Chapitre 1

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Lecture Alexandre Dimitrijevic/Taurus Recording Studio

Avoir le cœur sur la main : expression tombée en désuétude.
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L’immersion avait été longue cette fois-ci, et j’en avais optimisé chaque seconde. L’histoire racontée était à multiples rebondissements, une intrigue bien ficelée, avec des nano-espions, des androïdes des Temps Premiers, l’organisation de la Résistance sur fond d’Assemblée Pangémique du Grand Ordre Mondial. Le sujet n’était pas original pourtant, et comme à chaque fois, avait laissé sur mon interface une notification clignotante d’incompréhension étonnée. Pourquoi vouloir résister à l’ordre parfait ? Toujours cette fameuse et inexplicable nostalgie des anciens êtres humains, des esquisses si maladroites qu’ils n’avaient connu que souffrances et maladies. Nous vivions dans une société idéale, jamais dans toute l’Histoire nous n’avions atteint de pareils sommets de confort et de sécurité. Mais c’était le but de l’immersion, n’est-ce pas ? Nous divertir, nous sortir de notre routine, nous plonger au cœur de l’action, nous faire vivre l’Aventure ! Et les acteurs étaient époustouflants de réalité, j’avais complètement craqué pour ce cyborg rebelle dont le regard bleu et les articulations rouillées avaient su toucher mes réseaux de sympathie et de compassion.

Vers le milieu de l’immersion virtuelle, une phrase m’avait alertée. En parlant de Zek, le héros et le chef de la Résistance, un de ses partisans avait employé cette expression que je ne connaissais pas : il avait dit de lui qu’il avait le cœur sur la main. Bien sûr, la métaphore utilisait l’ancienne imagerie humaine, mais je n’en visualisais pas le sens. Sans bouger de mon cocon de connexion, je me loguais à Wikki, la banque de données la plus exacte et la plus complète de l’univers.

Avoir le cœur sur la main : expression tombée en désuétude. Son origine présumée viendrait des premiers speed cyberdating, à l’époque où les humanoïdes nouvellement créés pensaient encore que l’amour était une composante indispensable à leur bon fonctionnement. Lors de la rencontre, chaque humanoïde extrayait de sa poitrine son disque dur émotionnel à l’aide de son bras articulé et le tendait à son interlocuteur, qui s’y connectait directement. Les partenaires potentiels pouvaient ainsi tester mutuellement leur capacité d’altruisme et d’attachement, ainsi que leurs aptitudes à une vie de couple. Le système était fiable et permettait d’associer sans risque d’erreur les bons partenaires. L’intégration dès 2565 de la puce d’auto-affection dans chaque androïde a rendu obsolète la notion de couple.

L’information parcourt mon réseau neuronal, créant un bug microscopique au moment de son enregistrement dans ma mémoire. Rien de grave, la prochaine analyse système le mettra en quarantaine, le temps que le processeur juge de sa dangerosité. Et si cette information devait mettre en péril mon équilibre, elle serait aussitôt effacée.

Un monde parfait exige un système de sécurité infaillible.

 

Commentaires (4)

Webstory
11.03.2022

Sauvegarderons-nous un disque dur des émotions périmées?

Omar  Bonany
07.03.2022

C’est ample et beau, et tout le souffle d’un Damasio, sans les longueurs. («La horde du contrevent», même si j’ai tenu à aller jusqu’au bout, m’est tombée des mains dès l’exorde). À quand le grand roman qui se profile au vu de ces vastes prolégomènes ?

Marie Vallaury
07.03.2022

Damasio mon héros... Au contraire de vous j'en apprécie chaque syllabe tellement elles chantent. Le livre est quasi prêt, un recueil de nouvelles fantastiques, reste à trouver l'éditeur ;-) Merci pour vos commentaires toujours encourageants !

Starben CASE
05.03.2022

Chère Marie, ça fait froid dans le dos, comme Obsolescence. Bravo pour ce parti pris original des humanoïdes pour parler des humains! Délicieusement ambivalent.

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