Créé le: 24.07.2023
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Nova Dream

Nouvelle, Poème en proseMémoires 2023

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© 2023-2024 Thierry Villon

Eux sont montés sur des navires, moi j’ai trouvé de quoi écrire. Eux sont entrés dans l’histoire et moi j’aurais bien aimé savoir. Au commencement, il y eut ces années de grande disette, puis la rumeur courut de village en village : là-bas, il y a des terres pour nous tous.
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Le conducteur le vit descendre du bus, vieux monsieur, sac à dos, casquette à visière et il le regarda partir, en direction de l’école. “Il me rappelle quelqu’un…mais qui? songea-t-il.
Tandis que le bus repartait, deux femmes assises à l’avant, s’interrogeaient :
“Mais oui, tu te rappelles, ce vieux type, on a dû le voir quelque part…
– Non, pas très clair pour moi, ça ne serait pas ce présentateur, tu sais, Romain quelque chose ?
– Tu dois penser à Romain Duplanchy, sauf qu’il est décédé, il y a au moins dix ans !
– Ah! Je n’ai pas su !
– Tant pis, ça me reviendra plus tard…”

 

Le sujet de ces spéculations est descendu à l’arrêt “Village”. Il lui a semblé sentir le regard quelque peu insistant du conducteur dans son rétroviseur. Même s’il n’en est pas certain, il a cru entendre quelques bribes de la conversation des deux femmes à l’avant : “Tu te rappelles, ce vieux…il n’est pas d’ici, peut-être d’Amérique du sud, si je me souviens bien.”
Il pensa, mi-rieur, mi-vexé : “Un vieux, moi…non mais! Mais cent pour cent gruérien, ça c’est sûr!”
Il longea une alignée de belles maisons toutes différentes, l’une avec un jardin très fleuri, l’autre entièrement clôturée d’une haie de laurelles et, avec sa façade de couleur ocre, une maison qu’on avait apparemment surélevée. “Pour gagner un étage, comment qu’ils appellent ça déjà ? Ah! Oui : densification.”
Il trouva l’air plus vif qu’il ne l’avait prévu et se réjouit d’avoir mis sa veste bariolée, celle qu’il portait là-bas, un vêtement bien chaud comme il les aimait.

En dépassant l’école, il haussa le sourcil devant le curieux monument qui trônait dans la petite cour derrière, trois gros crayons colorés plantés dans un bloc de béton. “C’est raccord avec le bâtiment, ça fait de la couleur, qui est-ce qui a bien pu avoir cette idée ?”
Il tourna sur la petite allée goudronnée, face à l’église et admira son horloge, son cadran noir et ses chiffres romains. Devant le portail du cimetière, il marqua un petit temps d’arrêt et décida :”Je passerai après.” Et entreprit sans plus tarder la descente à travers la forêt de feuillus.

 

Assis à la table de pique-nique, il s’extasia comme un gosse devant le spectacle du lac scintillant dans l’air du matin. “Enfin un peu de calme, pensa-t-il, tandis qu’il sortait de son sac le matériel dont il aurait besoin : une gourde d’eau, un grand cahier et un stylo.

Le vol majestueux d’un milan royal monopolisa son attention. Durant un bon moment, il suivit les cercles que le volatil dessinait dans le ciel légèrement brumeux. Il se sentit repartir au pays d’ailleurs, quand les condors frôlaient les montagnes dans la fraîcheur du soir. Il entendit le vieil accordéon asthmatique soutenu par le rythme nerveux des percussions battant l’air dans la lande au couchant.

Il fouilla dans son sac, y dénicha son harmonica dont il tira quelques notes qui firent s’envoler les moineaux dans les arbres. Et le livre d’images s’ouvrit devant ses yeux humides : elle dansait devant la mer, les bras levés vers le ciel, son châle volant autour de son corps, elle respirait le bonheur, elle qui n’avait plus souri depuis tellement d’années, si longtemps qu’il s’était résigné à ne plus voir ses yeux briller.
Et là, spectateur étonné, il avait su qu’ils pourraient s’aimer encore, tous les deux, comme avant. Elle avait dit oui très vite, peut-être trop vite, mais c’était bien comme ça, serrés sous le grand parapluie, un baiser échangé et c’était parti : la danse tous les soirs, sur le parquet ciré, les vivats des copains, c’était trop bien.
Norma Dream, elle l’aimait tant ce surnom qu’il lui donnait, quand elle voulait l’entendre raconter une fois encore le départ des anciens pour le Brésil, quand ils fuyaient la misère du pays de Gruyère, partant à l’aventure, voguaient sur l’océan, eux qui n’avaient jamais vu la mer. Combien avaient péri, cent, deux cents, peut-être plus, avant d’atteindre le pays de leur rêve?

Une barque, en glissant pas très loin de la rive, souleva des vagues et le ramena au présent, sur son banc. Il rangea l’harmonica, s’essuya les yeux d’un revers de manche et murmura : “Il est temps que je m’y mette, je n’ai pas toute la journée.”
Et ne s’interrompant que pour boire à sa gourde et soulager sa main crispée, il écrivit plusieurs pages d’un futur roman :
“Tu voulais savoir, maintenant, tu sais. Je t’ai fait attendre un temps, pour te le raconter. A coup sûr, tu as dit : trop longtemps ! Je sais, ta jeunesse se vit sous le signe de l’impatience, mais qu’importe, aujourd’hui, tu n’ignores plus que partir loin, loin de chez toi, même si ce chez toi est dur à vivre, c’est encore plus de deuils à faire, de lambeaux à arracher, de souvenirs à faire revivre, quand tout s’enfuit, même le courage.
C’est peu de dire que la vie en Suisse ne fut pas un cadeau, en cette année 1816. Les récoltes furent ruinées par le mauvais temps et dès lors, la disette accabla les plus pauvres. La famine ne tarda pas à montrer son nez de faucheuse de vies. En 1817, on compta dans tous les cantons suisses jusqu’à cinq mille morts supplémentaires, avec une cause prévisible : le manque de nourriture.
Des initiatives concertées entre le canton de Fribourg et le Brésil aboutirent à l’idée de créer une colonie, formée d’émigrés venant de toute la Suisse, particulièrement frappée par cette situation dramatique. Environ deux mille personnes, pour certaines volontairement et pour d’autres un peu forcées, tentèrent l’aventure d’aller créer outre-Atlantique une ville entièrement nouvelle : Nova Friburgo… »

Quand il vit qu’il était l’heure de partir, il regretta de ne pouvoir se relire à haute voix, comme il l’affectionnait. Il se trouva néanmoins satisfait d’avoir bien avancé dans son écriture. Il remballa tout et remonta vers la civilisation. L’horloge de l’église sonnait la demie, il pressa le pas, passa sans s’arrêter devant le cimetière et se promit : “Pas aujourd’hui, je reviendrai plus tard.”
Le bus était pile à l’heure, il monta par l’avant, tendit son ticket au conducteur qui sursauta en le reconnaissant : “Ah! Mais, mais vous êtes le poète, n’est-ce pas ? Monsieur, monsieur, comment déjà ?
Un doigt sur la bouche tout sourire, le vieil homme l’interrompit : “ça restera entre nous, d’accord!”
En allant s’asseoir, il aperçut, assises au centre de la voiture, les même deux femmes qui parlaient de lui à l’aller. Il ne put résister et prit place de l’autre côté de l’allée, à leur droite. Et très vite, la curiosité entra en jeu. La plus jeune se tourna vers lui et demanda :
“Ça marche la poésie ?
– Bof ! Couci couça…
– Comme dit le proverbe : nul n’est poète en son pays.
– On dit plutôt : nul n’est prophète en son pays, si je peux me permettre !
– Ah! Bon, je ne savais pas.
Il ne put s’empêcher de rajouter : On peut se rendre compte comment quelques lettres peuvent tout changer. Poète, prophète, ça sonne un peu pareil, mais c’est quand même très différent. Puis, il leur tendit la main et se présenta : “Pascoal Morier, enchanté.”
– Ah! Voilà, oui, Morier, votre nom, c’est un nom de par ici, pas vrai?
– Oui pour le nom de famille, mais mon prénom Pascoal est typiquement brésilien, signe que je viens du Brésil.
– Je me disais aussi…intéressant, commenta-t-elle à l’adresse de la femme assise à ses côtés.
En sortant de son sac un gros livre usagé, il leur dit :
– Et vous-même, si ça se trouve, vous avez peut-être des ancêtres brésiliens…
L’autre femme qui était restée silencieuse jusque là, s’étonna :
– C’est quoi ce livre ? Un de ceux que vous avez écrits ?
– Non, non, c’est un historien qui raconte la fondation en 1820 de Nova Friburgo, une ville brésilienne entièrement construite par un groupe de Suisses émigrés là-bas.
– Oui, c’est vrai, j’ai souvent entendu dans ma famille raconter la grande misère qui sévissait dans le pays vers les années 1800. Vos ancêtres à vous sont donc partis là-bas ?
– Tout à fait, ma famille est une branche des Morier de Vuadens.
– Et ça a marché pour eux ?
– Oui, à côté de l’élevage, ils sont parvenus à planter des vignes et avec le temps, faire de belles récoltes, produire un vin honnête…mais au bout de quelques années, certains d’entre eux sont revenus en Suisse.
– Pourquoi ça ?
– Je sais que, quand on a dû émigrer, il reste toujours la nostalgie du pays qu’on a quitté, même si ce pays n’arrivait pas à vous nourrir convenablement.
– Oui, c’est vrai ce que vous dites, ça fait réfléchir.
– On ne fait pas toujours le rapprochement entre ce qui s’est passé chez nous à cette époque et les vagues d’immigrés qui arrivent de nos jours, pour chercher ici une vie meilleure, acquiesça l’autre femme.
– Exactement C’est ce qui est arrivé à mes aïeux gruériens.
La femme reprit :
– Et vous-même, finalement, qu’est-ce qui vous a amené à écrire de la poésie ?
– Ce goût m’est venu d’un arrière, arrière, arrière grand-père. Un jour que je débarrassais la maison qu’il m’a laissée en héritage, j’ai trouvé un très beau poème.
– Intéressante découverte…et qu’est-ce qu’il racontait ce poème, si j’ose vous demander ?
– Pas de souci, vous aimeriez que je vous le dise?
– Volontiers, acquiescèrent en chœur les deux femmes.

Après une profonde respiration et, avec un léger accent chantant, il récita les vers qu’il connaissait par coeur :
“Au pays du rêve.
Nova Dream, je me souviens, de cette maison rose, au bas de la colline.
Nova Dream, je me souviens, de ces deux mots magiques pour faire s’ouvrir la porte.
Nova Dream, je me souviens, de hautes haies fleuries qui embaumaient le soir.
Nova Dream, je me souviens, de tes lèvres entrouvertes et ce premier baiser, de nos corps enlacés dans cette nuit d’été, la pluie tambourinant sur les tuiles du toit.
Nova Dream, je me souviens, de ton violon grinçant sous ton archet fêlé, de ces champs rougissant du sang des coquelicots.

Nova Dream, je me souviens, ces bateaux sur le quai, prêts à appareiller et moi qui restais là, sans oser y monter, ces trains prêts à partir, que j’ai laissé filer, pour ne rien manquer de nous deux : Nova Dream.

Nova Dream, je me souviens, de ces biscuits volés qu’on croquait en riant, cachés dans la cuisine. Redis-les moi encore, ces trois mots sur la boîte : Huntley, Palmers, Reading !J’ai encore sur la langue, ce bon goût de bonheur, de petit beurre, supérieur !

Nova Dream, je me souviens, mais toi t’en souviens-tu, de nos serments d’amour et de fidélité, de nos chauds corps à corps à en perdre le souffle, de nos sens apaisés sous le regard étrange de cette Psyché. Et ta question sans fin : qu’est-ce que l’Amour peut bien lui susurrer ?

Nova Dream, je me souviens, mais n’est-il pas trop tard, pour rembourser les dettes, pour hier quand j’étais jeune, si jeune que ma mémoire s’étonne d’y revenir encore ?

Nova Dream, je me souviens, celle qui m’a mis au monde, trimant pour quelques sous au milieu d’une vigne et ces raisins trop verts que j’avais recrachés. “Attendre que la grappe ait mûri, attendre que l’enfant ait grandi.” Voilà pour la morale, assez de beaux discours !

Nova Dream, je voudrais bien, me souvenir encore de nos enfants heureux, courant dans la forêt, cueillant des champignons dans des endroits secrets.

Nova Dream, chante encore, nos chansons nos trésors, que nous chantions ensemble, ces hymnes qui nous rassemblent, entourés par la foule, entraînés par le rythme.

Nova Dream, qu’ils jouent encore, l’adagio pour violons, mélodie de Barber.
Oui, reste encore, Nova Dream. L’entends-tu au salon, la pendule d’argent qui acquiesce en silence, qui attend l’espérance qui ne saurait mentir, pourvu qu’elle revive.

Nova Dream, je voudrais bien, même si ta voix tremble un peu, que tu prennes le livre, m’en relises les mots qui m’ont souvent gardés, au moment de sombrer.

Nova Dream, ne t’en va pas. Sans toi, plus rien ne me revient de cette vaste vie, trop longue, si profonde, à m’y noyer : ces visages sans nom, ces villes inconnues et ces jours solitaires, ces repas sans amis.

Nova Dream, reste encore, je sais qu’il se fait tard, que mon corps est fané, tel un blé bien trop mur qu’on tarde à moissonner.

Nova Dream, il est grand temps, de prononcer les mots pour la postérité : A ceux qui m’ont aimé et au Dieu dans les cieux, je dis un grand merci !”

 

Comme au théâtre, il s’inclina, elles l’applaudirent, entraînant avec elles les autres passagers qui n’avaient rien perdu de la conversation.

“C’est très beau ce qu’il a écrit ce monsieur, merci, dit la plus jeune
– Cela m’a ému, c’est plein de tendresse, bravo à votre ancêtre, renchérit l’autre femme. »

 

Le bus arrivé au terminus, tous les passagers descendirent. Un jeune homme qui l’attendait à sa descente, accosta le vieux poète :
– Dites, ça serait possible de voir dans votre livre s’il se trouve un Rime de Charmey, s’il vous plaît. Je sais que quelqu’un de ma famille a fait partie des émigrants de l’époque dont vous avez parlé. Je me suis toujours imaginé qu’il était parti aux Etats-Unis…Peut-être que finalement c’était au Brésil, qui sait?”

 

Notes historiques : La Genèse de Nova Friburgo – Martin Nicoulin – Ed. Uni Fribourg

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