va jusqu’à dire qu’il avait besoin de chuter pour se reprendre en parlant de sa défaite à Cincinnati. Toutes les voix en son impérial for intérieur et une loi implacable en lui-même et avec le monde extérieur. Je ne l’ai jamais lu, mais le moi, le ça et le surmoi peuvent-il ensemble être vainqueurs dans l’inconscient collectif?

 

Pour Roger, il semble que oui.

 

Ce qu’ensemble nous aurons vécu

« Quand Federer a perdu sa deuxième balle de match, il y a eu un « ouais » puis un silence. C’est là qu’on s’est dit adieu ». J’ai envoyé ce sms à mes proches durant le voyage en train vers la Catalogne pour les funérailles de mon père.

 

C’est très intime ce que j’écris-là. Je le sais bien. Parfois, c’est inévitable, on croise les chemins du dire et de l’intime. La contribution que l’écriture accorde au réel comporte une part de vérité toute privée et personnelle qui s’étend à l’universelle. Pierre, rocailles, garrigue, Mont-Ventoux. En descendant dans le Sud ils se sont arrêtés à Nîmes. J’écris ces mots en gare de cette même ville me rendant à mon tour dans le sud pour lui dire au revoir. Il est parti est parti ce 30 août 2019.

 

Il y avait un match de Roger. Il aurait regardé, c’est sûr. Mais il  n’était plus là depuis le matin même et le sport, dans les stades et à la télé continue sans lui. Suite irréelle. Nous avons vécu ensemble tant de finales. « Heureusement qu’il y a Federer » me disait-il parfois quand j’arrivais, exprimant son plaisir de me revoir à l’occasion d’une nouvelle finale et, peut-être, l’idée que je devais passer plus souvent. Roger ne doit pas percevoir, c’est trop multiple et trop intense et d’une profondeur émotionnelle que personne ne devine, combien ses aventures ont permis le partage et légitimé les illusions. Bien éveillé, on pense à ses parents, Roger le sait bien, et je puis désormais ajouter que c’est plus encore vrai à ce moment du parcours qui se fait disparaissant.

C’est toute une affaire, qui prend du temps, du cœur et des fulgurances de pensée. C’est ce que je me dis en gare de Montpellier. Federer est chahuté en ce début d’US open. Ses adversaires des premiers tour lui chipent un set, on le bouscule en conférence de presse. Il ferait la loi dans la petite mafia des tournois. Et ça l’énerve d’entendre ça chaque fois qu’il se retrouve devant la presse. Mon père l’a toujours protégé des commentaires malveillants. Il l’a regardé comme le junior du club qui aurait, en réussissant si parfaitement, redessiné les limites de l’absolu. Il sait, il savait, que j’écris quelque chose sur Roger et disait à son épouse que je dois me garder de le critiquer. C’est encore vrai et si présent. Puis ce sera Narbonne et Perpignan. Entre ses 65 et ses 81 ans, mon père s’est plus à regarder les matchs de Federer en écoutant les commentaires et en les prolongeant de façon ravie et avisée. On irait vers le plus rien en sachant qu’il reste au moins ça.

 

Je n’ai pas regardé la défaite de Roger à New-York. L’un de ses admirateurs né 43 ans avant lui est parti. On ne se doute pas de la richesse de nos histoires de vie.

 

Ce week-end à Genève, la Laver Cup crée et jouée par Roger comme un spectacle. Il arrive sur la stade par le haut, le toit, le ciel, quelle que soit la porte qu’il aura empruntée. Mon père aurait regardé. Il y a du beau sport et beaucoup d’enthousiasme. L’œil critique qu’il aurait réservé à ce spectacle n’aurait pas modifié son plaisir des beaux gestes et de la réussite de l’entreprise considérée comme un tout.

 

Le prix des places

Le prix des places. La starification à l’extrême des personnages. Roger, complicité de rivaux avec Rafa, une téléréalité des hautes sphères de l’individualité triomphante. Pulsions du statufié, orgueil du statufiant. So long Roger. Un fleuve de personnes enthousiastes, le spectacle, en être, y avoir participé. Je ne suis plus émerveillé sans toutefois douter du fantastique dans le quel vous avez su transposer votre sens inné du très concret, maintenant , formidablement, astucieusement.

 

Le ciel est assez lourd sur Genève où l’on joue le dernier match de la Laver Cup. Roger est super excité. Brillant. Il a perdu en double avec Tsitsipas, mais gagné en simple contre Kyrgios et Isner. Bravo jeune homme. Cette coupe est la sienne. Il en est l’inspirateur, l’acteur et le Deus ex machina.

 

Oui, je le sais bien, cette désignation est souvent mal utilisée. Mais s’agissant de Roger, on est sûr de ne pas se tromper. Il agit et il résout, les intrigues et les compétitions. Quand il perd, il demeure celui pour qui le destin s’est apprêté. Mon père aurait regardé cette Laver Cup, à quelques hectomètres de son appartement. Entre les championnats cyclistes, quelques matchs de foot et autres résumés sportifs. Il aurait, je le sens bien, persisté dans sa réserve sur la compétition organisée par Roger.

 

Le reste du monde

Une éducatrice pour jeunes en difficultés me disait cette semaine que les adolescents se trouvent souvent confrontés aux obstacles qu’ils se sont eux-mêmes constitués. Elle était assez fière de sa trouvaille que je ne partage que modérément. Sauf pour Roger avec sa Laver Cup. Il a défini une compétition mondiale, Europe contre Monde et met toute son énergie pour la remporter une troisième fois avec ses copains supers champions. A l’heure qu’il est, le reste du monde monde a encore une chance.

 

L’automne à Shangai, dans la routine du circuit et la moiteur de l’air en ces lieux. Roger s’est énervé, il a balancé une balle dans le public. On le voit dans un moment de mauvaise foi lors d’un échange avec l’arbitre. Il ne joue plus tout à fait aussi bien alors même qu’il joue toujours aussi merveilleusement. Le tonus musculaire est probablement un peu ralenti, chaque année compte entre les mains du physio. L’énergie physique à disposition, difficile à mesurer, mais on la sait disparaître peu à peu en soi, viendra aussi à lui manquer imperceptiblement, puis perceptiblement. Vous le voyez cela Roger. N’est-ce pas ? Il se bat sur le court contre les plus jeunes que lui. Une absence ici, un coup magistral là. Roger joue pour lui, les siens et pour trouver encore les raisons qui le font être lucide et optimiste. Tirer le meilleur d’une situation ou d’un état de forme personnelle devant une situation. Un art, chez Roger.

 

Une autre version

Nous devons être quelques-uns à ne plus pouvoir dire à un père, une mère, un sien proche, ce qu’”a fait” Federer dans la nuit ou plus tard en ses aubes asiatiques. Il est dans les points. Dans les cœurs aussi. Il rougit toujours les tribunes et les yeux. Son aura et sa fortune son veillées par les meilleurs félins du monde et des mondes dans le monde. Communication, un monde, inconscient collectif un autre monde, connaissance objective de l’histoire du sport, encore un tiers, et quart, et antépénultième monde.

 

Roger éliminé en quart. Djoko aussi. Le côté Joker du personnage Nole ne sera plus mis en valeur par ses communicants qui cherchent au contraire à le batmaniser, à le montrer ainsi ordinaire le jour et exceptionnel la nuit. Héros contre héros alors que sort au cinéma une autre version du maléfique personnage né dans les bandes dessinées US des années quarante (les comics), puis dans un feuilleton télévisé des années soixante qui m’avait distrait durant mon enfance. Peu à peu l’univers de Batman et du Joker devint une sombre figuration du réel.

 

Roger a huit ans quand Jack Nicholson pervertit le Joker. Il a vaincu le monde mais perd contre Rafa dans la nuit de Wimbledon quand Heath Ledger déploie plus encore de violence en ce clownesque personnage et assène un effrayant « why so serious » (« pourquoi si sérieux »), à la dernière seconde de vie de sa victime si vainement attentive à ses propos.

 

Dans nos esprits

Il a trente et un ans quand un psychopathe perruqué tue douze personnes à Aurora lors de la première de « The Dark Knight Rises », l’ascension du chevalier noir. Il regardera peut-être, lors de l’une de ses pérégrinations par les airs, ce film qui vient, version automne 2019 du nouveau et toujours plus insupportable Joker.Me revient cette réflexion de Roger quand il était imbattable: « j’ai créé un monstre ».  C’était vrai et ça l’est toujours. Nos sociétés mondialisées ont aussi créé les leurs, dont le Joker, né depuis trois générations dans nos esprits tel un mythe de l’adversité nécessairement maléfique. Et souriante par provocation. La balle  a échappé à Roger, cette semaine à Shangai.

 

Son histoire dans nos esprits aussi peu à peu lui échappera. Il en sera le premier spectateur. Nous avons, dans nos mystères, développé ensemble une fascination tue pour une représentation personnifiée de nos mauvaises pensées dans leur version douce, à l’entrée des enfers modernisés. Comme un fruit de l’esprit, le Joker de lui-même s’est servi.Roger est dans l’avion. Retour en Suisse. Il est bien dans son personnage qui n’a rien de maléfique et le point de pénalité qu’il a reçu hier ne changera rien. Mais il doit avoir ces temps-ci l’impression de changer d’habit et de personnage dans ses moments de solitude, lors des contrôles antidopage et les autres dits de sécurité.

 

En vouloir plus

« Roger goes wild on twitter ». Roger devient sauvage, se lâche sur twitter. Un site s’intéresse à l’étonnante auto-exposition de Roger ces jours-ci depuis Shangai. L’image d’accueil sur son compte : lui enfant, vers trois ans. Un selfie, pris dans son avion privé, près du focal qui lui grandit le nez. Les admirateurs tagueurs se lâchent aussi. Tout un chacun dans sa sauvagerie. Il répond aux ” fans”,  nous sommes ainsi nommés par lui, sur tout et n’importe quoi. Reste le maître communicant, mais l’état d’enfance ou de sauvagerie semblent oxygéner sa nouvelle période de maturité. L’année prochaine, il ne le dit déjà, on le verra en Amérique du Sud et au Mexique ainsi qu’en un autre endroit de Chine. A découvrir, lui et nous. La métamorphose est en cours, « goes wild ». Roger est encore en haut de l’affiche mais il regarde déjà ailleurs tout en se montrant présent. Nous le suivons, dans son cours surnaturel des choses.

 

Ces deux balles de match à Wimbledon cet été font encore mal. A nous plus qu’à lui. Le soupir de mon père qui fut l’un de ses derniers. Sur le moment, il était abattu. Je l’ai senti, me suis retourné vers lui, un instant au bord d’un abîme. En toute conscience. Mais le souvenir apaise cette insupportable tension. Il y avait toujours une possibilité avec Federer et ce qu’il a accompli. Ce qu’il a fait de son talent, ce qu’il a accompli. Je ne sais pas pourquoi nous avons besoin de gagner à ce point. Peut-être pour ne pas perdre toujours. Je ressens le contentement de mon père, cette fierté contenue, vivante en lui, spectateur ami et heureux de ce à quoi il assistait. Il en voulait plus. Roger aussi.

 

Les cendres

« Les finales de Federer ?

 

Nous les aurons regardées ensemble et tu ne laissais aucune place au découragement. Puis, à la fin, quelle que soit l’issue, tes commentaires donnaient à la fierté une juste saveur ou au dépit un remède efficace sur l’instant ».

 

J’ai dit cela devant la tombe de mon père et je vous le confie ici.

 

Ce soir,  Roger joue à nouveau en rouge assombri dans le bleu de son tournoi de Bâle. Preste, agile et élégant comme il nous y a habitués. Manque un regard sur cette réalité du monde et Roger ne le sait pas. D’autres manquent, probablement, et je ne le sais pas. Une balle de break dans l’évidence du stade et de la retransmission. Dans l’angle, le bon angle, celui qu’il fallait trouver, nous sommes tous d’accord là-dessus. Un contrôle numérique pour confirmer le réel apparent qui file se perdre dans la complexité des choses de la vie, de son avant et son après, qui se mesure à la vitesse des services, des coups droits, du son, de la lumière du soleil, avec tous les infiniment de l’instant, de toujours et du centre et de l’exo. Mon père ne regarde pas ce match ce soir. Il y aurait pris beaucoup de plaisir. En direct avec Roger. Comme s’il allait manger une saucisse avec lui après la rencontre. Mais ça ne se fera pas.

 

Désolé, je vais encore vous décevoir

C’est l’angle mort qui attire mon regard intérieur, mon attention, ma volonté de ne pas me laisser surprendre. Roger était à nouveau naturel hier. Son plaisir à parler suisse allemand, dans sa ville, avec les siens. Le « publicum » était si épris de son champion. Des sourires de fête, illuminés, dans cette halle Saint-Jacques pourtant sombre.

 

Durant mon enfance, les bâlois étaient nos adversaires. En maillots bleu et rouge, le club chéri par Roger, ils avaient battu mon club favori en finale de football en 1967 sur une manifeste erreur d’arbitrage.  C’est dans les mémoires. Il en aura entendu parler. J’y étais enfant avec mon père.  Nous en parlerions avec Roger si nous étions amis et je crois qu’il en aurait souri. Les « bâlois » étaient ces gens qui construisaient de belles demeures haut sur la montagne de notre Jura. J’entendais de la méfiance dans le ton familial. Aujourd’hui, les frontières se sont… comment dire ? Ouvertes et refermées, mondialisation par à coups et par région, avec des champions qui viennent d’ailleurs et d’ici.

 

Ce « publicum » est tout acquis à sa cause. Il vient de près, il vient de loin. Roger poursuite sa conquête et répond aux journalistes qui l’interrogent obtusément sur sa retraite : « désolé, je vais encore vous décevoir ».

 

Par grâce aussi

L’automne à sa fenêtre. Vivre des instants tout à fait pour et par soi-même et, par grâce aussi, pour un proche disparu. La même voix du commentateur, consultant, ancien champion et ami de Roger. La succession des succès. Dire des évidences et les partager au summum de la satisfaction des autres spectateurs. Sans vous, ce ne serait pas la même chose, pas les mêmes chants d’oiseaux, ni bruits d’aéroports, ce qui file et ce qui passe, Roger pour un dixième sacre à Bâle. J’interromps ici mon moment d’écriture, le match a commencé, les applaudissements règlent l’horloge du monde selon Roger. Son propre cas le dépasse. Il n’en revient pas de ce qu’il nous fait vivre. Si justement aucune vérité ne va au-delà de l’existence, Roger en possède les clefs.

 

J’ai dû voir les dix finales et celle aussi gagnée en 1994 par Wayne Ferreira, l’un des ball boy n’était autre que Roger. Je ne me souviens plus de toutes, le goût du gâteau, qui était songeur sur le balcon, café ou thé, quoi d’urgent pour le lendemain, l’incertitude qui peut-être m’accompagnait. Mais Roger était là, talentueux, concentré, gagneur, vainqueur, dans son histoire, en route vers d’autres arènes. Un soleil emmitouflé dans l’automne nous envoie quelques ultimes chaleurs. L’euphorie dans le stade, une langoureuse sérénité en moi. Les statistiques parlent d’elles-mêmes. L’adversaire est jeune, prometteur courant partout sur le court. De Minaur,  nous rappelle Hewitt et Ferrer qui ont l’un et l’autre pris un 6-0 dans une grande finale. Là, j’ai déjà oublié le score. En deux sets secs. Arrogance entre deux brouillards ensommeillée, la mienne, pas celle de Roger, qui s’arrange autrement.

 

Concentrons-nous

Sa personne, ses gestes, son langage, son aptitude à l’auto-conviction. Un véritable acteur à force de discours à la foule séduite et de spots publicitaire. Ce qu’il est au naturel, ce qu’il a de vertueux en lui. Où vont ses mauvaises pensées. Il est un grand communicateur aussi et joue vraiment très bien au tennis. Géant virtuose qui emploie cette fin d’après-midi à redevenir parfaitement lui-même comme s’il s’agissait du premier matin. Mes mots lui courent après. Aucun ne le rattrape. Concentrons-nous sur le Master 2019. Il n’y en aura qu’un.

 

J’étais couvert de lumière ce dimanche soir dans les salles nouvellement refaites du Grand-Théâtre où j’ai déambulé après le spectacle de ballet, trois chorégraphies, superbes danseurs. Nous sommes dans un moment de liberté en matière de danse. Je n’y connais rien, on m’y a attiré. J’ai apprécié. La vie est une chorégraphie, en villes, au Palais de Justice, dans les stades et dans nos intimités. Sur scène, ce soir, le talent, le travail et l’inspiration animaient ces corps sautillant, arbres, serpents, gens des villes et de nulle part, ombres soyeuses. J’ai pensé aux footballeurs qui s’écroulent dans les seize mètres ou tournent autour de l’arbitre comme si la fin et le nouveau début du monde en dépendaient. Superbes gestes aussi pour aller chercher une balle dans les airs. Dès le pied des escaliers, j’étais à nouveau dans l’ombre et la nuit se faisait dévoreuse. J’ai allumé mon smartphone pour voir où en était Roger.

 

Lieutenant tenant lieu d’aversaire

Habillé de noir comme jamais, les princesses à Buckingham un jour d’armistice, il se battait contre lui-même. Cette approximation dans les gestes en revers ou coups droit, trop long dans le filet. Ce matin, la presse relate ses propos. Il ne voit pas en quoi il aurait mal joué. A chaque coin de rue, je m’arrêtais et le voyais céder un point, le reprendre et laisser partir à nouveau cette balle n’importe où. Roger incisif c’est autre chose. Là, comme le dit son ami R. commentateur, le langage corporel n’y est pas. Roger est en tournée, dans son spectacle, une logique inhabituelle de vainqueur exponentiel qui n’en croyait pas ses yeux et aujourd’hui, ne croit pas un mont de ceux qui le voient se moyenniser.

 

Pendant le premier set, j’ai regardé Colombo en parallèle au match de Roger contre Tsitsipas à Londres. Demi-finale perdue. Il y a deux ans c’était contre Goffin, l’an passé contre Zverev. Même sentiment d’impuissance et de retenue due à on ne sais quoi. Les voix et les acteurs ont disparu, mais ce ne sera jamais la fin pour Colombo avec qui il n’y a pas de suspens. Nous connaissons la fin dès le début et ce n’en n’est pas moins haletant. Comment dénouera-t-il l’intrigue et l’adversaire qui perdra pour avoir sacrifié une vie, comment tentera-t-il vainement de s’en sortir ? 1990, « Votez pour moi ». Grosses ficelles. Mais on regarde le coup partir. Pour Roger, c’est petit filet, et je regarde plutôt l’adversaire, meilleur aujourd’hui que les assassins chez Colombo. Vendredi, Roger nous a régalé en montrant le meilleur de lui-même contre Djokovic. Une piqure de rappel de la finale de Wimbledon cet été. Traumatisme collectif nous dit le journal. Je le vis autrement.

 

Extase lucide, perplexité consciente

C’est vrai qu’il a avait eu un 5ème set à 12-12 et que Roger n’a perdu que les tie break. Il avait si bien joué pour arriver à ce “ouais” paternel, le mien, le dernier. Gloire toute intérieure, je sais avant tout avec qui j’ai regardé ce match et aurais regardé vendredi cette nouvelle victoire de Roger puis, aujourd’hui cette demi-finale ratée.

 

Il est capable de tout et nous a réservé de superbes tranches de mieux et d’absolu dont nous disposions dans la lucidité et la réalité. Extase lucide, perplexité consciente. Roger joue, toujours aussi bien et parfois moins, parle, de façon maîtrisée et positive, mime le geste du service, dans une publicité. Mimer le geste, tout simplement, sans effort, mouvement de décontraction, de récupération, exercice pour tous. J’y vais pour accepter sa défaite et ne pas commenter la fin qui, dans le jeu de Roger plus que dans son discours, nous fait des signes et des clins d’œil. L’avenir, pour arpenter des espaces finis.

 

Roger se dit « extremely excited for the next season ». Il parle un bel anglais tout en nuance marqué d’un souci de communication bien pensée. Je ne le comprends pas en Suisse allemand, ce doit être franc et vif et poli. En français, sa subtilité ne s’entend pas. En anglais, il est là, tout d’une pièce présentable sous toutes les latitudes. Il reste lui-même, garde son orgueil, souligne qu’il fera en sorte que ses choix n’entravent pas l’équilibre de « tout ce qui se passera dans ma vie ».

 

Opportunités

Nous sommes tous en finale, tous les jours et nous faisons tous des doubles fautes. Roger reste cloitré dans le sublimissime. Il ne veut pas en sortir, alors que de jeunes adversaires cherchent à l’en déloger. Ils y parviennent. Sur le site ATP, les commentaires viennent de tous les coins du monde. Après ce dernier match 2019, il y avait quelques messages venus de l’Inde où il a de beaux admirateurs. L’un d’eux l’a félicité pour sa belle année en observant toutefois qu’il  manqué beaucoup d’occasions comme hier à 0/40 deux fois sur service adverse.

 

La carrière s’allonge, phénoménalement, ici aussi, les occasions se présentent encore, ce qui est difficilement croyable, mais les occasions manquées sur multiplient elles aussi et nous nous ne nous y retrouvons pas toujours, lui oui, dans le discours mieux encore que dans le jeux où il continue d’atteindre, par moments, des hauteurs qui vous font passer une nuit différente. Roger sur le court, dans son langage et dans les têtes de ceux qui le suivent.

 

Il nous dit que d’autres occasions se présenteront. Il en est là. Ayant tout accompli, il se met dans la situation de celui aurait un rêve à réaliser. Son tennis parle mieux de lui qu’il ne parle de son tennis mais ses adversaires sont moins muets que ses auditeurs.

 

On ne sait plus quoi est quoi et qui moins encore

Roger a retweeté un message d’une jeune femme de Mexico complétement fan de lui. Elle s’est photographiée blottie contre l’un de ses posters. Sur sa joue droite, on lit RF, en noir. Tatouage, cicatrice, blessure, baume, on ne sait plus quoi est quoi et qui moins encore. Elle paraît triste sur les images qu’elle publie, son monde derrière les barrières que lui impose la vie sur ce continent Sud-Américain. Infinitude du labyrinthe humain, rudesse du liant social et pesanteur existentielle entre grèves, révoltes et couvres-feu.

 

Roger semble représenter quelque chose de grand. Entre stades, limousines, garde du corps, avec son ami Sacha, il fait une tournée de matchs exhibitions,  et garde au galop son naturel. Rester naturel quand on ne sait plus ce qu’est le réel, demeure un exploit. Roger tient le coup comme chacun de nous et le joue beaucoup mieux que tous avec des aptitudes divines et divinatoire. Dinatoires aussi, car il ne cesse d’être en représentation de par le monde. L’un de ses meilleurs, amis n’est pas au mieux mais nous aurions tort de comparer l’aura de Roger à celle d’Al Capone. Les années vingt de celui-ci et celles au-devant desquelles nous nous présentons. Alphonse était un truand, Roger est un champion, le mythe de l’un qui tient depuis un siècle et tiendra encore comparable à celui de l’autre qui s’étend à tous les coins du monde et des temps. Du monde, c’est conquis, des temps, c’est plus tangent, qui  seuls restent conquérants et vulnérables.

 

Ne plus danser: couvre-feux

Les feux en Australie détruisent le pays, la faune et l’intérieur des êtres qui en réchappent. Pays lointain devenu voisin, les incendies qui le traversent n’augurent rien de bien. Le péril revêt un habit de flammes et se met à ramper, immaitrisable. Dans quinze jours c’est l’Open d’Australie. Roger est à Dubaï entouré d’autres feux, guerriers ou festifs. On parle du circuit ATP, un monde en soi, une caravane (autre et même que celle du Tour de France), un cirque, roulottes, chapiteaux, risques et performances. Il faut tenir au centre du cercle des attentions. On l’a vu sur ESPN dans un documentaire sur sa tournée sud-américaine, survolant le stade qui allait accueillir son match exhibition. Il s’extasiait en survolant les lieux de sa gloire en répétant que ce n’est pas croyable, alors que ça l’est devenu avec le temps. Chili, Argentine, Colombie, Mexique. L’accueil des publics est croyable mais inimaginable. Une joie à partager. Voir la Diva. Roger refait ses entrées, recommence ses débuts et ça marche, des milliers de personnes crieent et pleurent de joie, de le voir apparaître enfin. Au Mexique, il a fallu tout annuler. Un problème de couvre-feux. Un rappel du caractère multiple de la réalité. Roger en a pleuré lui aussi. Si près d’une autre fête qui fut gâchée. Etre Mickael Jackson et se regarder danser ou une autre star qui serait au front. Mais quel front ?

 

Roger a raison à un moment donné on ne peut rien faire d’autre qu’être soi, dans sa gloire ou en famille. Avant les fêtes, il a donné rendez-vous à des journalistes de tous lieux dans une librairie à Dubaï. Il a envie de jouer encore, longtemps, tant que son corps le lui permettra. N’a pas de plan, mais semble comprendre qu’il lui faudra bientôt passer à autre chose.

 

Ne plus danser: couvre-feux.

Passer, se dépasser, avec le corps et la tête, les gestes et les mots. Légende faite, fortune en cours, à lui seul Roger aura fait mieux que les Habsbourg. Qui fera le film de sa vie, Spielberg ou un autre Visconti ? Il faut apprendre à ne pas attendre la fin. Roger ne cesse de nous le répéter, c’est ce à quoi, assez superbement, il s’emploie. Mais il faut redescendre les escaliers et à chaque foi ne craindre que les couvre-feux.

 

Roger a beaucoup à faire pendant sa pause d’hiver, qui n’en n’est plus une et lors de laquelle il poursuit son entraînement. Physique, technique, tactique, jouer encore pour jouer mieux. Il s’apprête à voyager vers l’Australie sinistrée par les feux qui l’ont envahie et rongée. On voit les forêts nues et noires après le passage de l’incendie. Vaste pays transformé en cendres blêmes. Jouer ! Ce sera difficile. Pour Roger aussi. Il a dû répondre cette semaine à la jeune suédoise qui ne cesse de nous gronder et de nous demander de nous bouger pour la sauvegarde de la terre.

 

Elle s’en en prise à lui, ne craignant personne. Pour des questions d’affiliation publicitaire. Roger l’a remerciée de lui avoir rappelé son devoir de conscience et d’action. Il s’en est bien sorti. Par le haut, la classe jusqu’à la grâce.

 

Les silences de Roger

La positivité sans faille. Il est si habile, avec son corps et sa tête qu’il atteindra cette année, le magazine Forbes l’a estimé pour lui, le milliard de francs, en gains sportifs et commerciaux. 1’000’000’000.—. Et dire qu’il n’aura pas gagné à la loterie pour n’y avoir plus joué.

 

En 2001, un professeur de philosophie, a écrit 88 pages sur les « Silences de Federer ». Au dos du livre, il est rappelé que « poètes et narrateurs, nécessaires à sa gloire, sont réduits au silence ». On retrouve dans ce livre le Roger de 2011, la fin des premières années.

 

“Maintenant” il y a Federer, comme le rappelait l’auteur, il y a neuf ans.

 

Et c’est en effet déjà de l’histoire, dont on parle constamment, l’histoire se faisant, alors qu’il est probable qu’elle se fait ailleurs, un peu partout où quelque chose se passe ou justement ne se passe pas. Federer a changé le jeu et le jeu l’a changé cependant que le monde aussi n’a cessé de devenir différent. C’est imperceptible autant qu’évident. Les rues, les « sky line », les horizons,

 

… et Roger n’a plus tout à fait la même approche du silence.

 

Corps offensés

Le philosophe mentionne Pasolini parlant de cyclisme « qui voit des corps offensés ». Il insiste, « la liberté que ces corps réalisent en luttant pour gagner est niée. Ce qui l’a nie c’est une volonté humiliante qui conditionne leur recherche de victoire » (p. 29).

 

Il faut poursuivre, insister, ni choix, ni retrait et moins encore abandon. Vrai pour Roger et pour ceux qui l’admirent. Vrai aussi pour ceux qui le dénigrent et tout autant pour ses adversaires, amis ou ennemis (pas de ce mot-là toutefois dans l’univers loquace ou silencieux de Roger).

 

Nous évoluons en résistant dans une chronique évènementielle, un déroulement dans un monde où il ne se passe pas rien. Nous persistons. La semaine prochaine, on donne « Le roi se meurt au théâtre ». J’irai si je le peux, pour y boire quelques pensées.

 

Roger est arrivé en Australie. Comment il y arrive. Quand et comment il en repart, a fait partie de la chronique régionale, puis nationale, universelle et encore au-delà, si Roger le veut bien . Depuis le début du siècle.  On nous informe aussi que deux incendies ont fusionné et que beaucoup ne sont pas maîtrisés.

 

Diagnostic

Il a joué et il a plu. Ça va mieux quand on en revient au court, au court seulement. La balle  fuse, le geste joueur-danseur retrouvé, un arbitre, un règlement dont on a coutume et les points qui comptent.

 

Un journaliste qui aime bien bien écrire à titré « Federer le psychopathe » dans mon quotidien du dimanche. Pas lu l’article. Trouvé déplacé. On veut dégrader l’image Roger, dire et obtenir qu’il soit dit qu’elle est surannée.” Le roi se meurt “est une pièce des années soixante, universalité des situations de déchéance. C’est pour cela qu’on le lui rappelle mais Roger ne veut ni régner ni déchoir. Il aime jouer dans un ciel clair entre deux orages et n’avoir sur les épaules que cette petite balle qu’il lance dans un geste souple qui deviendra puissant au moment de servir.

 

Le journaliste a probablement écrit que Roger s’adapte à ce point au jeu, à la gloire, à l’argent, à la communication qu’il en devient suspect. Sa propension à tenir le propose juste en toute circonstance est en effet gênante. On ne peut avoir raison tout le temps. Neuf fois sur dix, c’est une performance d’honnêteté et de lucidité. 10 fois sur 10, c’est une forme de psychopathie. C’est se qu’on dit dans la pratique.

 

Je lirai, si je retrouve l’article.

 

Consolider le sol

En ce moment, il joue les 8ème contre Fuksovic. Je regarde moins. L’effort est le même, peut-être plus éprouvant pour Roger, qui est très sérieux, presque triste, mais avance dans son match avec de belles réalisations. Ce cri de corneille sur le stade de Melbourne. Chaque année. Ce matin, ce soir en Australie, elles sont très énervées. Ce doit être un oiseau de là-bas dont je reçois le chant comme une augure ininterprétable et un peu agaçante.

 

Roger parle un peu plus que d’habitude sur le court et semble être au boulot devant son filet. Cette semaine, il a livré un autre match aux frontières du possible, autre rubrique de son anthologie. Il perdait 4-8 dans super tie break du cinquième et s’en est sorti. Mirka était très tendue. C’est notre histoire et la leur aussi.

 

« Au lieu de consolider le sol, il laisse des hectares et des hectares s’engloutir dans précipices sans fond » (p. 23). Marguerite prononce ces mots dans la pièce de Ionesco (Le roi se meurt) écrite en 1962. C’est l’état d’esprit du monde aujourd’hui, mais ce n’est pas celui de Roger, ni sa responsabilité. Il fait ce qu’il peut. Nous vivons et mourrons universellement sans exercer l’art du mérite ni celui de l’écroulement.

 

Noces d’airin

Ce matin à l’interview sur le court, un classique avec Jimmy Courier, une sorte de stand up à deux, du rire au larmes. Roger était gêné d’avoir gagné miraculeusement contre Sandgreen après avoir sauvé sept balles de match. J’ai regardé le cinquième set après la douche. « J’ai joué beaucoup de tennis dans ma vie », « je devrais être en train de skier en Suisse », un Roger qui est là sans y être. Mais il a su gagner une fois encore.

 

Plus tard dans la salle de presse, « ne pensons pas à toutes ses choses négatives » « je veux garder les pensées positives ». Il sait si bien le faire. Dans la journée, on le voit, image rare, défié du regard une juge de ligne qui l’a dénoncé à l’arbitre de chaise pour propos obscènes. Avertissement. La juge de chaise « n’ose pas répéter les propos ». Roger sait ce qu’il a dit. Exemplification en péril. Pas tout à fait. A nous de suivre son conseil. Pensée positive à chaque ouverture de courrier, à tous les coins de rue, réception de messages Whats app, fin de soirée avec des amis. Bouteilles vides, eau plate. Pas de café non merci.

 

Risque de fracture de la hanche à dix ans, quelques pourcents. Tous les risques inévités. Roger risque on ne sait quoi jeudi contre Djokovic, avec presque tout le monde, je ne le vois pas gagner ce match. Nole, hypersécurisé dans son jeu, finaud et constant dans ses attaques. Leur rivalité en noces d’airain.

 

Etre célèbre

Djokovic en transe guerrière. Il s’en explique après avoir marqué son 17ème point dans la course aux grands chelems. Roger en fin de semaine ne se tenait pas très bien en salle de presse. Avachi.  Mais il parlait juste. Une belle façon de rester lui-même, de n’avoir pas à le devenir sans cesse. Les victoires de Djoko sont une déchirure, celles de Rafa une saignée sont se réjouiront de futurs guérisseurs.Autre et nouveau temps de suspension entre continents, terres arabiques en vue et l’Afrique du Sud pour les activités philantropiques.

 

Roger ne me rappelle pas. Il ne m’a jamais appelé, son ami Bill non plus. Ni les amis de ses amis. Entre nous on s’ignore. Djoko a agressé verbalement l’arbitre aujourd’hui. “Tu veux devenir célèbre, c’est pour ça que tu m’a averti”. Et cette phrase fait partie de l’histoire de Roger parce qu’il se serait abstenu de la prononcer.

 

Le défi de la célébrité lancé par une idole mal aimée à un inconnu assis sur la chaise arbitrale. Etre connu ne change rien à l’irréalité de l’âme. C’est une donnée matérielle. Une isolation extrême. J’ai fais ce que vous savez et je ne suis pas celui que vous croyez.

 

Roger veut encore jouer et peut encore gagner. Il crée une attente qui n’est plus monstrueuse.

 

Jour après jour être soi dans un coin du monde. Que ce soit ou non su et célébré. Roger n’a pas fait de quartier mais il doit avec ses fans et ses contempteurs ainsi que tout les beaux et moins beaux indifférents continuer cet échange avec la vie que l’on nomme réel et qui reste silencieux.

 

Roger a vécu, ce vendredi 7 février 2020, une soirée parmi les plus belles de sa carrière et de sa vie. Il en était l’organisateur et l’acteur avec Rafa Nadal, son adversaire et ami. Lynette Federer s’est rendue sur le stade avec l’aisance d’une star, qu’elle est à Cape Town et aux alentours car elle relie Roger à l’Afrique du Sud. Le show est allé de l’avant, a  suivi son cours pour le plaisir de tous joueurs, acteurs, spectateurs.

 

Aux yeux de Roger, ce genre de moment, c’est le fin du fin. Il ne voudra pas aller beaucoup plus loin. « C’est parce que nous jouons au tennis que nous sommes fameux ». Il transforme les stades et par moments le monde pour s’y produire en champion. Exhibitions. Le crève-cœur de Bogota en décembre a été si fort qu’il y retournera dans quelques semaines. Pour remplir un autre stade à sa gloire. Il le fait avec le sourire, continue de s’en étonner et d’une certaine façon semble s’y être déjà habitué. Cette année 2020 sera celle de la dernière chance à Wimbledon, toute petite mais existante. Il essayera encore et nous regarderons en connaissance de cause, ce qu’il a fait et ce qu’il aurait pu faire. C’est la même chose pour tous, dans nos ordinaires et dans son exceptionnel « qui seul sait se soustraire … »

 

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