Créé le: 09.08.2023
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Bavasaka

Nouvelle, Souvenir d'enfance

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© 2023-2024 Willy Boder

C'est l'histoire des premières fois qui marquent la vie: première gorgée de vin, premier baiser.
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Les yeux bleu ciel limpide d’Ariane scintillaient dans le clair-obscur de la grange. On se sentait bien, dans l’odeur du foin sec. Devant nous, quelques grains de raisin orphelins reposaient au fond du panier d’osier ramené de la vigne. Mistigris, le chat de la ferme, ronronnait sous les caresses de la jeune fille. Ariane promenait ses doigts de la tête à la queue du félidé dans un doux mouvement de va-et-vient incessant. J’aurais donné toute ma riche collection de BD pour être à la place de l’animal.  Mon cerveau vagabondait très loin des savantes explications anatomiques de la patte du chat qui avaient tant intéressé Ariane à midi.

Soudain, une idée saugrenue, incontrôlable, me traversa l’esprit. D’un geste impulsif, je saisis un grain doré entre le pouce et l’index de la main gauche, le coinça entre mes dents, et m’approchai de la bouche d’Ariane.

–      Tu veux goûter ?

Quoique surprise, elle ne recula pas. Nos lèvres se frôlèrent. Je ressentis des fourmillements dans l’estomac. Puis, d’intenses bouffées de chaleur traversèrent mon corps, des orteils à la racine des cheveux. Ariane fit lentement tomber le grain de raisin dans sa bouche entrouverte. Tendrement, avec une infinie délicatesse, je glissai ma langue qui alla chatouiller le raisin encore chaud, et tout l’univers qui l’entourait. Inoubliable. Ce fut mon premier baiser. Elle me le rendit sans hésiter. J’avais 13 ans, Ariane à peine 12.

Tout avait commencé en ville, quelques semaines plus tôt, un matin d’automne dans la petite cuisine familiale. Assis à l’étroit entre la table en formica et l’armoire fourre-tout qui sentait le moisi, j’observais mon père embrocher fièrement le poulet du dimanche. La bestiole s’apprêtait à tourner sur elle-même durant 65 minutes au son monotone, saccadé, du moteur électrique poussif. Les ailes du volatile étaient mal ficelées. Et si j’avais le pouvoir de lui rendre la vie ? Pris d’un début de fou rire, j’imaginais la tête de papa frôlée par le gallinacé sortant du grill, fuyant la cuisine par la fenêtre ouverte. En deux battements, grâce à mes super pouvoirs, il prendrait ses ailes à son cou et recouvrerait la liberté.

–      Qu’est-ce qui te fait rire ?

Mon père était quelqu’un de sérieux. Pragmatique, constamment soucieux, il lui était impossible d’imaginer que son fils puisse rêver de telles bêtises. Lui avouer la vérité m’aurait considérablement déconsidéré à ses yeux. Je fixais la casserole remplie d’huile à frire.

–      Rien. Je pensais simplement au plaisir de bientôt manger des frites avec ce poulet.

Le volatile au corps traversé par la barre en acier trempé n’avait plus besoin, à cet instant, d’attention culinaire. Les effluves de viande grillée se répandaient peu à peu dans la cuisine.

Mon père s’assit, s’épongea le front du revers de la main, puis se servit un verre de vin blanc. La bouteille attira immédiatement mon attention. Sur l’étiquette se détachait « Le Chant du vigneron », inscrit en lettres nobles or et grenat. Au-dessous, un barbu chantait, serpette à la main. Mon père remarqua mon regard curieux.

–      C’est un excellent vin, mon petit ! Un assemblage de pinot-chardonnay produit à Arnex-sur-Orbe, au domaine de la Maison Rose. Ce vin sec, puissant et épicé, dégage des arômes de citron et de pamplemousse, teintés de cerise et de cassis. Tu as envie de le goûter ?

Interloqué, j’étais sûr que papa plaisantait. Comment aurais-je pu boire du vin à mon âge ?

–      Je pourrais le couper avec de l’eau exprès pour toi, mais ce serait un sacrilège.

Il me tendit un petit verre à digestif dans lequel miroitait deux centilitres du nectar aux reflets dorés.

J’hésitais. J’avais déjà vu des adultes déguster du vin. Les yeux d’abord, en faisant tourner le verre pour jauger la robe changeante du liquide selon son inclinaison. Le palais ensuite, avec la langue, puis la pleine cavité de la bouche, dans un tourbillon guttural. Au moment venu d’avaler, le goûteur recrachait le grand cru dans une coupe. Je ne comprenais pas ce cérémonial. Lorsqu’on apprécie quelque chose, on ne le recrache pas.

Assis à la table familiale, à côté du poulet embroché, je ne pouvais pas faire de même avec ce dé à coudre. J’avalai donc rapidement le Chant du vigneron, non sans l’avoir laissé brièvement chatouiller mon palais.

La sensation fut bizarre, plutôt désagréable. Cette première goutte d’alcool ressemblait un peu à la première bouffée de tabac récemment expérimentée dans les toilettes de l’école : elle ne donnait pas du tout envie de recommencer. Pourtant, dans le monde des grands, ce ne sont pas les accros qui manquent.

La voix forte de mon père me tira brusquement de ces réflexions sociologiques.

–      Dis-donc fiston, cela te dirait de voir comment ce vin est produit ? Je connais bien le vigneron-encaveur. Il a besoin d’aide pour les vendanges. Cela te tenterait ?

–      Oui, bien sûr, répondis-je avec enthousiasme.

Le samedi suivant, je descendais timidement de la VW Coccinelle familiale, couleur crème, parquée devant la ferme aux murs tapissés de lierre.

–      Je te présente Gustave, le patron de ce vaste domaine de 18 hectares, dont la moitié planté en vignes, s’exclama mon père, d’une voix à la fois solennelle et enjouée.

Je ne l’entendis pas. Plantée à droite de Gustave, une fille éveilla tous mes sens. Subjugué, je dévorai son visage rieur. Tout me ravissait chez elle : ses yeux brillants, son nez en trompette, les boucles blondes éparpillées sur son front. Je l’examinai discrètement de la tête aux pieds. Un collier de pierres multicolores tombait entre sa poitrine naissante dont je devinais les formes sous sa robe à fleurs. Je me trouvais à bonne distance, mais je pus tout de même m’imprégner de son doux parfum de savon de lavande.

Gustave, sourire en coin, remarqua mon regard insistant.

–      C’est ma fille, elle s’appelle Ariane. Et toi ?

Je répondis machinalement en guettant la réaction de la jeune fille. Elle m’adressa un petit sourire de bienvenue, sans plus. Déçu, je me rassurai en songeant qu’on allait passer une journée entière dans les vignes.

–      Assez bavardé, le raisin n’attend pas, trancha Gustave. L’orage menace. Ne perdons pas de temps. Allez vous changer et prendre vos sécateurs et vos paniers dans la grange !

Gênés, nous firent tomber avec hésitation une partie de nos vêtements pour enfiler des salopettes bleues. Ariane me tourna le dos. J’eus à peine le temps de voir l’agrafe de son soutien-gorge noir et sa petite culotte à fleurs. Je surpris aussi son bref regard en coin dans ma direction.

Tout de bleu vêtus, nous courûmes en direction du vignoble.

–      Chacun d’un côté de la rangée de ceps, cria Gustave, hotte vide au dos.

En quelques gestes, Ariane m’initia à la vendange. Elle posa sa main sur la mienne, fébrile.

–      Ce n’est pas dangereux si tu tiens ton sécateur bien droit dans le prolongement de la main. Comme ça. Tu coupes le pédoncule, tu retiens la grappe entre tes doigts écartés, sans l’écraser, et tu la poses délicatement au fond du panier. Si tu vois des grains pourris ou fortement abîmés, tu les enlèves.

Je n’écoutais pas. Sourire béat aux lèvres, je savourais ce moment de proximité complice. Je sentis mon pouls s’accélérer, mes battements de cœur devenir audibles. Est-ce qu’Ariane les entendait ?

Comment savoir si l’élue de mon cœur avait des sentiments pour moi ? Je voyais son regard complice, la facilité qu’elle avait à prendre ma main, sa faible pudeur lorsqu’on a enfilé nos salopettes. Mais si ce n’était qu’illusions ?

Concentré sur la récolte du raisin, dans le souci de bien faire pour ne pas décevoir la petite vigneronne, je maniais le sécateur avec de plus en plus de dextérité. Mon panier à fond plat était déjà à moitié plein de grappes dorées par le soleil.

Ariane d’un côté de la rangée, moi en face, nous cherchions le regard de l’autre à travers le feuillage. Je désespérai de ne pas pouvoir plonger mes yeux dans les siens. Comme si elle m’avait compris, Ariane se mit à écarter de temps en temps les feuilles. Nous nous dévisageâmes avec délectation. Cela aurait pu être un simple jeu de cache-cache. Pourtant je ressentais autre chose : une forme d’attirance, de besoin irrésistible de se voir, de se sentir.

Arrivés au sommet de la vigne, nous entamions la descente le long d’une nouvelle rangée, lorsqu’Ariane proposa :

–      Si nous chantions ! Je connais une chanson parfaite pour le jour de notre rencontre.

D’une voix douce et ferme, elle entama :

« Bavazaka ma sarpataparda

Ma la macha, ma la macha

Bavazaka ma sarpataparda

Ma la macha a ravana »

–      C’est quoi ce charabia ?

–      C’est marrant, tu changes les voyelles. Le texte de base est : « Buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche, mais le manche, buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche est revenu ».

Je repensais à l’étiquette de la bouteille découverte dans la cuisine familiale, à côté du poulet.

La mélodie « bavazaka, bevezeke, biviziki, bovozoko, et buvuzuku », répétée à tue-tête, emplit durant plus d’une heure l’atmosphère de la parcelle du Chant du Vigneron, à Arnex-sur-Orbe.

A l’heure de la pause pique-nique, nous étions sans voix, fourbus mais heureux. Ariane m’emmena dans « son » petit coin, près de la capite plantée au milieu du vignoble. Nous nous assîmes sur l’herbe, entourés de murs de pierres sèches. Un lézard s’enfuit à notre approche. Les rayons de soleil filtraient à travers les nuages noirs. Le ciel avait pris un air sérieux.

Ariane avait envie de mieux me connaître. Je lui dévoilai alors ma passion pour les bandes dessinées, la musique rock, de même que mon grand intérêt pour les cours de sciences.

–      Qu’est-ce que tu apprends en ce moment ? demanda-t-elle

Je me lançai dans une description enthousiaste du fonctionnement de la patte du chat, animal digitigrade. Bombardé de questions, je dévoilai à Ariane, peu à peu, tout ce que je savais du rôle des coussinets, munis de capteurs sensoriels et de glandes sudoripares, ou de l’anatomie des griffes rétractiles.

Les yeux d’Ariane brillaient de plaisir. J’avais manifestement marqué des points. Pour en être vraiment sûr, je pris une grappe de raisin, telle une marguerite, et commençai à en détacher les grains sur le thème : « je t’aime un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout ». Ariane se prit au jeu, et fit de même.

L’après-midi, perdu dans mes pensées amoureuses, je m’entaillai profondément l’index droit avec le sécateur. Je m’efforçai de ne pas pleurer. Avec un grand sang-froid, alors que le mien coulait, Ariane courut chercher la trousse de secours.

« L’entaille est profonde. Tu garderas sans doute une petite cicatrice », constata-t-elle après avoir désinfecté la plaie et confectionné un pansement parfait. Une infirmière professionnelle n’aurait pas fait mieux.

En fin de journée, la terre dégageait une odeur de copeaux d’écorce mouillée. Fuyant l’orage, nous étions de retour à la grange. Après avoir enlevé nos salopettes et retrouvé nos habits, nous nous allongeâmes dans le foin. Mistigris, le chat de la ferme, s’approcha d’Ariane.

Deux ans plus tard, très fier de mon vélomoteur au réservoir rouge et blanc, je décidai d’aller le montrer à Ariane. Je ne l’avais plus revue. Cependant, le souvenir de nos émois viticoles étaient devenus indélébiles. J’imaginai faire un tour avec elle, aujourd’hui, à califourchon sur le porte-bagage de mon engin.

Mistigris courut vers moi, renifla les pneus du vélomoteur, puis mes baskets. Un homme sortit de la ferme. Ce n’était pas Gustave.

« Toute la famille est partie au Canada, attirée par les grands espaces agricoles », dit-il. Je jetai un regard nostalgique sur la fine ligne blanche incrustée sur mon index droit.

 

 

Commentaires (1)

Webstory
13.11.2023

Merci de votre participation au concours 2023 – Mémoires. "Bavasaka" figurait parmi les dix premières histoires retenues dans la sélection du jury.

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