Un petit grain de sable dans la grande machine de l'évolution universelle
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– Chef ! Chef, réveillez-vous !

– Hein ? Quoi ? Que pasa ?

– Chef, c’est la sirène, il y a une alerte !

Prosper ouvre un œil. Juste un, l’énergie utilisée pour soulever une paupière lui promettant un week-end entier de récupération. Gilou est penché sur lui et le secoue prudemment. Réveiller le chef peut parfois avoir des conséquences douloureuses. L’adjoint fixe intensément l’œil ouvert, chargeant son regard d’un message qu’il espère rempli d’urgence.

– Levez-vous, chef. On nous a signalé un incendie du côté de la grange du vieux René.

Puis il se recule avec circonspection, se tenant à une distance respectueuse de la masse tremblotante qui tente de rejoindre la station verticale. Il hésite toujours entre le rire et l’effroi, à contempler cent trente kilos de gélatine glissant onctueusement du canapé et essayant de trouver son équilibre sur deux jambes malingres qui ne semblent pas conçues pour supporter ce poids. Une fois debout, le chef oscille longuement, se stabilise et finit par ouvrir l’autre œil.

– Va chercher les autres, grommelle-t-il, je vous rejoins après la vidange.

Gilou fait demi-tour en luttant contre l’image qui lui vient à l’esprit et qui lui évoque l’éléphant du cirque de son enfance se soulageant d’un jet puissant dans la paille. Il passe par la salle de repos, mais elle est vide. Marcel et Bastien sont déjà prêts et attendent près du camion.

Les quatre hommes sont les pompiers volontaires d’un bled paumé qui n’existe sur la carte que grâce à un généreux pot de vin du maire. Ils partent rarement en intervention, car même le feu a des scrupules à se déclarer face à des gars aussi peu dégourdis.

Le seul qui parvient à aligner plus de trois neurones, c’est Bastien. Dans le village, on dit volontiers que c’est parce qu’il mesure presque deux mètres et qu’ainsi, sa tête navigue dans les hautes sphères. Il a le corps d’un phasme, long et maigre, avec deux bras démesurés dont il peine souvent à coordonner les mouvements. Il n’a jamais pu trouver d’uniforme à sa taille, et c’est donc les poignets et les chevilles à l’air qu’il s’installe derrière le volant du camion.

Gilou, c’est le peureux de service. Il ne s’est engagé que parce que l’uniforme fait fantasmer sa femme. Dès que la sirène se fait entendre, il se met à trembler et à gémir. Il arrive même qu’il se cache et que ses coéquipiers soient obligés de partir sans lui. Aujourd’hui, il est là et se triture nerveusement les mains en jetant des regards affolés autour de lui, comme un animal pris au piège.

Quant à Marcel, on dirait qu’il s’est pris une averse de grêle et qu’il ne s’en est jamais remis. Des cheveux clairsemés sur un crâne bosselé, un visage vérolé de cicatrices que même un acné juvénile têtu ne suffirait pas à expliquer, le tout monté sur un corps que lui aurait envié Quasimodo.

La fine équipe est sur le départ, ils attendent juste leur chef en espérant qu’il ne se soit pas rendormi sur les toilettes. Enfin, le mastodonte se pointe et monte lourdement dans le camion qui lâche un gémissement de suspensions martyrisées. Bastien enclenche le gyrophare et prend la route qui va chez le vieux René.

Le camion fonce à toute berzingue à travers la campagne, jetant des éclairs bleutés dans l’obscurité naissante. À l’est, le ciel est illuminé par une curieuse demi-sphère orangée, immobile, qui ne ressemble pas au rougeoiement mouvant d’un incendie. Sur la route, ils croisent plusieurs véhicules qui semblent fuir à toute vitesse le lieu du drame. Étrange, en général, les curieux se pressent pour venir voir les bâtiments en flammes et ne font que gêner les pompiers.

Dans un crissement de freins, le camion s’immobilise dans la cour de la ferme. L’endroit est désert et baigne dans une lueur fantomatique. Les quatre hommes sautent à terre, mais avant d’avoir eu le temps de sortir leur matériel, ils s’arrêtent, médusés.

À la place de la grange en feu qu’ils s’attendaient à trouver, ils contemplent une gigantesque boule en métal sombre qui flotte quelques mètres au-dessus du sol. Du mystérieux objet émane une lumière orange vif.

– Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? s’étrangle Prosper en portant la main à sa ceinture comme pour y chercher une arme.

– Bon Dieu, on dirait … Marcel a beau fouiller les recoins de son cerveau grêlé, rien ne lui vient.

Les trois se tournent vers Bastien. Enfin, les deux plutôt, car Gilou s’est planqué derrière la masse imposante de son chef et n’en sortira que contraint et forcé. L’intello de la brigade prend l’air inspiré d’un mathématicien qui vient de démontrer la conjecture de Hodge et clame d’un ton hautain :

– C’est un vaisseau extra-terrestre, mes amis.

Un doux ronronnement se fait entendre, et les pompiers se retournent juste à temps pour voir coulisser un pan de la sphère. Les quatre hommes, tétanisés, assistent au déploiement fluide d’un escalier qui touche délicatement le sol. Pendant quelques interminables minutes, rien ne se passe. Les gars et la boule se font face dans une atmosphère alourdie, comme dans un duel de western.

Dans l’embrasure découpée par l’ouverture de la trappe, une silhouette longiligne et luminescente, d’une sculpturale beauté, apparaît. Elle se déplace par à-coups, comme si elle se rematérialisait tous les cinquante centimètres. Arrivée à une dizaine de mètres des pompiers muets de terreur, elle stoppe brusquement.

La créature ne semble pas posséder d’yeux, mais les quatre hommes ont l’impression d’être scrutés, scannés, analysés jusqu’aux entrailles. L’examen paraît durer une heure, mais quelques instants plus tard, l’extra-terrestre fait demi-tour dans une envolée de lumière et regagne son vaisseau. L’escalier s’escamote et la trappe se referme dans un soupir, comme si elle était déçue. Puis la boule frémit et bondit dans l’espace, s’arrachant à la gravité terrestre.

Les quatre pompiers sont immobiles dans l’obscurité revenue, à peine soutenus par leurs jambes flageolantes. Dès qu’ils parviennent à faire un pas, ils regagnent lourdement le camion, dans un silence hébété.

Le trajet du retour à la caserne se passe comme dans un rêve. Impossible de dire s’ils sont fiers ou terrifiés par ce qu’ils viennent de vivre. Bastien s’interroge. Pourquoi la créature n’a-t-elle pas essayé d’entrer en contact avec eux ? Pourquoi a-t-elle fait demi-tour ? Pendant quelques instants, il s’imagine à la place de l’extra-terrestre. Devant lui, se tiennent quatre (trois, Gilou est toujours planqué derrière Prosper) soi-disant représentants de la race humaine. Un grand échalas dégingandé dans un uniforme trop petit, avec des membres grêles comme des pattes d’araignée. Un tas de graisse gélifiée avec quelques ouvertures pour les yeux, le nez et la bouche, tellement boursouflé qu’il n’a plus vraiment forme humaine. Et un nabot déformé, creusé, raboté, un vestige d’homme tordu par la vie. Bastien admet avec réticence que l’être venu de l’espace n’ait pas été impressionné par ces piètres échantillons d’humanité.

Les pompiers retournent au chaud dans leur caserne. Sur cet épisode, ils se tairont jusqu’à la fin de leur vie. Personne ne saura jamais que ce soir, pour cause de difformité, a été manquée la première tentative de contact d’une race extra-terrestre.

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