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Port de Capbreton, 23 août

 

Martin avait enfourché son vélo au petit matin, alors que la lumière glissait à peine sur les façades blanches de Biarritz et que l’océan, encore bleu sombre, respirait lentement derrière lui. La veille, ils avaient fêté son départ avec Pierre et Amaia, une soirée simple, bruyante, chaleureuse, où l’on avait ri plus fort que d’habitude, peut‑être pour masquer ce qui se jouait en dessous : la fin d’un chapitre, le début d’un autre.

Il leur avait confié qu’il comptait avaler cent soixante kilomètres en deux jours, impatient de rejoindre Arcachon, puis la Bretagne, où l’attendaient d’autres routes, d’autres vagues, d’autres rencontres. Amaia lui avait parlé de la Vélodyssée, de cette longue ligne de bitume et de sable qui longe l’Atlantique comme une veine claire, facile, bucolique, ouverte à ceux qui aiment avancer seuls, le vent dans le dos et l’océan à portée de regard. Elle lui avait décrit les pins, les dunes, les villages endormis, les odeurs de résine et de sel, et Martin avait senti naître en lui une impatience douce, presque joyeuse.

Mais ce n’était pas cela qu’il retiendrait de la soirée.

C’était le moment où Amaia l’avait pris à part, un peu à l’écart du groupe, quand les autres riaient encore autour d’une bière, et qu’elle l’avait serré dans ses bras plus longtemps qu’il ne s’y attendait, assez longtemps pour qu’il sente son souffle, son parfum, et l’émotion qu’elle ne cherchait pas à cacher. Il s’en voulut de ne pas avoir compris plus tôt l’intérêt qu’elle lui portait réellement, de n’avoir rien vu venir, lui qui croyait si bien lire les autres depuis qu’il vivait au rythme de l’océan. Elle avait l’âge de sa sœur Léna, un caractère trempé, une énergie qui le fascinait ; pour lui, elle appartenait déjà à un monde plus adulte, plus assuré. Il s’en voulut de n’avoir pas perçu plus tôt cet attachement discret, patient, qui avait grandi chez elle comme une vague silencieuse.

–        Tu vas me manquer, le Suisse, avait‑elle murmuré.

Il n’avait rien trouvé à répondre, sinon un sourire maladroit, un « toi aussi » qui lui avait échappé trop vite. Alors il lui avait proposé de venir en Suisse si l’occasion se présentait, et Pierre, qui avait tout entendu, avait aussitôt renchéri, curieux lui aussi de découvrir ce petit pays entre lacs et montagnes. Martin avait donné son adresse, presque surpris de la facilité avec laquelle il offrait désormais des morceaux de lui-même.

Puis la soirée s’était dissoute dans la nuit, et il avait compris, en rentrant seul, que quelque chose s’était déplacé en lui.

 

Il roulait maintenant le long de la côte, les jambes encore lourdes de la veille, mais le cœur étonnamment léger. Il avait quitté Biarritz sans se retourner, non par indifférence, mais parce qu’il savait que s’il regardait en arrière, il sentirait quelque chose se serrer dans sa poitrine.

La route jusqu’à Bayonne fut douce, presque silencieuse. Le petit Bayonne dormait encore lorsqu’il y entra, poussant son vélo dans les ruelles étroites, admirant les maisons à colombages qui semblaient flotter dans la lumière du matin. Il visita la cathédrale dès son ouverture, se reposa dans le cloître, où l’air était frais et immobile, et il pensa aux pèlerins qui, depuis des siècles, s’arrêtaient ici avant de reprendre la route. Il se sentit proche d’eux, lui aussi en marche, lui aussi en quête de quelque chose qu’il ne nommait pas encore.

Il quitta la ville sans effort, rejoignit la côte, puis s’enfonça dans la forêt de pins et de chênes-lièges. L’odeur de résine, la chaleur qui montait du sol, le bruit régulier de ses pneus sur le bitume lui donnaient l’impression d’avancer dans un rêve. Il pédalait seul, mais il ne se sentait pas seul : l’océan l’accompagnait, invisible mais présent, comme une respiration parallèle à la sienne.

 

Il arriva à Capbreton en fin de matinée, attiré par le port comme par un aimant. Il s’arrêta au pied de la Capitainerie, observa les bateaux qui rentraient, les pêcheurs qui déchargeaient leurs caisses, les touristes qui flânaient sur l’Estacade. Il aimait ce mélange de bruit, de sel, de vie. Il aimait surtout cette sensation d’être exactement là où il devait être, ni plus tôt, ni plus tard.

Il acheta un morceau de pain, un fruit, s’assit au bout de la jetée, regarda les vagues se briser contre les piliers de bois. Il pensa à Amaia, à son étreinte, à son sourire. Il pensa à Biarritz, à la tour de contrôle, à son premier sauvetage. Il pensa à lui-même, deux mois plus tôt, et il eut presque du mal à reconnaître le garçon qu’il avait été.

Il resta là un long moment, immobile, le regard perdu vers le large.

Puis il remonta sur son vélo.

Il avait encore des kilomètres à avaler. Et il n’était pas pressé d’arriver.

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