Créé le: 02.01.2024
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© 2024 Acinos

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Lughsana

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Trois femmes, trois passages dans leur vie. Trois prêtresses celtes incarnation de la déesse. La roue tourne peut-être à l'infini.
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Alana

 

Lorsque je me réveille, il fait encore nuit noire. L’obscure manteau m’enveloppe toute entière et seule ma chevelure luit aux derniers rayons de la lune.

J’emprunte le chemin de terre ancestral et mes pas sont comme tirés par un fil invisible, celui laissé par mes ancêtres année après année.

Le sentier traverse le bois silencieux où les arbres semblent frémir à mon passage matinal.

Je débouche à la clairière de la Mère et m’arrête un instant pour m’imprégner de la beauté offerte.

L’astre nocturne se reflète encore à la surface argentée de l’étang sacré.

Ma tunique de laine bleue glisse à mes pieds dans un soupir et déjà je m’avance vers l’onde glaciale et limpide.

J’entonne la voix de l’eau dans un souffle, un murmure accompagné par les battements de mon coeur tel le tempo rapide de cette mélopée sans âge. Mélodie intemporelle, elle choisit ses filles en leur chuchotant à l’oreille les paroles sacrées qui lui sont réservées.

 

Mon corps se raidit quelques instants sous les aiguilles du froid qui le pénètrent. Puis je me laisse glisser vers le fond. A ce moment-là, je les entends. Les voix m’appellent, elles m’exhortent « Alana, suis la voie de l’eau ! » « Alana fille d’Erine, suis la voix de la Mère »

Un léger coup de talon me fait remonter à la surface. Il ne me faut que quelques mouvements pour rejoindre la rive et enfiler mes vêtements.

 

Assise sur l’herbe douce, je  contemple l’onde laiteuse et le balancement des noisetiers qui la bordent d’un écran de protection. A leurs pieds, un tapis de violette et de menthe embaume l’air. Sous les rayons de lune, le paysage dégage une atmosphère magique bien plus intense que le jour. La légère brise ,déjà chaude à cette heure matinale, me caresse les cheveux.

 

Aux première lueurs de l’aube, je rejoins le cercle de pierre et cueille l’hysope et le genêt nécessaires à la préparation du rituel. En silence, je pénètre dans l’enceinte de monolithes.

La grande prêtresse se tourne vers moi et me sourit. J’incline la tête en signe de bonjour en lui rendant son sourire et toujours sans un mot, je prends ma place à ses côtés.

Le feu crépite et danse dans la fraicheur du matin. J’y jette l’hysope qui embaume immédiatement l’air. Je reste immobile entourée de la fumée purifiante. La première partie du rituel est accomplie et je suis impatiente de pouvoir ouvrir la bouche pour raconter à ma mère et ma grand-mère que les ancêtres m’ont appelées. Me voilà prête à suivre la voie de l’eau.

 

Comme ma mère et ma grand-mère avant elle, je suis née la nuit du solstice d’hiver; conçue pendant l’équinoxe de printemps lors des fêtes rituelles, je ne connais ni mon père ni mon grand-père. Elevée par ma mère, ma grand-mère et quelques autres femmes nous vivons légèrement à l’écart du village.

Destinée à devenir grande prêtresse un jour,  j’entre dans le premier cycle de ma vie de femme.

 

Ce soir pour les célébrations de Lughsana, j’incarnerai la prêtresse blanche.

Je sors confuse de mes pensées et réalise que ma mère Erine me regarde avec une lueur amusée. Elle sait probablement dans quel état d’excitation je me trouve.

 

La suite de la journée, je dois la passer seule. Après les premières purifications par l’eau et par le feu, je dois encore me purifier par la terre et par l’air.

Je ne peux boire que le peu de rosée recueillie au matin par ma grand-mère et ne mange que des feuilles d’Alchémille. Je m’isole jusqu’au coucher du soleil essayant d’imaginer ce que je vais ressentir au moment d’entrer dans le cercle vêtue de blanc uniquement. Je finis par m’assoupir quelques heures. A mon réveil, le soleil décline déjà et je cours à la rencontre de l’alizé qui souffle constamment sur le pic rocheux à l’est. Je suis en nage une fois le sommet atteint, là je m’étends nue à même le sol et offre mon corps  à la caresse de la brise. Une fois ma peau séchée et ma respiration retrouvée, je redescends le chemin escarpé, calmement.

 

J’entre dans ma hutte et après une dernière gorgée de rosée, je revêts la tunique blanche décorée, uniquement d’une plume de Geai bleu turquoise, que ma grand-mère a tissée pour moi.

Le premier cycle de mon destin est sur le point de s’accomplir.

 

Erine

 

Je me souviens de chaque respiration, de chaque objet, de chaque son, de chaque odeur. La douceur du tissu en lin sur moi, la fraîcheur de la nuit, l’odeur du feu dans lequel des rameaux de romarin et des brins d’hysope brûlaient produisant une fumée opaque et protectrice.

 

C’était la nuit la plus longue de l’année, la pleine lune de ce solstice d’hiver était en tout point  identique selon ma mère à celle de ma propre naissance.

Mon ventre tendu se déformait au rythme des contactions et du trajet effectué par mon bébé. Je tentais de gérer la douleur en inspirant et en restant liée à mon enfant que je sentais avancer en moi de toute sa volonté de vivre. Ma mère m’avait prévenue que mes ancêtres se manifesteraient car la naissance ouvrait une porte entre deux mondes, le nôtre et celui d’après et d’avant. Comme dans une bulle de savon gigantesque je pouvais percevoir et même voir ma grand-mère adorée. Je savais que je ne devais pas trop m’attarder dans l’envie de me serrer contre elle. Une autre vie me réclamait et cette fois c’est moi qui devait la serrer contre mon coeur, être présente pour elle.

« Erine prend bien soin d’elle ! » me murmura ma grand-mère avant de s’évanouir dans l’air bleuté.

Une fille, je mettais au monde une fille, une future prêtresse ! Mon coeur se réjouissait et je réalisais que je n’étais pas prête à laisser partir mon enfant. Si cela avait été un garçon, le déchirement aurait été terrible. Insupportable ! Bien que je sois initiée et que je sache que les garçons se destinaient à une toute autre vie.

Je remerciais la déesse et au même instant mon bébé poussa son premier cri.

Un éclair déchira la toile obscure et le tonnerre résonna dans la vallée, puis un rideau de pluie descendit du ciel comme s’il avait gardé précieusement toute l’eau possible afin de l’offrir en cadeau à mon premier enfant, Alana.

Lorsque je la regarde aujourd’hui avancer dans le cercle de pierre, solennelle, dans sa tunique blanche, je prend conscience du temps qui s’est écoulé depuis cette nuit-là.

Son visage rayonne comme illuminé de l’intérieur. Son corps se meut avec fluidité, elle chante la mélopée de la vie, l’eau qui dévale les collines en ricochant sur les pierres pour finir par s’apaiser dans l’étang sacré.

Alana, habitée par la déesse blanche, ne semble pas toucher le sol mais flotter.

De cette sensation aussi je me souviens comme s’il s’agissait d’hier.

Je me tiens au centre du cercle, vêtue de rouge, je sens la présence de la Mère en moi et tout autour de moi. La vie me traverse de toute part. Le sang battant dans mes tempes et au bout de mes doigts. Le contact de mes pieds sur le sol frais. La chaleur des pierres dans mon dos. La force bienfaisante de la terre, notre Mère, incarnation de la Déesse, qui nous nourrit et nous porte en son sein.

Je me sens présente et ancrée. Mes pieds me portent sans effort, la Mère déploie sa vigueur en moi. Mon ventre s’épanouit à nouveau abritant une vie fragile et forte à la fois. Tel un fruit, mûr promesse d’abondance, j’incarne la Déesse rouge. Mon coeur de femme battant au rythme de mes saisons, de mes lunes. Je ressens, à cet instant, le coeur de la terre battre à l’unisson des nôtres. Une goutte rouge vermeil sur le blanc de la pierre, offrande à la Déesse pour que le cycle se perpétue, pour que la vie continue.

Témoignage de notre reconnaissance, une larme de sang bue par notre Mère, comme une ronde sans fin.

 

Kiera

 

Elles sont là à mes côtés. La blanche et la rouge. La Vierge et la Mère. Ma petite-fille et ma fille, ma descendance. Je suis si fière et si reconnaissante à la Déesse de me permettre de vivre cet instant. Je sens sa présence mystérieuse. Elle qui partage chaque jour ses secrets les plus intimes avec moi. « La vieille qui sait »….voilà le nom que les jeunes me donnent. Que sais-je ? Parfois, le voile de l’avenir se déchire et j’aperçois des pans de futurs possibles. J’écoute la voix du vent qui me souffle dans quelle direction la force de vie nous pousse.

Du haut de mes nombreuses années d’existence, je sais que je ne sais rien. Aucune certitude ne m’habite. Je suis pleinement réceptive à la vie, consciente de ce qui m’entoure, des bienfaits sans cesse reproduits et offerts.

La fin est proche. Cela rend ma vie bien plus réelle et précieuse. Chaque instant compte. Chaque mouvement prend un sens nouveau. Chaque pas me rapproche de ma destination finale. La peur m’accompagne parfois et bien souvent la curiosité. Une envie grandissante de découvrir ce monde si proche, séparé du nôtre par une fine membrane, un tissu de lin fin comme la jeune feuille du hêtre.

Je regarde cette jeune Vierge blanche, Alana, accomplir sa part du rituel. Chacun de ses gestes empreint de grâce. Elle est aussi claire et calme que l’eau de l’étang.

Elle incarne la pureté et la promesse d’un commencement. Elle éblouit le cercle de pierre dans cette tunique immaculée. La présence de la déesse fait briller ses yeux d’un éclat particulier.

 

Moi la Vieille, la Veuve, la Noire, je représente l’âge de la sagesse.

Le cycle de mes lunes s’est tari et je ne peux plus enfanter. J’accède au calme intérieur qui me permet de poser un regard bienveillant sur le monde. Le temps ralentit. Il s’étire.

Mes journées sont entièrement dédiée à notre Mère. Mes perceptions s’affinent de jour en jour. Notre lien ne cesse de grandir alors que le flot de ma vie lui diminue. Je me prépare lentement pour mon dernier voyage.

 

La Déesse noire représente la nuit, le mystère qui entoure la vie. Le passage d’un état à un autre. Puissante et bienveillante, elle accueille la vie pour la transformer, l’élever à son niveau le plus haut.

Le sang de la chèvre que nous offrons à la Déesse en remerciement pour ses bienfaits,

forme un cercle pourpre à mes pieds.

 Moi dont la vie s’achève, je peux prendre celle d’un autre être avec respect et  la conscience que la vie est notre don le plus précieux.

Une fois, le sang versé, la Vierge entonne le chant de l’eau. Mélodie cristalline et pure, telle une fraîche averse d’été.

Puis, c’est au tour de la déesse Rouge de louer la Terre. Son chant grave, nous entraine toutes dans les entrailles fécondes de notre Mère. Comme un retour en arrière, nous nous retrouvons dans son ventre chaud et obscure.

Le rituel s’achève avec l’air du vent. Ma voix raconte la brise caressant  les feuilles des arbres, le tourbillonnement des feuilles mortes, l’ondulation océanique des champs de blé. Une série de notes virevoltantes et légères qui nous emporte par delà la montagne nous donnant l’énergie de continuer à avancer.

 

Lorsque nos voix se taisent, je sens la puissance, la présence et l’amour de la Déesse en chacune d’entre nous.

Une à une silencieusement, nous quittons le cercle et empruntons le sentier qui amène au village.

Des foyers s’embrasent à plusieurs endroits de la plaine, de la musique et des rires s’élèvent tandis que les plus jeunes courent entre les adultes se faisant gentiment remettre à l’ordre. L’ambiance est au partage et à la joie. La récolte a été bonne, les provisions seront largement suffisantes pour faire face à l’hiver qui nous attend.

Je m’éloigne lentement de la lueur des feux pour atteindre l’orée de la forêt et la fraicheur de sa canopée.

Je m’assois sur un tronc d’arbre tombé lors de la dernière tempête. Je suis en paix et heureuse, la relève est assurée. Alana sera une bonne prêtresse et une grande guérisseuse. Les plantes n’ont déjà presque plus de secret pour elle.

 

Erine

Je la regarde sans qu’elle le voit. Je ne reconnais pas l’enfant, le bébé que j’ai mis au monde il y a déjà tant de solstice d’hiver. Tout en elle exprime son besoin d’indépendance et d’individualisation. A tel point que je me sens heurtée parfois.

J’ai ce sentiment terrible que je la perds. Elle, mon premier enfant, mon rayon de soleil.

Elle dégage cette arrogance et cette confiance en elle que seules les jeunes filles de son âge connaissent.

Je ressens la distance qu’elle instaure avec moi, se rapprochant par contre de tant d’autres. Je souris même si mon coeur se serre.  Ce chemin je l’ai également emprunté. Je sais maintenant que ma mère, elle aussi, a du l’accepter.

En la regardant, avoir un mot ou un geste attentionné pour chacun, je ne peux étouffer un sentiment profond de fierté. Alana est une jeune femme aussi belle que forte. Sa générosité pour les autres n’a pas de limite.

Ses dons s’affinent constamment et elle est d’une curiosité insatiable. Nous formons une bonne équipe toutes les deux. Grâce à la Déesse, je peux aisément détecter les soucis et les problèmes de santé. Alana connait maintenant toutes les plantes et comment les préparer.

Me détournant, confiante que tout se passera pour Alana, tel que la Déesse l’a prévu, je rejoins ma hutte.

Assise confortablement sur le sol, protégée de l’humidité, je profite de prendre un temps avec ce petit être qui grandit en moi, elle sera la dernière que j’enfanterai.

Mes lunes vont se tarir. Ce jour-là, j’abandonnerai ma tunique rouge, je n’incarnerais plus la Mère.

Je sais qu’elle ne restera pas longtemps remisée. Alana, participera également aux feux de Beltane. Puis elle s’arrondira jusqu’à mettre au monde, à son tour, son premier enfant.

La boucle sera alors bouclée. Le cycle se reproduira encore et encore.

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