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Lacanau Océan, Plage sud, 7 et 8 juillet

 

–        What ? The army is obligatory in Switzerland ? s’exclama Wiebe, de son accent flamand prononcé.

–        We don’t have this problem. Our army has been professional for twenty years ! fanfaronna Laris.

Martin leur répondit, dans son anglais approximatif, qu’ils avaient bien de la chance : lui aussi aurait préféré une armée de professionnels en Suisse, plutôt que trois semaines de service militaire à effectuer chaque année… quoique, dans son cas, il était astreint au service long : un an d’armée, puis c’était fini, à moins qu’il soit obligé de grader ou qu’il y prenne goût.

Bruce demanda alors :

–        And the women ?

–        They don’t have to do it, répondit Martin.

Il précisa ensuite que les Suissesses pouvaient se porter volontaires, mais que les hommes, eux, n’avaient pas le choix. Wiebe ajouta, dans un flot de paroles que Martin ne comprit qu’à moitié, qu’il trouvait le système norvégien plus juste, puisque tout le monde servait, même s’il comprenait que Martin préférerait avoir la liberté de choisir.

Martin sourit : il avait saisi l’essentiel. Camper pendant quelques jours avec des Belges qui ne connaissaient aucun mot de français avait beaucoup d’avantages. Outre celui de se sentir moins seul le soir, il pouvait rafraîchir son anglais.

Dès qu’il l’avait abordé trois jours auparavant – seul, ses longs cheveux noués, des cicatrices au visage témoignant d’une vie mouvementée, un sac au dos et un surf au bout du bras – Martin avait deviné que Wiebe campait non loin de la plage et profitait, comme lui, du soleil et des vagues. Ils avaient passé la soirée ensemble et installé leur tente derrière les dunes. Le lendemain, ils avaient surfé toute la journée, Wiebe prodiguant ses conseils à Martin, encore hésitant sur la planche. Puis Bruce et Laris les avaient rejoints, et ils étaient devenus quatre, unis par la mer, le vent et la simplicité des jours qui se ressemblent. Ils jouaient au cerf-volant, soupaient, parlaient longtemps, puis s’endormaient, bercés par le bruit des vagues. Une parenthèse légère, presque hors du temps.

Hélas, les trois Belges devaient repartir le lendemain un peu plus au nord, à Carcans, où ils prolongeraient leurs vacances jusqu’à la rentrée. Ils avaient invité Martin à les suivre, mais il avait décliné. Quelque chose en lui voulait rester encore – peut‑être l’océan, peut‑être ce sentiment nouveau de liberté. Il hésitait : continuer vers le sud, comme il se l’était promis, ou rentrer à Genève, ses économies fondant comme neige au soleil.

Il rêvait de Biarritz. Il pourrait y retrouver ses parents et Léna, une de ses sœurs aînées, début août. Mais il n’avait plus grand‑chose : juste de quoi payer le bus Lacanau–Genève via Bordeaux, avec peut‑être une halte dans la capitale de la Nouvelle‑Aquitaine, qu’il n’avait pas eu le temps de visiter six jours plus tôt.

Après la Normandie et la Bretagne – découvertes d’abord avec ses parents, puis seul à vélo – Martin aurait dû rentrer à Genève en train. Mais, sur un coup de tête, il avait choisi de descendre vers le sud. Il avait pris le bus de Saint‑Malo à Bordeaux, le moins cher, le seul qui acceptait son VTT. Sept heures de route, puis encore quelques kilomètres pour trouver la piste cyclable Bx–Lacanau : une longue traversée avant la liberté. À la nuit tombée, avant Salaunes, il avait planté sa tente au milieu des pins. La voie verte, droite comme une règle, ancienne voie ferrée reconvertie, l’avait ensuite porté à travers le Médoc, dans une odeur de résine chauffée.

À Lacanau, il avait quitté la piste, pris l’avenue du Lac, puis s’était arrêté à la jetée pour manger son sandwich et regarder l’eau immobile. La marina de Talaris, Le Moutchic, les tunnels où il criait pour s’entendre résonner, les forêts de pins où il chantait à tue‑tête : tout lui donnait l’impression d’avancer vers quelque chose de neuf. Quel délice, enfin, de se jeter dans les vagues après tant de kilomètres. Il avait loué une planche, appris à apprivoiser l’océan, et photographié sa tente et sa planche devant le soleil rougeoyant.

Il avait envoyé l’image à ses parents et à ses trois frère et sœurs : ils s’inquiéteraient sans doute, mais il leur faudrait s’habituer à ce qu’il devienne indépendant. D’ailleurs, il ne comptait plus leur donner des nouvelles avant un moment. Il n’aimait pas cette obligation. Depuis la vague déferlante des réseaux et l’importance croissante d’être toujours en lien via les téléphones portables, il se sentait différent. Lui n’en avait pas besoin. Il n’avait pris son natel que par obligation, parce qu’il fallait bien payer ainsi ses billets de bus ou de train. Il était un jeune de la nature, des grands espaces, pas de l’hyperconnexion.

Pendant quelques jours, il avait d’abord dormi dans la forêt, puis, peu à peu, s’était rapproché de la plage – jusqu’à rejoindre Wiebe pour passer les nuits sous les étoiles.

Pour leur dernière soirée, Martin proposa à ses amis belges de se baigner, mais finalement les quatre jeunes ne firent que tremper leurs pieds dans l’eau. D’une vague à l’autre, ils sentirent la fraîcheur les envahir.

Quand le vent fraîchit, ils quittèrent le rivage et montèrent sur la dune la plus proche, où ils s’installèrent. Le sable était encore chaud et doux. Le crépuscule balayait l’océan et le ciel se décolorait lentement, tandis que le soleil se couchait. Les quatre surfeurs s’abandonnèrent à cet instant éphémère, doux et mélancolique, ouvert à leurs pensées fugitives.

Tandis qu’ils admiraient la Voie lactée, Wiebe murmura :

–        Il y a autant d’étoiles dans l’Univers que de grains de sable sur la Terre.

–        Désolé, mec, de casser l’ambiance, mais y’en a dix fois plus, affirma Laris.

–        Et de grains de mer ? demanda Bruce.

–        Jolie question, sourit Martin. Regarde et compte. Profitons.

Les quatre jeunes portèrent à nouveau leur regard au loin. Le silence devint profond, secret, intense. Lorsque la nuit bleue fut dense et qu’ils eurent l’impression que l’océan et la terre s’étaient endormis, qu’ils avaient recueilli l’essence de ce coucher de soleil, ils s’étirèrent et regagnèrent chacun leur tente, cachée derrière les dunes. Très vite, ils s’endormirent, bercés par le doux clapotis des vagues.

À peine quelques heures plus tard, l’aube blanchit l’horizon, puis l’aurore rosit la plage de Lacanau. Les rayons encore timides du soleil ne réveillèrent pas les jeunes hommes, mais des aboiements féroces les tirèrent brusquement du sommeil. Une voix grave tonna :

–        Mais vous allez foutre le camp tout de suite ! Le camping sauvage est interdit ! grogna le garde forestier, peinant à retenir son berger allemand.

Martin sortit la tête de sa tente, hagard, les cheveux en bataille. Il ouvrit la bouche, hésita une seconde, puis lança, comme un réflexe de survie :

–        We don’t speak French ! What is going on ?

Wiebe, Bruce et Laris s’extirpèrent de leur tente et s’éloignèrent des crocs du chien. Le garde, fouillant vainement dans sa mémoire pour retrouver quelques mots d’anglais, tenta d’expliquer l’interdiction totale de camper près de l’océan, la possibilité de s’installer au camping voisin et l’amende qu’il pouvait leur infliger. Il lança, en bredouillant :

–        Not permised ! Vous, go ! Autrement payer money, cent cinquante euros !

Laris répéta aussitôt :

–        We don’t speak French !

L’homme devint rouge, ses efforts linguistiques n’ayant manifestement servi à rien. Il répéta ses menaces, accompagnant ses paroles de grands gestes pour leur ordonner de quitter la plage au plus vite.

Les quatre campeurs acquiescèrent, plièrent leur tente et leur sac de couchage, entassèrent leurs affaires et hissèrent leur sac sur leurs épaules. Mais le garde, estimant qu’ils n’allaient pas assez vite, semblait désormais décidé à les verbaliser.

–        Vous, payez amende, money ! Cent cinquante euros !

Il agita les doigts, faisant glisser son pouce sur son index et son majeur.

–        Je veux money, cent cinquante euros !

Mais les quatre jeunes s’éloignaient déjà, se retournant parfois, haussant les épaules et s’excusant :

–        Sorry, we don’t speak French, we don’t understand you ! Bye bye !

Le garde haussa lui aussi les épaules. Ces jeunes avaient déguerpi : c’était l’essentiel. Ils n’effraieraient plus les familles venues en vacances. Mais il resterait vigilant : si ces hippies revenaient, ils n’échapperaient pas à l’amende.

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