Créé le: 24.01.2015
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Mon ami le roi

Roman

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© 2015-2022 André Birse

De New-York à New-York en passant par ... tous les triomphes et tous les états

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Soir d’octobre. Début septembre US n’est plus d’actualité. C’est toujours comme ça. On croit être ici et on est là. L’hyper-présence de Djokovic (en bleu sérieux) à New-York, a laissé quelques traces dans le palmarès de Roger (en blanc bordé de rose vif) mais n’enlève rien à sa phénoménalité. En ami, l’on aurait voulu qu’ici ou là Roger nous laisse un autre souvenir gagnant. Mais rien n’y fera. C’était une arène vociférante à New-York et l’autre gladiateur a vaincu. Le public a plus que gracié Rodger qui dit vouloir persister. Je vais prendre de ses nouvelles parfois sur son site gazouillant. Il aime poser avec ses idoles comme ses idolâtres aiment poser avec lui. A Shangaï, récemment, il a souri, intimidé avec Michael Jordan, les airs, l’adolescence, le temps de l’anonymat et de l’envie de devenir un champion. Exaucé Roger.

 

Il aura donc fait la Chine et Dubaï cet automne et se déplace dans le monde comme je me déplace dans mon quartier, vit différemment. Peu sont ainsi mondialisés et reconnus comme tels. L’image qu’il nous a proposée ces derniers jours sur Twitter est pourtant singulière, noire, étrangement. Une route dans la nuit. Un virage éclairé par les phares de la voiture, une barrière de sécurité blanche qui trace un trait lumineux dans le noir. Un virage à prendre sur une petite route de campagne. Il a vu les chutes du Niagara, le ciel de New-York, les déserts australiens et californiens, le milieu du monde sur toutes les surfaces, et là il nous envoie “oh rien de subliminal”, une route d’automne la nuit depuis longtemps tombée, un chemin banalisé, comme sa voiture et sa vie à cet instant-là. Je n’ai pas eu accès aux ciels précités, mais une route perdue, le soir, en Suisse, éclairée par la voiture que je conduis, oui, ça m’est arrivé. Comme à chacun de nous, ici. ça n’arrête pas de nous arriver. C’est la vie moderne qui veut ça. Et la fatigue et la routine.

 

A Roger aussi et à tous les princes consorts de son rang il arrive de passer par ces routes nocturnes et banalisées. Il y voit quelque sens ou beauté qu’il communique à ses millions de “followers”. Suivez-moi, sur la route vers l’entraînement. Il a dû souhaiter communiquer, quelque chose comme ça. Il est en Suisse, va s’entraîner le soir, reprend dans la nuit la route du travail que nous prenons tous. Ce n’est pas cette image qui restera chez les suiveurs ni dans le public, grossi des millions de fois, qui s’intéresse à lui et jamais ne l’oubliera. Les dieux communiquent aujourd’hui par l’image et Roger publie celles qui font sa vie à ses yeux et pour le regard d’autrui. Les lumières de Paris, artificielles et naturelles, celles des projecteurs et de sa gloire, mais aussi au fond de lui, une petite route perdue, inquiétante et dangereuse, si l’on est pas attentif.

 

Je regarde et comprends mal, tente de m’expliquer. Admirateur convaincu, je vois notre champion perché sur ses hauteurs, lucide, habile et parfois saisi de quelques vertiges qui le font se souvenir, et nous le rappeler, du caractère froid, incertain et noir, comme une route dans le soir, de toute humaine et banale nécessité de poursuivre et d’avancer.

 

Il poursuit en effet, il avance, il revient, il est présent « sur et hors du court », là où ses adversaires disent lui reconnaître tant de mérites. Pas tous, car il est l’adversaire de ses adversaires, mais une quasi-infinité de mérites qui reste limitables sans être ni imitée ni parfaitement limitée.

 

Roger, ses contempteurs et ses thuriféraires ne parviennent pas à le définir. Ils demeurent ainsi dans le commentaire de l’indétermination. Lui nous échappe d’où qu’on le regarde. Une conférence de presse avant le prochain tournoi (Bâle) et l’on apprend qu’il en veut et s’en veut aussi – c’est rarement exprimé chez lui – pour ses performances à Londres et à New-York cet été 2015 . Il est vrai qu’il inscrit à son palmarès de glorieuses défaites. Sur l’instant, elles accablent l’admirateur,  qu’il appelle « fan ». Puis on s’habitue au suspens, à son histoire, on guette le nouvel exploit entre attentes et souvenirs. “Il a su rester simple”. On entend souvent ces mots à son propos. Simple autant que fragile autant que performant autant qu’habile autant qu’éternel. Eternel dans le coeur de gens, sur l’instant. Dans le réel personne ne l’est. Nous avons vu cela. Même les gens ne le sont pas. Présent dans le coeur des gens, prêt à réapparaître sans, à vrai dire, accepter par avance de disparaître, ni surtout le vouloir vraiment. Voilà qui est possible et raisonnable et vrai.

 

Les saisons se terminent dans le noir et en noir chez Federer. Au fond des halles dans lesquelles on joue en hiver avec le printemps suivant en tête. Le printemps suivant à trente quatre ans. Dans sa vie d’homme il peut voir venir les printemps et ne pas désespérer des nocturnes hivernales. En tant que champion, c’est plus délicat. Un ancien champion aujourd’hui dirigeant-commentateur parlait de “coucou sur les épaules”. Références aux échéances du temps. A la durée du plaisir de le regarder joueur, de la lassitude peut-être. Lui n’en a pas, nous non plus, mais cette coda, sportive et musicale doit être belle, chaque note compte, chaque jour également. Chaque point, chaque regard, chaque dollars. Federer dépasse le monde qui le dépasse. C’est entre eux que ça se joue. Federer et le monde.

 

A Bâle, après un septième triomphe chez lui, et un premier, contre Nadal, dans ce tournoi un journaliste lui demande, ce premier novembre 2015, en français, simplement, peut-être trop, s’il n’est “pas immortel quand même”. Il répond simplement, en immortel, qu’il ne l’est pas. C’était après la cérémonie, verticale et alignée, parfaite dans sa conception et présentable dans le monde entier, comme toutes les cérémonies de ce nom. Federer est parfait durant la cérémonie, parfait dans la nature et touchant dans son éternité présente. Il le sait. Il le sent. Maintenant, il faut faire vivre les souvenirs, qui sont là, disponibles, ancrés dans un passé accessible, c’est maintenant qu’il faut intervenir et donner vie, faute de sens, à toutes les autres et précaires immortalités.

 

Automne 2015

 

Juillet 2014, juillet 2015. Deux ans de vie, au milieu de toutes les réalités, dans la géométrie du court, tracée à la main, sans repères telle la vie des individus, à chaque jour, la suite du début d’un monde. Je ne sais pas s’il arrive à Roger de perdre ses clefs. Là, j’ai sur moi les miennes et j’irai faire un tour, au théâtre peut-être, « La Panne » de Dürrenmat, s’ils ont encore de la place. J’irai par le bord du lac, dans ce soir d’été qui s’applique sur la ville. Je lutte contre une tristesse, celle qui me tourne autour depuis hier, l’élimination de Roger à Wimbledon, sa défaite rageante contre Raonic. Dans le quatrième set, il y était, il était devant. Puis on ne sait comment, ce sentiment que ça devient difficile, que l’énergie vient à manquer (il faudrait plusieurs termes pour énergie qui est un mot important et déterminant, significateur de vie), pour le corps, les gestes, la grâce, l’efficacité. Oui, il faudrait plusieurs mots pour dire toutes ces sortes d’énergie qui font qu’on y arrive ou que l’on reste là. Il a commis deux doubles fautes à 5 jeux à 6, 40/15 sur son service. Un service gagnant et ils jouaient un tie-break, lui pour le match et la finale, Raonic, pour un cinquième set.

 

Une double faute, c’est un point perdu, un engagement raté à deux reprises, un doute, une absence d’assurance, un risque pris à tort, une maladresse. Deux doubles fautes, à ce moment-là, sur le central à demi herbeux du sud de Londres. La gloire ne s’enrayera pas. Stefan Edberg est là, dans les loges, royal, qui a beaucoup servi, avec constance, puissance et grâce. Il a fait des doubles fautes. On ne lui en veut plus. On ne lui en en a jamais voulu.

 

Edberg est un jeune et puissant sénateur du tennis. Roger avait demandé son aide pour gagner encore. Ils y sont presque parvenus. A Londres en 2014, cinquième set perdu, lâché devant Djokovic. Londres 2015, lâché encore, Djokovic mangeur de gloire. New-York 2015, le public avec lui, tout le public, une ferveur pour un autre trophée. C’était l’histoire, de 2005 à 2007, de celui qui parvenait presque toujours à ses fins et ce devint la chronique de celui qui n’y arrive plus tout à fait, moins absolument, et persiste à tenter de gravir une marche de plus au sein d’un panthéon qu’il a déjà conquis ou d’ajouter une colonne d’intemporalité à ce même panthéon.

 

Son jeu reste superbe, son palmarès ébouriffant. Les statistiques sont renversantes. Les rencontres empreintes de magie plus nombreuses que le commentateur du présent ne peut le percevoir. Mercredi dernier sur la chaîne anglaise, à la sortie de son match contre Marin Cilic, le commentateur parlait avec une émotion qui rattrape l’éternité, « add to his legacy », ajoute à sa gloire, dans le sens de don, la gloire qui serait un don fait au monde. Il a ce don, il l’aura eu, il l’aura fait. Nous le célébrerons encore. Aujourd’hui, pourtant, la respiration de ses admirateurs, s’est arrêtée à ses deux doubles fautes. Arrivait-il à Zeus d’être distrait ? Qui est Zeus au juste? Federer, je peux vous le décrire, dans ses forces et ses faiblesses. Non faiblesse n’ira pas, n’est pas adéquat. Pendant que Roger travaille encore, j’irai dans mes sommeils, chercher quelques références et précisions sur le nom de ce Dieu qui m’est venu à l’esprit par l’évocation d’une toute humaine défaillance de Roger.

 

Eté 2016

 

Ce n’est pas un post-scriptum. Mais il est vrai que j’avais interrompu l’évocation de mon rêve ainsi que celle des réalités d’autrui dans l’historique des conquêtes de Roger. Dimanche dernier, il nous en a fait une belle, il a gagné à Melbourne sa dix-huitième couronne mondiale contre Rafael Nadal, un moment d’anthologie ancré dans le présent autant que dans les autres temps de la vie. Djokovic et Murray, les numéros deux et un mondiaux se sont retrouvés au tapis tôt dans le tournoi. Federer avançait, de son pas sublime. Nadal, en faisait de même, par sa puissance retrouvée. Et justement, ils se sont retrouvés en finale. Nous ne savions plus quel matin se présentait à nous, les années 2000, 5,6,7,8,9,10,11, puis 17. Un compte à rebours vers l’avant. Des chiffres qui ne cachent rien. Ils ont joué, ils ont dansé. La fascination était mondiale. Et Roger a gagné ce cinquième set de la finale qu’il avait perdu, à Londres en 2014, à New-York en 15. Perdu contre Djokovic, il lâchait avec des maximes populaires, sur l’inéluctable et le vieillissement, le tour qui vient, qu’on laisse à l’adversaire.

 

Là il a pris. C’était perdu puis il a su, se souvenir et se décontracter. Nous sommes beaucoup à chercher nos mots, pour dire ce qu’il est et ce que nous sommes par ce qu’il est. Il y a une vidéo qui traîne sur le net, d’un mec peu apaisant, de gros bras tatoués et un regard vers la caméra de son mobile comme vers une victime qu’il aurait contrainte. Il soupire, frémit et pleure en regardant Roger. C’est embarrassant. L’élégance admirée par son contraire. Je suis un soudard collectivisé et Roger a gagné.

 

Nous y sommes à nouveau. Perdurant. Demain, il y a finale à Londres. 16 juillet 2017. Roger s’est inscrit au tournoi en ne laissant presque rien au hasard pas même l’aléatoire. C’est mon ressenti. Il a perduré dans l’exercice de son jeu fascinant. Il est finaliste et favori, contre Cilic. Nous avons des souvenirs avec lui. A New-York en 2014, j’avais regardé cette rencontre avec distance et Cilic avait dominé Roger comme rarement. Un sentiment de dépassement, la perfection s’était trompée de côté. L’an dernier, le retour miracle dans le match, et la phrase du commentateur avec le mot « legacy ». Depuis, tout a encore changé, Roger a mis sur sa statue un chapeau royal, plus beau et plus éternel, que celui de Louis, neuf ou dix, onze même, si l’on compte bien, avec sa médaille, signes distinctifs.

 

Le feutre, le cachemire ou la soie de la gloire de Roger on encore gagné en qualité, en excellence. Il est revenu après six mois de repos et nous a estomaqués. Les commentateurs se font concis, silencieux même. Tomas Berdych, son adversaire d’hier, en demi-finale, a répondu à une question dans la question « Si un Dieu du tennis vous demandait … ? », « Alors s’est à Roger que je répondrais ». Cette recherche des mots, une fois que la balle a fusé, cette référence à un Dieu. Personne n’y croit. Nous connaissons sont humanité mais il nous fait douter de la nôtre ou nous y renvoie, si l’action devait ne se concevoir qu’au plus juste, au plus efficace, cerveau, jambes, mains. Pour nous tous, humains spectateurs, admiratifs donc contraints par l’incertitude.

 

Sur l’écran, le cortège statique des éperdus de Roger. En rouge, rougissants, souriants, venu, d’Asie, venus d’ici. Il traverse une terrasse surplombant la foule entre deux bâtiments à Wimbledon et la ferveur se matérialise en clameur. Il sourit. Non, ce n’est pas l’éternité, c’est son contraire justement, c’est le présent surplombant.

 

Je suis au soir de sa victoire qui m’a occupé presque toute la journée, quelques brasses ou lectures de journaux en sus, dont les pages qui lui sont consacrées. Il a gagné, à Wimbledon, pour la huitième fois. L’œuvre est accomplie. Il n’est plus un grand champion avec sur la fin de grandes défaites qui passent bien. Il est un tout, embrasse sa femme, puis la princesse et prend son père dans les bras. Il parle avec les autres champions, les seniors les juniors, magistralement, avec éclat, plus riches les statistiques, surprenantes, invraisemblables. Les heures de gloire. L’accomplissement sidère ceux-là même qui ne connaissent pas l’humilité. Il a fait le tour, du court, du monde, des palais. Les réservistes et les as du déclin prédit en ont pris pour leur grade. Les laudateurs manquent de vocabulaire et les pleureurs de larmes. Il y aura entre autre cette histoire, celle de Roger Federer.

 

Et si un tout qui ne serait que potentiel nous avait fait individus pour faire vivre les connaissances et  partir à la recherche de toutes les virtualités du réel? Roger aurait bien fait son travail. Il se serait distingué, aurait affaibli l’autre pan de l’alternative, non pas l’adversaire, que l’on dit perdant et qu’il fut aussi, mais celui qui n’aurait pas accompli le geste, pris sur lui, respecté le père dont il aurait réalisé les rêves et surmonté le langage gestuel en le dépassant.

 

Par les mots on n’y arrive pas. C’est pourquoi il se tait en jouant.

 

Cette admiration circulaire, tout autour de toutes les sphères, et les demis, les quarts ou les huitièmes, comme dans le tournoi, elle est faite de quoi ? C’est la connaissance qui n’en revient pas des exploits d’une individualité qu’elle a créée et qui s’est faite roi. Masculinité, féminité, tout s’y prête et la totalité se tait. La victoire n’en restera pas là. Roger n’est pas un monstre. Il le sait bien. Il l’a compris enfin, après y avoir crû lui aussi.

 

Toute une littérature journalistique se développe autour de Roger. « C’était hier et c’est demain ». Les pages affluent, abondent et se répètent, heuristique de la performance. J’en entends un : « ce n’est pas la façon dont il gagne mais celle dont il joue qui nous fascine ». Sur une chaîne américaine. Federer, le Bâlois, le Suisse, l’Américain, l’Australien, que l’enchaînement service volée mène à toutes les cultures, les frontières et les horizons. Les fans et les sponsors, n’ont pas d’âge et leurs nationalités ne sont qu’un élément secondaire, tant que la balle et dans le court et que l’ace a tenu son rôle de météore comptabilisée. Dix mille, qu’il vient d’atteindre, ce n’est pas beaucoup, en astronomie, seul domaine d’investigation dans lequel Roger perdrait sinon de sa splendeur peut-être de son originalité. Et encore, tant que les inventaires sont vérifiés à vues humaines.

 

Pour l’histoire et dans l’histoire. C’est court et lassant tout autant que la notion d’éternité. Rien n’est dit de ce qui se passe maintenant alors que c’est maintenant que ça se passe. J’avais essayé de l’appliquer à ma propre réalité. Pas l’éternité, ni même la référence à l’histoire mais le “c’est maintenant que ça se passe”. Ça a très vite passé et c’est depuis longtemps désuet. On acquiert de l’expérience Roger et moi, vous et moi, à distance. Avec ces mots-là.

 

Nous lisons aujourd’hui, éternel et divin, en titre avec les bras levés qui accompagnent le V. Toute une littérature journalistique, des mots choisis pour dire ce qui est exceptionnel chez Roger. La liste n’est pas longue car les mots semblent manquer, mais elle serait vite fastidieuse à lire.

 

Nous avons le même problème eux et moi. Nous ne parvenons  pas à transcrire  ce que Roger inspire, visuellement, sur un plan d’immédiateté et d’esthétique, d’émotion et d’estime. Il est là, nous le sommes aussi, il doit transpercer quelqu’ au-delà, au classement du meilleur des mondes. Maintenant que le compte y est, que le sérail l’a consacré 8 fois, 19 fois, que les chiffres sont atteints et les records battus, plus rien ne ressemble à plus rien et Roger traverse les mondanités avec son trophée dans les mains. S’il fallait élire un maître du monde, Roger serait parmi les meilleurs candidats, me dit un ami avec qui, depuis le début, j’a beaucoup parlé de Roger.

 

Un article avec photo dans un journal du coin parlait d’un jeune joueur prometteur de 16 ou 17 ans. C’était donc en 1997 ou 1998. J’ai tout suivi. Un autre ami me dit que lui aussi a tout suivi, ainsi que son fils, ses cousins, et c’est ainsi exponentiellement. Je l’ai vu lentement jaillir. Il m’a occupé l’esprit, mes réveils de fins de semaines et nos week-end avec sa progression, puis ses triomphes que nous avons vu venir et qui nous ont submergés. Dans la tête de l’un, puis la tête de l’autre. Roger progressait, inspirait, séduisait. Aujourd’hui, depuis son balcon de “South West 19” – même chiffre, c’est étonnant, que celui des ses victoires en majeurs – il émerveille les regards, Prince électeur, Allemagne, Hollande, Angleterre, la route des épices en sautillant. Il impose le silence et une certaine vénération sur les océans qu’il regarde d’en haut depuis les avions qui le transportent d’arène en arène. Maintenant que c’est accompli, est-ce que c’est fini? La coda, nous réserve-t-elle encore quelques harmonies?

 

De vieux journaux. À peine plus de trois ans. Des élites de la finance et de l’économie parlent de leur passion venue “de fil en aiguille” pour Roger, son style et son intelligence. L’un s’apprêtais à entrer dans son “Federer blues” qu’il ne vivra pas, vu les deniers accomplissements de son champion, ou le vivra différemment. La Federer lassitude non plus, ne devrait pas le gagner. Certains en souffrent, mais pour ne l’avoir pas supporté, jamais à ma connaissance pour l’avoir trop aimé. Des histoires de toutes sortes fleuriront. A ce stade, c’est une pensée unique, dans un sens ou dans l’autre, avec quelques indifférents aussi, qui pour une fois amènent de la qualité au débat. À quel point les mots comptent s’agissant de lui. Inimitable, non reproductible, filmé certes et photographié, beaucoup, il doit être dit, décrit, mis en texte. C’est ce que je fais ici, par accaparement, désœuvrement et prétexte. L’un de ses ex-adversaires vient de mourir de la maladie de Charcot, chez nous, de Lou Gehrig, aux États-Unis. Il y a des reportages vidéo, Roger interrompt une séance d’entraînement pour serrer la main de Jérome Golmard, qui va tant souffrir et vient d’arrêter de respirer, par manque de force et de capacités neuronales.

 

Roger a eu quelques mots d’encouragements qui n’ont pas suffis. Le tennis qui se présente parfois comme une famille a connu des deuils dus à cette maladie, qu’il rappelle sur son site Internet. Tous bien jeunes. On oublie souvent que la carrière de Federer a été marquée au début par un décès, qu’il a dû surmonter, celui de Peter Carter, son coach d’adolescence, disparu dans un accident de voiture en Afrique du Sud. Un moment dont les historiens du sport et les biographes de Roger parleront.

 

En cet été 2017, celui de son sacre absolu, Roger montre « Arthur », sur ses “post” soit sa coupe de Wimbledon. Sur la table d’un repas du soir, à l’extérieur en montagne, à côté d’une edelweiss, sur un banc, avec lui. Ça fait un peu rikiki. Il l’a nommé ainsi, Arthur, en référence au vainqueur de Wimbledon 1908. 19 grand-chelem et 8 Wimbledon. S’il gagne aux Etats-Unis, il devra l’appeler Rafael. Car il aurait alors 20 grand chelem et 8 Wimbledon, soit 2008, année du combat jusqu’à la nuit à l’issue duquel il dut céder à Nadal son trophée pas encore nommé Arthur. Il y avait déjà un Arthur dans sa vie. 2007, le tournage pour Disney, Exqualibur, les limites.

 

Roger ne se prend pas la tête. Il ne tient pas à être une idole a-t-il déclarée dans l’une de ses interviews distillées dans la presse haut de gamme. Et une autre séquence vidéo nous propose le discours inverse, de celui que l’on entend de toutes parts; ce que Federer a raté, ce qu’il n’a pas gagné, les adversaires qui l’ont battu plus souvent qu’il ne l’a fait. Réquisitoire de ses échecs. Un exemple très réussi de mauvaise foi comme, certains intervenants (dont un » Salamine ») sur les sites de discussions (tel celui de l’Equipe) ou certaines décisions de justice. Tout ce que l’on peut dire de négatif, disons-le, assénons-le. Tenons-le pour vrai. C’est ce à quoi j’ai pensé. Amusé et meurtri, selon les domaines de références.

 

Roger est triomphant. Il est une Joconde ou un Cervin. Il dit combien il souhaite rester « healthy », en bonne santé, être un bon père et un bon mari, promener sa coupe et gagner encore des tournois du grand-chelem. C’est étourdissant et ça doit l’être aussi pour lui. Surfedereréalisme. Une certaine tension dans l’air en ce mois d’août 2017. Entre la Corée du Nord et les Etats-Unis, au Venezuela aussi, et partout où on ne le dit pas. Sur le circuit ATP, c’est aussi très disputé. Nadal se fait sortir à Montreal par un jeune Canadien au nom russe et Roger s’en sort avec ses coups de raquette et son jeu de jambe, quelques jours après avoir fêté ses trente-six ans. Il a perdu un set après une série de plus de trente  gagnés de suite.

 

C’est un homme avec plusieurs séries prestigieuses de records en cours. Il vit avec ça. Usain Bolt à Londres fait ses adieux en triomphant moins. Deuxième. Ou pas du tout. Second. Il demeure l’homme le plus rapide du monde avec de très remarquables statistiques. 9.58 sur 100m et 19.19 sur 200m, beaucoup plus que remarquable. Ils auront eu, Roger et Bolt, en partage leur période de gloire, leur gigantisme, leur universelle gentrification. Bolt c’est la foudre, le spectacle fait de puissance, d’audace et d’arrogance.

 

Mais l’arrogance, comme la vitesse, ne dispose pas d’un champ de progression infini. Un jour, c’est égal à zéro. Roger a choisi d’autres chemins. Ils les prends comme ils viennent. Il dit n’avoir pas beaucoup de souvenirs de tennis 2010, année de naissance de ses filles. Il avait gagné en Australie. 2011 contre Murray, nous vérifierons, mais il était no 1 mondial. 2012. Il a gagnée Wimbledon, contre Murray. 2013, il a souffert, mauvaise année, le dos. 2014, il perd à Londres au cinquième set contre Djokovic et aux Etats-Unis. La victoire le fuyait. Mais il était là et disait vouloir l’être encore. 2015. Il perd à nouveau contre Djokovic à New-York.

 

Sa dernière chance aux yeux de presque tous. 2016, il se bat, se repose et se retape. Il progresse. 2017, c’est maintenant et c’est fou. Aujourd’hui encore, un papier dans lequel le journaliste use – usage usure – du mot légende pour conclure après en avoir essayé d’autres. Ils n’y arrivent plus. Disqualification des laudateurs. J’en suis. Il nous laisse à plusieurs mètres de la réalité, l’imaginale et verbale réalité.

 

Lui, Roger, reste là. Il change de couleur de maillot. Il y aura une collection un jour, d’art post-moderne. La galerie Federer, les images, les mots, les vidéos, qui prennent le pouvoir. Les réseaux sociaux le portent en triomphe. Les Salamine et autre vengeurs masqués sur les forums usent de mots outranciers. Roger est au Canada. Il met son corps et son mental à contribution. Ce soir, partout dans le monde, partout sur la toile, on vérifiera ses gestes, sa frappe, ses petit pas et son nouveau résultat. Montreal 2017, demi-finales.

 

J’ai de la fièvre et je regarde Roger jouer. En montagne, dans une chambre d’hôtel, luttant contre fatigue, virus ou bactéries, leurs effets qui me laissent alité.  J’ouvre l’œil à 22 heures pour entrevoir son match à Montreal. Hier, ce fut laborieux, à sa gracieuse manière. Aujourd’hui, ça paraît bloqué. Le dos. C’est aussi lui. Il a laissé manger, par un début de barbe, son visage planétaire qui désormais semble être de cire sur les images d’apparitions publiques tant il est connu et reconnu. L’ami avec lequel nous partageons des émotions. Lui de son côté et nous, un petit milliard d’amis qui l’attendons.

 

En Inde, un guru starifié et adoré, c’est le rôle du guru, vient d’être condamné pour viol et ses admirateurs se révoltent dans les rues, plusieurs dizaines de personnes en sont mortes, tuées dans les manifestations. L’histoire de ce guru, de cet homme, est inquiétante. Elle dit probablement beaucoup de l’état d’une société, des gens qui la composent, des excès narcissique et du besoin d’admirer.

 

Avec Roger, qui est aimé en Inde et qui un jour, s’interrogera sur le fait d’être idole, s’en préservera, mettra des limites, je le crois, nous restons très civilisés, médiatiques, foules raisonnables et disciplinées. Et nous vibrons par le fait de cette réussite exemplaire que nous faisons nôtre, tout en la lui laissant. Si c’est malsain, tout rapport social le sera. Depuis les temps anciens, cette guerre-là, la foire aux égos, aura été plus rude que véritablement glorieuse.

 

Un article encore, lu aujourd’hui, sur Roger et sa relation au doute à l’approche de l’US OPEN 2017. Les journalistes développent un certain talent en pensant à lui, mieux en le reproduisant par la pensée. Ils écrivent une histoire qu’ils savent importante. Plusieurs pages à nouveau sur Federer-Nadal qui ne se sont jamais rencontrés à New-York. Ces combattants attirent la lumière et celles aussi de la curiosité intérieure quand nous cherchons à la partager. Roger paraît-il apprend plus encore à vivre et à jouer, à combattre, en écoutant ses émotions, en se fiant à elles, et à entendre aussi son corps. Nous l’avons vu souffrir à Montreal, Nadal galvanise ses muscles, les jeunes se rapprochent, nous verrons bien si Roger gagnera encore. « Une plaisanterie », selon lui, qui n’envisage pas autre chose. Nous sommes prêts à rigoler encore un peu, à répondre avec lui à l’adversité.

 

Plus rien à réparer, l’œuvre est parfaite. Bien sûr il y a eu ce jour-là, cet adversaire, une domination qui s’annonçait et se révèle trop couteuse pour les nerfs, le corps et le mental dudit adversaire, Honneur à lui. Il fait chaud sur l’Europe. Le Texas du sud est inondé. Houston souffre et la souffrance pourrait se faire ouragan. Catégorie 3, puis 4, puis 5. Atteindre les côtes. Roger regarde ça depuis son hôtel.

 

En 2003, il était favori à Houston, du Master qu’il a remporté. On peut voir ça sur le Net. Il fait jeune. Il l’était et le temps se fait ouragan, force indéterminable. Roger, gracile, a toujours été attentif à son jeu de jambes, clef de ses triomphes. Tac tac tac et tac. C’est ainsi qu’il dit comment il ressent son jeu quand il est performant. Le nombre d’informations qui circulent à son propos. La victoire, le rang, ce qu’il en dit, ce qu’il veut, comment il réagit, ses souvenirs de batailles et ses projets. Une intensité admirative qui ne faiblit pas.

 

La dévastation causée par le passage d’un ouragan. Plus cruelle que celle que peux ressentir un champion. Non, la comparaison aurait pu s’arrêter là. Les prénoms féminins et masculins donnés à ces masses d’air tourbillonnantes avec un œil au centre effraient ceux qui se trouvent sur leur passage. On attend Irma à Miami où Roger a gagné cette année. Il n’est plus en catégorie 5, Roger, en ce début septembre. Il a perdu à New-York contre Juan Martin Del Potro. L’argentin contre lequel il a mené de beaux combats dont cette demie-finale olympique en 2012 qui l’avait épuisé. J’avais regardé au Café de la Presse, à l’intérieur au bar et non dehors contre le poteau, ce tie break interminable. Il s’en était sorti. La nuit passée s’est mal passée pour Roger contre Juan Martin. Entre adversaires, on se désigne par les prénoms aussi. Par crainte, reconnaissance et collégialité. Roger expose en salle de presse les dégâts qu’il a fait ou ce qu’il a manqué de faire, aurait dû, aurait pu. Il a même reparlé de cette finale de 2009 contre Juan Martin qu’il penserait gagner s’il pouvait la rejouer. Propos malhabile, il en tient parfois.

 

Si Roger fait dans la frustration narcissique, revient sur ce qu’il aurait pu mieux dévaster, que dire de nous qui ne sommes que de très ordinaires dépressions non catégorisables. Parler de soi des heures durant face à un parterre de journalistes qui orientent leurs questions avec une cyclonique obstination Roger est poussé à la faute. Il s’en sort très bien généralement. L’autre soir son propos déréalisé, comme au mode subjonctif, m’a surpris. Certains prennent la peine sur les réseaux sociaux de dire qu’ils le trouvent arrogant.

 

Son arrivée à New-York était étrange, secrète. Mal de dos contracté à Montreal, retenue à l’entraînement, discours prudent d’auto-conviction. Il me semblait bien le connaître quand il s’est engouffré d’un pas rapide dans le tunnel en quittant le stade après la défaite. Il s’est dit soulagé. Il nous échappait. Les groupies pleuraient en rouge. Gracile de corps, complexe dans sa personnalité. Entre surgissements, intelligence et candeur. Avec ce bel, anglais parlé, ce français d’adolescent spontané et son suisse-allemand que je ne peux suivre. Je me suis intéressé à ses séances de presse, à son langage, ses silences et j’ai regardé aussi plusieurs séquences d’entraînement à New-York avec son équipe, son père, qui ne semble cesser de le suivre, Séverin, son ami, qui le coach, et Ivan l’ex-adversaire qui le conseille.  Des caméras qui le précèdent ou lui emboîtent le pas. L’ambiance est proche de celle d’une cour royale et Roger travaille son jeu de jambes sur les retours de service, en rêvassant. Il ne m’adresse pas la parole.

 

J’étais, et c’est la première fois, presque soulagé de son élimination. Ainsi qu’il l’a très bien dit, il n’avait pas sa place en demi-finale. Mais surtout, le nombre de personnes qui s’inquiètent de sa méforme, se réveillent après minuit pour voir ce qui se passe à New-York quand il est sur le court, lui souhaitent un vingtième triomphe, ne comprennent pas pourquoi les argentins s’excitent à ce point dans les tribunes quand il manque sa volée. Roger comprend les fans. Il ne les connaît pas tous, ne rêve pas d’être leur ami mais les intègre volontiers à sa réalité. La métaphore de l’ouragan reste sur zone dans mon esprit.

 

J’ai fait le plein, là. Le plein d’informations sur Roger, ces derniers jours, semaines, mois, années, siècles, millénaires, ères. J’ai oublié les minutes et les secondes, les heures, leurs quarts et leurs demis. Me suis nourri de tout. L’attente du prochain match, de son déroulement, du résultat. Le regard, l’expression, la lisseté du visage, la licéité du personnage. Il l’est, lisse et licite. Mais celui qui consacre du temps à attendre de l’admirer se retrouve tout courbaturé et moins à l’aise que son champion. C’était agréable, réel, concret, vivant. Autant d’éléments de combustion pour mon imagination. J’ai fait la guerre et me suis fidélisé, à ma famille et à ma patrie, aux amis de mon ami. Les journalistes sportifs se sont bien occupé de nous en nous expliquant l’inexplicable. Nous avons fraternisé.

 

Roger a dîné avec Bill Gates dans un restaurant de New-York. En avril, ils tournaient un spot de promotion. Deux hommes dans un stade, l’un s’entraîne, joue, l’autre l’applaudit, le soutient et l’admire bruyamment, perturbe sans égards sa séance de travail. La caméra vient à lui. C’est Bill Gates, l’ami du coin. Seulement un demi-milliard de fortune pour Roger, francs ou autres c’est pareil, quatre-vingt milliards pour Bill, que je trouve très sympathique pour quelqu’un d’aussi efficace. Ils sont copains, des gens comme nous, sourire, tranquillité aisance, relationnelle et patrimoniale. Ils sont amis, Roger ne rêve pas. Bill non plus. Ils se voient. A New-York ou ailleurs. Roger est, à n’en plus douter, pour quiconque sur terre – rare de pouvoir dire ça – une précieuse fréquentation.

 

Nadal fait des progrès en anglais, en tennis aussi. Il gagne l’US OPEN sans trembler. Roger a douté, vacillé, perdu. Chacun sa voie dit Rafa à l’interview en soulignant son plaisir de faire partie de cette génération d’exception, Roger, Rafa, Novak, dans un ordre que l’on vérifiera à la fin de leurs carrières respectives.

 

C’est aujourd’hui le temps des flash-back, mêlés aux attentes des premiers épisodes de l’avenir. Souvenirs, griseries de l’immédiat, comptes et décomptes, points et statistiques, avec des césures, comme celle-ci. Rien durant quelques semaines, et de nouveaux projecteurs. Nous sommes pris au jeu. Tout à fait, sans perdre de vue le grand huit des émotions.

 

Jim Carey est un homme étrange qui se comporte étrangement sur scène et lors de certaines apparitions publiques. Une séquence vidéo vient à nos yeux – qui ne la cherchaient pas sinon du bout des doigts – lors de laquelle il répond à une journaliste de mode, dont le compte twitter va frétiller ces prochaines semaines, que ces gens, ces stars, « icônes » sont hors réalité laquelle n’est pas celle du monde que l’on voit « en dessous de l’énergie qui danse pour elle-même ». Un poème très osé très fou et tout autant lucide improvisé par cet artiste clownesque qui ne semble pas tout aimer dans le show business et l’extase médiatique. Roger, en exact contraire de ce style incontrôlable, n’aurait pas ri ce cette séquence, il est autrement sérieux dans le monde, du sport et de la mode et différemment drôle aussi. Matchs à rejouer.

 

En 2011, il menait 5-3 40-15, au cinquième set, sur son service en demi-finales et Djoko a gagné. En 2015 contre le même, il a perdu en finale sans aller au cinquième. Le kaléidoscope tourne. Toutes les images venues des écrans et de ma vie intérieure sont là. Le galop est envoûtant, la volonté de puissance et son accomplissement jaillissent, puis le cheval se cabre, souffre, un autre le dépasse, et la volonté de qui l’on ne sait pas, met en œuvre le kaléidoscope. C’est ainsi depuis 2003, quatorze ans, le début de l’adolescence. La sienne, les miennes vécues les unes après les autres, la présente qui galope, lors de laquelle j’ai pensé à Roger comme à un ami.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Commentaires (1)

Webstory
30.11.2020

En 5e position des histoires les plus lues. Sur les traces de Roger Federer au travers du regard d'André Birse. Original!

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