6

Lacanau Océan, Plage Super Nord, 20 juillet

 

–        Tu viens, mec ?

–        Ch’ais pas… On aurait dû s’douter que c’est un gros jour. On est sur la houle de la tempête tropicale Kyle.

–        Charlotte a prédit deux mètres trente. Mais là, y’en a bien à trois mètres ! estima Samuel. Ça va secouer, mais ça va être cool !

–        Trois mètres… C’est pour ça qu’elle n’est pas là. Elle sort que quand c’est calé et solide, rappela Jérôme. Regarde : y’a qu’une dizaine de surfeurs à l’eau, et très peu prennent des vagues.

La houle était longue, le vent se renforçait, le ciel virait au gris. Les deux amis observaient les surfeurs au large, immobiles sur leurs planches, ballotés par les séries.

 

Parmi eux, Martin.

 

Depuis un bon moment, il se reposait sur sa planche. Il avait eu de la peine à rejoindre la line‑up, cette zone où les vagues commencent à déferler et où les surfeurs attendent la bonne. Avec sa planche un peu trop longue et trop lourde, il avait gagné l’outside en passant sous les vagues qui lui arrivaient de face. Souvent, elles l’avaient retourné et entraîné sur plusieurs mètres, l’obligeant à remonter encore et encore.

Aujourd’hui, seuls quelques surfeurs s’étaient levés sur leur planche. Les plus doués. Le vent, les fonds, la marée, les courants : rien ne s’accordait. Les séries arrivaient en désordre. La session était laborieuse pour beaucoup – et pour Martin aussi.

Il aperçut deux hommes sur la plage qui semblaient hésiter. Même les darons ne se lançaient pas. Les conditions étaient vraiment mauvaises. Et surtout pour un débutant comme lui.

Pourtant, une part de lui aurait voulu rester là, dans cette mer agitée, exactement celle qu’il attendait depuis Yvoire, depuis la Normandie : froide, vivante, indocile. Mais il devait rentrer.

Son service commençait bientôt. Il devait rejoindre la plage, puis son campement à vélo, sa lourde planche sous le bras, avant de s’habiller et de filer au restaurant. Il voulait arriver à l’heure pour profiter du repas chaud qu’on lui servirait avant le service.

Il leva les yeux vers le ciel chargé de nuages. La pluie menaçait.

–        Oh non… pas encore…

Depuis quatre nuits, il affrontait la pluie et la grêle. Le jour, il devait éviter d’être trempé : ses habits ne séchaient jamais. Il se rappela la pluie de lundi soir, si violente que le directeur avait voulu le ramener à son bungalow. Martin avait refusé : il n’avait pas les moyens d’un logement, et il ne voulait pas que Georges découvre qu’il campait en forêt, sans même savoir si c’était autorisé. Et puis, il avait sa fierté : il voulait se débrouiller seul.

Surtout, il ne se voyait pas être seul dans la voiture de son patron. Il connaissait ce type de regard : un peu trop insistant, un peu trop appuyé. Depuis quelques années, il avait compris que son physique attirait autant les femmes que certains hommes. La plupart du temps, cela le laissait indifférent. Mais chez Georges, il y avait autre chose – une insistance qui le mettait mal à l’aise, une chaleur dans les yeux qui n’avait rien à voir avec la bienveillance.

Il avait attendu que la jeep blanche s’éloigne, puis s’était déshabillé, avait glissé ses habits et ses chaussures dans son sac, et, en maillot de bain, pieds nus, avait pédalé sous la pluie les cinq kilomètres jusqu’à son camp. Trempé, mais ses vêtements étaient restés secs.

Il reporta son attention sur la plage qu’il devait atteindre.

 

–        Les barres vont pas être faciles à franchir, reprit Jérôme.

–        Ça ira. On a nos shortboards, on fera les canards. Et y’aura bien quelques bouts à choper dans les vagues intermédiaires ! Allez mec, viens !

Samuel s’élança dans l’océan, suivi de près par son ami. Ils peinèrent à franchir la barre : les vagues étaient méchantes. Charlotte avait raison : mieux valait garder ses forces pour un autre jour. Mais les deux compères ne rataient jamais un gros jour.

Ils croisèrent un jeune homme couché sur sa planche. Il semblait décidé à rentrer. Il avait raison : seuls les surfeurs aguerris pouvaient prendre quelques vagues aujourd’hui, pensa Jérôme. Et en plus, le gamin était sur un mini‑Malibu, une planche faite pour les petites et moyennes vagues. Pas pour ça.

Jérôme cria :

–        Fais gaffe, gamin, ça tartine ! Y’a du balayage !

Martin leva la main : il avait entendu. Il s’élança. Il nagea vite pour éviter qu’une vague féroce ne lui tombe dessus, puis, d’une vague à l’autre, se laissa tracter jusqu’à la plage.

Lire le chapitre suivant

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire