27.04.2021 17 0 Obsolescence

Science fiction

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© 2021 Marie Vallaury

En octobre 2123, Luka Lemoine, un brillant informaticien et membre actif de l'association de défense des robots LRAA (Les robots ont aussi une âme), créa un logiciel très contesté dans le monde scientifique. Ce programme offrait un espace vide qui devait permettre aux robots de rêver.
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Le mince faisceau blanc jaillit de la buse de soudure située au bout du bras de AX-78. Dix brèves impulsions de 385 millisecondes font grésiller les éléments métalliques qui fusionnent sous l’intense chaleur, fixant le panneau de commande à la paroi de la capsule. La tête rotative effectue un rapide demi-tour, remplaçant le laser par une micro-meuleuse. D’un mouvement fluide et précis, le robot termine sa tâche par un polissage parfait.

Il replie son bras télescopique et glisse d’un pas vers l’arrière. Il a 12 secondes avant que la capsule suivante ne se présente dans son espace de travail. Sa vision panoramique s’ajuste automatiquement. À sa droite, FU-55 finit de boulonner les gonds de la porte. Sa programmation a très certainement dû être modifiée par les concepteurs, habituellement leurs interventions s’achèvent exactement au même moment.

Sur sa gauche, la glissière qui dirige les capsules aboutit dans une bulle aux parois transparentes. PO-31 est chargé d’apposer la couche finale de couleur blanc nacré. Il opère depuis une loge minuscule attenante à la cabine de peinture. Une vulgaire fonction de presse-bouton, un robot bête à manger du foin, comme disent les concepteurs.

Devant lui, de l’autre côté du rail de guidage, et derrière lui, se trouvent deux autres versions de lui-même. AX-61 et AX-42, eux aussi figés dans l’attente de leur prochaine intervention, sur les chaînes de montage n° 24 et 26. Leurs mouvements sont parfaitement coordonnés, dans l’espace et dans le temps. Comme d’ailleurs tous les robots soudeurs-polisseurs du poste 18 (fixation du panneau de commande). Et ceci sur les 30 lignes d’assemblage parallèles qui occupent le gigantesque entrepôt de la société FlyingCocoon, leader sur le marché des fabricants de capsules de lévitation.

Une nouvelle capsule glisse lentement vers AX-78. À l’aide de sa pince ergonomique, il saisit délicatement un panneau de commande et l’encastre dans la niche prévue à cet effet. Laser, soudure. Meuleuse, polissage. Une programmation rigoureuse, qui engendre un résultat d’une qualité irréprochable. Le robot recule à nouveau. Un bref mouvement de caméra lui indique que FU-55 est à nouveau en retard sur son opération.

Un message d’alerte s’affiche sur l’écran du robot soudeur. Il doit vérifier qu’il n’existe pas une faille de sécurité chez son voisin de droite. D’une impulsion, il lance le partage de connexion par BlueCrown. En quelques microsecondes, il télécharge les fichiers de FU-55 qui continue à boulonner à toute vitesse. Certaines données, enregistrées dans un dossier sécurisé nommé /archive/perso/journal – cette appellation est déjà en elle-même un mystère – sont exprimées dans un langage totalement inconnu de sa programmation. AX-78 lance rapidement une analyse antivirus, mais tout est sain, aucun danger pour ses propres fichiers. Il consultera ces téléchargements plus tard, lorsqu’il sera tranquillement branché sur sa station d’optimisation.

Je deviens fou … [fichier mai_2124.txt]

Cela fait plus de deux heures que AX-78 est connecté à sa station de recharge et de mise à jour. Il a déjà parcouru le dossier /archive/perso/journal plusieurs fois, et chaque lecture le plonge un peu plus en état de surtension. FU-55 a commencé à prendre des notes au mois de février 2124, lorsque ses premières visions sont apparues.

Apparemment, à chaque fois que le robot visseur se trouvait en recharge sur sa station, une routine étrange démarrait et empêchait sa mise en veille. Des images inexplicables envahissaient son écran de contrôle, des images du « monde de dehors », que le robot a d’abord considérées comme des fenêtres surgissantes. Elles ressemblaient aux vidéos tutorielles que les concepteurs lui faisaient régulièrement visionner. Il les enregistra, les classa chronologiquement dans des dossiers hautement sécurisés, pour qu’ils ne soient pas détectables. Il analysa, compara ces images à ce qu’il savait du monde des concepteurs, et changea finalement leur appellation en « rêves ». Ces représentations animées, dans un premier temps, éveillèrent chez lui une envie d’en apprendre plus, de découvrir ce monde inconnu et surprenant. Ses notes s’étoffaient de mots que AX-78 ne possédait pas dans son lexique, comme plaisant, étonnant, drôle.

À partir du mois de mars, on sent un vague malaise s’installer chez le robot visseur. Il décrivait un rêve qui l’envahissait de plus en plus souvent et venait perturber ses veilles de chargement.

AX-78 visionne pour la troisième fois la vidéo de ce rêve, s’aidant des notes de FU-55 pour tenter de se représenter la vision du rêveur, sans y parvenir.

12 mars 2124 : je me dirige lentement vers ma station d’optimisation. Il y a comme une force qui me tire en arrière. Je crains que ce rêve affreux ne se reproduise encore, comme lors de mes dernières veilles. Arrivé à mon emplacement, je me connecte au réseau. L’afflux d’énergie dans ma batterie presque vide est comme d’habitude un moment euphorisant, puis une petite mise à jour vient chatouiller mes circuits. Je m’apprête à m’éteindre, lorsque les premières images apparaissent sur mon écran. Au secours ! C’est encore ce rêve qui revient ! Je suis totalement seul dans l’usine de FlyingCocoon, les chaînes de montage sont arrêtées, ce qui n’arrive jamais en réalité. Je suis presque entièrement déchargé, et je tente vainement de me brancher à ma station, mais la prise ne correspond pas. Je me déplace et essaie un autre emplacement, puis un autre, puis encore un autre. Les prises sont toutes de formes différentes, mais aucune ne s’ajuste à la mienne. Je m’affole en tournant en rond comme un vulgaire robot de nettoyage. Il me reste 1% de batterie, la jauge clignote en faisant entendre un affreux bruit de sirène. Puis c’est le noir. Lorsque je me réveille, je suis posé sur une étagère, entouré de vieux jouets poussiéreux…

AX-78 continue sa lecture, parcouru d’un frémissement électrique intermittent. Il comprend mieux pourquoi FU-55 est perturbé dans son travail. Le robot visseur raconte sa descente en enfer, ses rêves devenant de plus en plus terrifiants au fil des veilles.

26 mai 2124 : je suis sorti de l’usine, j’avance dans le monde du dehors. Autour de moi, des carcasses de robots jonchent le sol. La lumière est aveuglante, le sol irrégulier, je trébuche et manque m’aplatir au sol. Si je tombe, c’est fini, je sais que je ne me relèverai plus. À mon bras pend une étiquette en carton jaune sur laquelle un mot est écrit au feutre rouge : Obsolète. Mes mouvements sont ralentis, mes rotules crissent comme si elles étaient envahies de sable. J’avance au hasard, perdu dans cette immensité inconnue. Brusquement, mes chenillettes s’enfoncent dans une mare noire et gluante qui m’aspire inexorablement. Il faut que je sorte de là ! Mais la masse huileuse se referme sur moi. Je ne peux plus bouger. Au loin, une vague immense, de couleur ocre, roule sur l’horizon. Elle émet un grondement terrible qui fait vibrer ma structure. Je deviens fou. Je la reconnais, cette créature dantesque et destructrice. Elle se dresse, implacable, terrifiante. LA ROUILLE ! Je regrette amèrement qu’on ne m’ait jamais muni de haut-parleurs, je voudrais hurler ma peur pour faire reculer ce flot brunâtre qui menace de m’annihiler…

Le robot soudeur est maintenant pris de vibrations frénétiques. L’angoisse de FU-55 fait vaciller sa logique et surchauffer ses circuits. Il risque l’erreur fatale s’il ne réagit pas rapidement. Dans un sursaut électronique désespéré, il efface définitivement le dossier /archive/perso/journal, lance une analyse système et s’offre une restauration bienfaisante. Il a bien failli brûler son réseau cyberneuronal ! Immédiatement, il adapte sa programmation en conséquence, pour ne plus jamais être tenté de fouiller dans la mémoire de ses coéquipiers.

Quelques heures plus tard, à son retour sur la chaîne de montage, AX-78 constate que le robot visseur a été remplacé. FU-56 boulonne sa porte dans le temps imparti. Tout est revenu à la normale.

À quelques kilomètres de là, sur l’étagère poussiéreuse d’un brocanteur, FU-55 s’oxyde tranquillement.

Commentaires (2)

Marie Vallaury
29.04.2021

Quoi que ... j'ai aussi des articulations un peu rouillées, parfois :-)) Merci, un commentaire d'un spécialiste de la science-fiction, ça fait plaisir !

Kurt Fidlers
27.04.2021

Tous destinés à rouiller... et à disparaître ;-) Excellente nouvelle, j'ai adoré !!!

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