Créé le: 25.02.2026
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Nouvelle lecture en creux I

Nouvelle, Philosophie

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© 2026 a André Birse

Chapitre 1

1

Je raconte comment j'ai repris, bien des années après, la lecture du Traité du désespoir de Soeren Kierkeggard. Ce qu'une telle nouvelle approche révèle en soi.
Reprendre la lecture

 

I

 

 

J’ai dû lire, il y a plus de quarante ans, le Traité du désespoir de Soeren Kierkegaard que je retrouve dans ma bibliothèque parmi les livres intégralement lus. J’ai pris cette habitude de les classer ainsi et de laisser les livres en lecture sur d’autres meubles. Réflexe scolaire probablement, symptomatique chez moi. Distinguer ce qui est accompli et ce qui ne l’est pas. Les étagères parlent au lecteur silencieux, l’invitent à patienter, à se calmer ou à revenir à elles. J’avais parlé de ma lecture à deux personnes proches. L’une s’était étonnée avec distance et l’autre avait attrapé un fou-rire que je peux entendre encore. Cela m’avait marqué et permis de ne pas oublier que j’ai lu ce livre. Pour le texte, les éléments qui me sont restés en mémoire s’affaiblissaient au fil des jours. Je pouvais dire que l’auteur avait examiné la notion de désespoir. Il l’avait fait avec beaucoup de densité et de répétition. Le titre me restait ainsi que son importance dans l’histoire de la littérature. Mais je n’étais plus sûr de rien. Je l’ai repris quelques fois, ce traité en format poche, pour le feuilleter et refaire connaissance avec la sémantique propre à Kierkegaard, la composition de ses phrases. C’était bien ça, la résurgence du moi. Je mettais la maladie de côté comme je le fais pour Nietzsche. Mais à force de mettre la maladie de côté alors qu’elle est considérée comme centrale pour la compréhension du texte, en l’esquivant ainsi, on passe finalement à côté. J’en parlais aussi à l’époque avec une amie que je ne vois plus. Je ne peux ainsi vérifier ce que nous en disions, ce dont elle se souvient et où elle en serait avec cette notion de désespoir dans la vie – mais nous n’en parlions pas ainsi – et dans le texte. A l’époque, je ne pourrais plus dire pourquoi, ce mot désespoir était fortifiant. Il apportait un plus plutôt galvanisant. J’ai de la peine à reconstituer cette construction positive. La jeunesse probablement et le fait de tenir pour vrai qu’aucun livre n’est lu, que le cours des choses s’arrête à cours et non à choses.

 

Le versant négatif du mot désespoir, je le trouvais chez Jacques Brel avec sa chanson « Les désespérés » qui marchaient, et marchent toujours, je suppose, « en silence ». Il fallait oser pour un chanteur, même en portant le nom de Brel, de parler ainsi d’une réalité tragique et triste. Nous ne le chantions pas en famille. Peu l’ont fait. « Je sais leur chemin pour l’avoir cheminé, déjà plus de cent fois, cent fois plus qu’à moitié ». Brel a touché juste avec sa chanson. Sa voix, sa prononciation, les espaces entre les mots et les notes agissantes du piano en font un morceau de vie infréquentable tant il correspond à une vérité pénible à entendre. Le désespoir est inavouable et je ne suis pas sûr qu’il soit reconnu chez les médecins de l’âme car ceux-ci, s’ils existent, n’exercent plus à mon avis, s’ils ont jamais exercé.

 

La présence du mot rapport dans le premier chapitre m’avait marqué. C’est une notion très subtile, si subtile qu’elle reste toujours la propriété de l’auteur. On ne peut pas faire grand-chose en société avec des observations telles que « (…) Un tel rapport qui se rapporte à lui-même (…) ». Le regard de notre interlocuteur est déjà éteint alors que nous en sommes aux premières pages. Je ne sais pas. Je n’ai pas essayé. Je garde ce maigre souvenir de Kierkegaard pour moi exclusivement ce d’autant plus que je dois le comprendre mieux. Je perçois chez lui, dans mon souvenir de ses textes et dans ce que je relis, que son désespoir parle aussi de fragilité et le fait avec force. Ce livre est aussi un ami que je n’aurais pas revu. Dont on garde le souvenir de certaines conversations, qui est présent en nous mais, inévitablement s’efface quand le dialogue ne se fait plus. Reprendre, dès le début, la lecture de ce traité qui n’en serait pas un me permettra de refaire connaissance avec pas mal de monde. Surtout s’il est question de rapport entre diverses entités. Soi, l’ami, le moi chez les uns et chez les autres. Je reviens à lui surtout, Soren Kierkegaard, une nouvelle aventure au moyen de ses mots. Toutefois, divertir sa solitude en relisant un texte qui, si mon souvenir est juste, ne se prive pas de nous rappeler combien celle-ci est irrémédiable, comprend le risque de se retrouver au nombre des personnages de Jacques Brel. Je compte le faire pourtant, la lecture est un risque toujours incalculé et riche de promesses auxquelles je n’entends pas encore renoncer.

 

J’entamerais ainsi, étant celui que je suis, un rapport avec ma lecture d’alors. Je ne suis pas certain du tout que je parviendrai à assimiler ce terme rapport en toutes ses acceptions tel qu’il est utilisé de façon constante, plusieurs fois par pages dans tout le premier chapitre. Mais je perçois le mouvement. Une entité, une réalité, l’individu que l’on n’est, que l’on devient peu à peu et la façon dont nous recevons, critiquons, acceptons, rejetons, les autres instances de la vie avec lesquelles nous devons traiter. C’est ainsi que je travaillerai en ma qualité de lecteur, avec les récurrences de l’utilisation de ce mot.

 

Quand un livre persiste en nous, au fil des années, que nous y revenons, c’est bien que la vie agit d’une façon différente, par le seul fait de cette lecture et des instants qu’elle a créés. J’ai parlé du Traité du désespoir qu’il m’est difficile de nommer autrement tant ce titre (que l’on sait aujourd’hui illégitime car non conforme au texte original) m’a interrogé, nourri mes interrogations. En chemin à diverses occasions ensoleillées ou non, dans des phases d’apaisement, de reconstruction ou de tristesse tenace, je me souvenais de ces rendez-vous et m’en promettais d’autres. Cela a pu se passer, et ce fut le cas je crois, sous le nuage de Tchernobyl, puis quand l’Union Soviétique s’est dissoute ou disloquée. L’effondrement d’un mur qui à Berlin nous hantait. Bill Clinton entamait sa pente descendante et l’ONU validait la guerre dans les Balkans. L’une après l’autre les décennies. Ce qui s’est passé aux Etats-Unis, la succession des Présidents, tous les quatre ans, pour nous aussi. Le développement du numérique et ses conséquences sur nos comportements. Je me suis retrouvé habitué d’un petit bar des Pâquis, faisais des allers-retours entre la ville et la campagne, voiture, vélo ou pedestrian. Je ne sais plus ce que j’ai fait mais j’ai dû être obstiné et régulier dans l’insistance de mes espoirs en compte-courant. De temps à autres, le Traité du désespoir me revenait à l’esprit, au cœur aussi. Ce n’était pas le seul livre dont je me rappelais périodiquement mais c’est le seul qui se manifestait ainsi qui sommes aliens. Non que la lecture ait été agréable ou aisée. Mais elle m’avait permis d’entamer seul le creusement utile, peut-être illusoirement, à plus de proximité avec le réel ou ce qui en lui ou hors de lui serait vrai. Il est malséant, sauf avec des livres comme ceux de Kierkegaard de vouloir partager les profondeurs. « Ceux qui creusent » était et demeure une référence humoristique de fin de Western, Le bon, la brute et le truand, sorti en 1966, qui a marqué beaucoup de monde. Le film se termine, et c’est plus désespérant qu’on ne le retient communément, avec un autre assassinat entre cow-boys et par une phrase, plus fameuse que les développements du Traité du désespoir sur les différentes utilités du mot rapport dans la vie. Le personnage héroïque dit à son plus minable adversaire, « il y a deux sortes de gens, ceux qui ont une arme et ceux qui creusent. Toi tu creuses ». On nous racontera souvent encore cette scène autour de laquelle j’ai de beaux souvenirs d’amitié. L’interlocuteur exprimera différemment sa lassitude en réentendant ces mots. Il se méfiera et se demandera où vous en êtes dans ce scénario. C’est simple pour une fois. Je vais creuser et relire Le Traité.

 

24 février 2026

 

 

 

II

 

 

Il nous a semblé vivre en temps de paix bien qu’il ait toujours existé des conflits dits régionaux. La guerre n’a cessé de sévir et de faire mal, de continuer à perpétrer le mal. Je suis universellement une éponge est un mot de quelqu’un qui désespère. Plus tôt dans ma vie, je ressentais le monde comme étant mû par une volonté de mieux-être, de progression, même s’il existe partout dans le langage, et les assertions qu’il permet, des problèmes de définition. Même hors des livres. Ce temps de paix était un leurre et le sera toujours. La violence existe dans les silences, la tête des gens. Nous sommes faits pour cela. Il suffit d’écouter les uns parler aux autres et les voir se sourire. « (…) pouvoir désespérer » serait un « avantage infini » (p. 64). Nous n’en sommes qu’au début du paragraphe du chapitre II et l’auteur fait des mots un usage audacieux. C’est ce qui a créé son aura et celle de son oeuvre. La lecture du Traité n’est pas simple, mais la rencontre avec les mots constitue une belle surprise qui se renouvelle. Comment le mot possible évolue-t-il dans une vie d’homme ? Il est censé se réduire au vu de l’avancée de l’âge ou se renforcer au vu des progrès de l’esprit. Ni l’un ni l’autre suis-je contraint de constater. Tout au plus, son acception semble-t-elle acquérir une portée plus spirituelle. Le possible au-delà de la vie. Cette phrase de Robert Musil qui est le titre d’un des premiers chapitres de l’Homme sans qualité. Elle est inscrite sur son monument au Cimetière des Rois : « S’il y a un sens du réel, il y a un sens du possible ». Voilà un début de spiritualité qui reposerait sur le socle d’une lucide positivité. Mais beaucoup de notions et de valeurs entrent en considération. Kierkegaard s’est aussi intéressé au « rapport du possible au réel » (p. 64). Il entrevoit un avantage « (…) encore plus grand de l’être » (..) c’est-à-dire que le passage du possible au réel est un progrès, une montée » (p. 65). A certains moments, le temps d’une phrase, le lecteur peut avoir le sentiment que tout est dit. Il est reconnaissant à l’égard du génial auteur. Mais l’auteur reconnait, un peu plus loin, que sa définition « est encore équivoque ». Il faut ainsi se méfier de nos enthousiasmes intellectuels, qui sont certes à cultiver, mais avec beaucoup d’attention et même de méfiance à notre endroit et à celui de ceux que nous lisons. Rapport au rapport ici encore. Je ne parviens plus à construire ma compréhension du monde comme j’ai portant cherché à le faire au cours de ma vie. Par petits bouts, par morceaux, de savoir, de pertinence et de sagesse. Mais ces constructions sont faites de neige et de sable, un coup de chaud, un coup de vent et je redeviens l’enfant accroupi devant son ouvrage défait. Je ne suis pas sûr d’avoir dépassé ce stade. En expérience, certes, par confrontation avec les faits de vie, mais les apaisements du corps et de l’esprit, je les cherche toujours, sans succès. Sinon par un doux désespoir que je dois tenter de contenir quand il se fait violent.

 

Je ne renonce pas à comprendre la notion de rapport développée par Kierkegaard dans son traité. Je reçois ce terme avec la même sensation d’incomplétude que cela fut le cas lors de ma première lecture qui était plus libre, plus naïve et peut-être plus nuancée. Dans ce deuxième chapitre, il persiste sans surprise dans l’utilisation répétée de ce terme qui aide. Qui qualifie. Je laisse venir ce terme, l’entend, et le laisse repartir. Il reviendra. Jamais le rapport n’est immobile. Le rapport dépend « (…) de l’ingéniosité des désespérés à se leurrer et à leurrer les autres » (p. 66) en prenant le désespoir « pour un malheur » Ce qui se passe chez un être humain, une personne, un individu, au sein du moi ou du soi. Faut-il s’en formaliser ou laisser ainsi par la non-magie du monde les sorts de chacun se régler ?

 

Le sens des mots, ce qu’ils portent en eux par le fait de leur utilisation quotidienne ou littéraire qui parfois se valent. Kierkegaard a écrit son traité il y a moins de deux siècles. L’angoisse était ce qu’elle était, chez l’homme et la femme, le désespoir aussi. Il avait tout dit, à le lire, mais nous avons beaucoup réfléchi depuis. Sur les émotions, le psychisme, malade ou non, sur les philosophies aussi. Les faits connus se sont exponentiellement développés, dans la connaissance, dans le réel et par une sorte d’inversion de l’un et de l’autre. Nous savons qu’à Hiroshima. Mais nous ne savons pas. Dix ans plus tard, sans qu’il y ait relation, l’ADN est sorti de sa cachette. Il a parlé mais n’a pas encore tout dit. Le nombre des galaxies s’est agrandi dans la connaissance que nous en avons. On parle de deux mille milliards. Le fini et l’infini ont ainsi poursuivi leurs leur flux présentiel dans le réel et dans la culture. Le premier fruit d’on ne sait quoi, la seconde, issue du travail du cerveau humain. Un homme ayant vécu il y a deux siècles serait surpris et le Traité aurait été écrit différemment. Sur certains points, peut-être. Il serait intéressant de déterminer lesquels. Je ne saurai le faire ici, ni ailleurs. Je voudrais m’approcher du centre de ce Traité à l’aune de ce que j’expérimente dans la vie. En toutes les catégories sensibles et idéales de ce savoir qui n’en devient jamais un.

 

Autour du monde en ce siècle, les oiseaux de feu ont changé de forme et de matière. C’est un ballet morbide dans les airs, de très haute technicité. Avions, missiles et drones s’exercent à tenir leurs promesses. Ils sont craints autant qu’ils sont attendus. Le trafic qui s’est développé dans l’espace depuis que Soeren a écrit son texte sur le désespoir, avec en sus les satellites et les jets, est incommensurable. En temps de paix ou en temps de guerre, et le second domine le premier, les motifs du désespoir, comme les tirs militaires, se sont intensifiés. Il n’y a plus de raison de ne pas en parler. Le désespoir « (…) est une catégorie de l’esprit et s’applique dans l’homme à son éternité » (p. 67). Le lecteur rencontre inévitablement des doutes sémantiques qu’il pourra résoudre par une fidélité sans faille au texte et à ce qu’il comprend des volontés de l’auteur. Mais les mots développent avec les siècles un sens nouveau. Ils renforcent leur acception d’origine et développent quelques variations. Dans le cas du désespoir, c’est toute la notion de souffrance qui est remise en jeu vitalement. Or, les effets de la souffrance ont pour cause celle-ci sans qu’il soit besoin de constater une maladie. Je ne m’éloigne de Kierkegaard que pour mieux respecter ses vues. Revenir à elles. « A chaque instant » que nous sommes sans l’éternité « c’est que nous l’avons rejetée ou que nous la rejetons » (p. 67). Toutes les grandes instances de la sémantique de l’existence sont convoquées par Kierkegaard, le réel, le possible, l’instant, l’éternité, avec référence à deux composants de celle-ci, le présent et le passé. Je ne crois pas à ce stade avoir lu une mention qu’il aurait faite de l’avenir. Nous verrons, à l’avenir justement, de ma relecture.

 

Je vais faire au grand auteur une infidélité. Durant près de quarante ans, son livre a figuré, dans ma bibliothèque et dans ma tête sous ce titre, « Traité du désespoir ». Aujourd’hui, c’est une erreur de le nommer ainsi. Il a été établi sans détour que le titre réel ne peut être que « La maladie à la mort ». Seules les volontés d’un éditeur expliqueraient ce changement de titre indu devant être considéré comme tel, sans autre discusssion. Mais dans ce texte, je persisterai dans l’erreur en parlant du Traité. Il a existé en moi confusément durant tout ce temps sous cette appellation. Je veux y revenir avec ces mêmes termes pour, certainement, mieux les oublier à la fin et accepter. La différence est de taille. Nous parlons de quatre substantifs, traité, désespoir, maladie, mort. Le premier d’entre eux étranger à la volonté de l’auteur, je ne me méprends plus à ce propos. Ici encore de grandes instances sémantiques sont convoquées. Je dois les réapprendre à chaque lecture, y revenir, insensiblement puis sensiblement. Je dois faire le chemin. Je me suis perdu, imaginairement, dans une forêt d’Europe. Et par le texte de mon édition titrée de façon dévoyée, je veux refaire le chemin avec une sorte de sérénité que guettent déjà, je le crains, l’angoisse et le désespoir. Sans ajouter, ne serait que pour tenir le coup, les mots du titre légitime. C’est une manie, une faiblesse. Pardon de faire avec.

 

2 et 3 mars 2026

 

 

III

 

 

Au troisième chapitre de son Traité qui cesse d’en être un au fil de ma relecture, Kierkegaard affirme que le « désespoir est la maladie mortelle ». Comme des coureurs cyclistes derrière un champion dans l’une des nombreuses côtes d’une classique de printemps, nous ne pouvons plus suivre tant il affine son raisonnement. Il faut lever le pied et le laisser partir le champion en espérant pouvoir terminer le parcours quelques minutes après lui. Vivre un instant la mort reviendrait à « la vivre éternellement » (p.70). « Dans le désespoir, le mourir se change continuellement en vivre » (p.70). A ce stade de ma relecture – mais je ne sais plus ce que j’avais fait de ce chapitre quand je le lisais à 25 ans – j’ai le choix entre accepter sans réserve les acceptions de Kierkegaard quant à ses mots désespoir, vie et mort et le faire ainsi selon ce qui résulte du fait de vivre en chrétien ou celui de réintégrer ces mêmes mots avec la puissance qu’ils dégagent sous sa plume. Le faire avec cette croyance qui est absente en moi. Je ne peux pas m’inventer chrétien – sinon par une sorte d’obéissance analogique et donc parallèle. Mais je peux revenir à Soeren et m’adapter à son texte voire même adapter son texte à ma situation de lecteur et de personnes en cette situation qui est mienne en ce temps auquel, temporellement, j’appartiens. Le manque de la mort serait « le manque du dernier espoir » (p. 70). C’est un texte exigeant et l’âge n’y change rien. Peut-on dire qu’il y a une approche pragmatique de la mort qui consiste à la tenir éloignée tant qu’elle, ou le sort vital, permet d’en faire de même et une approche spirituelle qui consiste à en imaginer toutes les variations sémantiques possibles du parfait néant à l’Eden fleuri et luxuriant ? Cette deuxième approche est celle de l’attention à ce que produit notre imagination. C’est une sorte de mentalisation de la vie et de l’absence de vie. Activité du mental qui correspond à « scroller » par soi seul, sans l’aide d’un smartphone, objet qui n’existait pas quand fut écrit le Traité. Elle pourrait n’être qu’une émanation abstraite du vivant individué sans croyance qui ne participerait pas à un tout en évolution. Kierkegaard parlera de quelque chose de ce type plus tard dans son texte. C’est un souvenir de lecture ou de  plus récents feuilletages. Il réserve de réelles surprises à son lecteur et c’est pour cela qu’il est demeuré si fameux dans l’histoire de la philosophie. Jeanne Hersch en a fait l’un de auteurs de référence de son « Etonnement philosophique ». J’irai encore vérifier pour quelles raisons, elle nous invite à nous étonner avec lui aussi.

 

Le désespoir, la maladie, la mort, l’instant et l’éternité, formeraient un tout que l’on pourrait appeler aujourd’hui existence. La maladie serait l’impossibilité de profiter du vivant par crainte de la mort alors que celle-ci serait la vie. Je vais relire encore. Mais il semble que l’approche de Kierkegaard soit à peu près celle-ci. Et avec lui, nous le savons, le tout est toujours en mouvement chez l’individu, soit au sein du moi, ce qu’explique en partie le rapport. L’idée ou la notion de rapport.

 

Depuis le milieu du 19ème siècle, les évolutions ont été nombreuses au sein de nos sociétés. Non seulement dans le ciel, terrestre ou sidéral, mais par le fait de la mécanique ou de la numérisation. C’est observable aussi en sciences cognitives et en psychologie, domaine de connaissance qui fut longtemps prometteur mais que l’on abandonne peu à peu en vérité. La psychiatrie, plus rude, plus vouée au monde carcéral – en liens multiples avec diverses formes de désespoir – et à l’approche statistique. C’est la création de la personnalité di-sociale dont on ne prend plus la peine de dire si elle est sujette ou non au désespoir sinon par le fait qu’elle crée celui d’autrui. Je m’éloigne de Soeren qui n’était pas chercheur en sciences sociales mais bien un écrivain philosophe. Son propos est dense et précis, nonobstant sa complexité. C’est à elle qu’il me faut retourner pour aller ensuite, comme tout lecteur, là où je voudrai.

 

L’insupportable qui serait de « n’être point devenu César » (p. 72) ou de n’avoir pu se « défaire de son moi » (Ibid). César est immuable dans l’idée que l’on s’en fait. Le pouvoir, le triomphe du soi. A l’inverse, le moi a beaucoup bougé, de Pascal à Kirkegaard, puis de Freud à Freud ou à ses suiveurs ou ses contempteurs. Il est un concept exclusivement psychiatrique aujourd’hui et il faut beaucoup d’efforts et d’érudition pour revenir à un moi qui serait un rapport entre le vivant, l’individu vivant, et le rapport à la croyance, au savoir, à l’existence et à la souffrance donc au désespoir. Les mots de Kierkegaard lui appartiennent et il faut les entendre ainsi. En le lisant je souffre d’une absence d’innocence et de la teneur in-conceptualisable de mon bagage.

 

« Vouloir se défaire de soi » ou « vouloir être soi » (p. 73) sont des mouvements continus qui tourmentent celui qui est en proie au désespoir. Le malade qui ne sait pas mourir. J’éprouve un respectueux et tout personnel désaccord avec Kierkegaard sur cette présence de la maladie et de la « maladie à la mort », seul titre authentique de cet ouvrage. Je ne devrais pas. En m’éloignant de ce titre, je perds la possibilité de comprendre tout le texte. J’entends les commentaires académiques qui me remettraient rapidement à ma place. C’est par confort de lecture que je procède ainsi. Je souhaite aller au bout et avant d’avoir atteins le bout, aller au fond de ce que propose ce texte qui a déjà été important dans ma vie et l’est également, et plus significativement, dans l’histoire de la philosophie. Une petite importance essentielle de présentation existentielle de la difficulté d’être soi sans Dieu ni tout autre espoir. Un rapport à ce que peut être une vie de tout malade à la mort (là c’est moi qui insiste en contradiction avec ce que je viens décrire). Le désespoir, tel que je le comprends est un tourment, un trouble qui perturbe le cours de la vie, empêche le cœur léger et peut mener à la négativité, d’un Beckett, d’un Cioran, de tout individu en proie à ce genre de sentiment. Il résulte de ce que génère en nous la tristesse non pas de n’être que soi ou de n’avoir pas triomphé – César ou le parfait soi sont appelés à désespérer tout autant que celui qui aura manqué de gravir ces échelons qui défient le moi – mais de ressentir et de percevoir, plutôt confusément, ce vide destructeur de toutes les promesses originelles, puis plus tardives encore, que le corps fait à l’esprit.

 

« (…) l’homme désire toujours se défaire de son moi du moi qu’’il est pour devenir un moi de sa propre invention » (p. 74). Cette audacieuse propension est aussi inavouable qu’incontestable. Dans un fond psychologique que nous peinons à nommer, nous n’acceptons pas en nous le moi qui nous contraint et nous défie autant qu’il nous fait exister. Ce qui se passe dans un esprit, une intériorité psychologique, notre nature intime, nous ne le percevons que très partiellement. N’est-ce pas ? Bien sûr, avec insistance, le moi n’est que le moi, mais aussi, avec persistance, il s’en distingue et cherche à s’en différencier. La perception claire du moi n’est pas pour demain. Soumis, contraint, mimétique, le for intérieur se tait et apprend en copier des modèles en se défaisant de soi. Soeren taperait sur la table, ce n’est pas de cela qu’il parle dans son traité. Mais peut-être se reprendrait-il en toute amitié. Il laisse libre son lecteur et plus encore au fil des siècles et des destinées.

 

Ces mots avec lesquels nous bataillons. Cette « atroce contradiction du désespoir » (p. 74) qui se trouve dans l’impossibilité de détruire le moi. Et l’éternité qui telle qu’elle existe en nous-même rend possible le désespoir. Les mots de Kierkegaard ne peuvent être les nôtres. Les acquis lexicaux et leurs variations empêchent toute liberté du langage et toute constance. Le « je », le soi, le moi, déploient leurs forces nues. La personne perdue au milieu des individus. L’homme et la femme en leurs fusions et leurs brutales et délicates distinctions. Les suffixes en – logie : socio, bio, psycho. Toute une série de vérités qui ne tiennent que par elles-mêmes. Qu’à cela ne tienne. La violence du langage est féroce et sauvage. L’actuel président des Etats-Unis ne se nourrit pas des insultes peut-être salvatrices qui lui adresse Robert De Niro. Les mots sont tronqués. Si des citoyens ont ou non été tués. En quoi ces actes de la police interne (ICE) ont-ils ou non leur légitimité. Et celle école qui a été frappée en Iran par un Exocet, un Tomahawk ou un Patriot. Sémantique de charme langagier pour adoucir les effets du fer et du feux dans les têtes préservées. Les faits sont éludés en conférence de presse. Kierkegaard m’aide à demeurer malgré tout ami avec le langage.

 

En avançant dans la vie, j’avance aussi (et encore) dans l’expérience du tout. Je peux certes m’interroger sur l’insignifiance d’une expérience personnelle, toute individuelle et « séparée du monde » pour reprendre une expression de Michel Houellebecq utilisée sur un plateau de télévision. Il en serait au stade où il lui reviendrait de se séparer du monde. C’est le Traité du désespoir en gros raccourci. Kierkegaard a parlé de tout cela en arrivant, la suite de ma relecture le confirmera ou non, à la conclusion selon laquelle cette séparation n’est pas réalisable sinon par une impossible négation du moi. Ce moi « notre avoir, notre être », est « à la fois la suprême concession infinie de l’Eternité à l’homme et sa créance sur lui » (p. 75). Nous ne sommes plus ici dans la solitude mélancolique mais bien dans l’observation d’un tout temporel, insaisissable, et d’un autre ou même tout spatial dont l’infinité ne laisse que des miettes d’existence, potentiellement significatives, à ces mois qui se divisent et se multiplient.

 

Dans ce troisième chapitre, le moi semble voler en éclats et le désespoir se retrouve réduit en morceau. Pourtant l’un et l’autre retrouvent de la vigueur dans la phrase suivante et c’est ainsi de façon continue, ce qui rend la lecture à la fois riche et déconcertante. Je m’accroche, sans panique, le pas plus attentif, moins assuré cependant qu’il y a quarante ans. Le Traité du désespoir ne sera jamais une lecture sereine. Ce qu’il propose c’est la délicatesse meurtrissante des jeux sémantiques et lexicaux, sans cynisme et sans ironie. Kierkegaard écrit très sérieusement. Il n’y a pas à mon avis de second degré ni de duplicité. Il revient à l’idée réelle de supplice donc à la notion concrète de souffrance.

 

12 mars 2026

 

Chapitre 4

 

« Kierkegaard insiste sur l’existence historique de l’individu : l’authenticité du fait d’exister se révèle à lui dans le caractère complet et irremplaçable d’une décision absolument intérieure et sans appel, d’un intérêt infini » (Habermas Jürgen, Le discours philosophique de la modernité p. 65). L’individu se rallie à sa propre existence par la conscience qui se développe en lui. Ce que nous voyons en nous et vers la réalité du monde. Cette conscience s’inscrit dans l’histoire de l’universalité, autre mot pour l’être, le tout, la réalité, substantielle ou non. Le titre du quatrième chapitre du Traité comprend cette notion d’universalité accolée à celle précisément de désespoir. Le désespoir relève toujours de la catégorie de l’esprit (p. 81), son apparition « montre déjà sa préexistence (…) étant acquis que « (…)  l’homme ne cesse jamais d’être dans un état critique » (p. 81). Kierkegaard bouscule son lecteur. Je ne m’étais pas laissé faire, il y a quarante ans et j’avais mis en opposition une superficialité d’expression ou de compréhension – d’intériorisation du langage – qui aide parfois et ne trompe pas nécessairement. Aujourd’hui, c’est différent, les à-coups de la bousculade ont tous leurs effets sur moi et je subis un supplément de désespoir qui est celui de la force historique des mots, de leur sens absolu et de leur impermanence

 

Jurgen Habermas vient de mourir. La mort d’un philosophe qui a beaucoup compté est-elle un évènement historique ? Oui, au milieu des bombes jetées en divers endroits du monde, au centre des tensions et de l’affaissement des volontés de progrès intelligent, d’avancement par les mérites et les effets de la raison, l’œuvre d’un homme, d’un tel homme, d’un tel travail, comptera malgré les esprits contraires qui exercent le pouvoir. Y croire encore, développer des réflexes de survie et de vie sûre. Tout ce qui va avec, c’est le travail notamment des philosophes que de le dire encore. « Seule une réflexion acérée ou, mieux, une grande foi, sauraient endurer de réfléchir le néant, c’est-à-dire de réfléchir l’infini » (p. 83). Réfléchir face au néant, à l’infini et à la pensée, présente ou absente du désir ou de de la volonté des autres femmes et hommes en ce monde. « Mais la règle justement, et le psychologue ici me l’accordera sans doute, c’est que la plupart des gens vivent sans conscience de leur destinées spirituelle … (…) » (p. 84).

 

Kierkegaard s’indigne ici comme s’est indigné Blaise Pascal. L’un et l’autre se réfèrent à la misère, celle de « L’homme sans Dieu » chez Pascal. Soeren ajoute « Devant cette misère-là, je pourrais bien pleurer toute une éternité » (p. 85). Mais il s’adresse au lecteur, à savoir en lui (…) « chaque individu afin qu’il s’applique seul à gagner le but suprême » (p. 85). Nous lui en sommes reconnaissants, individuellement au fil de nos relectures, sans nourrir d’espoir par le seul fait d’avoir à ses côtés, deux siècles plus tard, pas tout à fait, combattu le désespoir. Le langage m’échappe à nouveau alors que je suis sans cesse à sa recherche. Il informe et apaise, puis subtilement se perd dans les nuances qui sont les siennes et celles de qui l’utilise, donc de Soeren dans ses marges et ses développements. Je suis un lecteur ordinairement compétent et partiellement attentif qui continue de prendre connaissance des écrits d’un auteur singulièrement doué ayant écrit par les effets d’une force personnelle persistante et foisonnante.

 

Les références philosophiques bougent et se déplacent dans le temps. Les noms de ceux qui ont écrit de façon significative, l’influence qu’ils ont créée. Le rapport de ce travail et de cette influence avec l’actualité du monde, globale ou régionale. L’actualité sidérale est en retrait alors qu’elle constitue un élément, une suite infinie, qui devrait compter chez l’homme qui en vient à l’oublier par impossibilité de la considérer vraiment. Alors qu’Habermas s’en est allé, on se demande ce qu’il en est de la raison et des raisons d’espérer, si un espoir peut être édifié par le fruit du travail réflexif en société. Libération dans sa rubrique « Disparition » lui consacre deux articles intéressants – au gré des disparitions des chanteurs des poètes et des philosophes – dont l’un fait référence à « une conception résolument constructiviste des vérités et des normes » (no 16 mars 2026, p. 18 article Marc Delaunay). Le courage intellectuel d’un nom de la philosophie et les miettes d’attention et de respect pour son œuvre. Personne n’a accès au tout de la pensée, rares sont ceux qui peuvent s’en faire une idée.

 

Je reviens à Kierkegaard, à sa réflexion sur ce qui ne s’obtient qu’« (…) au-delà du désespoir (p. 84) ». La vie terrestre, individualisée me paraît être un en-deçà lorsqu’ elle est dépourvue de croyance et plus encore de foi. Une force spirituelle qui animerait le corps et l’esprit Je crois me souvenir qu’il arrive à cela. Pour le moment, je me perds en chemin avec lui. Il termine son quatrième paragraphe avec la mention d’une éternité « qui ne t’as point connu » (p. 86). Voici énoncé le fond des choses pour l’individu, se faire connaitre de l’éternité, un jour ou l’autre, peut-être plus tard, vu les vastitudes qui semblent nous toiser. Et cette connaissance ne pourrait se faire que par le vecteur d’universalité. Chez elle, le désespoir ne pourrait se concevoir que par l’absorption du tout ce qui effacerait ou appréhenderait les séquelles nées de la façon dont on traite ici le vivant.

 

Il ne faut pas « pleurer toute une éternité » (…). Je n’ose pas répondre à Kierkegaard. Si j’en avais eu le loisir, je l’aurais fait, comme on devrait le faire entre amis. Les propos des individus entre eux, n’ont peut-être pas de valeur autres que par phénomènes de transmission plus que de communication. Tout le mérite reste à Habermas, mais la masse inerte des échanges en sociétés n’a pas la valeur que l’on aurait souhaité observer. Il suffit d’écouter, toute une vie durant, pour s’en faire une idée, et voir son propre désespoir se renforcer. Individu par individu, journée par journée, le versant humain de l’éternité exerce ses fragiles prérogatives au sein de l’inconnaissable cette autre universalité. Quelle soit ou non néantisée.

 

19 mars 2026

 

 

Chapitre 5

 

 

Je me suis exercé en ville avec cette phrase, « avez-vous conscience de vous-même », par souvenir-réflexe de cette question. Mais elle n’est pas envisageable sauf dans une séance de thérapie philo-psychiatrique comme on n’en fait pas. Pourtant « (…) la conscience intérieure est le facteur décisif » (p. 87). Il s’agit d’une tentative, d’une recherche, désespérée car « (…) ne pas être soi, c’est le désespoir » (p. 88) ou l’être trop, le devenir indéfiniment, n’avoir pas une conscience lucide d’un soi et d’un tout déterminables.

 

Je vais continuer ainsi, j’en suis au tiers de ma relecture. C’est trop dense et ça part dans tous les sens. Mais j’apprécie l’exercice en y trouvant un certain intérêt philosophique. Je me perds, je le vois bien, mais peut-être pourrai-je réagir et pour l’instant je n’ai pas de panne d’écriture dans ce cadre aléatoire. Cette recherche et cette synthèse du moi dans son « infinisation » et sa « finisation » (p. 89). C’est traduit du danois (par …) mais là le langage ne peut être qu’universel, pour dire ce que de façon claire nous ne percevons pas. Je ne suis que ce qui m’arrive depuis ma naissance et je le suis dans un tout sans limite avec pour seules réciprocités nos ignorance respectives. Celle de ce moi fini et de cet infini qui « illimite » (p. 90) désespérément mon rapport à la vie et à l’existence. Il y a peut-être ici une erreur. Je ne peux être absolu dans cette affirmation et c’est en cela que je désespère. J’ai laissé mon désespoir s’approfondir entre deux lectures de Kierkegaard. Nulle possibilité de me rattraper. Pas de chance non plus de mieux discerner les ambiguïtés nées de la connaissance de ces mots cruciaux et de leur utilisation. Le réel ne sauvera rien, ce qu’on en dit non plus. Il faut et il suffit, d’avancer au quotidien dans la finitude insaisissable sur l’instant d’une Mer du Nord que l’on retrouverait partout autour de Copenhague puis dans l’espace.

 

Devant l’hélicoptère qui l’attend, le Président américain passe devant un groupe de journalistes qui l’informent de la mort de Chuck Norris. Il soupire sincèrement. Cette disparition-là, au nombre de celles anonymes et violentes dont on l’informe journellement, lui fait de la peine. Il repensera quelques secondes à lui qui était parmi ses plus illustres soutiens. C’était un type dur. Un champion de combat qui avait développé une réputation d’invincibilité qu’il avait souhaitée iconique mais qui fut rattrapée par les plaisanteries. Une véritable globalisation de l’humour. Le ridicule de la crainte sans crainte du ridicule. Pour saluer son départ, l’un de ses admirateurs, sincère ou factice, a joué avec les mots, allant jusqu’à dire qu’il a « gagné son combat contre la vie ». La vie aurait donc perdu le sien. Les fans de Chuck et de son image, qui était omniprésente dans une certaine culture des années quatre-vingt, et même avant si je me souviens bien, rivalisent d’astuces langagières pour dire à quel point toute réalité ne pouvait que se soumettre à la puissance indomptable de la sienne. Les mots vie ou mort sont souvent affiliés. Nous combattons pour ou contre et avec la vie et la mort. Kierkegaard n’est pas loin. J’ai pensé à cela en écoutant l’admirateur de Norris. Même par dérision, mus par cette volonté inauthentique de défier par la force – quelqu’un devrait le dire au Président – nous restons dans cette lumière du désespoir qui pourrait faire notre force. Chuck Norris est certes mort, à savoir l’individu qui l’incarnait. L’infaillible combattant lui, et cela m’ennuie de le dire, n’a pas existé.

 

« Une fois donc le sentiment devenu imaginaire, le moi s’évapore de plus en plus, jusqu’à n’être à la fin, qu’une sensibilité imaginaire » (p. 91). Au premier chapitre du livre III, Kierkegaard engage ensemble les notions d’imaginaire, d’infini et celle toujours et invariablement (ou peut-être pas) du moi. Elles ne font pas ensemble bon voyage. L’imaginaire permet au moi l’infini – nous en faisons imparfaitement l’expérience – mais l’éloigne de lui. L’infini prive le moi de lui-même. Viennent se joindre au peloton d’échappés, la connaissance et la conscience comme sur les rives liguriennes, entre Milan et San Remo. Le soleil est timide en ces lieux qui ont accueillis tant de générations dont celle qui nous a précédé. Tout à l’heure. Les murs des habitations laissent parler leur infinitésimal silence, « encore aujourd’hui même, à l’heure même, à l’instant même » (p. 93). Soeren parle de la vie autant que de l’existence. Il accepte toutes les fragilités et aborde humainement et sans gène les grands mots. Mais ceux-ci ne parlent que de nous, et laissent le moi des spectateurs au bord de la route une fois que ceux, agroupés, des cyclistes ont filé. Il faut se mettre d’accord, entre ce nous que constituerait une pluralité de mois, sur les entités qui révèlent l’existence et permettent à tous de se retrouver.

 

« Ici le moi et son infinitisation ont cessé d’être une gêne » (p. 96). L’« infinisation » du moi peut changer de nature avec les siècles, et peut être même sur l’instant, au gré de la réflexion. Kierkegard nous invitera à mettre le moi en face de l’évidence, jamais totalement accessible, de la foi. Le moi face à lui-même, à Socrate, et en définitive face au Christ. Ce moi qui avant de connaître son « infinisation » ne peut échapper à sa multiplication. Le moi individuel qui ne cesse de connaître un développement quantitatif auquel Kierkegard répond pas son universalisation. Puis le moi naturel ou social, face aux autorités culturelles, artistiques, qui évolue au regard de ce à quoi il est confronté. Le moi narcissique, privé ou non de liberté, son inverse endémique, le moi des foules et de la communauté.

 

Ce moi commun a été isolé par Soeren qui le voit aussi comme « (…) un être humain de plus, (…) une répétition de plus d’un éternel zéro » (p. 95). J’ai sursauté. Sur un plan philosophique, sans renoncer à l’hypothèse du néant, je ne conçois ni ne perçois d’éternel zéro. Cette abstraction, annulation du tout et du particulier, peut être crue, imaginée, mais me semble devoir échapper à l’affirmation. Elle constitue même l’affirmation à laquelle il faut renoncer avant d’aller plus loin. L’éternité de la mort est un contresens. Seule sa survenance peut être observée. Le désespoir résulte de la mise en mouvement, dans une réalité de pensée que nous éprouvons, de ces questions nées de réponses, de doutes, d’interrogations, lesquelles sont issues de nos toutes premières et dernières sensations.

 

22 mars 2026

 

 

 

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