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© 2023-2024 André Birse

Trois chants féminins pas tout récents qui viennent, destins de femmes ayant si bien chanté, porter encore en nous des coups confondants, « Vénus » de « Shocking blue », “Eternal flame” des “Banglers”, “California dreamin” des “The Mamas and the Papas”
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Vénus

 

Viennent à nous depuis les ondes ou la toile, dans la masse des défilements de tous ordres, des personnages en mouvement, starifiés la plupart du temps, ayant existé ou existant encore. Une voix qui semblait sortir des armoires anciennes de la maison ou de la ferme voisine, une envoyée spéciale, une accueillie d’exception, pour nous séduire ou nous rassurer, ce qui ne revient pas tout à fait au même. Le top étant celui de la montagne ou apparait Vénus sans que nous n’en ayons rien su alors que nous avons tout entendu. Tous les jours plusieurs fois, « Vénus » de « Shocking blue ». Elle faisait partie de la famille et nous conviait en la sienne. Un groupe rock néerlandais. Le rythme était là et les choses ne pouvaient pas ne pas bien se passer. Inéluctabilité du bonheur animal et humain. Promesse des aubes sexuelles. « She’s got it », elle a ce qu’il faut. « oh baby shes got it ». Les paroles m’échappaient complétement et je ne viens de les consulter qu’à l’instant, 54 ans plus tard. Le rythme demeure parfait, mais il ne reviendra pas, demain matin, frapper aux portes de nos incandescences qui naturellement se sont rafraichies. C’est le sourire de Mariska Veres venue se percher sur le fil de mes souvenirs audio. Elle était tout en retenue alors que l’époque lui avait créé un rôle dévastateur et une apparence libertine certes un peu contenue. Faux semblant, comme souvent en matière d’érudition sexuelle. Gênée, réticente dans son rythme et sur ses pochettes couleurs, hippie d’une semaine à l’autre, psychédélique la suivante, en haut des hits, jusqu’à nos oreilles attentives. Je ne pourrai me plaindre de rien, négation absolue de la légitimité de la plainte ayant perçu une vérité que les juke-box contenaient et diffusaient. Le son, sampler, quand tout s’éteint en soi et repart sur le champ, les hanches vire-voletantes et la femme sensationnelle venue à portée de main, à destination du cœur qui ne sait rien de son bannissement qu’il pressent pourtant. La rencontre aura lieu, il y a la musique pour cela. On ne sait pas exactement quand, ni avec qui ou pour combien de temps, à quoi cela correspond, et l’entente physique de guerre lasse à quoi ça pouvait ressembler. Les questions aussi tournaient dans les corps et tournent encore dans le vent des crânes (Vian). Mariska était quelqu’un de bien. J’en ai la tardive conviction. Son tube avec ses potes devint planétaire. Au-delà du monde ? Possible, mais on n’a pas encore installé la musique sur Orion, ni plus loin ou pour plus longtemps. 1969, 1970, 1971, une douzaine de saisons qui enveloppèrent toutes mes potentialités dans lesquelles je ne su que me draper. La voix de Mariska venait de son corps qui était une donnée de l’instant désormais disparue. La paroi de mes sensibilités n’était que physique, elle s’est dématérialisée. Et plus ou moins et plus encore, je n’ai jamais répondu à l’invitation, l’ayant trouvée par trop impersonnelle. Vénus nous regarde et dit n’importe quoi à n’importe qui. Sonorisation des âmes avant de les avoir enchantées faute de les savoir exister. Parfois ça quine parfois ça cloche. J’étais heureux pour ma mère quand elle gagnait au loto.

 

Les sommets des montagnes ne bougent que très peu au cours d’une vie humaine. Mais ils bougent. Réalité du mouvement, insignifiance de son ampleur. Vénus aura le temps de se faire belle et d’apparaître. Nous ne saurons que plus tard que le faux ingénieur du rêve, la divinité de la préfabrication relationnelle, n’est autre que le sujet désirant (soi toujours soi pour le vide à combler ou le plein à justifier) qui ressent et ignore mêmement avec une force universelle aussi puissante que fausse. Ils regardent en vérité les avalanches se succéder, pierre ou neiges, de saisons en saison. Le regard vers la montagne, ses lignes et ses sommets, l’illusion de ses surfaces secrètes ou accueillantes, n’est pas une vérité. Il faut s’en détromper. S’il en était une, elle serait tierce et seuls les éboulements continus dans les silences et la fixité de la matière pourraient la constituer. Mais elle s’est enfouie dans l’ineffable. Marizka a chanté Venus sur sa montagne, sommets de beautés et d’amours. Je ne sais plus ce qui alors dans le corps et par le cœur, disait-on, était appelé à se déhancher sur ce rythme et par cette voix. Mais l’amour est une démocratie non dénuée de perversité et là aussi, j’ai longtemps fait un choix contraint de l’abstention. Ça revenait souvent et fort, Vénus, et ça revient encore. En appuyant sur le juste signe, une flèche qui ferait un saut périlleux, je peux l’écouter une fois de plus et plus encore, servez-vous, sans pour autant permettre ni l’embrasement ni l’apaisement.

 

« Eternal flame »

 

Seule à nouveau la voix était venue à moi dans la moiteur épaisse de la civilisation. Une approche miraculeuse orionesque, ou juste avant, sublime, par son titre également que je ne connaissais pas « Eternal flame » qui demandait si je ressentais la même chose « would you feel the same ». J’aurais bien aimé, tant aimé peut-être, mais je n’étais pas là. Pas dans la même constellation. L’invitation semblait s’adresser à tous, une anonyme généralité, comme la pointure d’une chaussure – à son pied disaient elles – mais je dois m’être méfié sur le champ et avoir pris la mélodie pour ce qu’elle était. Un chant non liturgique ni même individualisable. La voix semblait se donner de la peine là d’où elle venait. « Dis mon nom » demandait elle « say my name » et les amies de la chanteuses – elles étaient amies n’est-ce pas ? – reprenaient la grande question jamais parfaitement résolue « would you feel the same », ? Ton émotion est-elle la même ? Susanna autrice et interprète de la chanson invite celui qui l’entend et c’est ainsi que je l’entendais, à fermer les yeux en sorte qu’elle et lui comprennent qu’il ne s’agit pas d’un rêve mais bien d’une flamme éternelle. J’avais compris le message et j’ai toujours su, yeux ouverts ou fermés, qu’il ne m’était pas destiné, que le destinataire ne pouvait être que ce tout-un-chacun valant personne. Il était si joliment formulé que l’on pouvait croire quelques instants à ce conte amoureux qui prenant le destin à témoin par les forces confondantes du coeur et de ses pulsions. Voix féminines exclusivement et celle de Susanna qui se perche tout en haut de ce qu’il reste alors du désir. Cette idée des yeux fermés, les siens magnifiques dans les archives vidéo, défiant le fait de rêver et celui de dire le nom. Soupirs musicaux dans une exaltation qui ne connait plus de solfège. J’étais touché, dans les allées du milieu de ma vie et de la sienne, celle de la voix anonyme qui s’adressait à son potentiel vainqueur. Elle a semble-t-il assez parfaitement mené sa vie, d’une façon traditionnelle, mari, enfants et vient d’écrire son premier roman « This bird has flown », cet oiseau a volé. Elle dit combien avoir vécu sous les yeux du public a été pour elle générateur de tension. Je n’ai fait que prêter l’oreille et c’est tout un monde fantasmatique qui a ressurgi. L’expression du plus parfait amour, celui donc de certains instants, ne porte que sur l’ombre d’un leurre et les ombres justement mangeaient l’immédiat des sons en 1988 alors que Susanne chantait. Elle le fit encore en 2018 dans les ombres régénérées d’un festival, cette flamme éternelle pour encore un moment qui faisait à la foule inclusive un effet que le vent et la lumière ont accompagné dans l’indifférence et la désuétude. Je ne me sortirai pas seul de ce guet-apens sensuel il faut bien que les flous ténébreux de ma raison posent en elle ces relents de certitude et créent enfin l’évidence voulue, ce qu’on peut en dire similairement du fond de sa conscience.

 

Je revois Susanne nous faire signe sur le fil Instagram en cherchant ostensiblement à nous prendre à témoins de la décrépitude de nos regards, le sien compris. Il fallait s’oublier et il le faut encore, revenir à un moment précis qui se voulait l’instant d’avant sans limite d’espace ni de temps.

 

 

“California dreamin”

 

On la voit s’avancer sur la scène et tout semble par elle gagné, l’avenir à partir de maintenant. Elle sourit, son regard lascif tient lieu de lance et de lasso. Pas de rejet, de nulle personne et moins encore de ses amours vifs et pris sur l’instant et jamais pourtant clairement déterminables. L’annonce était celle de la splendeur, de la facilité du corps et du langage, et la réalité semble avoir été autre, elle ne rencontra que l’absence d’elle-même alors qu’elle eut tant d’amants dont Jack Nicholson. Passer d’un amour à l’autre dans la Californie des sixties alors que l’on était membre du groupe The Mamas and the Papas. Quelques notes et quelques voix bien tenues qui entrèrent dans tous les foyers, maman, papa, enfants des années soixante dont le mien. Je la regarde aujourd’hui s’avancer jadis dans sa puissance sensuelle – ne parlait-on pas de bombe ? – et l’exténuante fragilité de sa vie que le temps vient si obstinément confirmer. Vivre revient à disparaître, mais pas seulement. Il faudrait comprendre cette évidence tue dès notre naissance quitte par moments à ne pas s’en souvenir pour vivre plus intensément la désaffection que nous réserve l’amour. Sexe libre et colères vénielles dans le groupe, rien que de la chair, des promesses et une suite tout en circonvolutions. Un jour, on est triste sur Orion et cela semble vrai aussi sur terre. Il faut avoir aimé avant et tant pis pour les Mamas et les Papas qui firent mine de ne pas s’aventurer.

 

Il y avait tant de douceur dans ces voix qui ne connaissaient rien de leur avenir numérique. Est-on reconnaissable dans les profils d’une fraîcheur artificiellement préservée ?  Lassitude de la pensée avant même que le corps ne laisse filer. La chanson était sur la septième piste du 33 tours qui en titre observait que si tu peux en croire tes yeux et tes oreilles, que ne pourrais-tu faire ? C’est peut-être ce qui était suggéré. Le temps commet de lents massacres et le numérique permet de les reconstituer. Il faudra apprendre encore à s’échapper. Lors d’une présentation commémorative, elle a parlé de John le mari compositeur en montrant le ciel comme les footballeurs puis a quitté la scène et l’écran et c’est un autre groupe qui reprend insolemment la chanson, les feuilles et le ciel, les couleurs moroses, un agenouillement dans une église, rien de bien envoutant et pourtant nous le fûmes tous par ces voix, ce rythme et ce son. Les deux vibratos féminins ne laissent aucun temps, pas une demi-mesure aux voix masculines et reprennent en écho ces mots banalisés qui connaitront un succès sans limite de temps, sur terre et peut-être dans certaines constellations.

Reste le bleu « Daily Mail » pour couvrir les escapades matinales de ma chanteuse blonde et grise jamais reconnue. A moi d’être honnête et de me dire la vérité. On ne peut rien à rien que frémir à l’écoute des quelques notes fameuses et révélatrices de la fuite des ombres et de la chair que suivent les espoirs jamais contents.

 

 

 

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