Créé le: 08.08.2023
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Promenade immobile

VoyageMémoires 2023

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© 2023-2024 Plume Douie

Parce que parfois le voyage intérieur est le plus riche.
Reprendre la lecture

Mémoires… Le mot a accroché mon regard.

Presque instantanément, une lumière s’est allumée au creux de mon plexus. Cette lumière, je la connais bien. C’est elle qui clignote quand l’envie d’écrire s’éveille en moi. Sa couleur est indéfinissable, infiniment variable. Cette fois, elle a pris une teinte vert émeraude. « Vert émeraude : couleur secondaire issue du bleu des profondeurs et du jaune solaire, le vert est de nature à la fois terrestre et céleste. Dans la tradition ésotérique, elle est le symbole de l’âme. »

Allons, que veux-tu me dire mon âme ?

Je décide de suivre l’appel. J’ai le temps. Je suis en vacances et le ciel bleu de cette douce journée limousine me rend encline aux aventures paresseuses.

Mémoires… D’une pression sur l’écran de mon mobile, je découvre que le beau front blanc effleuré de mon doigt, et qui sert d’illustration au titre aguicheur, est celui de « Psyché recevant le premier baiser de l’Amour », dessiné au crayon noir par Abraham Bouvier, graveur genevois du XIXè siècle, membre de la Société des Arts. Enfin, cela je l’apprends en quelques effleurements de la paroi de verre intelligente qui m’accompagne partout depuis bientôt dix ans.

Dix ans… Dix ans de smartphone, de réseaux dits sociaux, de réactions à chaud. Je me souviens de mes premiers emballements lors des attentats de 2015. Des premiers #je suis, succédés de tant d’autres. De quelques belles rencontres « virtuelles » dont une infime partie a atteint mon réel. Et puis quoi ? Suis-je plus heureuse à présent ? Plus riche intérieurement ?

J’ai appris. Comme toute chose, j’ai appris. À apprivoiser l’événement, l’émotion suscitée. À ranger le réactionnel derrière l’analyse. À mettre à distance, beaucoup. À garder l’essentiel.

Et l’essentiel à présent, c’est le JE. C’est le moi qui se révèle. Qui se retrouve. À travers l’écriture. Plaisir spontané de l’enfance, étouffé dans l’adulte pressée, exhumé à la faveur d’une sombre histoire. Expiation de mes fautes, rédemption de ma descente aux enfers. Les mots, mes amis de toujours sont venus à ma rescousse et je me suis fait la promesse de ne plus les abandonner. C’est depuis ce serment que la lumière arc-en-ciel habite mon plexus.

Mémoires… Je reviens à l’écran. Je lis rapidement. Il est question de décliner le thème en mode « madeleine ». Je souris. Déjà le titre a fait surgir de ma bibliothèque mémorielle, des dizaines d’images, d’impressions, de sensations… Oui mais comment mettre de l’ordre dans tout ça ? Quelle structure choisir ? Quel schéma narratif ?

Je n’ai pas envie de réfléchir en cet instant. Je lève les yeux pour prendre un grand bol d’horizon. Autour de moi, les vieilles pierres d’une place de village. Au-dessus de ma tête, la couronne végétale des platanes au carré. Je savoure le calme et la solitude de cet instant. Ai-je vraiment envie de me plier au douloureux exercice du chausse-pied ? C’est ainsi que j’appelle le casse-tête qui consiste à faire entrer le flot impétueux des mots qui se libèrent, dans le cadre exigu d’un texte de concours. D’ailleurs, quelle longueur celui-ci ?

La question me ramène à l’écran. Il est noir cette fois. D’un geste machinal, je tape le code d’accès et c’est sur la gravure d’une grappe de raisin que se pose mon regard. Aussitôt me voilà happée au chevet de ma Vieille Dame. C’est ainsi que je nomme affectueusement une ancienne ferme en rénovation dans laquelle je projette ma quatrième vie. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me retrouver immédiatement sur son perron, adossée à la porte hors d’âge, à l’ombre de la treille qui m’offre et son ombre et son jus. C’est cette vigne, se détachant sur la pierre de pays, qui m’a appelée ce jour-là devant la photo de l’agence immobilière. Ce jour où j’ai, pour la première fois depuis plus de trente ans, entrevu que je pourrai à nouveau me sentir chez moi quelque part. Oui, elle m’a véritablement appelée ma Vieille Dame. Pourtant, elle était en dehors des clous ! La taille du bâti ? En dehors. La taille du terrain ? En dehors. La région ? En dehors. Mais – que j’aie été victime soit d’une amnésie soudaine, soit d’un enchantement – elle s’est révélée parfaite à la première visite.

Le chantier est long et parfois je lui parle. Je lui dis de m’attendre. De ne pas s’écrouler trop. Je lui promets du soin et du respect pour ne pas la dénaturer. Je lui promets des chants et des rires pour habiller ses murs. Je lui promets de faire reluire son écrin de verdure. De ne pas le domestiquer, simplement le discipliner, un peu, pour y vivre de douces soirées à deux, et de joyeux repas multicolores.

La cloche de l’église sonne 5 coups et me sort de ma contemplation aveugle. Relevant mes paupières, je pose comme après chaque méditation – car c’en était bien une – un regard neuf sur le monde, qui m’inonde en un instant d’un éclat renouvelé.

L’écran, lui, est redevenu noir. Que voulais-je lui demander ? Ah oui…la longueur imposée. « Entre 10 000 et 14 000 signes ». Allons bon ! Voilà un cadre bien étroit. Je me connais…

Un petit creux se manifeste dans mon estomac. Je fouille dans mon sac et en retire un paquet de biscuits Lu. Ce sont des « petits beurre ». Aussitôt se déclenche dans ma tête la ritournelle du virelangue appris dans mon cours de théâtre : « Petit pot de beurre, quand te dé-petit-pot-de-beurreras-tu ? Je me dé-petit-pot-de-beurrerai quand tous les petits pots de beurre se dé-petit-pot-de-beurreront. » C’est idiot, mais je ne peux pas voir un paquet de petits beurre sans me rabâcher mentalement ces mots.

Mais je veux bien payer ce prix en souvenir des moments mémorables passés avec notre petite troupe d’amateurs. Les fous rires en coulisses, les vertiges d’estomac, avant de poser un pied sur la scène, l’exaltation de la pleine lumière et des bravos. Petite star d’un soir en communion complice. Joie humble du plaisir partagé, effaçant les heures-perroquets quand, vingt fois sur le métier remettant notre ouvrage, ensemble ou séparés nous avions du courage. Eh bien! Voilà que je fais des alexandrins maintenant.

Quittant mes souvenirs, je reviens sur la place. Je tiens entre les doigts un biscuit Lu tentant. Encore rêveuse, je croque distraitement l’un de ses quatre angles dodus. J’ai appris récemment qu’il y en avait un pour chaque saison. En fait, le petit beurre Lu est à lui seul un ouvrage ésotérique. Tout y fait sens ! 52 dents sur le pourtour, pour le nombre de semaines annuelles, 7 cm de côté, pour les 7 jours de la semaine et 24 perforations au centre comme les heures de la journée…Qui aurait cru que le couple Lefèvre-Utile, biscuitiers nantais du XIXè siècle, cachait en réalité des alchimistes à la recherche de la pierre philosophale ? Cela dit, tout bien considéré, ils ont fini par la trouver, à en juger par le succès phénoménal de ce gâteau devenu emblématique.

Plongeant ma main dans le paquet pour en prendre un deuxième, je revois ce moment, tant de fois répété, des dimanches matins en famille. Rare moment de retrouvailles, la présence de chacun était expressément requise. Je me souviens avoir accordé au rituel un enthousiasme inversement proportionnel à mon âge. Petite fille enjouée sur les genoux de mon père, transformée en adolescente bougonne et dégoûtée par les habitudes gustatives de ce dernier. Car il vidait littéralement un paquet de petits beurres, arrosés de café au lait, dans un énorme bol qu’il dégustait ensuite à la petite cuillère ! Moi qui ne pouvais rien avaler avant midi !

Un sourire se dessine malgré moi sur mon visage à cette évocation. C’était les jours heureux, les jours insouciants. Les jours où l’on se croit inatteignables. Une famille. On est une famille. Et puis on grandit. On quitte. Certains le font pour toujours. Les autres sont détruits et s’éparpillent aux quatre vents pour tenter dans leur coin leur lente reconstruction.

Le sourire a disparu. Il a laissé la place à mon masque figé. Celui que je m’applique quand je ne veux pas pleurer.

Je m’ébroue, je me lève. Que fais-je donc ici ? Qu’est-ce qui m’a amenée à ce brutal voyage temporel ? Dans une main mon mobile, dans l’autre un biscuit. Mais oui…ce concours d’écriture. Celui qui propose d’explorer les méandres de la mémoire en prenant pour support l’une ou l’autre des images proposées.

C’est qu’elles ne m’inspirent pas beaucoup, ces images… Je retourne sur le banc et sur le site. Voyons. Procédons méthodiquement. Quel est le délai d’abord ? Il est peut-être dépassé. Non. Bon, je ne pourrai pas opposer cet argument à la petite lumière verte. Il va donc falloir que je m’y colle.

Je musarde quelques instants sur la plateforme d’écriture que je découvre à cette occasion. Je lis qu’elle a été lancée à Genève à l’occasion du Salon du livre 2012. Bam, ça y est j’ai 13 ans. Je ne parviendrai donc pas à aligner deux idées aujourd’hui sans être assaillie de souvenirs !

13 ans oui. C’est l’été de mes 13 ans et de mon premier soutien-gorge. Mes parents, mon frère et moi, faisons un périple en voiture : Lot-et-Garonne, Haute-Savoie, Italie, Suisse.

J’avais été frappée sur le bord du lac Léman, alors que nous étions venus voir le jet d’eau, par un tout autre spectacle. C’était deux cantonniers qui balayaient le quai et qui s’approchaient d’un gros nid, où un oiseau – sans doute une mouette – couvait ses œufs. Celui-ci, à leur approche, s’était levé sans précipitation, comme s’il les attendait. À notre grande surprise, les deux hommes avaient alors soulevé précautionneusement le nid et balayé en-dessous avant de le reposer à l’exacte place. Puis, ils s’étaient éloignés sans plus de démonstrations, tandis que la mère veilleuse retrouvait tranquillement ses œufs, nous laissant ébahis, tous âges confondus.

Une mère veillant sur ses petits… Je revois cette photo où, adossées à une barrière, le lac en arrière-plan, ma mère et moi posons, arborant fièrement la même coupe de cheveux et les mêmes talons. Tout un monde d’émotions, alors, se déploie sur une toile invisible. La douceur maternelle, les remontrances fermes, les disputes porte claquée, les réconciliations œil mouillé. Les secrets chuchotés, les peines consolées, les fous-rires partagés. Les toujours, les jamais. Les serments intenables. Son absence insoutenable.

Un oiseau s’ébat dans l’arbre au-dessus de ma tête, me ramenant à moi, comme un signe d’elle. Cette peine est en moi depuis plus de trente ans. J’y reviendrai encore, j’y reviendrai toujours. Sa mémoire est en moi et je vis en elle. La mémoire parfois est toute corporelle.

Compagne de ma vie, elle ne me freine plus. Et d’ailleurs, comme le diamant d’une vieille platine, elle saute déjà sur le titre suivant.

C’est la suite de la photo posée. Le reste de la randonnée, qui nous avait amenés plus haut, en pays valaisan. Dans le chalet typique, loué pour l’occasion, nous avions passé quatre jours sur les sentiers montagneux. Tout juste adolescente, je traînais un peu des pieds et maudissais les velléités touristiques de mes parents. En revanche, j’adorais me prélasser sur le grand balcon, allongée derrière la rambarde de bois ajouré. D’autant que, j’avais bien remarqué, dans le chalet voisin, un jeune de mon âge qui aimait bien guigner vers chez nous. Je n’ai jamais rien su de lui, d’ailleurs, mis à part son prénom, que sa mère hurlait dix fois par jour. Philippe, je m’en souviens encore.

À la fréquence des appels exaspérés, j’avais imaginé qu’il fuyait ses devoirs de vacances – ou ses devoirs tout court – pour venir admirer sa charmante voisine. Comme on est romantique lorsque l’on a 13 ans…

Je sors de la vision avec le cœur léger. Le voyage mnésique a cela de magique que, sans bouger d’un pouce, il nous fait survoler la Carte du Tendre dans son entièreté. Toute la palette des émotions y est représentée. On passe du rire aux larmes, mais ça n’est jamais grave, car c’est déjà du passé.

C’est avec cette idée que je reste longtemps sur le banc de la place. Derrière l’église, le soleil a le temps de se coucher. Les chats sont de sortie, les oiseaux sont muets. Combien de crépuscules ai-je déjà vécus ? J’en pourrais faire le calcul, mais le nombre obtenu ne rendrait jamais compte de l’unicité de chacun. Car après tout, chaque moment présent brille à jamais dans nos mémoires et il suffit d’un rien pour nous le révéler.

C’était donc cela, mon âme, que tu voulais me rappeler ?

Dans la nuit déjà noire, je traverse la place, pénètre la maison et monte l’escalier. Devant le bureau de bois, j’allume un autre écran. Une page blanche s’affiche. Oui ma douce lumière, je vais te rassasier. Je crois que j’ai des choses à dire sur le sujet. Il suffit juste de commencer.

« Mémoires…

Plume D’ouïe, 06 août 2023

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