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Normandie, Mont Saint-Michel, 23 juin

 

Martin s’enfonçait légèrement dans le sable mouillé de la baie, ouverte sur la Manche. Parti depuis un moment, seul, pieds nus, il laissait derrière lui ses parents qui l’attendaient à l’ombre de l’abbaye du Mont Saint-Michel. Son père refusait de marcher dans la boue et sa mère craignait les sables mouvants. Et, comme toujours, elle respectait scrupuleusement les interdictions : à marée basse, il ne fallait pas s’éloigner de l’îlot sans guide.

Il n’était pas effrayé, même s’il savait que le sol de sable, d’argile et d’eau, si lisse en apparence, pouvait se rompre et changer soudain de texture. Il connaissait le phénomène : le sol devenait visqueux, emprisonnait les jambes, et il fallait dégager un genou, puis l’autre, avant de ramper vers un terrain plus ferme. Il gardait tout de même un œil sur les groupes accompagnés d’un guide et suivait parfois leurs traces.

Le soleil tapait. Il avait heureusement pris sa casquette, noué ses cheveux mi‑longs et pensé à protéger ses yeux très clairs derrière ses lunettes noires. Il s’obligeait aussi à garder son marcel pour ne pas prendre trop vite un coup de soleil. Il s’était imaginé la Normandie et la Bretagne sous la pluie, le vent, les tempêtes – un temps qu’il aurait presque préféré affronter.

Le Mont Saint-Michel se dressait devant lui, couronné par l’abbaye dont la flèche aiguë semblait crever le bleu du ciel. L’îlot paraissait seul, posé au milieu des plaines de sable. Il aurait voulu le découvrir encerclé d’eau, léché par les vagues immenses des grandes marées. Mais il savait que le mont n’était île que quelques jours par an, aux équinoxes, et seulement pour quelques heures. Il se rappela alors une phrase de Victor Hugo, lue quelque part : le poète parlait d’un « lieu étrange », où l’immensité de la baie contrastait avec la silhouette d’un prisonnier aperçue derrière une grille. Cette image l’avait toujours frappé.

Mais ce qui l’attirait aujourd’hui, ce n’était pas l’abbaye : c’était l’écrin qui l’entourait. Bancs de sable à l’infini. Océan à l’horizon. Une liberté brute.

Il marchait depuis un moment dans un petit fleuve, l’eau jusqu’aux genoux, lorsqu’il aperçut à une cinquantaine de mètres une tête émerger. Un nageur ? Non. Une ondulation sans bras. Un phoque ! Puis un autre. Il ignorait que des veaux marins vivaient dans la baie. Imposants — plus d’un mètre cinquante, quatre-vingts kilos peut-être – mais d’une grâce étonnante, ils glissaient sur le sable mouillé ou fendaient l’eau avec souplesse. Il s’arrêta net, ne voulant pas briser la magie du moment.

Les phoques poussaient des cris longs et sonores qui se terminaient en gémissements. Deux plus petits semblaient le regarder, curieux. Leur tête ronde et sombre émergeait de l’eau : gros yeux, narines, moustaches frémissantes. Leur pelage gris brun luisait au soleil.

Il réalisa qu’il était sûrement trop près. Les cris redoublaient. Alors il s’éloigna, à regret, mais déjà enrichi par cette rencontre.

Et, tandis qu’il regagnait un banc de sable plus ferme, il sentit ce qu’il cherchait depuis le début de la matinée : un peu de solitude. Il aimait ses parents, bien sûr, mais être le dernier d’une fratrie de quatre signifiait qu’il se retrouvait souvent seul avec eux, maintenant que les aînés vivaient leur vie. Par moments, cela lui pesait. Ici, dans cette immensité, il respirait enfin.

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