Créé le: 13.10.2021
12 4
Soif de liberté

Nature Environnement

a a a

© 2021 Willy Boder

Yoshi fit un très long voyage, salvateur, après des années d'emprisonnement
Reprendre la lecture

Ouf ! Enfin libre.
Yoshi respira profondément, écarquilla ses yeux brun foncé, puis avança en chancelant. Ses premiers mouvements à l’air libre étaient hésitants.
M’ont-ils vraiment libérée ? Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle pensait devoir passer le restant de ses jours enfermée dans ce sinistre bâtiment, entourée de gardiens qui l’observaient jour et nuit, lui jetaient de la nourriture matin et soir dans son espace confiné, et veillaient sur elle d’un œil circonspect. Et quand les pupilles des gardiens se fermaient, les lentilles des caméras prenaient le relais. Pas une minute de solitude. Un comble, dans un lieu qui aurait dû s’y prêter.
20 ans de captivité. Un sacré bail. Cela laisse des traces. On s’ankylose. Le corps et l’esprit se ratatinent, lentement mais sûrement. Yoshi avait commencé par se révolter dans sa prison sud-africaine. Elle s’était agitée dans tous les sens, au point d’alarmer ses gardiens. Cette période fut suivie d’un début de dépression, marqué par de longues heures d’immobilité.
Après un an de captivité, elle eut un sursaut d’orgueil, et décida de ne pas se laisser abattre. Elle comprit rapidement que, dans l’environnement de contrôle permanent qu’elle subissait, seul son cerveau ne pouvait pas être surveillé. L’imagination au pouvoir devint son étendard intérieur. Elle rêva de retrouver les siens, et pourquoi pas avoir des enfants, bien que cette perspective relevât de l’utopie.
Elle fantasma sur de fabuleux voyages d’un continent à l’autre, d’un océan à l’autre. Elle se voyait aussi se prélasser sur une longue plage de sable blanc, en écoutant le flux et le reflux des vagues. Sans ces pérégrinations mentales, elle n’aurait jamais supporté l’isolement.
Il y a quelques jours, ses gardiens avaient mal caché leur nervosité. Elle comprit qu’il allait se passer quelque chose. Mais de là à penser qu’elle retrouverait l’air libre ! Le premier sentiment d’immense soulagement passé, Yoshi fut un peu perdue. La liberté soudainement retrouvée était un habit trop grand pour elle, un peu comme un coquillage mal choisi par un bernard-l’hermite. Elle regarda à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, puis une nouvelle fois à droite. Ne sachant quelle direction prendre, elle avança tout droit jusqu’à la mer.
Une petite embarcation abandonnée, recouverte d’une peinture bleu ciel défraîchie, était couchée sur le flanc. Yoshi la contempla d’un œil distrait. Sur la plage, l’embarras du choix recommença : à gauche, à droite, ou tout droit ? Elle n’osait pas tester la vigueur de sa liberté naissante. En captivité, elle avait rêvé de grands voyages intercontinentaux. Ici et maintenant, son imaginaire marin s’écrasait contre les rochers de la réalité. L’immensité de l’océan lui fit peur. Elle n’eut pas le courage de foncer droit devant. Affronter l’inconnu, les embruns, les puissants courants, les tempêtes, tout cela lui parut insurmontable.
Elle jugea donc plus prudent de longer la côte, en prenant à droite. Les jours passèrent. Yoshi commençait à s’habituer à sa liberté. Elle prenait confiance en elle, et en ses capacités physiques, au point de parcourir près de 50 kilomètres par jour. La découverte des rivages de la Namibie, puis ceux de l’Angola, la remplirent de bonheur.
Son périple vers le nord, en direction de l’équateur, prenait cependant une tournure compliquée. Yoshi commençait à souffrir de la chaleur. Fatiguée, elle raccourcissait les étapes. Arrivée sur la plage de Cabinda, au nord de l’Angola, elle suffoquait. « À quoi bon recouvrer la liberté, si c’est pour subir de telles souffrances climatiques », se dit-elle, au bord de l’évanouissement.
Yoshi décida donc de faire demi-tour afin de dénicher des contrées plus agréables. De retour en Afrique du Sud, elle songea un instant à s’installer dans la région du Cap. Elle finit par y renoncer. « Ce serait tout de même trop bête de m’établir à quelques kilomètres de mon ancien lieu de détention. Je veux et j’exige pouvoir jouir pleinement de ma liberté. Dans mon corps et dans ma tête », souffla-t-elle rageusement.
Cette fois, Yoshi se sentit assez forte pour foncer en pleine mer, et traverser l’océan Indien. Le voyage dura des mois, jusqu’au rivage de Point Samson, en Australie occidentale. Parvenue à destination, elle caressa le sable fin, contempla la barrière de rochers rouges ferrugineux. Cet environnement fit monter en elle un sentiment de bonheur total. Yoshi avait retrouvé sa patrie. Enfin ! Après 21 ans de séparation. Elle s’approcha d’un rocher, se tourna légèrement de côté, et se frotta vigoureusement contre la pierre.
La balise satellite tomba au sol. Yoshi, la tortue caouanne, l’écrasa de ses 180 kilos, puis creusa un trou profond afin de l’ensabler à jamais. Les hommes, qui l’avaient enfermée durant 20 ans dans leur aquarium sud-africain, ne pourront plus la localiser et la suivre à la trace sur des milliers de kilomètres. 37 000 exactement, avaient-ils affirmé avec fierté.
Ouf ! Enfin libre.
Yoshi partit à la recherche d’un beau mâle. À l’abri des hommes, à quelques kilomètres du lieu qui l’avait vue naître, elle assura sa descendance, promise à de beaux voyages.

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus