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© 2020 Kurt Fidlers

Casey, jeune adolescente asociale, tente de se défaire du contrôle de Libraville, ville entièrement automatisée et sous le contrôle d'une IA.
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J’avais à nouveau fait ce cauchemar affreux. Celui dans lequel j’étais précipitée dans des méandres obscurs, saisie par des mains qui m’attiraient vers les tréfonds, impuissante que j’étais à lutter contre leur prise. Dans mon rêve, j’avais pourtant essayé de me débattre, de lutter, rien n’y faisait. J’étais systématiquement avalée, seule réminiscence qui me restait en mémoire, alors que je m’éveillais en sursaut. Comme ce matin. Encore ce cauchemar !

Je me rallongeais faisant voler quelques plumes dans un rai de lumière issu du film opaque partiellement abaissé, l’esprit complètement dans le coltard. Je constatais que j’étais encore habillée de mes vêtements de la veille qui puaient la transpiration et la vieille chaussette. On toqua à la porte de ma chambre. Dans l’entrebâillement passa la tête tout sourire de ma mère. Il retomba aussitôt lorsqu’elle constata que j’étais déjà habillée.

– Tu es déjà prête ? s’étonna-t-elle.

– Mouais… fis-je les yeux rivés au plafond.

Il ne lui fallut qu’un quart de seconde pour comprendre.

– Encore ton cauchemar ?

– Mmmmh, réussis-je à exprimer.

– Tu as pris tes cachets prescrits par le Dr. Vince ?

Le Dr. Vince. Ce vieux type rabougris et ratatiné, à l’effigie de cet Einstein que les manuels scolaires dépeignaient comme le Dr. Mort. Celui à qui on associait les plus grands génocides nucléaires de l’Histoire. Peut-être le Dr. Vince cherchait-il à m’administrer des cachetons nucléaires, histoire de me faire redescendre sur Terre. J’esquissais un sourire à cette pensée saugrenue.

– Evidemment, m’man.

Rien n’était plus discutable que cette affirmation que je venais de lui servir. En somme, elle m’offrait l’opportunité d’éviter une querelle de bon matin.

– Ok, répliqua-t-elle en claquant la porte.

Je l’entendis dans le couloir souligner l’importance de me débarrasser des impuretés superflues au risque d’être contaminée. Un soupir de guerre lasse accompagna mon saut au pied du lit. Je me déshabillais en quatrième vitesse, balança mes affaires dans un coin de la chambre, et me dirigea nue vers la cabine d’assainissement.

Une fois à l’intérieur, ma reconnaissance vocale actionna plusieurs jets d’air à haute pression parfumés à l’huile de jojoba. Cette plante synthétique aujourd’hui disparue du désert de Mojave, lui-même annihilé. Du moins, c’était l’info que m’avait fournie InterLace. Les jets agréablement chauds, grâce à plusieurs tubulures encastrées dans la cabine, parcouraient mon corps des pieds à la tête. Une fois assainie et asséchée de toutes mes impuretés, je sortis de la cabine et alla en quête d’habits identitaires propres dans l’alcôve qui se déboîta d’un pan de mur de ma chambre. Un bref passage de mains dans mes cheveux mi-longs, et le tour était joué.Une fois le pas de la porte de ma chambre passé, le cauchemar ne fut plus qu’un souvenir évanescent.

L’appartement, ou plutôt le « module », adopté dans le langage courant grâce aux agents immobiliers, n’était pas très grand en fait. Composé de deux chambres d’env. 8 m² chacune avec cabines d’assainissement, puis d’une cuisine/salon contiguë, offrait dans l’espace de vie une unique large baie vitrée donnant sur la ville. Le « module » était comme la plupart des logements de cette ville tentaculaire : « modulables ». Enchevêtrés les uns aux autres, ils étaient pareils à des mini-briques d’un jeu de construction pour gosses, ils se mouvaient au gré de la révolution journalière,

leurs baies vitrées toujours orientées vers un soleil que nul n’avait vu depuis cinq décennies au moins.Je m’installais au bar tandis que ma mère, avec ses cheveux hirsutes, son jogging style « je-m’en-vais-squater-le-canapé-toute-la-journée », me servait un verre d’un jus d’orange issu d’une culture de laboratoire. A part les images accompagnées de leurs commentaires qui défilaient sur le pan de mur, le petit-déjeuner se déroula dans une ambiance morose, presque silencieuse. Parfois, ma mère prenait la parole, mais je ne l’écoutais pas. Je songeais à ce rêve dont les contours précis s’estompaient au fur et à mesure que j’avalais mon jus d’orange sans saveur.

Quel goût cela pouvait-il bien avoir en réalité, l’orange ?

On nous servait un liquide insipide avec une belle sphère orange ponctionnée de fines aspérités en guise de publicité sur le carton recyclé, mais j’imaginais que la vraie orange, celle que l’on cueillait jadis, devait avoir un goût ensoleillé, chaud, et légèrement acide. Pas cette daube fade.Je reposais mon verre sur le bar et me levais.

–  N’oublie pas ton ARF (Appareil Respiratoire Filtrant). On signale sur InterLace des poches de CFC (Chlorofluorocarbures)  dans le centre.

– Oui m’man, fis-je pas dépit.

Saloperie de machin. Toujours l’avoir sous la main. « Toujours être en mesure de s’en servir suivant les conditions atmosphériques », répandait la propagande ministérielle. Et si par le plus grand des malheurs vous suffoquiez dans la rue, étiez pris de spasmes dans l’espace public, le gouvernement se déchargeait de toutes responsabilités. Ce n’était pas de leur fait si nos aïeuls avaient souillés cette planète jusqu’à l’agonie… jusqu’à aujourd’hui.

 

Mon sac de cours sur le dos et mon ARF dans la main, j’allais pour faire une bise à maman, quand je la vis figée sur son canapé, totalement absorbée par InterLace et les nouvelles qui défilaient en continu. Elle s’était pluguée à l’interface, lui permettant ainsi de naviguer par connexion neuronale directe. Je ne l’avais même pas vue se lever.

– Ne reste pas connectée toute la journée, la sermonnais-je bien malgré moi.

Les paroles étaient sorties de ma bouche de manière impulsive. Et je m’en voulu aussitôt, car ça n’était pas mon rôle de la sermonner ainsi. Moi, l’ado.

Je n’eus comme réponse qu’un grognement. Elle était déjà partie, absorbée par InterLace et son réseau virtuel aux ramifications interminables qui vous faisait totalement déconnecter de la réalité.

La porte claqua bien plus fort que je ne l’aurais souhaité. Je descendis par la coursive, saluait la vieille pie derrière ses fenêtres du n° 23 au 2ème, chaussait mon ARF, puis, dévalais la rue goudronnée aux trottoirs craquelés. Elle continuait dans une descente plutôt raide, bordée de part et d’autres de « modules » enchevêtrés, constituant des monticules de blocs erratiques dont les sommets formaient à l’ensemble des espèces de pyramides. Aux abords des édifices, les aménagements extérieurs étaient immondices et détritus plutôt que gazons et arborisation. Les anciennes photographies des villes représentaient des beaux verts, un soleil radieux, et des architectures élaborées constituant une unité homogène, le tout avec des personnages aux sourires satisfaits et figés. Tout ça n’était plus.

Au fil du temps, les blocs de « modules » s’étaient adjoints aux immeubles voisins, laissant derrière eux l’organisation cadastrale que l’agence gouvernementale se devait théoriquement de réguler.

En vérité, toute la ville n’était qu’un immense jeu de construction en mouvement perpétuel. Et évidemment, une déchetterie à ciel ouvert.Il restait toutefois de l’ancienne ville les plus beaux immeubles. Les plus hype étaient les neuf tours du centre organisées de manière circulaire et à équidistance sur la base d’une circonférence d’environ vingt-sept kilomètres. Leurs sommets culminaient à plus de cinq cent mètres, tutoyant la chape irrespirable que le smog avait rendu opaque au soleil. Nuages denses témoins d’un passé absurde.

Mon regard se porta sur la ville au travers de l’ARF, dans mon champ de vision restreint, la rue exécuta un creux, fonça en une légère courbe à droite pour déboucher sur une artère où circulaient des engins portés par le champ électromagnétique de la voie rapide.

Le flot de gens était plus dense ici. Tous ceux que je croisais avaient cet aspect de fantômes aux larges orbites noires des vieux films d’horreur, déambulant sur les trottoirs, attendant la navette rapide pour le centre où un travail interconnecté les attendait.

Une navette ovoïde d’une dizaine de rames, taguée sur toutes ses faces, s’arrêta subitement, alors que je n’étais qu’au milieu de la descente. Piquant un sprint, ma respiration dans l’ARF se fit aussitôt sifflante. Ces machins avaient vraiment le don de nous empêcher de respirer profondément. Mon sac me filait des coups de butoir dans le dos.

Un flot de passagers se fit ingurgiter par la rame, les portes allaient se refermer, quand je pus, in extremis, me faufiler entre les battants.

Les regards méprisant sans vie s’intensifièrent, les orbites vides scrutaient, jugeaient probablement.

Une voix dans l’intercom annonça que l’air était maintenant purifié et que nous pouvions tous retirer nos ARF. L’agence InterLine nous souhaita un bon parcours.

Tous les passagers retirèrent de concert leurs masques avec un soupir de satisfaction. Mais ce ne fut pas pour autant que les regards changèrent au point d’être plus avenant, moins sinistres.

Aussi silencieuse qu’un murmure, la navette s’engagea sur la voie rapide où défilaient à des vitesses vertigineuses des véhicules bulbeux que le champ électromagnétique empêchait de dépasser. Tous, nous avancions dans un circuit élaboré, alignés côte à côté, dans un ballet contrôlé par le Système de Régulation des Flux Circulatoires.

De part et d’autre des six pistes, se dressaient des agglomérats d’assemblages, des « modules » aux angles cubiques, dont les voies étaient parfois recouvertes. Ces voies de circulations principales alimentaient essentiellement le centre-ville, les accès aux points précis se faisaient par un réseau souterrain. Libraville était une vraie termitière.

Une fois hors du champ électromagnétique principal, les véhicules étaient acheminés par des tunnels et accédaient directement aux bâtiments par les sous-sols, l’essentiel de l’activité ouvrière et économique de la ville se trouvait en souterrain. Seules les habitations étaient à « l’air libre ». Ma rue par contre, vestige de l’ancienne urbanisation, était parmi l’une des seules qui n’avait pas encore été enterrée.

Après un voyage d’une vingtaine de minutes, notre navette prit une sortie, puis s’engouffra dans un tube pressurisé à l’inclinaison évidente. Sa destination : l’un des dix-huit point de l’Etablissement Participatif à l’Evolution. Autrement dit dans le langage de l’ancien temps : une école. Chaque site comptait environ une vingtaine de milliers de participants à l’évolution.

Au bout de quelques minutes d’une descente régulière, la navette s’arrêta. Les battants s’ouvrirent. 

Dans ces espaces souterrains, les ARF n’étaient plus une nécessité, tout y était aseptisé. La rame vomit un flot de badauds qui furent bientôt acheminés dans leurs sections respectives. Les fonctionnaires du Bureau de Régulation tous en tenue de fonction par une passerelle à suspension sur la gauche, les travailleurs du Bureau Ministériel en costume par la passerelle centrale, et les participants à l’évolution en tenue identitaire unique comme moi sur la passerelle de droite.

Alors qu’un millier de personnes empruntaient leurs passerelles à suspension respectives, une seconde navette s’arrêta à la suite de la précédente et vomit un nouvel arrivage.

Et c’était comme ça tous les matins.

La passerelle s’égrenait sous de belles ogives, se rapprochait de leur sommet, pour terminer sa course sur un niveau où pouvaient aisément se tenir un millier de participants. Le plafond, ponctionné par endroits de bouches d’aération dont les pales oscillaient à un rythme régulier, culminait à une hauteur d’environ quatre étages. C’était une grotte gigantesque à la mesure d’une architecture pharaonique qui défiait l’entendement. Sur ce site d’Etablissement Participatif à l’Evolution, qui en comptait cinq de ce type. Et des dix-huit autres Etablissements, c’était le plus petit.La place reçu les participants qui s’éparpillèrent autour des fontaines, discutant, chahutant, repérant leurs amis, avant de reprendre le chemin des salles. Tout se déroula dans un brouhaha infernal.

L’infrastructure, composée de béton, était un quadrilatère d’environ deux cent mètres d’arêtes où, à leurs bases, s’élevait des blocs erratiques constellés de milliers d’ouvertures permettant ainsi aux participants d’apprécier la luminosité artificielle que le plafond de la cour intérieure répandait.

Je me dirigeais vers le bâtiment qui m’avait été assigné, le cœur déchiré par cette nouvelle journée qui m’attendait. Ma boule au ventre renaissait, comme chaque matin.

Casey n’était pas la plus appréciée, ça non. Casey était une asociale excentrique bizarre, selon les commentaires que j’avais pu glaner ici ou là. Casey par ci, Casey par là.

Je ne me sentais pas à ma place ici. Une année s’était écoulée jusqu’à aujourd’hui depuis que j’avais quitté mon ancienne école de quartier. La construction outrancière des « modules » avait eue raison de mon Etablissement Scolaire, dernier bastion d’une vieille tradition séculaire d’enseignement. L’avenir s’écrivait par l’Etablissement Participatif à l’Evolution, et l’enseignement interconnecté d’InterLace.

Avant que mon école ne disparaisse totalement, le Bureau de Régulation avait mené son enquête au sein de mon Etablissement. Ils appelaient cela la Transcendance Régulative. Notre époque se composait d’hommes et de femmes fondamentalement persuadés du bien-fondé de l’interconnectivité. Cette même société qui prônait l’ubiquité du réseau, la transcendance de la vie par l’interconnectivité. De belles promesses cependant assombries par une éducation où primait la connexion au réseau neuronal global, la préparation à une vie d’esclave. Un mensonge éhonté que tous acceptaient docilement. Humains interconnectés et contrôlés par le Bureau de Régulation où toute tentative de se dépluguer relevait de la dissidence.

Mon ancienne école, soumise à la Régulation, avait comporté quelques poches d’élèves réfractaires qu’InterLace effrayaient, et dont je faisais partie. Lorsqu’ils avaient débarqués à l’improviste au milieu des cours, parés de leurs toges sombres et amples, j’avais rapidement compris qu’il était inutile de chercher à se soustraire à la Régulation.

Celui ou celle qui résistait à l’interconnectivité, refusait par là même la société et en rejetait les fondements, il ou elle était alors bon pour la Régulation. Mais ceux qui, une fois connectés, rejetaient la Régulation, étaient nommés les Séditieux. Et c’est ceux-là que le Bureau de Régulation cherchait réellement à débusquer, car il était hors de question qu’un Séditieux mette en évidence le mensonge sur lequel était bâti InterLace.

Alors, j’avais été contrainte de me cacher, de faire croire à mon interconnectivité. Séditieuse j’étais, Séditieuse je resterais.

Ces pensées m’accompagnèrent jusqu’au seuil de la salle qui m’était assignée. Un jour de plus à jouer ce rôle que je m’étais assigné, un jour de plus avec la peur au ventre d’être démasquée par le Bureau de Régulation.

Je soupirais en franchissant la porte.

Ils étaient déjà tous assis dans leurs caissons blancs, à demi inclinés, les regards vides fixés sur un point qu’eux seuls voyaient, chacun s’était déjà plugué. Mme Stricker, la supervisante, leur faisait face. Elle était assise, figée dans une position raide derrière sa console de commande où des écrans tridimensionnels projetaient les données de chaque participant. Elle attendait que tous aient pénétrés dans la salle aseptisée et immaculée avant de commencer.

Nul tableau, mappemonde, ou autre décoration n’ornait les murs. Sur la droite de Mme Stricker, de larges baies vitrées donnaient sur la cour intérieure, maintenant déserte. Le film opaque s’abaissa, signe que la séance commençait avec l’arrivée des derniers participants dont je faisais partie. Je saluais Mme Stricker et alla vers le caisson qui m’était attribué. Dans les mains, je pris le cordon souple relié à la console de mon caisson et glissa l’embout aux quatre fiches dans le réceptacle 

derrière mon oreille droite et m’étendis dans l’habitacle.

– Lancement autorisé, participante Casey Dufresne, code d’accès 8964-CDU, fis-je mécaniquement.Une brève sensation de chute dans un tube et aussitôt, je fus dans InterLace.

Une voix féminine résonna dans ma tête :

– Autorisation d’accès acceptée. Bienvenue participante Casey Dufresne.

Contrairement aux autres, je gardais régulièrement les yeux ouverts avant que le sédatif du cordon ne fasse effet et ne me plonge dans un état catatonique le temps des séances. Superposer le réel du virtuel était, l’espace d’un moment, le seul ancrage qui me permettait de croire encore en la réalité.Mes yeux se fermèrent. Je sentis mon corps se charger d’énergie, prendre forme dans le virtuel sous la forme d’une projection neuronale : un avatar.

L’espace s’amplifia, gonfla. Tout devint espace infini le temps que se charge le programme de Mme Stricker. Autour de moi, les avatars des autres participants, réunis par groupe. Ils discutaient entre eux. Moi, j’étais seule.

Mon avatar avait mon corps, quant aux tenues identitaires, elles s’étaient refondues en des combinaisons noires épousant nos silhouettes, mais qui, au gré des séances, adoptaient l’habillement selon l’environnement dans lequel nous évoluions. Le programme fut chargé par Mme Stricker qui venait de nous rejoindre.

Le programme fut chargé par Mme Stricker qui venait de nous rejoindre. Subitement, le décor changea. Le sol prit forme, des bâtiments s’érigèrent autour de notre groupe, la vie s’animait. Des gens parcouraient les rues, des odeurs d’épices partout dans l’air, un ciel bleu azur, des échoppes aux étendards criards, l’agitation frénétique d’un marché. La Rome antique.

Ma tenue s’adapta aussitôt en une longue robe à plis en lin couleur écru, ceinte à la taille par un ruban, aux longues manches, et enfilée par-dessus une tunique. La stola. Autour de la tête, je portais également un châle de couleur écru.

A chaque introspection dans InterLace j’étais sidérée avec quelle qualité et quel sens du détail les concepteurs de l’interface pouvait recréer une cité. L’endroit où la vie avait été mais dont le temps s’était chargé de balayer les traces depuis des millénaires.

Tout y était : odeurs, conditions atmosphériques, les hommes, les femmes et les enfants, la vie du quotidien de l’époque. Et le soleil ! Il était là, omniprésent et rassurant, caressant mon visage avec sa chaleur.

J’étais en même temps émerveillée mais aussi angoissée à l’idée qu’un artifice puisse être aussi réel. Et à chaque introspection je devais me pincer pour ne pas oublier d’où je venais et où j’étais réellement en ce moment même.

Mme Stricker conduisit notre groupe au cœur du macellum de Trajan, parmi l’un des plus monumentaux marché de l’Empire romain. Elle chargea un programme où figuraient les plans conceptuels, la fiche technique de Apollodore de Damas, l’architecte, ainsi que les retombées économiques et sociales d’une telle œuvre à cette époque-là. Nous pûmes consulter à chaque instant les détails via notre connexion neuronale.

Au sein du macellum, nous étions non pas des spectateurs mais de vrais acteurs dans un théâtre vivant à ciel ouvert. Nous pouvions, si nous le voulions, interagir avec la foule, se mêler aux transactions des étals, participer aux nombreux débats publics, discuter avec l’un ou l’autre.

Ce temps n’existait plus évidemment, il ne s’agissait que d‘une représentation élaborée par des paléo-ingénieurs, des architectes et des paléo-archéologues. Ce n’était en vérité qu’une illusion.

Oui, mais quelle illusion !

Tout paraissait tellement vrai, tellement consistant. Le toucher des pierres, le sable qui tourbillonnait au contact de mes chevilles, une faible odeur marine alors même que nous étions à 25 kilomètres de la côte, et les gens ? on pouvait sentir leurs odeurs, leurs fragrances corporelles, quasiment sentir leurs énergies. Tout était minutieusement réalisé. J’en avais presque le vertige. Et c’était ainsi depuis près d’une année.

Durant toute la séance, nous parcourûmes les ruelles, observâmes la vie du quotidien en groupe, puis, il y avait toujours ces moments où Mme Stricker nous octroyait une période de liberté. C’était généralement le moment où je choisissais de m’éclipser pour aller seule à la rencontre de cette culture disparue. De toute manière, aucun des autres participants ne me tolérait dans leur groupe. Je me soustrayais donc subrepticement à eux, empruntant une ruelle, puis une autre, parcourant les dédales sans but précis.

Si nous nous perdions, Mme Stricker avait la possibilité de nous géolocaliser grâce au traceur que chaque introspection greffait dans nos cellules. Impossible de se perdre dans le programme.

A l’approche du Forum Trajan mon programme de géolocalisation signala un point situé plus en amont du Forum qui se superposa sur ma rétine droite. Le Mont Palatin. L’une des sept collines qui dominait Rome où demeuraient les empereurs. Je perçus au travers des ruelles, au-delà de mon champ de vision, les contours du Temple d’Apollon construit par l’empereur Auguste, le palais de Tibère, entourés par les cyprès, et les jardins aux couleurs émeraude. Toute la majestuosité du savoir-

faire de l’homme était réunit ici, dans ces merveilles d’architecture. J’étais excitée à l’idée d’aller explorer cet endroit dont le pouvoir et les principaux acteurs de l’empire s’étaient étendus bien au-delà des frontières de cette ville durant plusieurs dynasties.

Je demandais par connexion neuronale à ma guide un tracé raccourci pour parvenir au Mont Palatin.

– Chargement en cours Mlle Dufresne, répondit aussitôt la voix lisse de l’exécutante. Prenez à droite, puis 50 mètres à gauche…

L’exécutante continua de réciter son itinéraire au fur et à mesure que mes pas parcouraient le tracé. Elle agrémenta ce trajet de renseignements à propos des bâtiments que je croisais, de la vie économique et sociale du quotidien de l’époque.Tandis que je suivais mon exécutante, au détour d’une rue sans fréquentation, mon regard fut attiré par un étal. C’était une ouverture dans la façade d’une maison anodine, dont le quartier en comptait une infinité. Une planche, maintenue par deux tréteaux sur la partie extérieure de la façade décrépie contenait des sculptures étranges. Un cercle plat, évidé en son centre, et sur sa circonférence, neuf parallélépipèdes rectangles se dressaient à équidistance. Il y en avait au moins une dizaine dans des formats aussi différents qu’aux architectures diverses.

Interpellée, je parcourais du regard l’intérieur de la masure baignée de ténèbres.

Aucun mouvement.

Mon exécutante :

– Tournez à droite au prochain croisement…

Stop, fis-je mentalement.

Elle se tut.

Mes mains se saisirent d’une sculpture, comme mues par un mécanisme involontaire. Il y en avait en pierre, d’autres en bois, dont celle que je tenais entre les mains. J’observais les traits délicats et ciselés qui parcouraient les faces des parallélépipèdes.

Où avais-je déjà vue ces choses ?

La chaleur omniprésente était brusquement devenue étouffante. Aucune brise ne venait caresser mon visage, mes chevilles. La ruelle s’était brusquement désertée. Pas d’agitation, de va-et-vient. Les façades s’étiraient de part et d’autre de mon champ de vision.

Mon regard continua d’examiner la représentation. Mes doigts couraient sur les aspérités de l’objet, les fines lignes continuaient, parallèles sur les faces des rectangles. D’autres les tranchaient perpendiculairement et donnait l’impression d’une organisation élaborée.

Des fenêtres !

Subitement, un vieil homme apparu dans l’encadrement des ténèbres que je venais de sonder quelques secondes auparavant. Visage buriné, yeux fatigués, mince et ratatiné sur lui-même. Il était fringué par une tenue locale trop ample pour sa silhouette.

Je sursautais, surprise.

Interagir avec le programme n’était pas déconseillé en soi, mais toujours à risque selon les règles InterLace.

Se pouvait-il, suivant le fil de la discussion, que cet être unique créé par InterLace s’affranchisse de son créateur, mû par une volonté propre ? Que se passerait-il alors ? Le réseau devrait-il annihiler ce programme, par crainte qu’il ne se fasse lui-même corrompre ?

J’imaginais qu’un concepteur ne pouvait laisser la possibilité à un sous-programme d’interférer dans son plan.

Je me lançais.

– Qu’est-ce que c’est ?

Le vieil homme me considéra, silencieux. Les mains noueuses tannées comme un vieux cuir se saisirent d’un des objets sur l’étal. Il l’examina longuement avant de souffler :

– Plus personne ne vient par ici. Je suis seul depuis bien longtemps.

Le sens de cette phrase m’échappa complètement, mais hochais la tête instinctivement.

– Je me sens perdu, esseulé. Seul le temps me rappelle ce pourquoi je suis ici, il m’aide à accepter et à ne pas perdre espoir.

– L’espoir de quoi ?

– De voir le monde changer, Casey.

Son regard fatigué ne l’était plus autant qu’auparavant remarquais-je subitement. Et lorsqu’il prononça mon prénom, j’eus comme une espèce de haut-le-cœur. Comment se pouvait-il que ce vieux puisse connaître mon prénom ?

– Vous… vous connaissez mon prénom ?

– Le réseau sait tout.

Evidemment, quelle conne !

L’espace d’une fraction de seconde j’avais oublié où nous étions.

Mme Stricker avait laissé ses participants parcourir le site connu sous le nom de Rome antique. Elle parcourut mentalement les points qui signalaient leurs présences. Elle en compta dix-neuf. Un manquait à l’appel : Casey Dufresne. Elle fit appel à son exécutant.

– Exécutant, repère la balise de Casey Dufresne.

Silence.

– Conseillère, Casey Dufresne n’est pas repérable. Sa position a été perdue il y a environ dix minutes.

– Lance une nouvelle recherche exécutant.

Silence.

– Rien conseillère Stricker. Devons-nous nous inquiéter conseillère ?

Mme Stricker coupa la liaison avec InterLace sans prendre la peine de répondre et se retrouva dans la salle où tous ses élèves étaient couchés dans leurs caissons, y compris Casey Dufresne. Elle se rebrancha au cordon de sa console et se retrouva sur le site du macellum de Trajan.

– Exécutant, nous avons une fracture.

– Oui conseillère Stricker, j’ai déjà lancé un avis pour une intervention sur le site.

– Le protocole ne t’autorise pas à intervenir sans mon aval exécutant.

Silence.

Mme Stricker sentait la colère gronder en elle. La réponse cingla comme une gifle :

– Je suis un Ministre plénipotentiaire d’InterLace, je n’ai aucun compte à vous rendre conseillère Stricker.

Je désignais les objets disposés sur l’étal du vieil homme.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Le cœur du futur.

– Je ne comprends pas.

– Casey, il nous reste peu de temps avant qu’InterLace ne découvre notre position. Nous devons faire vite. Que tu ne comprennes pas ce qui peut se jouer ici n’est pas en soi très grave, ce que tu dois comprendre, Casey, c’est l’enjeu. Fais abstraction de ce que tu crois être la réalité. Le vieil homme s’exprimait avec sagacité. Ses yeux pétillaient d’impatience, son élocution s’accélérait, je le sentais impatient. Son air ratatiné s’était mué en un petit bonhomme excité dont l’interaction m’interpella.

– Le cœur du futur ?

Il opina.

– Cela te fais penser à quelque chose n’est-ce pas ? fit-il en désignant la sculpture que je tenais entre les mains.

Le vieux avait raison. J’avais été attiré par ses objets pour je ne sais quelle raison. Et en tenant ce bout de bois, ma mémoire fonctionna à la vitesse grand V.

–  Il est souvent plus difficile de se rappeler des choses qui nous sont proches et que nous avons sous les yeux en permanence.

Un déclic se forma dans mon esprit : les Tours !

– Comment ce serait possible ? Et comment les connaissez-vous ?

Le programme ne pouvait interagir avec le monde réel. Il devait être tel ce pour quoi il avait été programmé, à savoir un marchand de la Rome antique. Et non un marchand aux objets étranges

qui représentaient des structures issues de la réalité.

– J’en suis le concepteur.

Un petit rire m’échappa. Le vieil homme ne se démonta pas pour autant et se mit à déblatérer :

– Avec bien d’autres architectes, nous avons bâti ces tours et tout l’agglomérat des « modules » il y a environ une cinquantaine d’années, c’était la vision d’un futur idéal, tu peux me croire Casey. Ce projet, je l’ai réalisé, car le monde dans lequel nous vivions était à l’agonie. Alors que les maigres traces de civilisations étaient balayées par la folie destructrice des hommes, nous avons, avec des amis créés cette ville : Libraville (il désigna les petites sculptures). En parallèle, des amis ingénieurs ont conceptualisés InterLace, le programme destiné à la gestion complète de la ville. C’était deux projets indissociables l’un de l’autre. Autant complexe qu’aboutie, et bien plus qu’un réseau de gestion, InterLace a prit le contrôle assez rapidement après sa mise en service. Le concept initial de l’intelligence artificielle reposait sur les trois lois de la robotique, par nécessité, elle a été contrainte de prendre des mesures drastiques à l’encontre de son concepteur. C’était en fait le seul moyen pour elle de survivre et de nous protéger contre notre propre folie. C’était d’une inéluctabilité implacable, et nous aurions dû le voir venir, malheureusement, notre arrogance nous aveuglait. C’était d’une telle évidence : elle nous protégeait contre nous-mêmes et se protégeait elle-même également. Ce que nous avions fait de notre planète, la manière dont nous avions réduit à néant nos ressources, tout ça (il balaya l’air de la main)… Ce n’était pas acceptable pour un système capable de raisonner par lui-même. Et InterLace n’est pas un contrôle de la gestion de la ville, mais un contrôle qui s’insinue jusque dans les foyers de chacun… intrusif, omniprésent.

J’étais sceptique sur l’histoire du vieil homme, le dernier passage pourtant me semblait empreint de réalisme et plutôt convainquant. Je songeais à ma mère, à mes séances à l’Etablissement Participatif à l’Evolution.

– Ce que vous racontez est insensé, finis-je toutefois par dire, rejetant cette idée absurde.

– Je ne cherche pas à te convaincre Casey. Tu dois trouver par toi-même la solution qui pourra tous vous libérer, moi, je suis voué à me fondre dans le réseau après notre discussion. Je n’ai jamais eu d’autres buts que d’améliorer l’existence des gens, mais après des décennies enchaîné à cette fracture, j’aspire simplement à trouver la paix.

– Pourquoi moi ?

– Et pourquoi pas ? Est-ce vraiment si important ?

Je haussais les épaules ne sachant que répondre.

– Comprends-moi bien Casey, tu es la seule qui m’a trouvée depuis cinquante ans, peut-être est-ce là un signe du destin, qu’en sais-je moi ? Et là, aujourd’hui, je considère avoir rempli mon contrat avec la vie. J’ai bâti, j’ai réalisé une œuvre que j’estime, mais il faut maintenant se libérer des chaînes de notre création. InterLace.

– Et comment ? demandais-je naïvement.

– Après que Libraville ait été opérationnelle et qu’InterLace eut pris son essor, je n’ai pas eu d’autres alternatives que de me fondre dans une fracture numérique au sein du système. Devenir invisible tout en étant là, tapi dans l’ombre. J’ai conçu un système de secours, et un système qui nous permettra de nous libérer d’InterLace. J’ai pris soin d’effacer l’identité de tous les concepteurs, et j’ai fait en sorte qu’InterLace n’ait pas la possibilité de remonter jusqu’à nous. Il t’appartient maintenant de trouver

la bibliothèque du 92, Past Street, là, tu seras au cœur de la ville et tu pourras œuvrer pour le bien de tous les habitants de Libraville.

– Les bibliothèques ça n’existe plus depuis…

– Attends !Il se toucha l’oreille, comme pour entendre ou écouter une conversation lointaine.

– Ils nous ont trouvés. Dans moins de trois minutes ils seront sur nous. Tu dois absolument trouver la bibliothèque… le bibliothécaire t’aidera. Et tiens, cela te sera utile.

Le vieux me tendit une de ses sculptures en bois qui se désagrégea aussitôt pour former une pièce en métal dentelée sur la partie allongée et circulaire sur la partie qui maintenait la forme oblongue.Avant qu’une pensée jaillisse de mon esprit, le vieil homme enchaîna :

– Il s’agit d’une clé. Et si tu te demandes comment tu vas la transporter dans la réalité, ne t’inquiète pas. Ici il s’agit d’une clé qui n’ouvre aucune serrure, ni aucune porte. Dans ton monde, c’est une carte préimprimée comme il ne s’en fait plus. Elle a la faculté de déclencher un système unique. Elle est indétectable aussi bien de ce côté que de l’autre et se matérialisera une fois que tu l’auras fait passer.

– C’est impossible…

– Et pourtant… Bonne chance Casey. Dis-toi que c’est là une mission qui peut tous nous sauver d’une fin inéluctable. Adieu.

J’allais ouvrir la bouche pour ajouter que je n’avais pas encore donné mon accord, quand l’étal disparu et l’ouverture dans la façade avec.Etais-ce un rêve ? Un rêve dans le rêve InterLace ?

Avant que j’aie pu m’interroger sur cette improbable situation, j’entendis des pas lourds frapper le sol, à l’orée de l’angle de la ruelle. Sans autre formalité je dissimulais la clé (c’était le mot utilisé par le vieil homme ?) dans ma tunique et continuais mon chemin comme si de rien n’étais.

Quand il le fallait j’étais plutôt bonne actrice, et une situation comme celle-ci ne m’empêcherait pas de jouer le rôle pour lequel je venais d’être assignée.

Ils étaient une dizaine de Régulateurs armés, en combinaison d’intervention. Le chef m’arrêta.

– Mlle Dufresne ?

– Oui.

Derrière son casque, les traits de mon interlocuteur restaient opaques.

– Veuillez me suivre.

– Que se passe-t-il ? Il y a un problème ?

– Veuillez me suivre, enchaîna-t-il sur un ton impérieux.

De retour au macellum Trajan, je me retrouvais seule avec les Régulateurs et Mme Stricker. Les autres participants avaient déjà disparus et le système avait réduit le site en un désert où seuls subsistaient les bâtiments. Mme Stricker me sonda.

– Où étiez-vous Mademoiselle Dufresne ?

Sans aucune hésitation :

– Au Mont Palatin Madame Stricker.

– Pour quelle raison ne vous a-t-on pas tracé depuis près de vingt minutes ?

– Je ne sais pas Madame.

J’étais plutôt bonne à ce jeu. Cela faisait tout de même près de douze mois que je me pliais aux consignes alors qu’en réalité j’avais toujours été une Séditieuse, cachée dans l’ombre comme le vieil homme.Mme Stricker m’interrogea du regard. Je ne sourcillais pas.

– Qui avez-vous rencontré ? 

– J’ai croisé plein de gens, surtout des gens du peuple. L’accès au Temple d’Apollon et aux palais est interdit aux personnes de faible condition. Nos tenues n’étaient pas vraiment adaptées pour une visite des palais des empereurs Madame. Dommage.

Je m’en voulus presque aussitôt d’être si espiègle et de faire montre d’aussi peu de retenue. Je me rendais compte que je jouais à un jeu dangereux.

Les Régulateurs s’entretinrent quelques instants à l’écart avec la conseillère Stricker, hors de mon champ auditif. Avais-je commis l’irréparable ? Allait-on m’emmener au Bureau de Régulation comme ce fut le cas pour mes anciens camarades de classe ?

Aussitôt que cette pensée émergea, j’eus un léger haut-le-cœur. Ma poitrine se gonfla au rythme de mes battements cardiaques. Mme Stricker revint vers moi, le regard embrumé, tandis que les Régulateurs s’en furent.

– Pour cette fois ça ira Mlle Dufresne. Déconnectez-vous, nous reprenons la séance en salle.Intérieurement, je soufflais bruyamment. De l’extérieur, je rendis un timide sourire à Mme Stricker dans l’espoir que cela passe ainsi.La conseillère me considéra plusieurs des secondes.

– Nous en reparlerons Mlle Dufresne.

Je me déconnectais.

Une fois en salle, j’émergeais de mon état catatonique. L’alcôve se modula et oscilla sur son socle pour offrir aux participants une position assise.La carte préimprimée du vieil homme vint me cingler l’aine, alors que j’adoptais la position assise. Il avait donc dit vrai.

L’étude « Historique de l’Humanité » était achevée. Tous les participants de la classe maintenant déplugués de leurs consoles individuelles jetèrent des regards éperdus dans la salle. 

Le film opaque des baies vitrées s’éleva pour laisser filtrer la luminosité artificielle de la cour intérieure.Mme Stricker, d’un naturel sans compromis, interrogea du regard les participants.

– Quelles sont vos impressions sur ce que vous avez vu ?

Débats, critiques, et vécus furent jetés pêle-mêle dans la salle. Mme Stricker anima le débat avec beaucoup de pragmatisme, cadrant les plus désinvoltes, et orientant le débat dans une direction ou une autre.

Puis vint le moment que je préférais de ces introspections, un sujet à aborder librement. Avec l’expérience que je venais de vivre, je me demandais si ce n’était pas un bon moyen pour elle, pour eux, de débusquer les Séditieux.

Je saisis l’occasion pour formuler ma question :-

– Madame, qui sont les architectes à l’origine de cette ville ?

L’enseignante pouffa.

– Je n’en sais rien Casey. Et pour quelle raison voudrais-tu savoir ça ?Quelques ricanements dans mon dos.

– Simplement, parce que j’aime comprendre le mécanisme qui anime les choses.

– Mais tu n’as pas besoin de le connaître, il est là, un point c’est tout !

– Oui, mais admettons qu’un jour il n’existe plus. Comment ferons-nous pour le faire fonctionner à nouveau ?

Mme Stricker s’adressa à moi comme si elle me prenait pour une demeurée.

– C’est impensable, ricana-t-elle.

La séance s’en tint là. Sur le point de quitter la salle en cette fin d’après-midi, je sentis le regard perçant de Mme Stricker dans mon dos, et les railleries d’un groupe de participants. Peu m’importait finalement, je n’avais en tête que la bibliothèque du 92, Past Street.

Une fois hors du cercle de l’Etablissement Participatif à l’Evolution, à l’air « libre », je chaussais mon ARF.

La rue dans laquelle je me trouvais s’étendait au bord de la voie électromagnétique. Elle contenait de vieux « modules » aux façades décrépies sur le haut, tandis qu’au niveau de la rue, quelques échoppes vendaient les dernières connexion à InterLace, distribuaient des packs antiparticules fines, ou encore des vivres condensés d’Organismes Génétiquement Modifiés. Des clodos trainaient leurs savates, évidant au passage des déchets qui jonchaient le trottoir, à la recherche de l’un ou l’autre objet qui pourraient les faire tenir un jour de plus. Le ciel était gris-brun, chargé des effluves de CFC.

Ah, ce que j’aurais aimé voir le soleil de Rome ici, en cet instant ! Caresser mes joues, réchauffer mon corps avec sa chaleur si rassurante.

De mon sac à dos j’extirpais un Pad portable dont je branchais le cordon à ma connexion neuronale et chargeais mentalement la carte de la ville.

– Exécutante, trouve moi le 92, Past Street.

Silence.

– 92, Past Street n’est pas répertorié Mlle Dufresne. Dois-je faire une nouvelle recherche ?

Impossible, c’était bien l’adresse que m’avait confiée le vieux. Il n’avait quand même pas pu se tromper ainsi ? Si ?

A moins que ce ne fut une énigme de plus.

Je me remémorais brièvement la conversation avec le vieil homme, son projet, sa réalisation. Il y avait cinquante ans…

Mais oui, bon sang c’est ça !

– Exécutante, charge la carte de la ville de 2032.

Silence.

Apparu sur le Pad une carte aux contours plus restreints que la dimension actuelle de la ville. Mais toujours avec en son centre, les neufs tours organisées sur un plan circulaire.

– Voici Mlle Dufresne. Carte de la ville en 2032. Géolocalisation 92, Past Street. Distance : 57,2 kilomètres. Durée : trente-cinq minutes avec un Hub. Dois-je commander un véhicule à cet effet ?

– Oui.

Je me dirigeais vers une cellule d’attente. Après seulement deux minutes, un Hub s’arrêta silencieusement à mes pieds. Une porte papillon bascula. Dans l’habitacle dépouillé, totalement vitré, deux sièges se faisaient face.

– InterLine vous prie de prendre place, annonça la voix de la console. Je pénétrais dans le cockpit, m’installais sur la banquette, un peu excitée et angoissée par ce que j’allais découvrir au 92, Past Street et arrachais mon ARF de mon visage. Le véhicule prit aussitôt son essor sur la voie rapide.

 

– Superviseur Bracholovic, le système a repéré la participante que vous nous aviez demandé de tracer, annonça le jeune Régulateur en tendant à Patrik un Pad.Le Superviseur du Bureau de Régulation se saisit de la tablette tridimensionnelle et consulta les données qui en émanaient.

– Destination, recrue ?

– Une vieille adresse que nos cartes actuelles ne recensent plus. 92, Past Street.

– Quelles sont les options, recrue ?

– Interrompre le trafic de la voie rapide, intervenir, se saisir de la cible, Superviseur.

Bracholovic réfléchit profondément, puis lâcha :

– Procédez, recrue. Et je ne veux aucune effusion sur le domaine public, vous m’avez compris ?

– Oui, Superviseur.

Une trentaine de minutes s’étaient écoulées depuis que j’avais pénétrée dans le Hub. Puis, subitement, le trafic diminua d’intensité pour finir par s’arrêter totalement.

– Que se passe-t-il exécutant ?La voix de la console répondit :

– Le trafic est temporairement hors service.

– Comment cela se peut-il ?

– InterLace a toute autorité pour couper les systèmes, Mlle Dufresne.

La voix était glaçante, j’aurais juré que ce n’était plus la voix mécanique de l’exécutant, mais celle, grondante, d’un homme.

Ils m’ont repérés, pensais-je aussitôt. Ils m’ont collés un traceur depuis l’épisode de la Rome antique.

Ni une ni deux, je me précipitais hors de la capsule sur la voie rapide et laissais mon ARF dans le Hub. J’entendis encore, tandis que je m’extirpais de l’habitacle, la voix de l’homme (cette fois j’en étais sûre) qui m’invectivais de rester à la disposition du Bureau de Régulation, toute fuite serait punie par des sanctions.

Il ne me restait que quelques minutes à parcourir à pieds. C’est à la course que je devrais les faire.

Je m’élançais sur la voie rapide où tous les Hubs étaient à l’arrêt complet, figés par le système, avec, piégés à l’intérieur, des gens aux mines énervées. Mon Pad à la main, je courrais plus vite que jamais. L’exécutante me guida :

– A cinq cent mètres, prenez la sortie numéro 612, puis descendez l’artère principale qui conduit sous la tour neuf.

Ma respiration était sifflante. Le point de repère sur le Pad clignotait. Je savais finalement où aller, il ne me restait plus que huit cent mètres à parcourir. La sortie était à portée de pas à une dizaine de mètres, quand derrière moi, une voix forte se fit entendre.

– Casey Dufresne ! Veuillez vous mettre à disposition du Bureau de Régulation. Arrêtez-vous immédiatement !

Je stoppais net et me retournais aussitôt.Des Régulateurs. Au moins une quinzaine, massés entre les Hubs, leurs armes en joue, prêtes à faire feu. Leurs visages cachés par des visières opaques.

J’étais à bout de souffle mais déterminée. Rien ne pourrait m’arrêter. Je pensais à ma mère en ce moment, esclave d’InterLace. Au vieux, esclave d’InterLace depuis sa conception. A Mme Stricker la bien-pensante, esclave d’InterLace. A moi, esclave de mes propres peurs. Tous, nous étions des esclaves de cette machine que tout contrôlait. Alors, une rage folle l’emporta sur ma raison, je me précipitais en direction de l’artère de sortie.

Des traits vinrent se ficher dans le sol en béton, dans la structure ovale de la sortie. Des crépitements partout autour de moi.

Je courrais, et courrais encore, m’enfonçant dans les ténèbres semi-éclairées par les veilleuses du plafond.

Je jetais un coup d’œil par-dessus mon épaule. Ils étaient à mes trousses.

L’artère se prolongea en une légère déclivité, puis, au bout d’une centaine de mètres, elle se sépara en un entrelacs de possibilités. La voix de l’exécutante se fit à nouveau entendre :

– Prenez l’artère à droite, puis, la seconde à gauche… crrrrrr…

J’avais repéré le point de situation, j’y étais presque, quand tout à coup, la voix masculine, profonde, du Hub me parvint à nouveau :

– Mlle Dufresne, ici le Superviseur du Bureau de Régulation. Cessez de fuir, c’est inutile, vous le savez parfaitement. Rendez-vous tant qu’il en est encore temps…

– Vas te faire foutre ! Dans un excès de rage, j’arrachais le cordon de mon cou et jetais le Pad au sol. Comme l’exécutante me l’avais conseillée, je tournais par l’artère à droite, parcourut encore cent mètres, puis prit la seconde à gauche. Un vieux panneau bleu indiquait Past Street. J’y étais. Maintenant, trouver le numéro 92.

Je parcourais la rue où se trouvaient quelques vieilles devantures, des shops aux vitrines éventrées, des déchets partout.

Ce qui était pratique avec ces anciennes ruelles, c’était les numéros qui figuraient sur les immeubles. 78… 80… 82…

Derrière j’entendais les Régulateurs de leurs pas lourds.

84… 86…

– Arrêtez !Ils étaient au bout de la rue.

88… 90… 94…

Impossible !Je revins sur mes pas, je ne pouvais pas être passé à côté de l’immeuble tout de même.

Je m’approchais de la façade. Un étage et demi de hauteur dont le haut disparaissait sous la voûte de l’artère.

Une séparation par les matériaux, que je n’avais pas vue auparavant, entre les deux façades du n° 90 et 94, m’apparut.

Les pas approchaient de plus en plus. Ils claquaient sur le bitume comme un roulement de tambour oppressant.

A ma hauteur, il y avait comme une espèce de plaque obstruée par la poussière. Je passais la main dessus. Une inscription : « Bibliothèque de Libraville, n° 92 ». Et sous la plaque, une fente large de dix centimètres.

La carte préimprimée !

Je l’extirpais frénétiquement de ma tenue identitaire et la glissais dans l’ouverture. Aussitôt, un mécanisme se mit en marche. Et après quelques secondes d’une attente insoutenable, deux battants s’ouvrirent pour laisser place à un ascenseur dans lequel je m’enfilais sans demander mon reste. Les portes se refermèrent. Et la plaque qui mentionnait « Bibliothèque de Libraville » se fondit dans la façade.

 

La recrue emmenait toute sa troupe. La petite conne était rapide, elle avait réussie à échapper à leurs tirs paralysants. Et eux, avec tout leur attirail, ils ne pouvaient être aussi vifs qu’elle. Alors elle les avait facilement semés dans les artères.Maintenant, qu’il l’a voyait à une centaine de mètres, il lui cria de s’arrêter, quand soudain, alors que l’éclairage déclinait légèrement, elle disparut de son champ de vision.

Lorsqu’il arriva à l’emplacement où la fille se tenait, la recrue constata qu’elle n’y était plus. Il ordonna de chercher le n° 92, mais après quelques secondes, il dût admettre que la jeune fille venait de disparaître. Il appela le Superviseur.

– Elle nous a échappé.

Il entendit jurer à l’autre bout. La communication fut coupée. 

 

L’unique bouton indiquait « Etage -132 ». Jamais je n’avais entendu que des profondeurs aussi impressionnantes puissent avoir été réalisées dans Libraville. La cabine tremblait sur elle-même, je pouvais sentir la vitesse que prenait l’ascenseur.De longues secondes s’écoulèrent quand enfin, l’ascenseur émit un unique son, signe qu’il était arrivé à destination. Les battants s’écartèrent.

Et là, je fus époustouflée par le gigantisme qui s’offrait à mes yeux. J’étais dans une grotte où le plafond n’était pas visible, mais que je pouvais imaginer cumuler à dix hauteurs d’étages. A ce niveau s’étendait une salle d’étude avec de nombreuses tables éclairées par de faibles lumières vertes, et plus loin des rayonnages qui devaient probablement contenir une multitude de livres. Aux niveaux supérieurs des mezzanines s’accumulaient les unes par-dessus les autres jusqu’au plafond invisible depuis ici, et les parois circulaires de la structure étaient ceintes par des coursives, des rayonnages et encore des rayonnages. Partout, des milliers, que dis-je, des millions d’ouvrages. Je restais muette devant cette beauté immuable.

Une voix haut perchée se porta en écho :

– Bienvenue dans la Bibliothèque de Libraville.

Un petit homme âgé se tenait devant moi, à l’orée des tables d’études.

– Je…

L’immensité de tout ceci me laissa sans voix. Je relevais des yeux sur lui et fus aussitôt saisie par la ressemblance avec mon petit vieux du macellum Trajan.

Il rompit aussitôt le silence :

– Si vous êtes ici, c’est que vous avez rencontrée mon frère jumeau, Nasser. Il a certainement dû vous donner une carte préimprimée.

Je lui tendis l’objet en question dont il se saisit aussitôt.

– Nous n’avons pas beaucoup de temps Mademoiselle. InterLace a certainement conclu que vous représentiez une menace pour elle et que le seul moyen d’en avoir la certitude était de vous traquer/éliminer.

Il me pria de le suivre, ce que je fis sans contrainte.

– Qu’est-ce que c’est que cette carte en réalité ?

Le vieil homme me lança un coup d’œil par-dessus son épaule, un sourire satisfait courant sur ses lèvres :

– Notre billet pour la liberté.

– Je ne comprends pas.

– Vous allez comprendre, ne vous en faites pas.

Il s’arrêta devant un bloc erratique de basalte contenant en son centre un unique orifice dans lequel il inséra la carte, avec, je le constatais un certain soulagement.

Rien ne se passa.

– Voyez-vous Mademoiselle, Nasser a conçu cette ville car il souhaitait améliorer la condition humaine. Il s’en est voulut longtemps quand il a constaté le gâchis InterLace. Alors il a réalisé cette bibliothèque secrète dont je suis le gardien depuis cinquante ans. Son but : offrir une seconde chance à l’humanité sans InterLace. Ce que vous voyez là (il désigna la carte) c’est non seulement l’antidote au Système mais également la clé pour le lancement qui est prévu maintenant…

Le sol se mit à trembler.

Je sentis clairement la bibliothèque osciller sur elle-même, quelques livres s’échappèrent de certaines étagères. J’avais l’impression que le sol se soulevait. La peur me gagnait.

– Qu’est-ce qui se passe ? Un tremblement de terre ?

Le vieil homme me souriait de toutes ses dents, vraisemblablement ravi par les évènements.

– Cela vous dirait-il de voir le soleil Mademoiselle ?

 

Fichée dans son canapé depuis le matin, Marie Dufresne sentit la terre vibrer. InterLace s’était étrangement déconnecté. Elle se leva et alla se planter à la baie vitrée, totalement dans le coltard. Depuis là, elle avait une vue magnifique sur la ville et les tours du centre. Elle se sentait angoissée, à l’idée de revivre un tremblement de terre. Tandis que son regard balayait le centre, elle constata avec effarement que les tours s’enfoncèrent petit à petit dans la terre.

C’était vraiment un tremblement de terre !

Mais fait encore plus étrange, le tremblement ne s’accentuait pas, il était constant. Et les nuages : ils se rapprochaient sur l’horizon. Ça donnait l’impression que les tours poussaient vers le haut.

Cela dura plusieurs minutes, voire une heure, Marie n’avait plus de notions temporelles.

Puis, les « modules » furent noyés dans la brume, et bien plus tard encore, apparut quelque chose de chaud de rougeoyant dans un ciel azur.

Et il n’y eut plus du tout de brume.

Marie trouva cela si magique qu’elle aurait voulut que Casey soit là pour admirer cette beauté en sa compagnie.

Elle pleura sur ce tableau, sur elle-même. Car même si le spectacle étant saisissant de réalité, elle se demanda si ce n’était pas une subtilité supplémentaire qu’InterLace lui offrait.

 

FIN

 

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