Un corbeau nommé rouge

Nous aimerions tous écrire le texte parfait - à refaire toujours - qui parlerait à l'universel et à ses parents. Je m'y suis essayé ici. Poème en prose, ontologique et filial.
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On est toujours un peu ailleurs, en pensée, par le jeu mental de la mise en place des espoirs et de l’accrochage des souvenirs, intimes et tierces références, par la volonté d’être plus encore ici, par soi ou avec autrui, proche et différencié, même ou étranger. On ne cesse de se soustraire, avec la conscience tranquille de ne s’être pas enfui.

 

Je me suis éloigné des débats. Nous le faisons tous, consciemment ou non. Les os vieillis, nous voulons parfois encore exprimer une idée, tenter une assertion, comme un coup de poing qui, plus qu’asséné, serait mimé. Puis nous nous rasseyons pour retourner vivre dans un silence involontaire dont nous pourrions ne pas ressortir.

 

Cette image en tête, un déploiement de forces intérieures utiles à ce petit feu cauchemardesque qui sévit en nous au bord de la tombe d’on ne sait plus très bien qui. De tout temps garder l’esprit vivant plus que vif. Oser quelque chose et le garder pour soi avec les autres qui en font tout autant. Justement, la première traite tirée sur le monde pose la question de l’individualité, elle-même opposée à l’universel répondant qui, encore plus justement, ne répond plus. C’est un lieu commun que de le souligner, phénomène astronomique inobservable, que rien ne nous empêche de ne pas concevoir faute de l’avoir perçu. Je suis presque kantien là, pourraient me dire ceux qui l’ont lu.

 

Pour échapper au combat, s’écarter du débat, seule une attention portée à l’être aidera. Les « impossibilités logiques » entraineraient les  « impossibilités ontologiques » (1). L’anéantissement du néant à coup de boules logiciennes. Mais cet état de l’être demeure une question vers l’avant et à partir de l’après ou vice et versa. Il est évident que l’on s’y perd, que l’on ne s’en sort pas. Le réel immédiat en guise de secours perd lui aussi des forces dans cette suite de contes de féées devenues irracontables. Elle s’est endormie, il l’aura mangée, bottes de sept lieues que vous ôtera le tragique de leurs discours. Le tout pourtant a été tu et l’est à ce jour encore.

 

Je ne sais pas pourquoi il appelait son corbeau Rouge et lui n’a jamais admis ni même, je crois, cherché à comprendre pourquoi son père a un jour tué ce corbeau. Le mystère est servi par les silences dans la vie. L’ordre illogique et crépusculaire des choses tues. Tout se mêle, je le sais bien et ce qui l’emporte est superficiel, vite passé, vite été. Les effacements magiques, fût-ce du bout des lèvres. Un tout petit peu par ici, un autre petit peu par là avec elle, avec toi, sans eux, bien loin de chez nous. Tout se mêle, c’est étrange mais non sans consistance.

 

Il suffit d’empiler les livres, de les toucher, de les comparer, d’en ouvrir l’un ou l’autre et de s’arrêter à une page qui serait illuminée par un soleil matinal et gaillard. Cette page sur l’instant parlerait silencieusement à tous avec une profondeur inattendue, une clarté rassurante qui disparaîtrait quand le soleil humain s’en irait par la fenêtre et ne laisserait que le goût de l’instant d’après, une inquiétude à percevoir et à traiter, la nécessité de se lever.

 

Je souhaite fraternellement m’extraire de ces désaccords. Comment l’on est pour, pourquoi l’on est contre et avec quelle ténacité et quelle virulence. Depuis trop longtemps et avec des gens disparus. Pour ces choses-là, je n’y tiens plus. Je n’en veux plus. C’est joué et c’est acquis, gagné perdu, passé. Bien sûr la nécessité du politique, je la conçois et la défends. Mais le politique entre flashs et éclairs blancs ou allongé sur le sable, entre deux portes, le faciès coincé n’est plus à refaire.Pas dans toutes les vies.

 

Une signature dans le regard et une tristesse continue qu’il a su dompter. Certains traits de vie dont je ne m’aperçois que maintenant en regardant des photographies. Ce « pourquoi je suis moi ?» qui ne l’aura pas hanté et qu’un jour, celui de ses septante ans, il a en ces termes exprimé. Me reste son langage et tout ce que je sais sans le savoir vraiment, un autre silence en forme d’amande. Une présence évanouie, une évanescence perçue. Je n’ai pas eu à interpréter de son vivant les feux noyés de son regard étant par trop préoccupé par ce qui brulait en moi ou devait advenir. Les dégâts que l’on fait avec ça. Et là je cherche un clignement. Avoir voulu vraiment donner vie, je ne sais. Mais savoir persister au-delà.

 

Un premier trait commun issu du hasard biologique, puis une néantisation des absolus et ce deuxième trait commun que l’on ira chercher au-delà des infinis. Pour faire court. Afin de m’en sortir dans mon histoire d’ontologie qu’il me plait d’écrire, j’ai recours aux textes de deux auteures femmes. Ce n’est pas chez moi une habitude. Mais en l’occurrence, je m’accroche à leurs mots et à leurs connaissances. Comment dans ces minutes culturelles venues se loger dans l’histoire de l’univers peut-on oser songer à l’être qui viendrait nous garantir sinon une existence moins précaire du moins, peut-être, un zeste de surexistence inattendue ?

 

Utiliser les mots pour penser au-delà de ce qui est déjà dit et conjecturé serait un caprice de star vouée elle aussi à disparaître. Etre dans la vaine réclamation plus que dans l’oiseuse béatitude. Dans l’exigence plus que dans l’attente, l’acceptation mieux que le combat, l’action et non la déperdition. En quelques minutes, les mots ont jailli dans l’univers, mais rien n’y fera, son perpétuel silence amuse la galerie qui en ignore la profondeur. Ce ne pouvait être sans amusement. Ma mère ne fut pas du tout intéressée par la lecture à haute voix qu’à trente ans je lui fis assis près d’une fontaine de la mort du soleil annoncée pourtant très sérieusement par une revue qui l’était aussi. Ce chiffre de cinq milliards d’années la laissa indifférente et même gênée. Une des rares réticences qu’elle ait si clairement exprimée à mon endroit. Le son des cloches du village et la voix des forêts l’inspiraient davantage et ma science sembla même la rebuter. J’insiste pourtant avec amour et respect dans un au-delà provisoire que mes mains osent prolonger. Et ce chiffre et cet astre ne sont qu’un élément dérisoire de la réflexion. Les regards jadis vifs de mes parents disparus, leurs anciens désirs d’immédiateté, les voluptés qui les ont fuis font partie de ma recherche de cet aller-retour qui saurait se réinventer. Très sérieusement. Perdre d’avance, le constater, puis consacrer un solde d’énergie à cette demande d’universalité qui ne peut être désabusée. On se ment à soi même continuellement, s’est su et recrû, sur la mort naturellement. Solide bien-pensance qui nous vient secourir pour les fêtes et les cérémonies.

 

Au nombre de celle-ci, les funérailles de l’ancien Conseiller fédéral. Debout, mains dans les poches, d’autres hommes marquent de leur présence cet évènement transitoire. Soldes de convenances spirituelles. Respect à lui. Souvenirs de son élection, le jour même, les apprêts. Et prendre acte de ses départs. Chaussures noires dans la pluie, un petit froid. Rien n’y fait, le réel ne dérange pas. Personne n’y prend garde. Il animait l’écran, attisait les curiosités dans la matérialité des années d’avant et celles que l’on croit aujourd’hui d’ensevelissement se présenter à nous. Quelques pas ensuite d’une longue attente et la prestidigitation a encore éclaboussé le présent de ses prouesse recommencées. Quelques claps dans les flaques ou autres clics dans le vent et le tour et joué, l’ancien Conseiller fédéral est enterré. Jamais et toujours se serrent les coudent dans l’air frais d’un octobre que personne ne chante.

 

A nous de continuer. Sans limites de temps avec lesquelles comme avec le feu il serait bien de ne pas jouer. Ma recherche d’être pour mieux disparaître me laisse seul en fête. On a depuis longtemps débâché et je dois encore me justifier sur l’absence de changement d’humeur dans ces vastes déforestations intérieures. Il connaissait l’inquiétude et ne s’en laissait pas compter. Vastitudes. Un mot pour oublier: le silence n’aura plus rien à prouver. Je pourrais me perdre faute d’être dans la crainte d’avoir été. A mes auteures, il me faut retourner.

 

Pour Héraclite, « le combat serait le père de toute chose » (2). On peut le suivre, mais il faudrait voir ce que cela donne et on ne devait pas le voir, injustement. Ce n’est pas le plan. Il est vrai que ça bouge, craque, brûle, retombe et que le rien comme son contraire se déploient. Nous, qui ne serions qu’un accident, un évènement possible et improbable. Cela étant et ça ne se sait pas. La réalité d’une vallée, verte ou de larmes, et ce qui se passe outre ces mondes. Un rien c’est certain, un réel commensurable, non, une infinité de réalités, peut-être bien. Bon, c’est déjà quelque chose, mais « ça ne sert à rien d’y penser », si souvent rappelé, alors que cet y est l’une des figures du réel dont la connaissance est convoitée. Intranquillité  à laquelle je pourrais renoncer. Le fruit du combat héraclitéen serait pensé alors que la pensée, nous devons nous y résoudre, ne comprend pas la conscience de tous les fruits réels qui échappent au tout inachevable qui les engendrera. Mieux encore, et plus, le tout existe déjà mais en puissance seulement au-delà de ce qu’il est imaginable qu’il soit. Inconcevabilité des avenirs d’un être qui ne se connaît pas. Nous sommes en chemin, comme en déroute dans un âpre combat non-dépourvu d’insouciance et ce chemin ne mène pas à nous sans pourtant nous exclure des bouillants éléments de son chaudron. Froidures, brûlures, existences sèches et neutres. On y arrivera.

 

Deux êtres opposés, un lien filial, un couple, des amis, l’être devenu, celui qui devient et soi. Tant qu’une capacité s’exerce en nous, de dire, de penser, de s’y reprendre deux fois et plus, nous demeurons ce que nous fûmes devenus et participons à un tout qui persiste à devenir et ne peux en cet état que pressentir instinctivement et sans conscience cet  état d’existence même et changeant. Nous y sommes presque là, et ce sera encore le cas pendant une série d’éternités. La naissance est en cela une fin.

 

Les chiffres ne disent que le nombre et l’entendue et la diversité de toutes les causes et  conséquences quantifiables et mesurables. L’exercice est infini autant que salutaire. Ce texte est une échappée et je ne suis pas sûr d’en revenir avec la vérité. Mon père s’est souvenu de son corbeau avec lequel il a dialogué, formé un duo, entamé une quête de vie que je ne peux poursuivre mais dont à leur place, universellement, je veux me souvenir, en d’autres temps, d’autres couches, en ami, en fils, en étranger, vivant, ému et silencieux.

 

 

(1)   Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique folio p. 18 citant Parménide

(2)    Dito (p. 17)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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